Tant de fleuves, Hélène Dorion, éditions du Petit Flou, 10 euros

Chronique de France Burghelle Rey

cache_53722317

Tant de fleuves, Hélène Dorion, éditions du Petit Flou, 10 euros


Le dernier recueil d’Hélène Dorion occupe seize pages de quatrains, à l’exception de deux tercets, en vers libres sur le papier aux bords dévorés des éditions du Petit Flou. Toutes ces strophes ou presque expriment, au moyen de la répétition du groupe verbal « on voudrait », un désir violent qui, dans sa litanie, prendra finalement un sens encyclopédique.

Il s’agit, dans un premier temps, de connaître « l’histoire de l’univers » et, à l’intérieur du monde – fleuves, bateaux, ponts –, l’amitié elle-même mais également les mots et leur poésie comme l’enfant, grâce à son imagination, « invente son aventure ». Au point que la vie réelle ou créée ne fasse plus qu’une.

L’important c’est que tout soit nommé, que la nature – le jour ou la nuit – et les éléments – sur terre ou sur mer – soient favorables et « l’espérance encore possible dans nos mains ».

Le leitmotiv du désir revient jusqu’à la toute fin du livret. En effet, comme les mots eux-mêmes et leur expression poétique, ce sentiment est ici illimité : « des rêves / des rêves pour toute une vie ». Il s’étend à la possession du temps et de l’espace et, cela, sans peur de l’imperfection puisque « on voudrait les remous incertains » et « le vent qui lèche les regrets ».

« Tant de fleuves » donc mais aussi tant de choses, tant de solutions possibles avec la joie et la pureté qui servent de mots-clés à la chute du texte.


Source image: ici

Sous les toits, Sébastien Ayreault ; Au Diable Vauvert ; (15€ – 174 pages)

Chronique de Nadine Doyen

31qqe7zlbl-_sx195_

Sous les toits, Sébastien Ayreault ; Au Diable Vauvert ; (15€ – 174 pages)


Sébastien Ayreault nous relate les débuts difficiles de son héros David, aspirant écrivain. Convaincu que « la meilleure façon de le devenir, c’est de devenir chômeur », il s’inscrit à l’ANPE.

C’est sous les toits de Paris, dans un décor spartiate qu’il se met à noircir des pages.

Si on ne choisit pas sa famille, il en est de même pour ses voisins. Il mène une vie de marginal, fréquente des lieux interlopes, côtoie des plus minables que lui, au risque de se perdre, vu ses addictions (cigarettes, boisson, drogue).

Si dans Repose-toi sur moi de Serge Joncour, ce sont les corbeaux qui initient la rencontre, ici c’est une boîte de haricots verts !

Si le narrateur a connu « l’effet Agnès », un autre tsunami s’empare de lui, dès son premier contact avec une librairie. C’est avec « Sexus, Plexus, Nexus » d’Henri Miller qu’il ressort et prend « une claque ». Besoin de lire, dévorer.

Les livres ne sont-ils pas parfois l’ultime bouée de sauvetage, comme des auteurs en témoignent dans l’excellente et éclectique revue Décapage 55 ? (1)

David, le narrateur n’a-t-il pas eu des tendances suicidaires, comme celle de « sauter », devant la pénurie de son imagination ?

Ses liaisons, il leur met un terme en s’envolant à Katmandou. Pense-t-il pouvoir rejoindre son ami peintre Le If ? C’est un mec « paumé, délabré, défoncé », déprimé, en errance, que Lubna croise, initie à Internet, tente d’aider et séduit.

Coup de foudre, mariage éclair. Le voici de retour en France avec une femme, un chat et bientôt un CDI. Nouvelle installation,

Amer constat pour David : « l’écriture s’était fait la malle » . Cet accablement de la page blanche le rend aigri et peu tolérant pour ces « nihilistes », larmoyant lors de la remise de leur prix !

Il s’essaye alors à la chanson, mais garde l’espoir, ayant été publié dans No News. L’exemple de Bukowski, qui a trimé en usine, ne lui paraît donc pas un obstacle à devenir écrivain.

Bientôt la routine et des divergences dans le couple. David, comme Richard, le protagoniste de Repose-toi sur moi de Serge Joncour, n’entend pas son épouse. « Tu n’écoutes rien. » lui reproche-t-elle. « Parti dans son délire de chanteur », il se voit déjà sur les ondes, « number one », au top des charts, encouragé par Phil, compositeur, guitariste.

Voilà « sa vie partie en éclats », divorce inéluctable, auquel s’ajoute un licenciement.

La galère pour ce loser qui cherche à renouer avec Agnès, alors qu’il est fracassé par le départ précipité de Lubna. On suit ses tribulations d’un logement à un autre, d’un bistrot à un « petit club » et même jusque dans le cimetière où repose sa famille.

Miller ne sera pas la seule planche de salut, conscient de la nécessité de lire beaucoup, il fréquente aussi les mots de Bukowski. Le déclic se produit quand on lui offre sa correspondance. Ne serait-ce pas cette célèbre lettre à son éditeur qui aurait convaincu Sébastien Ayreault à tenter, lui aussi, l’aventure à Atlanta, avec comme objectif principal : « une carrière d’écrivain »?

Sébastien Ayreault signe un roman, aux accents autobiographiques probables, relatant l’ambition de son héros à devenir écrivain, les affres de la page blanche et les difficultés rencontrées. Comme le dit Serge Joncour : « Il n’ y a pas de recette, ce n’est pas comme le cake !». L’auteur livre un récit saccadé, ponctué de turbulences, à l’image de la vie chaotique, foutraque du protagoniste, David Serre.

L’écriture, au bout du tunnel, l’écriture, comme catharsis.

(1) A signaler dans le numéro 55, Automne-hiver de Décapage (Flammarion), la présence de Sébastien Ayreault dans la rubrique Créations, où il livre des extraits de son « journal fragmentaire et poétique » intitulé Ainsi va la vie.

Il débute par le poème Petit matin de Thanksgiving : ( première strophe)

« Les grands arbres frottent

Le ciel bleu

Petit matin de Thanksgiving

oeufs and bacon »

©Nadine Doyen

Laurent Grison, Le chien de Zola, Éditions Henry, collection La main aux poètes.

Chronique de Lieven Callant

laurent_grison_-_couverture_le_chien_de_zola_-_septembre_2016

Laurent Grison, Le chien de Zola, Éditions Henry, collection La main aux poètes.


Avec ce poème continu, Laurent Grison me rappelle avant tout que la poésie est jeu. Jeu de lettres, jeu de mots, jeu de nuances et de références. Jeu d’interférences aussi. Dés le début, l’auteur propose une entrée en matière qui n’est pas sans faire allusion au poème de Rimbaud, Voyelles et par conséquent aux projets de révolté rapportés par ce poème. J’y vois aussi une allusion aux autres livres de Laurent Grison qui fonctionnent en parallèle avec les images photographiques de Nathan Robinson Grison. Les vers suivants illustrent particulièrement mon propos où à force les lettres, les mots et leurs juxtapositions finissent par nous révéler les liens que tissent la poésie et les autres formes d’art visuels entre eux. Une strophe se transforme en image à lire. La signification se découvre en ne cessant d’interroger notre imagination et en nous invitant à concevoir une nouvelle lecture possible pour les mots et les lettres qui sont sensés s’aligner docilement pour produire l’interprétation. Laurent Grison cherche à produire un dérèglement des sens.

nue
sinus
s’étire et s’effile

illisignes illisibles
langue de bêtes
assoiffées
ieoinxzijwnxou
kjnkuxbqjsygxv
enxbbvcgvsjyhxvjgv

 Épiphanie me refait penser aux origines grecques du mot: Ἐπιφάνεια (Epipháneia) qui signifie « manifestation » ou « apparition » du verbe φαίνω (phaínō), « se manifester, apparaître, être évident » Car le projet de tout poème n’est-il pas d’être une apparition de l’évidence ? Le poème n’est-il pas l’expression réduite à sa plus simple, lucide et brillante manifestation ?

4998699-zola-photographe

«Médan. Autoportrait avec son chien Pimpin», 1895. Photographie d’Emile Zola ((BNF/ESTAMPES ET PHOTOGRAPHIE))

 Le chemin de l’en-dehors, offre une réponse possible à la question du titre. Laurent Grison ne fait-il pas référence au Zola photographe qui dans un «Autoportrait avec son chien Pimpin » se joue de sa propre image en se montrant allongé dans l’herbe avec son fidèle compagnon dans les bras alors qu’à l’époque il est déjà un écrivain célèbre et que cette attitude est en totale rupture avec les canons du portrait d’écrivain? Le chemin de l’en-dehors suivi par le poème de Laurent Grison est aussi celui d’une rupture d’avec ce que la poésie devrait être.

 La guerre, le bousculement des temps, le saisonnier, Rhizomes, Anima et une carte ancienne de l’Ogadine promènent et prolongent le poème sur les pistes des remembrances, des combats avec soi-même, avec le temps et les transformations que celui-ci impose. Ici encore, nous marchons sur les traces de Rimbaud. Laurent Grison remet en question son écriture, ses propos ne perdant jamais de vue que tout poème se situe sur le bord extrême, proche de l’effacement, de la manipulation, du renversement de sens. La poésie est aussi en devenir perpétuel, l’âme sœur de notre âme.

Si le but recherché par Laurent Grison est d’ouvrir de multiples voies de lectures à son poème continu, de le laisser gagner nos rêves, nos pensées, notre vie, je dirais qu’en ce qui me concerne le but a été atteint. Une vignette d’ Isabelle Clément illustre joliment la couverture de ce livre au petit format de qualité.

© Lieven Callant

Benoît Reiss, Une nuit de Nata, roman, Esperluète éditions, septembre 2016, 16€

Chronique de Lieven Callant

unenuitdenatacouvsite

Benoît Reiss, Une nuit de Nata, roman, Esperluète éditions, septembre 2016, 16€


Trois personnages ont à traverser la nuit. La nuit qui sous les traits d’un animal sauvage, probablement un grand félin, pourrait être considérée comme le quatrième personnage de ce très beau roman. Benoît Reiss n’hésite pas à nous laisser partager le point de vue singulier de la bête qui a pris en chasse Nata sans qu’elle s’en aperçoive.

La nuit sauvage où les ombres prennent vie et nous confrontent à nos peurs, à nos espoirs, à nos souvenirs est au cœur du livre. Nuit qui arbore étoiles, parfums d’une nature qui au delà des limites du village semble avoir retrouver son état dur et intransigeant où proies et prédateurs se confrontent, où chaque mouvement, chaque décision est une épreuve lourde de conséquences en cascade. Nuit qui invite la mort au chevet des malades, qui plante en nous la blessure de l’absence. Nuit savante et magique qu’on consulte et qui couvre nos fuites, effacera peut-être nos blessures.

Nata est une petite-fille qui profitant de l’invitation de la nuit s’échappe de la maison à l’intérieur de laquelle sa marraine Tanaté est en train de mourir. Un animal sauvage la guette et la suit. Nata retrouve en elle la force d’affronter les épreuves malgré leur noirceur et leur opacité. La vie ne donne pas toutes les réponses à nos pourquoi pourtant il faut avancer.

Tanaté revit ses souvenirs d’enfance, la cour de l’école et son mur décoré. Tanaté vit ses derniers moments, allongée sur le lit, elle râle, elle divague, elle suffoque. La nuit invite la mort à roder près de son lit. Comme la nuit n’est que le prolongement du jour, la mort est celui de la vie. La nuit est propice aux rêves, la nuit les mélange aux souvenirs, à la réalité qui peu à peu nous échappe.

Gémo est ambulancier et veut créer une compagnie ambulancière pour ce pays qui n’a pas de routes mais des pistes qui rendent les accès aux différents villages extrêmement pénibles et dangereux. Il roule la nuit malgré la difficulté de la tâche. On l’a appelé pour aller chercher un malade.

Benoît Reiss joue sur la répétition de mots et du prénom de Nata auquel fait écho Tanaté. Il crée ainsi grâce au rythme qu’il dicte aux destins de ses personnages l’atmosphère propre à la nuit. Nuit de l’indécision. Nuit qui nous perd et nous force à avancer en tâtonnant. Nuit de l’épreuve. Nuit de l’écriture, nuit d’encre où l’on erre de mot en mot. Avec beaucoup de doigté, il guide son lecteur à franchir le cap des situations où à l’instar de ses personnages, il nous faut avancer en aveugle.

©Lieven Callant

 

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs ; nrf Gallimard ; (15€ – 143 pages)

Chronique de Nadine Doyen72247478_14364162

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs ; nrf Gallimard ; (15€ – 143 pages)


Maints auteurs évoquent la diversité des paysages en parcourant la France.

Sa traversée de la France, Axel Kahn l’a relatée dans Pensées en chemins.

Serge Joncour, lui, sillonne notre hexagone en train, à vélo, à pied et cristallise/ capture les paysages qui défilent dans ses romans. Ce qui lui fait affirmer « Où qu’on aille on est d’ailleurs et c’est sans fin que l’on n’est pas d’ici ».

Sentiment partagé par Sylvain Tesson : « Moi, j’avais toujours eu l’air d’un mec d’ailleurs. ».

AVANTI !!

Si Sylvain Tesson a également pris son bâton de pèlerin, ce fut pour une raison bien différente. Dans l’avant-propos il explique son année horribilis : son dramatique accident et la perte d’une mère, « c’est un monde qui s’écroule », dit Auden , « c’est en toi seul qu’il te revient de trouver le ressort, la ressource pour avancer ».

En effet, si Sylvain Tesson cultive l’art de la chute dans ses nouvelles, il n ‘a pas aussi bien négocié celle… d’un toit ! Pendant son hospitalisation, et ses longs mois de soins, puis de rééducation, le miraculé, né sous une bonne étoile, se lance le défi, s’il en réchappe, de parcourir « les chemins noirs », en clopinant, ersatz aux tapis roulants, itinéraire tracé sur une carte, insérée en début du récit. « La carte était le laissez-passer de nos rêves ». Un titre inspiré par René Frégni, écrivain provençal.

Le marcheur « avait entendu résonner l’infrangible appel du voyage et de l’écriture ».

C’est donc son journal qu’il partage pour notre plus grande curiosité, depuis Tende jusqu’à la pointe du Cotentin. Odyssée pédestre qui dure du 24 août au 8 novembre.

Une traversée en diagonale , « une sinusoïde de l’incognito ».

C’est au rythme de la lenteur « forcée », qu’il va cheminer dans des contrées hyper rurales. Ce retour à la « slow life », contrastant avec l’allure du TGV, est garant de solitude. L’auteur, remis debout, a besoin de retrouver sa « liberté de mouvement », de fuir, de disparaître pour « échapper aux conventions », oublier ses lourds traitements. Quête aussi des proximités, conscient d’avoir négligé ce « trésor ».

Vu les difficultés du départ, Sylvain Tesson n’aurait-il pas présumé de ses forces ?

Le lecteur est soulagé quand des compagnons de route le rejoignent, rompant sa solitude.Tout d’abord Cédric Gras, connaisseur de la Russie, comme lui.

Puis, à Murat son ami russe Arnaud Humann. Mais coup du sort,une destination non programmée :l’ hôpital d’Aurillac, « l’épilepsie étant fatale en terre volcanique ».

Sa soeur Daphné qui le retrouve à La Châtre se souviendra, elle, de cette nuit hitchcockienne, attaquée par des frelons !

Avec Sylvain Tesson, soutenu par « ses bâtons de marche » on crapahute, on se fraye des passages, on s’extirpe des ronces, on franchit des ravins, on longe des rivières.On zigzague. On butine, on cueille et se gave de figues, de poires, de mûres.

On bivouaque, « un luxe » ! Ses nuits sont d’un confort variable selon les lieux et la météo :un monastère, une auberge, chez une tante chérie,une grange, un gîte, de petits hôtels à la belle étoile. Celles « sous la jupe des arbres étaient des nuits du soleil ». Parfois on s’égare quand les chemins buissonniers n’existent plus : « Moment romanesque ».

Des pauses sont indispensables, avec ce « corps en loques », des siestes (dans les oyats), c’est alors qu ‘il pratique comme Dany Laferrière, « l’art presque perdu de ne rien faire » (s’abîmant dans la contemplation des nuages) ou qu’il décline une « caravane de souvenirs » avec son ami photographe Thomas Goisque, venu cheminer avec lui, tous deux ébranlés, fracassés par la perte d’un être cher. Sylvain Tesson croit voir sa mère, omniprésente dans ses pensées, « dans les plis de la nature ».

Tous nos sens sont en éveil, plus que le narrateur qui a perdu son acuité auditive et olfactive (« L’air sentait la mousse », la lavande, les herbes coupées,l’aubépine, les écorces, la champignonnière).On perçoit « la musique du ressac », « le fracas des vagues », « le bruissements des roseaux », « le froissement de feuillages ».

Ses rencontres ? Le randonneur vagabond rêve certes de croiser « une Suèdoise en minishort », mais ce sont des gens du terroir qu’il avise. Parfois une vieille dame aux allures de sorcière. Plus insolite de rencontrer à une fontaine un ermite qui vous lit !

Plus dangereux d ‘être à proximité de chasseurs ou de sangliers.Plus inquiétant d’être arrêté par des gendarmes. Il converse avec des vendangeurs, des fermiers.

Comme Jean Chalon, Sylvain Tesson voue une déférence quasi mystique aux arbres, s’interrogeant sur la force qu’ils peuvent transmettre : « L’arbre fait-il percoler un peu de sa force dans l’organisme de celui qui dort à son pied ? ». Ou insuffle-t-il « sa joie vibrante » ? Sa communion avec la nature rappelle David Thoreau.

Comme Whitman ou le naturaliste Fabre, il sait être attentif à la faune et à la flore. Il célèbre un vol de vautour ou de grèbe, le ballet des limicoles. Il salue la beauté, les petits riens somptueux (un noisetier), la diversité du paysage hostile/amical (clairières, plaines, futaies, bocages, causses, burons). Il se laisse hypnotiser par « les remous de la Loire », l’apparition du Mont-Saint-Michel : « Le stupa magique était là ». Certains lieux, comme en Normandie, génèrent un flashback historique.

Sylvain Tesson nous émerveille par sa façon de restituer ce que « le cristal de son regard » capture, parfois avec l’oeil d’un peintre : Bonnard, Bruguel, Dufy, Klimt.

Il a aussi recours à la peinture (Picasso, Bosch) pour mieux accepter « sa gueule cassée », « l’ironie du sport ». L’humour lui permet de prendre de la distance.

Marcher, c’est philosopher, méditer sur la vie, la mort qu’il a eue « aux trousses ».

En géographe, il dresse un état des lieux de la France hyper rurale, constatant la désertification des villages où « trouver un café équivalait à chercher une oasis ».

Quel avenir pour la Terre, s’interroge-t-il devant « une France en ruine » ?

Il tacle le gouvernement sans concession, qui « se pique d’infléchir le climat mondial » alors qu’il n’est pas capable « de protéger les abeilles ».

Il souligne cette frénésie à avoir le haut débit, lui qui ne cache pas son aversion pour les écrans. Il déplore une « forêt tourangelle en miettes », des chemins privés.

Ceux qui connaissent Les forêts de Sibérie ou Géographie de l’instant savent que l’auteur dévore des « bunkers de papiers », que pour lui, « le livre sacre le lieu ».

Il convoque une pléthore d’auteurs de prédilection. Parmi eux, des russes (Tostoï), Lamartine, Pessoa, Giono, Hesse, Blixen, Léautaud, Vialatte indissociable de L’Auvergne. Il lit Braudel en « lapant le bouillon ».

Nul doute que pratiquer « le pofigisme», « cette résignation joyeuse face à ce qu’il advient », que l’on rencontre dans S’abandonner à vivre, a dû l’aider dans cette « reconquête quotidienne», car il sait que « La vie allait moins swinguer ».

Des émules pour suivre ses traces ne manqueront pas, mais à condition d’avoir le sens de l’orientation et de cultiver cet art de vivre fait de silence et de solitude.

Sylvain Tesson a prouvé dans ses ouvrages précédents qu’il sait habiter poétiquement le monde,et ici la France : « Une lumière de pastel meringuait les labours », « Le ciel déployait un lavis couleur perle ».

Comme l’affirme Paul de Roux, « il y a des sentiers, comme certains livres, dont on n’a pas envie de voir le terme ». Car « la marche est comme une pêche à la ligne », une touche est toujours possible. Battre la campagne sur « les chemins noirs », au fil des pages avec Sylvain Tesson, « homme de la lumière », nous éloigne des écrans et nous revigore. Son récit /journal est un concentré de vie, d’odeurs, de bruits, empreint d’une âme russe.

Il livre un exemple de résilience, qui force l’admiration par sa volonté, son endurance.

Une renaissance en sorte, une reconstruction grâce à son courage, sa patience.

Un souhait réalisé : être « en mouvement », et en se surpassant.

Heureux comme Sylvain Tesson a retrouvé « la grâce de marcher tout son soûl », a dompté ses douleurs, a « poncé ses échardes intérieures » !

Marcher, c’est « changer de peau », confie le randonneur dans Géographie de l’instant . Une métamorphose salvatrice pour l’auteur et le lecteur !

Soyons reconnaissant à l’arpenteur des sentes buissonnières, Sylvain Tesson, de « sortir du bois » pour aller à la rencontre de « la société secrète » de ses lecteurs, ceux qui ne lisent pas des e-books, « une confrérie d’exaltés capables de parler des heures d’un auteur, de s’émouvoir d’un passage ».

©Nadine Doyen