CLAUDE LUEZIOR, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES, Éditions tituli, Paris, déc. 2016

Chronique de Nicole Hardouinlettres-capture-decran

CLAUDE LUEZIOR, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES, Éditions tituli, Paris, déc. 2016


Aujourd’hui, hélas, on n’écrit plus guère, on envoie des courriels souvent porteurs de banalités ou des sms à l’écriture glauque. Que chacun se demande : à quand remonte la dernière lettre reçue, hormis papiers d’affaire et publicité ?

L’art de la correspondance aurait-il complètement disparu ?

Heureuse surprise, dans ce recueil, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES, Claude Luezior, que nous connaissions comme essayiste, romancier, poète, nous fait redécouvrir, en Voltaire moderne, les plaisirs d’un courrier sensible, drôle, tendre, voire piquant. Il déploie les mots de l’envers quand les ourlets sont décousus. S’étalent alors devant le lecteur bon nombre des travers de notre société.

Chacune de ses missives a un ton particulier. Nous pensons à Rilke qui écrivait : « si tu veux réussir à faire vivre un arbre, projette autour de lui l’espace intérieur qui réside en toi. » Il nous semble que ces lignes s’appliquent parfaitement à Luezior qui, depuis des années et sous plusieurs formes littéraires, fait vivre sa pensée grâce à une forêt de mots et d’images aux essences diverses.

Lettres-réverbères tissées dans les murs du silence, lettres-miroirs où s’abaissent les masques. Lettres-foudre où passe l’orage, lettres-visages où luit le visage de L’Homme, nu dans ses déchirures. Lettres qui tirent l’eau du puits pour mieux nous abreuver.

Dans ses trente-deux textes aux tonalités différentes, l’auteur s’adresse à des correspondants multiples et inattendus.

Avec humour, le voici qui cite sa correspondante : avez-vous pensé à la santé pulmonaire des contractuelles ? C’est certain leurs alvéoles ne sont pas moins précieuses que les vôtres. Avec réalisme, l’écrivain-soignant interpelle un assureur sans âme : tu me parles client, je te dis patients qui souffrent… Avec sa plume acerbe, il écorche le Politicien : tu étais sur ces estrades où bivouaque le pouvoir, ensorcelant la plèbe de tes verbiages et de tes promesses. Dans ta nasse frémissante, la soif des uns, la concupiscence des autres.

Le médecin Luezior apparaît souvent de façon poignante. On sent l’homme à l’écoute d’un être qui attend tout de lui. Pour exemple, sa Lettre à la Mère d’un enfant handicapé : quand on est dans le faire et que l’on ne peut pas. Dans sa Lettre à Maison de Retraite, on ne peut également que partager le regard sans concession mais tellement sensible du neurologue sur les résidents qui résident sans résister, alignés comme noix sur un bâton… Claude Luezior sait aussi, sabre au bout de sa plume, souligner les travers d’un système qui coule (ou s’écroule ?) de plus en plus en vite. Ainsi, dans sa Lettre à Tambour battant : on t’a donné des buts que seul un compte en banque reconnaîtra. On t’a légué l’arythmie d’un temps social que tu as perdu, une progéniture que tu n’as pas vu grandir, une femme qui ne te reconnaît plus. Une complicité s’établit instantanément entre le créateur et le lecteur. Lequel, devant la pâte de Luezior, se fait levain.

L’auteur dénonce avec humour les idoles de cette même société : qu’un adolescent ait vu, tous médias confondus, dix ou quarante mille meurtres jusqu’à sa maturité ne suffit pas… Encore Monsieur le Programmateur, encore ! Vous trouverez bien un psychologue pour clamer que cela n’est d’aucune importance, (Lettre à ma Chaîne de Télévision). Par ailleurs, la tendresse est souvent présente : dans une Lettre à ma Cousine, le poète se souvient de ses premiers émois d’adolescent devant cette superbe jeune fille : tes doigts d’ange déposent sur le gramophone un disque de Barbara : l’Aigle noir tournoie. Ton buste se fait souple, tes lèvres brillent. Je ne sais si je suis envoûté par les transes du vinyle ou par ta présence. Pudeur et parfums se tressent avec délicatesse.

Ces lettres sont des tourbillons, des valses lentes. Ce sont des pensées qui se donnent, se prennent et que l’on retient. Fusion, effusion, îles secrètes où s’ouvrent les tabernacles et se cassent les éperons. Le lecteur vit pleinement cette correspondance où l’on observe un quotidien qui nous échappe, où irradie un Essentiel que l’on occulte si souvent.

Comme l’écrit Claude Luezior : avec dix grammes d’écriture, mettons le feu au désert que l’on nous propose. La poésie n’est pas langue morte. Elle ne cesse de vivre au pays de Canaan. Mais pour cela, Poète, quitte ta tour d’ivoire : ensemble, il faut marcher !

En refermant ce recueil, nous n’émettons qu’un regret : mais pourquoi donc Une dernière brassée de lettres ? Non, encore une gerbe ! Encore ! Et que flambe la joie de lire ces lettes-portes pour vivre au-delà des lignes qui ensemencent la lumière !

©Nicole Hardouin

LUIS DE GÓNGORA – Fable de Polyphème et Galatée – Traduction et présentation de Jacques Ancet. (Ed. Bilingue, NRF coll. Poésie/Gallimard).

Chronique de Xavier Bordes

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LUIS DE GÓNGORA – Fable de Polyphème et Galatée – Traduction et présentation de Jacques Ancet. (Ed. Bilingue, NRF coll. Poésie/Gallimard).


Il ne me semble guère utile de faire l’éloge des traductions du poète Jacques Ancet. Elles sont, en ce qui concerne la langue espagnole, telles qu’un lecteur moderne exigeant est en droit de les souhaiter. Un traducteur peut allumer dans la langue d’arrivée la grâce poétique, comme en d’autres cas, quand il n’a pas de poésie en lui, si compétent qu’il soit, l’éteindre. C’est ce que j’ai pu constater encore dans quelques récents livres de traductions, en lesquelles la justesse du ton était sacrifiée à l’exactitude dénotative. Il en résulte des écrits semblables à des papillons épinglés dans une boîte de collection. Les teintes sont passées, la poudre d’or envolée, la vie avec elle, et il ne reste que l’équivalent de ces fleurs desséchées qu’on retrouve aplaties entre les pages d’un vieux livre. Évidemment, lorsqu’un poète-traducteur parvient à associer le ton et la justesse du sens, cela devient vraiment de la véritable traduction poétique, qui est davantage qu’une simple transmission d’informations au ras des pâquerettes ! En poésie, la capacité à la magie du ton et des visions que la langue d’arrivée doit approcher fait partie – c’est souvent oublié ou négligé ! – de la « compétence »… Dans le cas de Luis de Góngora, la difficulté pour Ancet se double de l’alchimie qu’a introduite le poète andalou dans son poème. Longtemps, l’on a parlé à ce sujet de « préciosité ». Il s’agissait d’époques où la « poétique » ne s’était pas libérée comme après son entrée dans la période dorée du Baroque, temps des métamorphoses de la société, de la culture, de la civilisation, temps d’accélérations « plastiques » de la pensée, dont, sans même le savoir, quelqu’un comme Arthur Rimbaud profitera. Cette période se caractérise, proche en cela de la nôtre, par une sorte de chaos implicite de la société et de la pensée, qui pousse chaque individu vers une vision aventurée des choses, et les auteurs vers une sorte de travail de renaissance de l’écrit et de la vision, quand même ce soit encore à travers des formes traditionnelles. Feu d’artifice créatif, c’est une période qui met « l’imagination au pouvoir », avec bien sûr des fortunes diverses. Entre Titus Andronicus (baroque anglais) – d’une cruauté d’un goût assez douteux – et la Fable de Polyphème et Galatée (baroque aristocratique espagnol), d’une élégance aristocratique, l’époque connaît tous les degrés vers les extrêmes. Or l’extrême de la poésie de Góngora se traduit par l’usage pourrait on dire « immodéré », selon l’expression des surréalistes, du « stupéfiant image ». Sur ce plan, les poèmes de Gongora, comme le faisait remarquer Federico Garcia Lorca qui s’y connaissait mieux que quiconque, n’ont rien à envier aux futurs Surréalistes. Mais il existe aussi dans cette poésie tout une architecture symbolique occulte dont les ramifications ne sont gratifiantes que pour celui qui prend la peine de pénétrer plus profond dans la culture synchronique à la vie du génial Cordouan. Sur ce point, Jacques Ancet a documenté remarquablement, notamment par une ample préface, le texte de Gongora, traduit et présenté en regard de sa version originale, de surcroît accompagné d’une glose, une sorte de traduction en prose semi-explicative adaptée d’un auteur espagnol, Dámaso Alonso. L’ensemble donne à ce livre un intérêt particulier et donne des couleurs et de la richesse à l’image de Gongora, assez pâle et confidentielle en France jusqu’à présent.

©Xavier Bordes


Sur le site de Gallimard

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James NOËL – La migration des murs – Galaade 2016

Chronique de Marc Wetzel

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James NOËL – La migration des murs – Galaade 2016


« C’est au pied du mur qu’on reconnaît le son des mots » (p. 128)

« La prolifération des murs, la pluralité

des murs est un fait singulier qui

exige un interrogatoire express de

tous les propriétaires du monde,

tous les propriétaires, petits et

gros Pluralité des murs, attention

fait singulier » (p. 16)

« La civilisation des murs est arrivée

à sa fin Pour que les murs

redeviennent viables, ils doivent

tomber » (p. 12)

D’abord, il y a le paradoxe (« migration des murs ») du titre, car migration, c’est déplacement massif de résidence, c’est changement de séjour ; et mur, c’est obstacle installé, c’est auto-immobilisation. Un mur qui migre ne devrait être qu’un éboulement, une avalanche. En tout cas, un mur nomade, un mur qui part s’établir ailleurs, perd (et donc trahit) sa triple fonction – de protéger, de porter, de contenir. Une digue voyageuse ne serait qu’une vague de plus parmi celles qu’elle était censé briser !

Ensuite, il y a l’ambivalence (native, indépassable) d’un mur. Si tout mur est stable (car consistant), impartial (car insensible, impassible) et cohérent (car homogène, d’apparence une dans sa continuité nécessaire), tout mur est aussi unilatéral, borné (il ne délimite qu’en séparant, il ne protège qu’en excluant), est inhospitalier, inerte (un mur

artificiellement végétalisé le prouve spontanément inhabitable ; quand un muret bourgeonne, c’est qu’il menace ruine !), est enfin imparfait, vulnérable, fragile (son inévitable exposition au réel même dont il défend le dégrade, l’assemblage qui le forme dilue entropiquement son ordre) : le meilleur et le pire d’un mur se maçonnent l’un l’autre ! « Solidité sordide » (p. 19) résume James Noël.

Il y a enfin dualité d’une part des murs anciens, des murs de toujours, artisanaux, pré-technologiques, à texture et finalité traditionnelles : rempart, clôture, palissade, remblai, paroi, façade – comme l’étaient nos « ruches de pierre » (Alain) urbaines des tribunaux, des temples, des théâtres, des halles, des gymnases : murs locaux (ils n’agissent que là où ils sont), stationnaires (au garde-à-vous fonctionnel), obstructifs (obstacles normalement infranchissables, ou fixant les conditions de leur franchissement, comme le mur du son, la poterne ou le portique), tactiques (ils savent arrêter, filtrer, surplomber, soutenir, isoler, mais ne sont cheval de Troie d’aucune arrière-entreprise) ; d’autre part, des murs contemporains, qui (ce que fait voir James Noël) sont, à l’inverse, globaux, mouvants, contagieux et stratégiques : ils sont appareillés, numérisés, interactifs, programmables, et parfois même oscarisés, – murs-drones, murs-leurres, murs-hordes, murs-spots ou de seconde intention, murs furtifs, murs intelligents . Tous les flux matérialisables sont devenus murs potentiels, et tous les murs rationnels sont devenus portatifs (selon la volatilité de leurs propriétaires, selon la micro-compartimentation des réseaux sociaux, selon la tarification maffieuse du saute-mouton des frontières, selon le palais des glaces des étreintes et des guérillas virtuelles, selon les formidables pressions expropriatrices qui harcèlent les hommes …), comme le suggère sévèrement et mystérieusement notre auteur :

« Il existe une nouvelle migration

beaucoup plus forte que celle des

flux qui poussent le sang à bouger

les lignes dans tous les sens des

hémisphères Une migration en dur,

qui massacre le champ libre du cœur

à coups de barre de fer » (p. 44)

James Noël raconte et dévoile, le premier peut-être dans ces termes, la « prospérité » proliférante, « l’omniprésence omnivore » et déréglée, « l’invasion » mercenaire, l’arrogante moderne distributivité des murs. Bref, au double sens (détroussement et envolée) du mot, la propriété c’est le vol des murs. Voilà, peut-être, la difficile et formidable intuition du recueil.

Notre haïtien archéologue des murs présents est un intellectuel, acteur, éditeur, conférencier, mais avant tout poète : un esprit, donc, inspiré, généreux, délicat ; mais aussi une âme imprévisible, obscure, agitée. Une fécondité toujours menacée de se perdre dans l’immensité de ce qu’elle déploie et se s’aliéner à l’intensité de ce qu’elle révèle. Mais c’est comme ça : chez le vrai poète (il l’est), les métaphores sont décisives, mais en contrepartie, bien sûr, les décisions restent métaphoriques ; l’engagement poétique reste, par principe, interne à la parole : même les plus nobles des actions réelles de soins, de reconnaissance, de développement, d’émancipation, ne sont pour le travail poétique que vulgarité d’intendance, historiquement vitale, certes, socio-politiquement pertinente, mais nécessairement secondaire pour l’écrivain, et son seul responsable privilège : être un front qui chante … la perfection des choses inexactes ! (comme disait Maldiney).

Et inexactes, oui, les choses le demeurent parfaitement dans le chant tendu, difficile (le vertige brouillant logiquement la clarté de l’appel), risqué (car irrattrapable), et radical (le mot est juste ou rien ; s’il vient à rater sa formule, non seulement le poète a parlé pour ne rien dire, mais il n’aura pas parlé du tout !) de James Noël. Ainsi :

Pour exprimer l’idée que les murs sont des conglomérats de sensations sans sensibilité, il écrit :

« Les murs ont des odeurs, mais

les murs n’ont pas d’aisselles » (p. 39)

Ou la nette idée que le droit est comme un mur de la propriété, qui ne valide que ce qu’il restreint, ou n’impose que par contrainte la liberté même qu’il fonde,

« Les propriétaires, petits et gros, pèsent

très lourd sur le dur marché des

murs Dès l’enfance de l’équerre, ils

ont posé la première pierre, ils sont

arrivés ensuite à imposer les murs

comme seul horizon indépassable » (p. 29)

Ou la belle idée que la rationalité, même lorsqu’elle s’applique (règle, compas, fil à plomb) aux choses mêmes – pour les construire ou les valider, est elle-même trop formelle, trop contractuelle, trop intemporelle d’origine, pour partager leur vie et comprendre leur sort,

« Qui a dit que l’équerre était l’enfance

des instruments Un instrument

marqué à ce point au millimètre

saurait-il avoir une enfance ? » (p. 31)

Ou l’étrange idée qu’un mur, n’étant jamais abattu pour lui-même (en soi, son inerte et longiligne front de taureau n’intéresse ni n’indispose personne !), mais toujours seulement pour ce qu’on lui fait enclore, défendre ou supporter, accuse, bombardé, la capricieuse culture de faire à sa place payer son anodine infrastructure,

« Les murs tombés sous le coup

des bombes accusent le bois et les

meubles d’être coupables du grand

feu qui se propage de l’intérieur

comme une vocation » (p. 90)

Ou l’audacieuse idée que les murs, normalement inhumains (et ayant le droit de rester tels!) l’ont mauvaise de crouler sous les graffiti où des hommes complaisants déversent ce qu’ils voudraient que montre le miroir de leur âme ; tout le street-art n’est qu’une trace de rouge à lèvres du narcissisme collectif,

« Les mots sur les murs sont stratégie

fine pour leur donner une couche

d’humanité Tous ces bétons en

rangs serrés, qui portent un mot

comme s’ils parlaient avec une

main sur le coeur » (p. 74)

Ou encore la dérangeante idée – s’il s’agit bien de ça ici – que le kamikaze (le tout-venant des bombes humaines, le suicidaire téléguidé de la jugeote) n’est qu’un mur à roulettes et à clous, avançant tuer les raisons de vivre qu’il ne peut saisir,

« Dernière nouvelle Une catégorie

de murs entre dans une forme de

radicalisation. Et dire que c’était trop

dur d’aborder le problème, même

d’un point de vue superficiel . Mettre

des cœurs en cage depuis des siècles

pour mieux les sauter à la dynamite

La mort en pleine ceinture pour

une explosion qui génère cassure

après cassure » (p. 58)

On le sait : l’innovation exponentielle est comme un fâcheux mur du sens, qui referme (donc claque) toujours plus de portes derrière lui qu’il n’en fraie et aménage devant. Ainsi les murs mêmes de la nouveauté – murs Big-Datesques de l’information, murs héréditaires de l’argent, murs polluants du dérèglement atmosphérique, murs narcissiques du bien-être coaché, murs gémeaux des oeillères de jute des fanatiques et des loups de satin des esthètes … justifient l’amère simplicité d’une remarque de la postface :

« On aurait souhaité faire seulement de la littérature, mais dehors l’air est barricadé de toutes parts, c’est tout juste si le royaume des borgnes et des aveugles n’exige pas un permis, un passeport pour avoir de droit de respirer. L’homme avance entre essoufflement et étouffement. L’omniprésence omnivore des murs le place dans une impasse. Ce livre est un appel, une invitation à l’escalade » (p. 128)

Cette poésie âpre, fine et tourmentée, me paraît enfin avoir trois rares qualités :

Elle n’est jamais manichéenne : James Noël moque les murs et loue les ponts (p. 124), mais nuance toujours : il y a des ponts mortels (une épidémie en gagnera l’autre rive plus aisément qu’à la nage ; un pont sur l’Achéron ne mènerait que plus sûrement dans les Enfers), comme il y a des murs vitaux (nul ne murmure contre un mur anti-bruit ; et le mur anti-épidémie a sauvé la Drôme de la peste provençale de 1720) . Ce que notre poète dénonce, et même méprise, ce ne sont pas les maçons des murs (car ils les assemblent pour vivre, et un jour seront leurs plus compétents déconstructeurs ! p. 112) mais bien leurs architectes, les adeptes du pouvoir anguleux, les créditeurs de l’équerre facile, les chorégraphes aussi de leurs hypocrites entrechats :

« Certains murs marchent sur la

pointe des pieds, d’autres s’érigent

même en voyeurs en leur manière

de faire la courte échelle … » (p. 122)

Ensuite, l’idéal spirituel semble bien celui-ci : les murs humains, quelle que soit leur utilité extérieure, sont destinés à finir en nous, à y être jugés, dilués (en tout cas recyclés), car, même ce dont en nous nous devons nous protéger (comme les pulsions fatales et les fantasmes ruineux), nous devons toujours pouvoir y accéder. L’emmurement personnel, c’est l’autisme ; les cloisons inamovibles du moi font la psychose, la forclusion. Contre cela, l’humour (qui est le tremblement d’esprit par lequel le cerveau se révèle seul organe apte à se moquer tendrement de soi) et la lucidité (qui, même roborative, montre comment le cerveau et la vérité savent respectueusement se faire l’amour) suffisent, comme le dit le contraste de ces deux passages :

« Pas la peine de chatouiller les murs

Ils n’ont aucun sens de l’humour Par

contre, les murs adorent qu’on leur

pisse contre Allez comprendre » (p. 42)

et

« Quelque grand que soit un mur,

il est conduit à faire faillite en

nous, à s’effondrer dans un de nos

moindres tremblements intérieurs

Toutes proportions gardées, les murs

ont la vie dure Il est de toute urgence

de les porter comme inquiétude,

au mieux comme métaphore » (p. 30)

Reste, insiste l’auteur, à savoir au nom de quoi, face aux murs, n’être plus leurs dupes. Car leurs concepteurs en ont, bien sûr, fait des imposteurs (comme incendies se flattant d’éclairer, pandémies feignant de divertir ou barbelés prétendant décorer, les murs disent instruire là où seulement ils intimident, et jouent les rebelles là où ils ne résistent… qu’au beau, au juste ou au vrai !). La forte et franche réponse de James Noël semble celle-ci : pour retrouver sur nous-mêmes la bonne, l’objective, l’authentique distance, la hauteur infinie du ciel suffit – ciel qu’il ne convient alors pas de murer en ou par Dieu. C’est ce que nous disent ensemble trois passages, à la sarcastique intransigeance, nous enjoignant de n’imiter des murs que leur résolu agnosticisme :

« Aux yeux des étoiles, les murs et

les gratte-ciels sont des géants aux

pieds d’argile Les étoiles, ça roule

des reins et cille des yeux dans une

migration hautement lucide… » (p. 107)

« Les murs de la chapelle Sixtine

sont des murs comme les autres

Il n’y a pas de mur plus sexy, plus

métaphorique qu’un autre Tout est

dans le revêtement et dans les pans

de la réalité des murs Les murs de

la chapelle Sixtine sont des murs qui

ont une foi solide en leur propre

existence …» (p. 98)

« Les crucifix font souvent l’affaire

des murs, qui ne demandent pas

mieux pour soigner leur profil

Blanchiment de la conscience

Blanchiment de la foi dans la chaux

vive Blanchiment des crimes contre

l’humanité Meurent des peuples à

genoux sous prétexte de prier » (p. 110)

L’évident génie littéraire et spirituel de l’Haïtien James Noël (38 ans, et voici déjà un chef d’œuvre) adoucit ainsi, ou en tout cas illumine, les temps qui viennent.

©Marc Wetzel

PHILIPPE VEYRUNES : À qui sait attendre (Éd. Les Presses Littéraires) et : La gare levantine (préface de Claude Mourthé, Éd. Le Castor Astral / L’Atelier Imaginaire, Prix de poésie Max-Pol Fouchet)

Chronique de Claude Luezior

PHILIPPE VEYRUNES : À qui sait attendre (Éd. Les Presses Littéraires) et : La gare levantine (préface de Claude Mourthé, Éd. Le Castor Astral / L’Atelier Imaginaire, Prix de poésie Max-Pol Fouchet)


J’aime les hortensias dans des jardins anglais où les ombres d’Agata Christie ondulent en silence. Parfaitement découpés, autrefois qualifiés de mortifères, on les trouve à l’heure qui sonne dans les halls des plus grands palaces, en attendant je ne sais quel transsibérien ou quelque TGV, tant ce genre reste vivace dans nos esprits contemporains. Ainsi me paraît le bouquet de nouvelles À qui sait attendre de Philippe Veyrunes. Chacune d’entre-elles recèle une intrigue ciselée, onirique mais cohérente, avec des personnages rapidement familiers et au devenir si incertain que je me suis pris, parfois, à jeter un coup d’œil sur la dernière page, telle une mère s’assurant avec crainte de ses propres enfants. Le lecteur n’a-t-il tous les droits dans cet univers régi, j’allais dire manipulé par un conteur omniscient et qui joue avec nos nerfs ?

Avec un art consommé du paradoxe et du rebondissement inédit, celui-ci trame dans un premier temps et en quelques lignes une situation dans laquelle on s’attache à des protagonistes apparemment de bon aloi. Rapidement, certains nous révulsent : petits et grands crimes ne sont pas loin. Scènes policières sans police, hortensias sans jardiniers : l’imaginaire prend le pouvoir, la vengeance est aux aguets. Du grand suspens, avec une froideur narrative à la Hitchcock. En noir et blanc, pour qui sait attendre… une chute (au sens littéral du terme car, contrairement à maints romans ou séries, celle-ci semble demeurer impunie) qui va nous ébranler plutôt que nous assouvir.

Preuve s’il en est que le jardinier de ces intrigues a su, de son sécateur, aiguiser nos fibres à vif.

***

Pour ma part, j’affectionne encore davantage La gare levantine. Du même auteur ? À peine croyable… Janus a donc deux faces. Car l’on est passé des cauchemars savamment ourdis à un jardin enchanté. Portant certes épines et sans aucune mièvrerie, les roses embaument ici ma

cervelle à l’heure fragile, la divine éphémère. Et mon crayon de souligner les images qui foisonnent, les textes en billets d’amour : Je vous ai précédée, par le grand escalier de verre, dans le grenier tapissé d’étoiles. En habit de velours et masqués de blanc, les violonistes font cercle. Encore ! Monde poétique, vénitien, parfois oriental où vos yeux d’émeraude volaient aux bonzes des lueurs pâles, où la nuit d’été… se balafre de longs éclairs, où s’enrubannent les jeunes filles clandestines, où violoneux et marchands de poupées… s’inclinent vers vous, tout en mots surannés et en barbe fleurie.

Itinéraire du rêve. Itinéraire des mots. On feuillette, on goûte, mastique, murmure. Dans l’ordre ou le désordre, on mord dans une madeleine de Proust ou butine dans l’inconscient d’Éluard, dans une corolle de Fombeure. Sueur dorée sur l’épiderme d’un poète. Lire, relire le mystère, cueillir ce gui avec la serpette d’un druide, étaler le baume encore tiède tout droit issu d’un chaudron où mitonnent des alchimies.

Cette prose-nectar a été couronnée par le prix de poésie Max-Paul Fouchet. En fin de volume, dans sa lettre à Guy Rouquet, fondateur de ladite prestigieuse distinction et de l’Atelier imaginaire, Veyrunes définit son rapport à la poésie comme une alliée, une compagne discrète et définitive sur le chemin de la vie … La poésie n’est pas nécessaire à la vie de l’esprit, elle est sa vie même…

Rappelons que Philippe Veyrunes fut également lauréat de l’Académie française. Diantre ! Mais quand donc des « grands » éditeurs s’approprieront-ils un auteur de cette trempe ?

©Claude Luezior

« Moment Génétique et Crucifixion , Pollock, Newman, Tal-Coat »

Chronique de Miloud KEDDAR

« Moment Génétique et Crucifixion , Pollock, Newman, Tal-Coat »


Jackson Pollock

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Jackson Pollock, ‘‘Crucifixion’’ 1939-40

Le Christ chez Pollock est jaune et au-dessus des autres christs. Il a, bien que solaire, les yeux bandés et la bouche bâillonnée. Le Christ de Pollock ne regarde plus, il n’a plus besoin de parole aussi. Il doit ouvrir les bras pour accueillir. Il embrasse la terre ou fait l’ordre dans son monde et au Ciel. Il se doit d’être l’Un et le Multiple, de jaune ou de bleu, de rouge ou de noir, il est le « ciment » entre les êtres. Pour la vocation d’unir (de réunir) il n’y a plus besoin de mots mais de Main (la main guérit et élève et la main prouve –c’est un corps !- quand le mot approuve seulement). Il semble que Jackson Pollock ne veut pas d’un Christ qui soit la Parole. Plutôt une main. La paume de la main qui donne qui sauve. Le Christ est Prométhée, il n’est –nullement- une parole, car la parole est « trop » humaine et d’un « je » confondant ou de confusion. Elle annonce et renonce quand ce n’est pas une parole qui « dénonce ». La Main, merci, donne les fruits, ouvre l’horizon qui est Corpus.

Barnett Newman

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Barnett Newman Barnett Newman – Genetic Moment 1947. Art Experience NYC

Newman et le « Livre », 1947. Deux traits solaires. Ces lignes qui unissent le ciel et la terre. Il fallait ici aussi une Main, et c’est la ligne de droite, jaune, qui a cette fonction –de prise- (de conscience ?) quand le trait ou ligne de gauche tente d’asseoir le Verbe. Et quelle manifestation au plus haut, le cercle ? cercle doublé de lumière ? Le peintre qui dans le passé se limitait à l’agencement des formes et des espaces, le voici qui parle ! Il rétablit l’Ordre, pour ne pas dire « il remet de l’ordre » dans le monde. Car il n’y a jamais eu de désordre si ce n’est un ordre perdu par l’Homme ! C’est le Livre qu’ouvre Barnett Newman, la Genèse comme livre. Et Prométhée tente de prendre la parole au risque de recréer le désordre. La parole crée le désordre, n’ayant pas de corps « consumable ». Mais et alors quelle forme doit accompagner la parole, quelle gérance ou ingérence (entre le « a » de l’origine et le « e » sans voix) et pour quel geste du peintre à la prise de parole du peintre ?

Pierre Tal-Coat

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Pierre Tal Coat – Le Saut 1955-56 huile sur toile 146 x 146 Collection Adrien Maeght ©

Nous ne nous séparons jamais de notre ombre : le jour, elle nous suit ou nous la suivons, la nuit rentrons –nous nous encastrons dans notre ombre ! La parole suit le geste, les mots les formes –l’image en peinture. Pierre Tal-Coat le savait qui interrogeait dans « Le Saut » la lumière derrière l’ombre, le verbe-homme. Par le saut nous poursuivons l’ombre qui est le bien puisqu’elle nous révèle et nous guide vers la connaissance de soi, du corps, bien que connaissance jamais complète ! L’Art présente-t-il l’homme à « l’homme-son-ombre » ? Le temps précède l’acte (le procède) et l’acte précède la parole. Dans « Le Saut », l’homme n’a plus le temps pour la parole, il court là. Pour mieux dire (et voir) : un pied et le même pied derrière. Lequel est nous, lequel notre double ou notre ombre ? car l’un a toujours été l’ombre de l’autre, dans toute figuration, dans toute écriture ! Prométhée chez Pierre Tal-Coat n’offre plus le fruit au peintre et au poète, ni la parole ni la forme …

A l’homme le soin de recréer l’horizon, ligne, relief et tonalité où la parole peut s’unir au geste et au geste s’ouvrir, et s’ouvrir à nous, Être et Ombre ! A l’homme de renouer avec l’ordre du monde, lier son « jeu » au « je » du monde et non le « jeu » du monde à notre « je ».

©Miloud KEDDAR


Notes :

Jackson Pollock, « Crucifixion », 1939-1940, Gouache sur papier, 54,6 x 39,4 cm, Courtesy Gagosion Gallery.

Barnett Newman, « Genetic Moment », 1947, Huile sur toile, 96,5 x 71 cm, Fondation Beyeler Riehen/Bâle.

Pierre Tal-Coat, « Le Saut », 1955-1956, Huile sur toile, 146 x 146 cm, Collection Adrien Maeght, Saint-Paul de Vence.)