Tanizaki Jun’ichirô, Louange de l’ombre, Éditions Philippe Picquier, Collection Gingko, traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, janvier 2017, 106 pages, 13€

Chronique de Lieven Callant

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Tanizaki Jun’ichirô, Louange de l’ombre, Éditions Philippe Picquier, Collection Gingko, traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, janvier 2017, 106 pages, 13€


« Louange de l’ombre », écrit pour un public japonais, a été publié la première fois en 1933. Le texte a été traduit en français pour la première fois en 1977. Depuis de façon générale, ce texte occupe « la place d’un chef-d’œuvre absolu en ce qu’il dévoilerait au monde les fondements de l’esthétique japonaise authentique sous l’angle du clair-obscur. »

Pour moi qui découvre l’existence de ce texte, j’ai tout d’abord été charmé par la puissance du titre comme si on allait me proposer de faire un pas de côté et de ne regarder que ce qui en apparence ne se regarderait pas. L’ombre.

D’un point de vue artistique: admirer les œuvres les plus enfuies. D’un point de vue personnel : partir à la découverte du non-dit. Plonger dans les profondeurs de ce qui me passionne : l’écriture. L’écriture d’un monde non pas à partir de ce qu’il a de plus visible et stupidement accessible mais grâce à la compréhension de ce qu’il cache. Comprendre le monde et l’observer à partir de sa face sombre, sa matière noire dont on ne fait que présumer l’existence au vu de son influence massive et souvent silencieuse sur le monde visible plongé dans la lumière jusqu’à ce qu’il s’épuise et se noie.

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La Belgique de nuit et vue de l’espace. © Twitter / Thomas Pesquet La Belgique de nuit et vue de l’espace. © Twitter / @Thom_astro.

 

Le petit pays que j’habite ne connaît pour ainsi dire pas l’obscurité tant il est pollué par les éclairages publics.Nos autoroutes illuminées la nuit, cette orgie de lumières orange se voit depuis la station orbitale. Elles ne montrent finalement que notre arrogance et l’inutilité de tels procédés. Difficile dans de telles conditions, d’observer la nuit venant, le ciel étoilé. Il m’est non seulement impossible de jouir de la nuit totale mais il est aussi périlleux de regarder la lumière tremblotante provenant des astres.

Il est certain que Tanizaki ne se limite pas à condamner comme je viens de le faire l’utilisation excessive de la lumière électrique qui gomme et détruit toutes les nuances et à simplement se montrer nostalgique, à regretter les traditions japonaises en train de disparaître au profit d’un confort occidental. Tanizaki procède de la même manière qu’un graveur sur bois. Il creuse la lumière et l’évacue pour mettre en relief les ombres, les faire parler et nous révéler leurs saveurs dans toutes ses variétés.

L’architecture occidentale qui rend surtout hommage à la lumière par ses larges ouvertures vitrées est comparée à l’architecture traditionnelle des mai-sons japonaises où cloisons de papier washi, constructions de bois et utilisations d’essences sombres, toit dépassant largement au dessus des ouvertures et autant de techniques ancestrales acheminent non pas la lumière mais les ombres vers le chœur de l’habitation.

L’obscurité retient la fraîcheur, apporte la fraîcheur du jardin, de l’ombre d’un buisson. Dans l’obscurité naît l’idée. L’obscurité enveloppe la beauté, la pré-serve en canalisant le regard tout en douceur.

Successions d’étoffes engagent avec le corps des femmes de longues discussions secrètes afin que la peau du visage paraisse plus blanche. Les ombres évoquent le corps, les courbes. La sensualité vient de cette rencontre entre la sphère brumeuse de l’ombre et l’imagination.

« …la blancheur de ce visage est au delà de l’humain. Plus exactement, cette blancheur n’existe pas. Ce n’est que le jeu de la lumière et de l’ombre, dont l’existence est limitée à l’instant même. »

Tanizaki en me posant cette question: « Avez-vous vu « du noir illuminé ? » C’est sensiblement différent du noir d’un chemin dans la nuit noire : on l’aurait dit constitué d’une poudre dense de cendres fines dont la moindre particule était chargée de l’éclat de l’arc-en-ciel » me laisse deviner l’importance et l’impact que peut avoir un questionnement s’il ne se limite pas à ce que son esprit est susceptible d’éclairer pour le conforter dans ce qu’il connaît ou aperçoit.

L’ombre se goûte et sa saveur est celle d’une accumulation de couches de couleurs, des matières qui se superposent. Tanizaki évoque le théâtre Nô surgissant des ombres pour révéler sur une scène éclairée les couleurs du quotidien. Les jades transposent et contiennent la lumière pour nous révéler la souplesse fondante de l’opalescence, saveur qu’on retrouve jusque dans la cuisine japonaise.

« La lumière tamisée permet l’apparition d’un territoire stupéfiant où la distinction entre l’ombre et la lumière n’a plus cours. »

À propos des fresques et peintures plongées dans l’ombre, Tanizaki écrit que « non seulement la question des motifs indiscernables n’est plus le problème, mais au contraire on ressent que c’est cette indistinction qui convient à la perfection. Autrement dit, dans cette situation, la peinture n’est qu’une « sur-face », timide, réceptacle de la lumière fragile et vacillante. » et plus loin il précise cette idée par cette autre remarquable phrase :

« La beauté ne réside pas dans les objets mais dans le jeu d’ombres qui se crée entre les objets dans le clair-obscur ».

Louange de l’ombre ne fait pas qu’établir les bases d’une esthétique du clair-obscur mais implique un rapport au monde différent bien loin de ceux qu’on tente avec obstination à nous imposer en nous dépossédant de nos racines profondes au profit d’une superficialité grossière. Une écriture qui tend à gom-mer les nuances, à nettoyer la poésie de « son reflet mat, comme endormi », « de sa vague opacité au sein même de sa transparence » dans le but de la faire fanfaronner aux rythmes saccadés d’une syntaxe détruite et malhabile m’ennuie et me détruit.

Je prône une poésie de la nuance, une poésie de la suggestion et de l’accumulation de sens, une poésie de la connaissance. Une poésie de l’obscurité et non pas la poésie de l’obscurantisme.

Louange de l’ombre se termine ainsi:

(…) il n’y a rien à faire d’autre que de marcher vaillamment en laissant les vieux sur place. Cependant (…), il faut que nous sachions : tout ce que nous sommes en train de perdre, nous aurons à le porter sur notre dos à jamais. Et si j’écris cela, c’est parce que je me demande s’il ne nous resterait pas quelques moyens de compenser ces pertes dans l’art et la littérature par exemple. Je voudrais retenir de la voix, ne serait-ce qu’à l’intérieur du territoire de la littérature, ce monde clair-obscur qui est en train de s’effacer. Je voudrais allonger l’avant-toit du sanctuaire qu’est la littérature, assombrir ses murs, plonger dans le noir ce qui est trop visible, en éliminer les décorations intérieures inutiles. Je ne demande pas que toutes les rues deviennent ainsi, mais ne pourrait-on garder ne serait-ce qu’une maison sur ce modèle? De quoi cela aura-t-il l’air? Eh bien, éteignez donc un peu la lumière, pour voir. »

©Lieven Callant

Arthur Rimbaud Paul Verlaine – Un concert d’enfers (Vies et poésies) – Coll. Quarto – Broché – Ed. Gallimard, 1856 pp. – Édition établie et présentée par Solenn Dupas, Yann Frémy et Henry Scepi.

Chronique de Xavier Bordes

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Arthur Rimbaud Paul Verlaine – Un concert d’enfers (Vies et poésies) – Coll. Quarto – Broché – Ed. Gallimard, 1856 pp. – Édition établie et présentée par Solenn Dupas, Yann Frémy et Henry Scepi.

Ce 2 Mars 2017, Gallimard, en poésie, frappe fort. En particulier avec un volume énorme, géant, sur papier bible, qui pour tous les amateurs de ces deux poètes majeurs, mythiques, que sont Verlaine et Rimbaud, a des caractéristiques proprement fabuleuses : d’une part l’intégrale des poèmes de Rimbaud s’y trouve, et la majeure partie de ceux de Verlaine correspondant notamment à la période de leur vie créatrice commune. D’autre part, on y trouve une quantité considérable de documents photographiques, reproductions de dessins, de manuscrits, de portraits, de pages de revues de l’époque, de la correspondance qu’ont échangée Paul et Arthur : une sorte d’ambiance historique, d’un foisonnement splendide. Quelle émotion de lire le manuscrit raturé de Verlaine qui commence par : « Il pleure dans mon coeur… », d’être en quelque sorte devant le moment originel d’un écrit poétique fameux… Bien entendu, tout cela s’accompagne d’un magnifique arsenal de notes, de présentations par trois des meilleurs spécialistes de Rimbaud, Verlaine, et la littérature de leur temps.

Ce volume absolument considérable, colossal, est une mine inépuisable de connaissances en particulier sur les relations et interactions entre deux écrivains qui ont visé et réussi à révolutionner la poésie de leur temps, ce XIXème siècle riche en tentatives (réussies) diverses. Une chronologie détaillée, avec illustrations, permet de situer les événements et les circonstances d’une rencontre où l’un et l’autre des deux poètes se sont réciproquement fourni enthousiasme et inspiration, sans que l’on puisse à proprement parler considérer qu’il s’agit « d’influence », car chacun a conservé sa voie et sa personnalité, certes, enrichie cependant, comment dire, d’un solide coup d’oeil de temps à autres dans le jardin du voisin, pour voir quelles fleurs de poétique s’y épanouissaient. Il en résulte un travail d’analyse et de présentation jamais mené jusqu’à présent, pour ce que j’en sais, sur une entreprise créatrice qu’un amour réciproque et imprévu des protagonistes (par son aspect homosexuel essentiellement) a fécondée jusque au dénouement de cette liaison. Cependant,

il faut ajouter que si Rimbaud a cassé avec cette période de maturation adolescente, qu’il a jugée du reste avec hostilité comme « dégoûtante » à la fin de sa vie lorsqu’on le questionnait à ce propos, l’ouverture intellectuelle que l’alchimie du verbe de Rimbaud a provoquée chez Verlaine est demeurée. Elle a apporté à Verlaine l’audace de poursuivre plus énergiquement dans sa propre voie, ses propres choix, vers ses propres ambitions de poète, que jusqu’alors une certaine timidité envers la bienséance sociale, un certain respect de la bien-pensance, une raideur « embourgeoisée », avaient retenu de pousser, en tant qu’aventure du langage, jusqu’où l’auteur des « Poèmes Saturniens » était capable d’aller.

C’est de ce livre original, d’une richesse inouïe, qu’il faut remercier les trois instigateurs, autant que Gallimard de s’être lancé dans l’édition d’un tel ouvrage. Pour son prix (autour de 29 €), disons-le carrément, le lecteur aura entre les mains une myriade de facettes à la fois concernant les deux fameux poètes, leur temps, leur vision des choses, leurs œuvres. Documents et études qui feront longtemps référence et rendront ce livre passionnant, en quelque sorte infini, indispensable à qui aura eu « l’audace » de commencer à s’y plonger. Si je n’ai pas souvent le goût de louanger de façon dithyrambique nombre de livres, par ailleurs très honorables, dans le cas de ce « pavé-ci » je fais une exception car il mérite vraiment tous les éloges…

©Xavier Bordes

Revue Traversées, n° 82, décembre, 2016 Traduction

Lieven Callant

Revue Traversées, n° 82, décembre, 2016 Traduction


On pourrait penser que la poésie est traduction, qu’elle instaure un rapport au monde en le traduisant. Le poète est dès lors un passeur, qui sans cesse traverse l’espace du langage, des langages. D’une rive à l’autre, il construit, établit le poème avec le même soin que l’épeire tisse sa toile. Il semble primordial que la trame reste presque invisible, que les points d’attache soient choisis avec une précision qui donneront l’impression au lecteur attentif qu’un mot et celui-là uniquement a le droit d’occuper la place que lui a tout spécialement réservée le poète. Toujours, parce que les environnements, les temps se modifient, le poète garde en lui le privilège de retravailler son ouvrage.
Traversées consacre régulièrement des numéros à la traduction. Aux traducteurs. Car c’est surtout à leur travail que ces numéros rendent hommage. Le numéro 82 n’échappe pas à la règle. Nous lirons en version bilingue et trilingue de nombreux poèmes. J’ai particulièrement apprécié ceux de Shizue Ogawa, D’Emily Dickinson, de Yorgos Thémélis, de Xavier Bordes naturellement.
L’attention est portée d’abord aux poèmes traduits vers le français et puis ensuite aux poèmes traduit du français vers d’autres langues comme pour souligner que ce que transmet le poème est universel, que ses frontières ne se limitent pas à sa langue d’origine. Beaucoup de poètes sont les traducteurs d’autres poètes.
Si la tâche de la traduction d’une langue à une autre, d’un poème me semble être un acte d’une grande bravoure, un acte de haute voltige qui implique bien plus que d’exemplaires connaissances linguistiques, il faut aussi savoir agir avec respect. Respect des mots, respects des messages, respect de l’auteur, respect du lecteur. La traduction a pour vocation de passer inaperçue, le traducteur est donc forcément quelqu’un qui est en mesure de s’effacer devant l’autre, d’être à ce point discret que la voix qu’on entend est celle et uniquement celle du poème.
Horia Badescu nous rappelle que « traduire ce n’est pas trahir », Zéno Bianu évoque la « chambre d’échos » qu’est le poème en cours de traduction. Michèle Duclos nous assure que « le plus sûr moyen de comprendre et d’apprécier un poème est de s’attacher à le rendre dans une autre langue. » Idée rejointe par Patrice Breno dans son édito qui regrette que l’enseignement d’aujourd’hui tente de plus en plus à bannir l’apprentissage du grec ancien et du latin. L’apprentissage du passage d’une langue à l’autre mais pas seulement, l’apprentissage de l’analyse linguistique qui nous invite à penser et repenser les origines de notre langue (comme si nous en avions une commune), à en explorer les structures, à les questionner. Nous aurons toujours besoin de traduire pour comprendre le monde, de trouver une langue pour le rendre.

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Photo © Jacques Cornerotte

Enfin, je terminerai le compte rendu de ma lecture de ce très bon numéro, en évoquant les photographies de Jacques Cornerotte. L’image photographique est aussi d’une certaine manière la traduction d’un moment très particulier. Un instant sans mot et pour lequel il n’y a peut-être pas de mots. Une pensée fugitive, une énigme silencieuse. L’une des photos représente une jeune violoncelliste en train de jouer. Son visage reflète à la fois l’inquiétude, le doute, le questionnement. L’effroi lorsqu’on se retrouve à interpréter l’œuvre musicale d’un autre. Cet autre qui nous le demande au travers d’une partition qu’il nous faut interpréter. Peut-être que cette photographie résume à elle seule les propos du n°82 sur la traduction?

« La liberté est
clé en main, elle est
comme un poème inachevé. »  Károly Fellinger

©Lieven Callant

Arthur Dreyfus, Sans Véronique, roman, nrf Gallimard (252 pages – 19,50€)

Chronique de Nadine Doyen

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Arthur Dreyfus, Sans Véronique, roman, nrf Gallimard (252 pages – 19,50€)


Après La correspondance indiscrète échangée avec Dominique Fernandez, Arthur Dreyfus renoue avec le fait-divers, comme pour Belle famille. C’est en Tunisie que la tragédie se déroule, inspirée par l’attentat sur une plage de Sousse (juin 2015).

En prologue, l’auteur nous indique les musiques dans lesquelles il a baigné pendant l’écriture de ce roman et suggère de le lire avec ce même fond sonore.

Le titre, puis la première phrase : « La dernière fois qu’il l’a vue vivante… » préfigurent la défection, la morsure du manque. C’est alors que le narrateur, après un travelling sur les passagers du métro, braque sa caméra sur un couple amoureux, sur le point de se dire au revoir,de se séparer, chacun prenant une direction différente.

Le lecteur sait donc qu’un destin funeste attend Véronique, mais pas son « homme ».

Le style change, beaucoup de passages en italiques (dialogues), et la ponctuation est inhabituelle. Ces phrases interminables surprennent, toutefois le lecteur n’en ressent pas la pesanteur. Qu’apprend-t-on de Véronique ? Pourquoi sa présence en Tunisie ?

On accompagne Bernard dans son retour à Thomery. On s’interroge sur sa crise de tachycardie au passage de Bois-Le-Roi, mais les lieux ne sont-ils pas mémoires ?

La vie de ce couple se déroule par flashback, depuis leur rencontre.

Quel lien affectif cultive-t-il avec Véronique ?

La solitude dominicale lui pèserait-elle à ce point pour surfer sur les sites de rencontres et ne pas hésiter à tromper sa femme ? Une disparition éphémère qui affole sa fille Alexia, avant qu’elle ne débarque lui remplir son frigo.

Arthur Dreyfus explore la relation père/fille qui ne fut pas toujours des plus amènes.

Devant l’adversité, un rapprochement spontané se dessine.

Le récit tourne au tragique. Un coup de fil fatidique et tout bascule pour Bernard. Le voilà terrassé, prostré, dans le déni, l’incompréhension. Carence d’informations.

L’auteur sait nous communiquer la commotion qui frappe ce mari, trop cabossé pour se révolter. Paroxysme de l’émotion quand les familles se retrouvent au Quai d’Orsay : le protocole, la cellule psychologique. Que dire à son entourage ?

Cette situation n’est pas sans rappeler la poignante lettre d’ Antoine Leiris, les livres de Maryse Wolinski, et plus récemment de Gabrielle Maris Victorin. Si ces êtres fracassés ont eu recours aux mots pour exorciser leur douleur, Bernard choisit une toute autre direction, bien plus dangereuse.L’auteur filme son départ

dans toute sa détermination, alors que sous le choc il avait oublié les gestes du quotidien.

« C’est avec la volupté d’une émancipation que Bernard a claqué sa portière ».

Au tiers du récit, un nouveau personnage entre en scène, même procédé d’annonce : « L’image qui frappe Seifeddine au moment de mourir, lorsque la balle tirée par un militaire ». On se doute qu’il y a un lien avec Véronique. Mais lequel ? Voici le lecteur avide de le découvrir. Par alternance, le récit oscille d’une famille à l’autre.

La famille de Seifeddine est modeste, meurtrie par la mort du fils foudroyé.

C’est sur le campus universitaire que Seifeddine tombe amoureux de « la blanche » Sophie. On suit leur relation naissante, leurs projets initiés par Sophie qui doit regagner Bruxelles, dont celui de présenter l’homme qu’elle aime à sa famille. Seifeddine s’active pour obtenir ses papiers, en vain, le visa manque. Désillusion double qui le conduit dans les bras de ses nouveaux frères, donc « dans les bras d’Allah ». Et c’est un professeur désarmé, désemparé qui prend conscience de la dérive de son élève si « brillant et inventif ». N’a-t-il pas détruit son outil de travail dans un accès de colère ?

Et à nouveau la narrateur cameraman zoome sur un couple se disant adieu, des baisers à la Depardon, qui choquent la génération âgée. Se reverront-ils ?

Le second chapitre est centré sur Seifeddine et Bernard, récit en flashback, dense.

On plonge dans le cheminement des pensées des deux protagonistes. Le rythme s’accélère. On perçoit le glissement, la dérive de celui qui faisait la fierté du père.

On assiste à l’engagement du « soldat d’ Allah », futur « martyr» ; à la confrontation avec son père, dépassé, impuissant ; à son entraînement intensif. Le voici sous les « ordres de Dieu », prêt pour cette « mission sacrée ». Instrumentalisé, son mal-être va se transformer en haine des autres, des mécréants, des impurs.

La scène du carnage est décrite avec un tel réalisme (onomatopées des tirs) qu’ elle peut raviver chez les âmes sensibles l’horreur des événements successifs que les chaînes d’info ont moulinés. D’autant que le narrateur ne nous épargne pas le côté « gore ».

Arthur Dreyfus montre une parfaite connaissance de ce fanatisme religieux, des idéologies, de méthodes d’intoxication, d’embrigadement et en rend compte avec moult détails. Il rend palpable cette menace constante dans le chaos du monde.

Dans ce roman, l’auteur explore la relation du couple fusionnel où l’enfant n’a pas de place. Bernard a-t-il pensé à Alicia, quand mû par ce besoin de vengeance, il part ?

Ses tribulations, « éléphantesques » nous réservent des surprises, nous tiennent en haleine. Réussira-t-il à venger Véronique, à en tuer « au moins un » ?

Certaines situations nous font même sourire (dans l’avion, ou dans le taxi

d’Antioche), l’humour du narrateur est là en filigrane. Celui-ci adopte un ton de reporter de guerre quand il décrit le délabrement d’Alep et pointe « la folie destructrice des hommes ». Tableau insoutenable de cet « embrouillamini des humains » contrastant avec ce chat « paisible, souverain » ronronnant.

Le romancier aborde le problème de la sécurité depuis les menaces .

Il souligne l’impact des réseaux délivrant leur propagande morbide, glaçante. Certains termes propres à cette culture : « kahba, kouffar, kafir, kamis » ou à l’ histoire « une ville irrédente » peuvent dérouter le lecteur qui aura à coeur de chercher leurs sens.

Arthur Dreyfus nous touche d’autant plus que la succession d’actes terroristes nous a profondément horrifiés, crucifiés, déclenchant ces scènes bouleversantes de recueillement collectif à grande échelle devant la barbarie.

Il dissèque, comme dans Belle famille, la part de monstruosité contenue dans ses deux protagonistes. Il évoque le statut de la femme : selon les islamistes dénuder ce corps tabou sur les plages, c’est insulter la culture musulmane, commettre un blasphème.

Il questionne les prémices de cette odieuse tragédie, avec une maîtrise magistrale.

Dans ce roman,Arthur Dreyfus livre un vibrant témoignage d’amour fou à travers Bernard : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé», aborde la façon d’affronter la disparition de l’être aimé, tant la défection est incommensurable. Comment vivre sans elle ? Cet amour éternel, hors norme, plus fort que la mort, Bernard n’a-t-il pas voulu l’immortaliser par ces figurines « main dans la main », soudées sur un même socle ? Le roman se clôt sur cette image apaisée, pétrie de tendresse, d’un couple indéboulonnable, « valsant en paix », peut-être sur une musique de La La Land ou celle d’« En attendant Bogangles », à l’insu d’ Alexia.

Ce brillant écrivain, multifacette, signe un roman prégnant, éprouvant qui secoue le lecteur, serre la gorge. Si la culture de Vincent,le doctorant croisé par Bernard dans l’avion pour Antioche, « force le respect », celle d’Arthur Dreyfus force l’admiration. Mais « il n’y a pas de ticket de rationnement » dans ce domaine !


©Nadine Doyen

Antoine EMAZ – Limite – Tarabuste nov. 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Antoine EMAZ – Limite – Tarabuste nov. 2016


Humilité et ambition poétiques, ensemble, immenses :

« Nous ne pouvons faire un monde de mots et nous ne pouvons, muets, faire un monde » (Cambouis, p. 166)

C’est une poésie de la bonne fatigue et de la claire angoisse.

En tout cas, d’une fatigue sans complaisance (consistant non pas à se prélasser exclusivement dans les angles morts de soi, mais à constater le retard physiologique pris sur sa propre activité et tenter de se resynchroniser à proportion : une pauvre résurgence, mais qui désaltère mieux l’habitué de l’oasis).

Une angoisse sans abattement (on profite du surplace d’une menace sur nous pour grimper sur elle, et juger de plus haut ce qui perdait la force de nous arriver).

Et de toute façon une poésie, une des plus merveilleuses ressources de poésie : l’assurance qu’un langage, poussé et comme écroué par la porte, s’évadera par la fenêtre ; et la simple espérance que les murs que des mots auront dressés, d’autres mots sauront peut-être les abattre.

« Le corps n’est plus dans sa physique

la mécanique se grippe

se fausse doucement

sûrement

corps opaque

muet

mais qu’est-ce qu’on a à voir là-dedans » (p. 54)

Le combat contre soi a quelques menus avantages : on sait où sont les mines qu’on a posées ; même couché, on peut charger à la baïonnette ; quand on sort se pendre, on craint moins les escroqueries et les agressions. Mais un inconvénient majeur subsiste : on s’éliminera forcément avec l’ennemi.

« étrange comme on est étranger

pas loin de soi comme

plein du corps

on ne sait qui tire les ficelles

encore

mais pieds poings gosier liés

serrés c’est sûr

cracher

boire

cracher

le corps a pris la main

la tête attend

il faudra bien revenir

hors de l’animal » (p. 66)

Quand on se bat contre soi-même, est-on forcément seul ? Antoine Emaz en tout cas guerroie seul : son corps est en première et dernière lignes. On dirait un western dans un ermite.

« muette sourde la douleur dans son coin

logée tant qu’on ne bouge pas

elle somnole à peu près

sage

le jour

et tout se tait autour

quand ça fait mal

au centre

la nuit » (p. 80)

L’auteur sait qu’il devrait forcer le trait pour théoriser bien la douleur; alors il s’en tient à la leçon d’incarnation qu’elle est : à la fois une passivité sans égale (on n’échappe pas à son mal à être sans y rajouter d’autant), et pourtant aussi le suprême contraire de l’aliénation : souffrir, c’est, enfin, être exclusivement livré à soi-même !

« on ne peut pas mettre ça

à distance

le poser plus loin

comme un bibelot un paquet un meuble

on ne peut pas

constat » (p. 43)

Voilà, avec Antoine Emaz, pour parler familièrement, un monsieur qu’il doit être difficile de regarder dans une glace ; mais difficile, aussi, certainement, de trouver image moins fréquentée que la sienne !

«le corps dit quelque chose comme

va plus loin sans moi

comment

aller où et qui

dans les mots

une forme indécise un fantôme

d’écrire une main seule continue

comme un canard sans tête » (p. 58)

Avant de se décourager, il ferme sa porte : sa dérobade, s’il doit y en avoir une, sera sans témoins. Mais que de témoins intérieurs, d’amis géants assimilés (Hopper, et sa normalité au point mort ; Butor, pour le redémarrage à chaque faux-pas ; Jules Renard, pour, comme lui, parler bien pour que le visible vienne vers vos yeux ; James Sacré, et ce déséquilibre qui retire le fauteuil mais décale d’autant le corps parti chuter ; Jaccottet, et son réalisme en apesanteur : Malcolm Lowry, dont la boîte à outils surnage dans la flaque de vin …), que d’implacables juges suffisants Antoine Emaz héberge en lui !

« pas héros

pas équipé pour

et trop vieux

pour affronter les bêtes

on esquive

c’est moins glorieux sans doute

mais qu’est-ce que ça peut faire

il n’y a personne

pour voir » (p. 114)

Il y a vraiment, à juste titre, beaucoup d’estime et de gratitude autour de l’œuvre de cet auteur. Lui-même, lecteur ébahi et tenace, sait se nourrir du meilleur. Comme dit quelque part Jean-Patrice Courtois, son compas sait faire des cercles de silence autour de ce qu’il admire. Et nous, de même, ici, pour ce militant de l’inépuisabilité du peu :

« on voudrait tenir encore la barre

la barque est déjà partie

sa voile est noire ou blanche

qu’est-ce que ça bouge en tête

le jeu est fait

on peut discuter les erreurs

bien sûr

on a encore du temps

même court

pour la politesse en fin de partie » (p. 47)

Il est et reste à-ras-la-vie, trop sobre (« ni pute ni snob » est sa devise poétique, in Cuisine, p. 79) pour cultiver un quelconque art de disparaître ; mais, constatant que sa vitalité s’amenuise et son corps se rabougrit, il savoure l’humble pause de respirer autrement dans la soute du Pandemonium :

« la fatigue peut être poussée

sur le côté

on a repris assez d’air » (p. 168)

Antoine Emaz a une géniale formule pour expliquer le silence de Rimbaud : « Il cesse parce qu’il en a marre d’aller plus loin » ; mais lui, c’est en accompagnant ce qui s’en va qu’il ne cesse plus d’écrire :

« Quand tout se tait

sauf la vie son bruit faible de fleuve

ou de cœur

le poème voudrait ne pas dire autre chose » (p. 155)


© Marc Wetzel