Christophe Carlier, Ressentiments distingués, Phébus ; (174 pages – 16€)

Chronique de Nadine Doyen

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Christophe Carlier, Ressentiments distingués, Phébus ; (174 pages – 16€)


Christophe Carlier, distingué par le Prix du premier roman pour L’assassin à la pomme verte renoue avec le suspense.

La citation de Mirbeau qui ouvre le récit a de quoi vous glacer et suffit à donner le ton : « Il y a des dos, dans la rue, qui appellent le couteau ».

Voici le lecteur confiné sur une île peu accueillante par sa configuration : « Récifs, falaises ». Une île encore plus hostile quand la saison des pluies s’installe, que le vent hurle, « se plaint », que « les flots sont plus violents ». Une île anonyme, à elle seule, « un personnage unique, minéral, envoûtant », « un caillou », « un rocher ravitaillé par les corbeaux ». Qu’elles soient grecques ou bretonnes : « Même beauté, même déchaînement les soirs d’orage », « même étouffement ».

On sent la scission entre l’insulaire, au « caractère trempé » et les nouveaux installés. Comme leur mentalité diffère ! Les gens de la terre ferme dont le gendarme, peut-on compter sur eux ?

Que peuvent faire les habitants dans ce huis clos sinon s’y ennuyer, traquer un fait divers, épier ses voisins ? Les lieux publics deviennent leur camp de base.

Au café, un écrivain peut collecter des brèves de comptoir comme Jean-Marie Gourio Pour Christophe Carlier, c’est un poste d’observation qu’il affectionne. (1)

C’est donc au café La Marine que se côtoient toutes les strates qui composent la population de l’île et que circulent toutes les rumeurs.

La dernière en date est l’existence d’un corbeau qui envoie une pluie de cartes, d’abord « acidulées, ensuite plus assassines, « pleines de fiel ». A chaque nouvelle victime,la sidération. Et chacun de deviser, de suspecter un tel ou une telle. Mille interrogations taraudent les habitants. On jase, on conjecture. Puis une pause.

De nouveau « des messages brefs, cinglants, calligraphiés », « de plus en plus

hostiles »,véhiculant des accusations. Il serait temps que la gendarmerie s’empare de ces cartes, les décrypte. Ce travail d’analyse incombe à Gwenegan. Il scrute les clients du café qu’il croise. A l’affût de leurs tressaillements, il tente de débusquer leur part sombre, de dresser un portrait robot. La psychose gagne les habitants, ils se sentent cernés « par le vieil ennemi invisible et maléfique. Le couvre-feu s’instaure « naturellement ». La tension atteint son paroxysme, l’auteur employant un champ sémantique autour de la mort : glas, crime, assassin, oiseau de malheur. « La malédiction est en marche ».

Le voile sur ces mystères successifs se lève dans la deuxième partie du roman,tout s’éclaire alors. Quelle jubilation pour le corbeau de jouir d’une telle « emprise » sur l’île ! Le narrateur radiographie les pensées et actions du volatile.

Des drames surviennent. On continue à s’interroger.

Pour l’un d’eux, doit-on tisser une corrélation entre la carte du corbeau reçue par Mateo et la décision de celui-ci? Le « vilain oiseau » avait-t-il conscience de l’impact que pouvaient générer ses phrases sur un être fragile ? Surtout quand « elle était incisive comme un rase-légumes ». Sa plume n’ est-elle pas « plus efficace qu’un parapluie bulgare » ? Quant à Gabriel, le facteur, ne risque-t-il pas d’être accusé d’« auxiliaire de la mort » ?

La force romanesque de Christophe Carlier est multiple : c’est d’avoir planté un décor qui au fil des pages devient oppressant avec ces corbeaux dans les champs, voletant, « plus arrogants qu’à l’ordinaire » qui font écho au corbeau « humain » qui « affûte son bec ».

C’est d’avoir multiplié les envois de cartes, ce qui génère une montée en puissance de l’effroi parmi les insulaires. Leur stupeur va crescendo face à ce corbeau infatigable.

C’est d’avoir distillé un rebondissement en ressuscitant, par une lettre, la noyée Carole ! Et cette main retrouvée par les pêcheurs qui draine tous les curieux au port !

C’est d’avoir ajouté « une corneille » en pendant du corbeau qui, à son tour, est plongé dans les hypothèses ! Qui donc est en train de l’imiter ? L’aurait-il identifié ?

La saveur des descriptions réside dans l’attention aux détails : Gislaine, aux « yeux clairs bordés de cils roux », les métaphores et les comparaisons : « l’horizon ressemble à un trait de fusain, épais, régulier ».La poésie s’invite avec les vagues qui se défont « dans un ourlet de blancheur » ou « l’horizon ressemble à un trait de fusain, à une rature géante ».

Comme l’épeire dans sa toile captive,le talent de Christophe Carlier est de tenir en haleine son lecteur qui se pose aussi ces multiples interrogations qui jalonnent le récit, l’enquête stagnant. L’auteur n’est pas seulement un portraitiste hors pair, il excelle dans l’art du suspense. Le mot phare de cette « histoire époustouflante» est mystère. Le narrateur déroule un imbroglio de vies, dont certaines vont être prêtes à basculer.Il distille à petite dose : ironie, bassesse, rancoeur et met au jour les non-dits, les liaisons clandestines. Il confie au hasard le choix de ses cibles.

L’écrivain glisse ses réflexions sur maints sujets. Il déplore le déclin de l’orthographe. On devine, en filigrane, une certaine nostalgie face à la disparition des échanges épistolaires au profit des mails. L’écriture n’est-elle pas une projection de notre personnalité ? Le volatile a « donné à sa correspondance le tombé impeccable d’une nappe damassée, à ses phrases l’éclat des couteaux en argent ».

Au fil des romans, un style se confirme : une succession de courts paragraphes, une unité de lieu et d’action, une galerie de personnages dont l’auteur entrelace les destins.

Le monde du dessinateur Sempé n’est pas loin. (2)

Christophe Carlier signe un roman « HHH »:haletant, hallucinant, horrible pour l’épilogue. Impossible au lecteur, pressé de débusquer le corbeau, de lâcher ce récit original qui a séduit aussi Amélie Nothomb.

©Nadine Doyen


(1) : Le roman précédent Singuliers

(2) : Christophe Carlier admirateur de Sempé lui rend hommage dans Happé par Sempé.

Les Incontournables de 2 016 de Patrick Joquel

Les Incontournables de 2 016 de Patrick Joquel


patrick-joquel
http://www.patrick-joquel.com

Poésie


Titre : Dépaysés
Auteur : Alain Boudet
Illustrations : Marion Broca
Editeur : Soc et Foc
Année de parution : 2 016

Un nouveau recueil d’Alain Boudet. De la joie en perspective. On ouvre avec gourmandise et les images de Marion Broca accueillent le lecteur avec légèreté, douceur et sérénité. En écho à ces poèmes répartis en quatre parties.
Alain Boudet est un flâneur, à l’affût des petits bonheurs du jour. Il les contemple avec un sourire et les écris… ça parait si simple qu’on en oublie le travail d’écriture. De l’idée au poème, du temps et de l’énergie, de la méditation, des essais de mots jusqu’à ce que le poème fuse, étonne et réjouisse.
L’écriture renouvelle l’être et le monde alentour.

Toute cette joie de vivre reste attentive aux douleurs de vivre. Qu’elles soient proches ou lointaines. Le poète n’a pas que des cailloux lisses en poche pour jalonner son chemin de Petit Poucet rêveur dont l’auberge est à la Grande Ourse ; il a aussi des gravats. Ceux d’Alep, en ce qui concerne ce livre. Un poème sur une ville meurtrie ne la re construira pas, certes ; mais il témoigne d’une solidarité, d’une prise en compte. On vit avec ces échardes, qu’on le veuille ou non, les dire et les partager, ça compte bien quelque part, sinon à quoi bon ?
Un poème, ça compte bien quelque part, sinon et depuis le temps que les poèmes nous accompagnent ils se seraient évaporés.
*
Il peut bien peu
le temps qui passe
Nous avons du bleu
Il peut neiger
il peut faillir
affabuler s’affoler
s’affaiblir s’affaler
et falsifier le vent des rêves
Nous avons
nous avons du bleu
nous avons du bleu dans nos poches.
© Alain Boudet – Petite suite bleue pour Lila dépaysés soc et foc

http://www.soc-et-foc.com/CAT_detail.php?id=112&PHPSESSID=d19f0dbdc87e274124d5cf6c415a70f1
*
Titre : Lame de fond
Auteur : Marlène Tissot
Editeur : La Boucherie littéraire
Année de parution : 2 016
J’ai ouvert le livre et dès le premier texte j’ai été happé. Jusqu’au bout. Sans halte. Sans pause. Connivence des vécus même si chacun demeure unique bien sûr. Surprises régulières des phrases, des images, des sentiments. Je sais déjà que je lirai et relirai ces pages, histoire de savourer des moments comme celui-ci (il faut bien en choisir un pour cette chronique, ne pas tout dévoiler mais donner envie) :
La paupière grise du ciel. Le chant des baleines de parapluie. Le dos rond des frissons sous la caresse du pull. Ce petit surplus de douceur qui aide à franchir les jours de pluie. Ici, on parle de grain. Ailleurs de folie.

Ces bonds du langage sur les ressorts de sens des mots, ces sensations. C’est vivifiant. Comme cet air du large qui vient de l’Ouest sur le dos du gulf stream et qui baigne le livre. Marlène Tissot nous emmène à Cancale, avec elle, respirer les marées, de se renouer, à la recherche non d’un passé sclérosé, antiquité de musée aux souvenirs, mais d’un passé fondateur ; d’une de ses vies. Car nous vivons plusieurs vies et parfois le besoin de les rassembler nous taraude jusqu’à, comme ici, traverser la France pour remettre sa main dans la sienne.

Un livre autour de la perte, autour du voyage, pèlerinage géographique d’un retour à une des origines mais aussi quête intérieure.
Décidément ce nouvel éditeur La Boucherie littéraire surprend à chaque fois !
http://laboucherielitteraire.eklablog.fr/
*
Titre : poèmes taillés dans la pierre
Auteur : Patrick Dubost
Editeur : La Boucherie Littéraire
Année de parution : 2 016

Voilà une démarche d’écriture qui me plait, qu’il m’est arrivé d’expérimenter aussi. En résidence d’écriture dans la Chartreuse Notre-Dame-des-prés de Neuville-sous-Montreuil, Patrick Dubost se met en silence. Il entre dans le silence de la Chartreuse, le grand silence ! Il se met à l’écoute. De tous ses sens. Se pose ici ou là. Déambule dans les couloirs, le cloître… Il vibre. Il devient le point d’accueil de chaque pierre, chaque herbe, chaque animal de ce lieu poli par le temps. Il reçoit les chants évaporés au fil des liturgies, surprend les ombres cligner de l’œil.
Les mots se déposent sur le papier, comme un goutte à goutte dans les cavernes. La géographie du poème épouse aussi les lieux : poèmes triangulaires. La voix prend le temps de la résonnance des salles : des espaces où peuvent rouler les échos, s’installer des silences.
Le poème interroge à la fois l’espace et le temps du lieu comme l’espace et le temps de l’homme qui écrit.

Un livre à lire et à s’imprégner pour accompagner le jour au pas des vivants.
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Titre : BBêtes
Auteur : Sophie Braganti
Dessins : Victor Lanneau
Editeur : Gros Textes
Année de parution : 2 016

Voici un bestiaire signé Sophie Braganti. Un bestiaire plutôt tourné vers les petites bêtes, les insectes y ont une grande place. Ils ont souvent des noms à titiller autant la langue que l’imaginaire et Sophie Braganti ne s’en lasse pas. Elle vole autour des mots, joue avec eux comme le moustique avec notre sommeil. Elle nous tire de notre léthargie de lecteur passif à grands coups de claques inventives, drôles et percutantes. On se dit après lecture que décidément la langue offre encore de belles Terra Incognita et il est bon que les poètes en soient les explorateurs insatiables.

Les dessins de Victor Lanneau sont d’une précision de toute beauté, envoutants. Souhaitons lui de rencontrer d’autres propositions chez le même éditeur ou d’autres…
http://grostextes.over-blog.com/
https://sophiebraganti.wordpress.com/
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Titre : Quotidiennes pour lire
Auteur : Georges Cathalo
Editeur : La Porte
Année de parution : 2 016

Fidèle au format de ses quotidiennes, Georges Cathalo s’interroge ici sur ce qui pousse à lire, à lire et à lire encore… ce qui pousse à écrire, écrire et écrire encore… et sur ces mots mystérieux qui nous inventent, nous tiennent et nous révèlent. De petits bijoux ciselés sur ces thèmes et qui poussent à la réflexion. J’en verrai bien quelques-uns en poème affiche dans les bibliothèques ou autres lieux (et dans ce cas dans des lieux un peu incongrus pour un livre…).
Les éditions de la Porte 215 rue M.Bodhuin 02 000 Laon, tirent artisanalement à 200 ex. Un miracle, un bonheur et un indispensable. Merci à Yves Perrine.

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Titre : Le chuchotis des mots
Auteur : Chantal Couliou
Illustratrice : Charlotte Berghman
Editeur : Les Carnets du Dessert de Lune
http://dessert-de-lune.123website.be/
Année de parution : 2 016

Un livre promenade. Des poèmes courts. Un plein d’images au fil de la lecture. On commence la ballade à l’école (Chantal Couliou est enseignante en primaire). Des instantanés de cour, de classe, d’émotions. Un regard plein d’empathie sur les enfants, plein d’humour sur les objets de la classe, les mouettes de la cour. C’est frais, apaisant et poignant.
On continue la promenade au bord de l’océan, à l’intérieur des terres. Une Bretagne que Chantal Couliou aime et qu’elle écrit à petites touches, à petits chuchotis. Puis on passe en ville. La ville aussi est vivante, comme l’école. Ce serait trop simple de ne trouver de la poésie que dans les vastes espaces naturels, non, Chantal s’applique à la dénicher au quotidien. A fixer sur le papier ces petites palpitations qui nous ramènent à l’essentiel, à ces petites haltes dans la course, ces brèves jubilations qui aèrent le cœur et l’esprit.
Lire Chantal Couliou, c’est apprendre à vivre sans bruit, à guetter le fragile, l’éphémère. Lire Chantal Couliou à l’école, c’est permettre aux enfants de découvrir qu’il existe un autre monde que celui des écrans et tout aussi, sinon plus, magique.
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Titre : Sous les fleurs de la tapisserie
Auteur : Marlène Tissot
Illustrations : Somotho
Editeur : Editions Le Citron Gare
Année de parution : 2 013

Est-ce qu’on guérit un jour de son enfance ? De nombreux poètes écrivent ainsi pour dire, comprendre, apprivoiser et que sais-je les cicatrices indélébiles que tes mots ont autrefois laissé sous ma peau. Ici, c’est de la mère dont il s’agit.
Certains demeurent par moments ou tout le temps cet enfant blessé, terrorisé : j’ai sept ans pour l’éternité et je pleure des rivières.
Une manière de résister aussi au monde des grands qui fige les rêves.
Cette résistance au monde adulte et bien pensant on la suit de poème en poème. La lecture tient en équilibre sur un fil
C’est juste la frontière entre mon imagination  et la réalité qui devient de plus en plus mince.
On connait tous cela. On se reconnait alors dans ces brisures de miroir. Ces instants fugitifs où l’on s’échappe, où l’on croit que… où on est ailleurs et autrement que son petit bout de gras quotidien.
Une écriture fine, juste et précise.
Un livre « Un livre prix CoPO 2015 ».
http://lecitrongareeditions.blogspot.fr/


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BD

Titre : Rouge Petite Princesse Punk
Auteur : Johan Troïanowski
Editeur : Makaka
Année de parution : 2 015
Rouge gagne ses lettres de noblesse dans un magnifique album cartonné grand format. On y retrouve la palette colorée de son auteur, son univers magiquopoétique tout en légèreté, rêverie et bonté. C’est bourré de références discrètes, petits clins d’œil bien agréables à surprendre. Chaque livre s’inscrit ou devrait s’inscrire dans une histoire, celle des livres, Rouge y réussit parfaitement.
Un tome 2 est en préparation… Un personnage et un auteur à suivre !
Un univers particulier, ça change des convenus.


Album

Titre : C’est fermé
Auteur : Duval Mc
Illustrations : Caroline Dalla
Editeur : L’initiale
J’ai croisé cet album au festival de Mouans Sartoux. Un peu avant l’ouverture. J’ai éclaté de rire. C’est rare qu’un album me donne cet éclat là. C’est drôle, simple et efficace. Je l’ai amené en classe. Succès. Dès que je le ramène chez moi, les élèves le réclament.
Bref, c’est excellent !

http://linitiale.fr/pages/3-collections/l-agreable.php#main

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Titre : C’est pas ça
Auteur : Duval Mc
Illustrations : Caroline Dalla
Editeur : L’initiale
Année de parution : 2 016

Comment le conteur s’embrouille… une salade, des hésitations… C’est drôle et sympathique. Ça fonctionne bien. Un livre, c’est pas forcément ennuyeux ni prise de tête et les histoires, c’est pas toujours des histoires. Un peu de fraicheur, ça irrigue les neurones.
A mettre dans toutes les bibliothèques jeunesse et autres bcd de la maternelle au primaire.
http://linitiale.fr/pages/3-collections/l-agreable.php#main
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Titre : Le chemin d’Antonin
Auteur : Catherine Leblanc
Illustrations : Audrey Pannuti
Editeur : éditions L’initiale
Année de parution : 2 014

Antonin n’a qu’une idée en tête (on la découvrira en fin d’album, y aller, et il y va d’un bon pas. Ce garçon a aussi un cœur énorme, il rend service à tous ceux qui lui demandent. Il ne sait pas dire non…
Une petite fable qui vient à point pour montrer au lecteur que si rendre service est  agréable et bon, savoir se centrer ce qui est important pour soi l’est également. S’aimer permet d’aimer.
Au quotidien c’est une question d’équilibre.
Un petit livre à lire en classe dès le ce1 et au-delà, histoire d’amorcer une réflexion commune et/ou personnelle.

http://linitiale.fr/pages/3-collections/philo-et-citoyennete.php#main


Roman
Titre : Empreinte digitale
Auteur : Patrice Favaro
Editeur : Editions Thierry Magnier
Année de parution : 2 016
Le George O’, un bar de quartier comme on n’en fait plus… dans ce futur proche qui ressemble déjà à notre présent. Un bar sans vidéo surveillance (pour votre sécurité), sans agent de sécurité ; juste un endroit où le patron vous appelle par votre prénom : Ramzi, un étudiant, par exemple dont les horizons se rétrécissent dans la première nouvelle de ce recueil de quatre (pour votre sécurité)…
Le patron prend sa retraite, le temps passe… le George O’ devient un squat, sorte d’ilot de résistance, militant, équitable et bio ; café philo et poésie… puis la Police le mure. Comme ça, c’est fini. Paris est quadrillé par des drones de surveillance à reconnaissance faciale.  Tout va bien, on continue la lecture : souriez, vous êtes filmés.
Le temps passe encore et la mémoire du monde s’informatise à tout va. Le bar du quartier rouvre ses portes sous le nom du G.O. et on va suivre l’ascension d’un jeune homme doué… Les ponts entre le passé papier et le présent numérisé sont rares mais existent encore sous contrôle, bien sûr. Les villes commencent à se terrer sous bulles : réchauffement et dérèglement climatique…
Et on approche de la fin de ce livre que tout cdi et toute bibliothèque offriront à lire aux lecteurs de tous âges tant les questions soulevées sont actuelles. Un livre à ranger sur la meme étagère que 1984, farenheit 451 de Ray Bradbury , Liv3 de Christian Grenier etc.
http://www.editions-thierry-magnier.com/9782364748071-l-patrice-favaro-empreinte-digitale.htm
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Titre : La tour de l’étoile
Auteur : Emmanuelle Delafraye
Editeur : éditions du Jasmin
Année de parution : 2 016

Un autre monde. Un enfant. Un oncle. Et le va et vient de l’un à l’autre. Avec une quête à trois épreuves. De l’océan. Tous les ingrédients et la fiction prend le lecteur. Un voyage initiatique d’où le héros (et le lecteur) sort grandi !
Une histoire, « j’aime qu’on me raconte des histoires » m’avait dit un jour un ado à Montreuil. Emmanuelle raconte une histoire et nous embarque à bord de l’Hirondelle des Mers ! Laissez-vous embarquer à votre tour !
Un beau cadeau à faire ou à se faire en prévision des après-midi d’été.



 

Miloud Keddar, Belle Immanence, Les Éditions du Petit Rameur, 2016

Chronique de Lieven Callant

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Miloud Keddar, Belle Immanence, Les Éditions du Petit Rameur, 2016


Miloud Keddar est peintre apprend-on dans la petite biographie jointe en fin de recueil. Le premier poème semble s’adresser directement à moi encore spectateur de ce que sera ma lecture. « Tu es devant moi ». Très vite, les mots m’invitent à faire partie du tableau, à le regarder se dessiner de mot en mot, de sonorité en sonorité. Les images se multiplient de texte en texte. L’univers de Miloud Keddar se précise. Il est fait de vagues, de larmes, l’eau qui coule de l’oeil et alimente le souvenir de couleurs. Couleurs hivernales et froides de la mort qui se tient aux frontières de la vie. Couleurs arides. Couleurs du feu, de l’automne, des grains de sable. Le désert et son silence se déploient avec ivresse, volupté parfois. Il est braise et l’horizon peut devenir une ligne sur laquelle à la verticale se tient l’homme. La terre est un navire, la vie voyage heurtant le rêve, frôlant les naufrages, se rattrapant à la nue que tisse l’araignée comme si tout tenait toujours à un fil. Le ciel, est la toile de fond, le bleu dont l’infini touche aube et crépuscule, mort et naissance. Inspiration-respiration, l’inspiration du poète, de l’artiste est son souffle de vie.

Sur la couverture, un dessin de Jacques Valette montre un homme sortant du cadre se pencher vers une assiette de pain. L’horizon est un trait, le même que celui qui l’a dessiné, lui et les falaises au loin. L’écriture, la poésie nourrit l’homme.

Une préface écrite par Alain Wexler soulève un coin du voile sur la poésie de Miloud Keddar.

Belle Immanence et « Ce qui ne faisait appel qu’à l’Alphabet et à la langue » ont fait naître en moi de très agréables pensées, ont nourri de nouvelles réflexions sur l’essence de l’écriture et son pouvoir – guérisseur.

On peut lire également sur le site de Traversées, les chroniques de Miloud Keddar et à travers elles découvrir un regard sur l’art.

©Lieven Callant

Sacrifice /Joyce Carol Oates/ Editions Philippe Rey -357p- 22€

Chronique de Sophie Mamouni

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Dans ce roman universel et brûlant d’actualité, Joyce Carol Oates plonge au cœur des relations conflictuelles entre Blancs et Noirs américains. Cet écrivain, de race blanche, relate sans artifice mais avec lucidité tous les non-dits, l’hypocrisie et la haine qui se font jour lorsque la communauté noire des Etats-Unis est atteinte dans sa chair et sa dignité.

La romancière avait déjà abordé ce thème dans ‘Eux’. Le destin de Maureen Wendall relevait de l’impensable dans cette ville de Détroit en proie aux émeutes raciales durant l’été 1967. Vingt ans plus tard, la situation a-t-elle réellement changée ?

Avec ‘Sacrifice’ Joyce Carol Oates dresse le tableau d’un quartier noir de Pascayne dans le New-Jersey en 1987. Une adolescente, Sybilla, disparait durant trois jours. Retrouvée ligotée, barbouillée d’injures racistes dans le sous-sol d’une usine désaffectée, elle accuse les « flics blancs » de l’avoir battue et violée.

A partir de cette découverte le lecteur n’a plus aucune minute de répit. L’univers du roman est sombre, violent, décapant, décalé, parfois cynique. La peur de l’autre se cache dans l’indifférence des habitants au malheur de leurs semblables. Au départ, Sybilla et sa mère protectrice veulent lutter seules pour rester debout et ne plus être souillées par le regard critique de leurs concitoyens. Vont-elles persister à accuser les blancs ou tenter d’oublier les horreurs subies ? Sachant que l’on n’oublie jamais mais que l’on essaye de vivre avec. Malgré elles, pour leur venir en aide, une policière d’origine Porto-Ricaine tentera en vain de se faire accepter par la victime. La mère refuse sa confiance à une femme pas vraiment noire. Les « Porto », comme surnommés aux Etats-Unis, c’est encore un autre monde. Alors, un pasteur noir et son frère avocat vont s’immiscer sournoisement dans la famille. A qui profite cette défense ? La victime ou le prédicateur qui se prend pour Martin Luther-King. Les médias entrent, à ce moment-là, en scène. Qui manipule qui , dans ce fait divers offert en pâture à la presse et à la télévision ?

Joyce Carol Oates démonte tous les rouages d’une société américaine repliée sur ses vieux démons. Les scènes d’arrestation d’hommes noirs par des policiers blancs sont d’un réalisme saisissant. L’auteur adapte aussi son style au langage de de la mère et de la fille comme s’il s’agissait de nos voisins. A la fin du récit, la romancière convoque l’Islam dans la vie de Sybilla. Fiction ou réalité ? Troublant. Dérangeant notre société bien-pensante, ce roman nous laisse un goût amer.

«L’auteur ne se soucie pas de ce qu’il en restera car elle a toujours pris fait et cause pour les opprimés. Joyce Carol Oates les défend avec passion et sincérité. Ici, la réflexion sur la violence raciale amène le lecteur plus loin qu’il ne le pensait quand il découvre la première phrase du livre où la mère dit : « Zavez vu ma fille ? Mon bébé ? Tenu en haleine tout au long de l’histoire, il faut attendre la fin du récit pour peut-être remettre nos doutes en question avec cette effroyable injonction : « Tireur à terre ! Achevez-le. »

©Sophie Mamouni

Jean-Paul Person « L’état crépusculaire » éditions La Nouvelle Pléiade – 2016

Chronique de Michel Bénard

Jean-Paul Person « L’état crépusculaire » éditions La Nouvelle Pléiade – 2016 – 79 pages. Format 15×21.


Le poète se fait parfois chineur de mots patinés, de rêves délavés afin d’élaborer son poème, il fouille dans son grenier aux souvenirs.

Jean-Paul Person ouvre en grand sa fenêtre afin de mieux s’envoler et rejoindre la cohorte de ses songes, il porte en lui cette sorte de personnage volant dessiné par Folon.

Il s’invente souvent les amours les plus improbables, à sa manière il transcende d’idylliques images en hommage à la vie et aux amours virtuelles.

« Je sais, du moins pressens,

A fleur de peau, à fleur diaphane,

Chaque battement de son sang…/… »

Il lui arrive de rattacher le rêve à la réalité, il devient alors délicat de faire la part de réel ou de l’imaginaire, nous traversons alors une sorte d’entre deux indéfini, un « état crépusculaire. »

Le langage tente de rompre avec l’expression usuelle, il étonne, intrigue, interroge, mais en aucun cas ne nous laisse indifférent. L’écriture se veut libérée, tout en rythmes brisés, en fractures verbales, en ruptures mélodiques.

« Rampant,

je m’immondice,

m’emboue,

me sépulcre. »

Jean-Paul Person porte un peu en lui cet esprit du « poète maudit » qui retrouve au fond de ses poches la charpie de ses rêves mêlée à sa vie.

Ce besoin de rêve, folle course vers les chimères, est omniprésent, Jean-Paul Person lui offre son ciel étoilé et s’envole avec lui.

Oui, notre poète rêveur sème sur son chemin des idylles interdites, des amours clandestines, des courtisanes éphémères autant qu’inaccessibles.

L’éclat d’un simple regard le trouble, l’intrigue, le transporte et lui noue le ventre, alors il tisse le poème d’amour au rythme de ses fantasmes.

« J’ai retrouvé ton visage,

tes yeux,

obsessionnellement différents.

Trop tardif, j’étais celui

Dont tu n’espérais plus la venue. »

Pour cela il lui arrive d’user de néologismes improbables, mais mot après mot, il érige une œuvre singulière et personnelle.

L’insignifiance quotidienne l’afflige, il joue alors de la déraison ou de la dérision, il se construit tout un monde dans la tête qu’il convertit progressivement en poème.

Il s’approprie un langage nouveau, une existence marginale, il bouscule l’ordre établi, le bon sens et la raison..

Il révise le dictionnaire à en faire perdre les cheveux qu’ils restent à nos « immortels » !

A sa façon Jean-Paul Person inverse le monde, il donne un passeport crédible à ses illusions.

Il joue à la marelle avec l’inconsistance du monde.

« Pourquoi existe-t-il des hommes

qui ne font que passer ? »

Parce que sans doute n’ont-ils pas compris que la poésie est peut-être l’ultime voie d’espérance qui leur soit encore offerte.

©Michel Bénard