Benjamin GUÉRIN, Quand nous étions des loups (poèmes), estampes de Robert Lobet, Editions de Corlevour, septembre 2024, 144 pages, 18 €

Benjamin GUÉRIN, Quand nous étions des loups (poèmes), estampes de Robert Lobet, Editions de Corlevour, septembre 2024, 144 pages, 18 €


Ce poète de 40 ans vit en lisière de l’Aubrac, potier au pays de Peyre, et nous raconte d’abord les deux brebis récemment prélevées, dans son paisible jardin – là même où le jour ses enfants « vont et viennent » ! – en bordure de forêt, en pleine nuit, par des loups (dont il connaît les empreintes, reconstitue l’approche si prudente et déterminée jusqu’à leurs proies endormies, suit la trace, piste très avant et très haut le victorieux festin – ramasse les os « nettoyés à blanc » par de logiques rapaces, restes qu’il revient chez lui enfouir). Voici la situation :

« Le cri de mes enfants envahit la terre

et je porte une fois encore

la mort entre mes mains

pays de sang

pays de froid

pays de mort

j’y ai enterré tellement de monde

que je ne sais plus

les os se mélangent à présent

ils sortent de la fosse que j’ai creusée dans mon jardin

il me semble même qu’ils pourraient marcher

et ramper jusqu’à moi

les loups sont à ma porte

ils grattent le soir

ils sont dehors

ils sont dedans

et je m’enferme

j’engouffre tout mon temps

dans des grilles de fer

et j’attends

j’attends que progresse

le temps des hommes

et le temps cruel

le temps

de l’anthropocène » (p.16-17)

Le loup, on le sait, est le grand discret de nos massifs – comme un plus gros renard sans ses zigzags, un chien qui hurle sans aboyer jamais (car dès qu’il n’y a « plus rien à crier », sa gueule arrête les frais, p.84), aux crottes poilues, comme disent les manuels, dont la blancheur sent fort, ascétique (ne dormant qu’à même le sol, pourvu qu’il soit caché dans de la verdure dense), nomade (se déplaçant trop pour s’offrir terriers – juste bons pour blaireaux et putois …), farouche et intrépide (ne sondant ni les murs, ni même les cavités rocheuses pour, lui, s’y lover et frotter, et dédaigneux de tout lieu où se percher). Et ce qui arrive au loup du recueil (au loup qui signe ce recueil), c’est peut-être du Kafka à l’envers : un loup se métamorphoserait en homme, et il n’aimerait d’abord pas trop ça. Et nous, sa meute ignare et vile, nous feignons de n’avoir rien vu. On lui laisse sa chance : tant qu’il peut continuer à avancer à peu près, on le laisse à ses baroques essayages généalogiques, son travestissement trans-spécifique, derrière son mince paravent de mots. Il est là, « tenant ses maigres postures de dignité » (p.83). Secrètement, on compte alors sur lui,  sur sa sorte de destin expérimental, pour nous dire la nue vérité que voici : bien sûr, nous sommes au moins des loups, tous, des prédateurs universels (et, malheureusement, souverains !) organisés, malins (nos « lois » et « incendies » vont ensemble, dit le texte, pour pouvoir clôturer ce que nous défrichons, et dévaster ce que nous excluons). Nous massacrons urbi et orbi, mais en  nous cachant la mort (que nous donnons) « derrière nos emballages », gibiers en barquettes et cylindrées de thon – nous omettons seulement, comme loups désormais amnésiques, « d’assumer le prix de tuer ». 

L’idée du poète semble celle-ci : les humains sont, comme les loups, éternels voyageurs, tueurs indépendants et privilégiés sans vrais prédateurs. À ce titre, ils ont, comme les loups (même si les loups se cachent plutôt dans la nature, et les hommes de la nature), un statut un peu à part dans la vie terrestre, celui d’étrangers. L’homme, considérant la place de la culture (des langues, des institutions, des oeuvres, des technologies) dans la nature, ne peut que s’y constater tel. Mais quel étranger est donc le loup dans la nature ? Un rôdeur discret, respectueux de ce qui ne le regarde pas,  qui ne songe nullement à exporter son modèle de horde, qui ne juge – ni ne s’attarde dans ! – les milieux aux antipodes du sien ( on en voit peu se prélasser « sur un échangeur autoroutier », p.62), bref un « alien » sans empire, vanité ni plan de carrière : un étranger sobre, furtif, qui se satisfait d’un permis de séjour implicite dans le monde terrestre, n’y joue pas à l’ange, n’exagère jamais sa dîme, – pour résumer : le loup sait être autre. L’homme est exactement l’étranger contraire : bruyant, intempestif, violant ses hôtes, bordélique, prolixe, aliénant, et que ni sa science (même éthologique !) ni son érudition (même désintéressée et bon enfant) ni sa charité (toute spirituelle ?) n’auront su rendre tolérant, réellement polyglotte ni modeste. Bien sûr, le loup n’est pas non plus un étranger prévenant- mais lui, en tout cas, ne prétend pas faire la leçon à ce qui lui échappe !  L’intuition de Benjamin Guérin est alors ceci : cessons, au moins et d’abord, d’être de mauvais étrangers dans la nature. Trois moyens ou remèdes. Soyons d’abord beaux joueurs dans la mort, comme le sont les bêtes :

« Chancelant de ne plus savoir

attraper les oiseaux du regard

je laisserai ma peau à la forêt

il y aura juste un peu de sang

et quelques histoires

pour habiller l’univers

un mausolée de pierres

un tas de cailloux

où pisseront les loups

ce sera simple et je mourrai

les paupières rongées par les insectes

pleines encore de tout le paysage

et ouvertes à l’horizon sauvage » (p.63)  

Ensuite, que notre Histoire ne fasse pas tant d’histoires ! Entendons par exemple les loups « hurler » de rire devant nos avancées civilisationnelles :

« Ils ont ri

en nous voyant piller la mer

assécher la terre et raser les bois

ils se sont roulés par terre

en nous voyant remâcher le monde

affaisser les côtes et racler les montagnes

ils ont ri tous ensemble

et de toutes leurs dents

sur la folie des hommes

ceux qui persistent à vivre

en ramassant le sable

jusque dans la mer 

        même en plein soleil

pour napper de béton

des maisons trop chaudes

que le sel rongera  » (p.116)  

 Enfin, quelle « langue commune » forger, de toutes pièces, du sein de notre culture, pour, loups et nous, c’est-à-dire natifs de vie et natifs de raison, nous ré-entendre, c’est-à-dire, non (vainement !) nous comprendre à égalité, mais bien pour patiemment et paisiblement renaturaliser notre compréhension même ? Magnifique et subtil pari  – que la raison puisse réussir sa symbiose en retour d’avec la vie !! – évoqué dans la fin du premier grand poème : « Anthropocène » :

« Nous abolirons la nature

et nous cesserons

de nous opposer à elle

nous serons la nature

nous serons la forêt 

nous partirons en friche

et notre coeur s’ouvrira

sur le monde et la vie

nous déposerons nos papiers glacés

nos publicités et nos dessins animés

cessant de nous émerveiller

devant l’étrangeté

nous deviendrons enfin

nous-même l’étranger

nous réapprendrons à vivre

nous nous ferons férals

nous serons sauvages

nous lirons les pistes

comme des panneaux routiers

et nous saurons où trouver l’eau

la nourriture et notre tranquillité

et quand nos mots seront trop longs

pour arrêter le présent

nous goûterons le temps

infini des arbres

des chevreuils et des martres

des grillons et des faunes

et je me demande

quelle sera la langue

du commun entre nous

du commun entre tout

et peut-être pourrons-nous

enfin apprendre

la langue des loups ? » (p.29-30)

Bien sûr, immense est la difficulté, redoutables sont les pièges (logiques, et anthropologiques !). Un autoportrait du sauvage, n’est-ce pas contradictoire ? Si la « Nature » ne peut certes plus être un simple « environnement » corvéable, ni même un simple équipement natif désormais incapable de se débrouiller (se reproduire, s’entretenir, se réguler) seul,  quel guidage conscient cet immense Essor jusqu’ici responsable de lui-même peut-il pourtant fournir ? Comment sérieusement rompre (pour les beaux « yeux parfumés » des loups !) avec nos « prairies efficaces », nos « bassins disproportionnés », ou même nos « forêts virtuelles libres de tout barbelé » ? Et la moderne nouveauté perpétuelle, qui nous condamne à en être les épuisés émigrants, permettra-t-elle cette remigration intérieure, essentielle, salutaire que notre poète devine et prône ? Sommes-nous encore capables d’à nouveau plonger …

« … dans la vie comme on plonge

follement dans l’abîme

avec les sirènes » (p.39) ?  

Le recueil se termine sur un texte extraordinaire (« La piste psychédélique« ), qui paraît prêt à recourir aux paradis artificiels pour pister mieux les loups que « nous étions », ou nous donner l’audace de, de les redevenir d’une manière responsable. Pourquoi « psychédélique » ? C’est peut-être qu’il y faut une âme, comme on ne se doutait pas en détenir une, pour – le cerveau biochimiquement sommé d’y travailler ! – lui faire manifester ses parentés enfouies, retrouver ses ruades natives. Métaphysiquement, le cerveau humain est comme une surveillance intime (en partie rationnelle) du cours cohérent de notre corps, comme la vie elle-même (l’existence organique) l’est, peut-être – auto-espionne locale, et piste enregistreuse d’elle-même ! – au sein de la Nature totale. Mais nul besoin de stupéfiants en réalité, car une vigilance transfiguratrice y suffit, une attention enfin étrangère (« quand se pratiquent/ par-delà la conscience/ les sévices rances/ de la torture blanche« , p. 122) que la poésie de ce profond et très étonnant auteur fait naître pour nous, à l’école – sans mots, sans estrade, sans diplôme ni blâme – des loups :

« les loups sont venus

nous ouvrir les yeux

à coup de canines » (p.113)     

en

« pénétrant l’étoile

jusqu’à la glande

au centre précis

de notre crâne

le lieu de nos résonances

sous les coulées d’hormones

sous les marées d’effroi » (p.118)

et en 

« suivant la piste

qui ouvre la conscience

à même la chair » (p.139)

Benjamin Guérin pratique décidément une drôle de chasse : la chasse au loup qu’il est (ou était, ou sera). Il poursuit l’animalité en lui, non pour la tuer (personne n’a jamais rien trouvé à manger dans un loup !), mais pour la pister au mieux. Ce qui atteste d’une sorte de pourchassement intérieur, une battue cérébrale – oui, un baroque « Loup y es-tu ? » lancé dans son propre labyrinthe – et si ce cheminement reste obscur et mal situable, il est pourtant entier, décisif, humble (aucun loup n’a temps ni loisir de jouer les Narcisse !) et fier. Guérin y suit en mots une piste de vie, normalement ambivalente (toute piste trahit ce qu’on y poursuit, mais oriente ses poursuivants), mais de vocation libre : déjà une piste de danse, de cirque ou même de ski (au contraire d’une piste d’aérodrome !) s’ouvre sous ses usagers, change et se remodèle avec eux. A fortiori la piste, en nous rouverte, des loups.

Claude LUEZIOR, L’ITINERAIRE, Librairie – Galerie Racine – Paris

Claude LUEZIOR, L’ITINERAIRE, Librairie – Galerie Racine – Paris


           L’oeil et le cœur affutés, telle une caméra haute fidélité, Claude Luezior capture paysages, activités, personnages et moments rares, non pas comme un chasseur d’images mais comme quelqu’un qui veut se souvenir de son itinéraire de vie, l’itinéraire d’un homme tourné vers les autres.

     « L’ITINERAIRE» est une sorte de montage vidéo où l’on peut revivre à satiété les moments forts des rencontres faites par un voyageur de la vie mais quelqu’un qui est tout sauf un touriste. L’auteur, ici comme dans tous ses livres, est avant tout un cerveau, un œil et un cœur de haute fidélité. Transmettre l’émotion, sans longueurs ni développements excessifs mais comme dans l’urgence, grâce à de petites scènes du quotidien vivant : voilà ce qui vaut pour Claude Luezior, la peine d’écrire.

        « L’ITINERAIRE », donc : une centaine de pages aux mots choisis, pesés, où l’ on sent la profondeur et l’acuité du regard de l’auteur, qu’il s’agisse de cette scène de maternité, en Inde, vue de dos, où l’on se retrouve, qui que nous soyons, enfant endormi dans les bras de sa mère » cet enfant de toutes les dynasties, futur maharadja brahmane ou intouchable ».. ou bien à  »Helsinki, une rue fade sous une pluie luthérienne », au seuil d’une onglerie ( symbole de futilité),  »la silhouette d’une femme qui reste grise, mais ses mains devenues orchidées » Et puis nous lisons page 57 une courte scène que l’on pourrait croquer, avec joie, d’un coup de crayon rapide, sans jamais l’avoir vue :

 »Toute menue est la kiosquière

puisque tel est son titre de noblesse

dame-écureuil qui semble récolter

force quotidiens et hebdomadaires

collectionneuse à l’ancienne, elle préside

une marée de gris-gris et magazines

dans un édicule hérité des Ottomans

ou d’un minuscule palais perse… »

          Le poète qui est avant tout humaniste ( à la fois enseignant, médecin et écrivain) ne retient que ce qui touche à la fois son œil amoureux des arts et son cœur, tout ce qui mérite de réfléchir à notre propre itinéraire de vie. Chaque page représente une halte sur le chemin qui parfois devient chemin de croix, mais sans insister sur le drame ; telle est l’élégance de Claude Luezior qui sait signaler le danger sans s’y complaire. C’est cette richesse d’impressions souvent vivifiées par un mot d’humour qui font de ce livre une exception.

        Citons, ne nous en privons pas, à l’attention de tous les  »profs » et de tous les élèves dont nous fûmes tous :

  page 102 : « Rentrée scolaire » : 

un essaim de guêpes distraites, dans leur cartable un peu de miel…des antisèches…une déclinaison bâclée…

et page 103 : « Ecole » :

De son côté le professeur de mathématiques se dépêche :

 »En quoi

La division

Polynomiale

Donne-t-elle

Une asymptote

Oblique ?

Ainsi jaillit l’humour, l’humour fin, qui rend si vrai et si humain cet ouvrage : « L’ITINERAIRE » : un vivant journal personnel, loin de la poésie compassée, trépassée ; un livre si particulier, aéré, précis, vif, intelligent, si vrai qu’on le lit sans différer tant son quotidien nous réveille l’âme, page après page : un véritable bain littéraire vitaminé rajeunissant !

Muriel Carminati, Sur les traces de Sintra, illustrations de couverture et des pages intérieures Muriel Carminati, Éditions Traversées, 120 pages, 20€, septembre 2024.

Muriel Carminati, Sur les traces de Sintra, illustrations de couverture et des pages intérieures Muriel Carminati, Éditions Traversées, 120 pages, 20€, septembre 2024.


Muriel Carminati entame un voyage qui n’est pas seulement celui de parcourir joyeusement la ville de Sintra classée par L’Unesco au Patrimoine Culturel de L’Humanité au titre de paysage culturel. 

Sintra est située dans la province de l’Estrémadure, au pied et sur le versant nord de la Serra de Sintra, une étroite chaîne verdoyante aux sommets granitiques qui s’allonge entre Lisbonne et la côte de l’Atlantique. La Serra de Sintra forme une barrière montagneuse (point culminant à la Cruz Alta : 529 m) sur laquelle se condensent les pluies venues de l’océan atlantique. Le climat exceptionnel de cette région favorise la présence d’une végétation dense et riche en espèces au cœur d’un parc national classé par l’UNESCO. À juste titre, Byron l’avait surnommé le « Glorieux Eden ». source Wikipédia

Ce livre est comme un jeu de piste, l’auteur marque les chemins de petits cailloux blancs: les poèmes. À chaque étape, on en apprend plus sur le lieu savamment décrit : le palais national, le parc municipal, le château des Maures, le palais de la Pena, le couvent des Capucins, le palais de Regaleira, le Château de Seteais, le palais de Monserrate. 

Au-delà des indices, des traces, l’auteur invite surtout son lecteur à s’éloigner des chemins tout tracés, de se laisser le temps et de s’offrir l’espace pour voir les choses autrement. La poète va par les chemins de traverse, entre par la petite porte et est toujours prête à s’ouvrir à de nouvelles découvertes: moeurs humaines, habitudes animales, floraisons ordinaires ou extraordinaires. Rien ne l’éloigne, tout est toujours à portée du coeur et de l’émotion forte, sincère, juste. 

Thuya d’exception

Frêle myrmidon que je suis
je te salue
ô cèdre rouge d’Occident

tes branches basses piquent vers le sol
et s’y enracinent pour mieux remonter
jusqu’au ciel
en larges et franches coudées

tu t’élances insoucieux
du genre humain
candélabre géant
chargé d’accueillir les étoiles

va
je patienterais bien jusqu’à ce soir
pour pouvoir admirer ce spectacle! — P74

Comme nous le suggère le dernier poème du recueil ou le texte d’entrée écrit par Richard Rognet, il n’est peut-être pas si facile de trouver sa voie, d’écrire depuis le lieu qui nous est cher, nous importe car il renferme en lui, un temps, un souvenir particulier, la conscience d’avoir découvert une beauté indicible que s’efforce d’exprimer le poème.

Au jeu de l’oie, les joueurs lancent le dé et franchissent toutes les cases d’un chemin qui serpente sur le tableau. Parfois on avance, parfois on recule ou on est projeté vers l’avant. Le premier arrivé remporte la partie. Sensé représenter la vie, la destinée, ce jeu ne nous explique pas ce que l’on perd à vouloir arriver avant tous les autres. Les poèmes de Muriel Carminati ne doivent rien au hasard mais révèlent ce qu’il y a de délicieux à ne pas suivre les règles du jeu mais à en imaginer des nouvelles, plus humaines, plus astucieuses et audacieuses. Se perdre au milieu de nulle part, se retrouver en marchant sans peur de s’ apercevoir que la voie sans issue propose aussi une manière de s’inventer et de s’inviter au coeur des choses.

« je m’égare dans les sentiers sans issue
qui s’amusent à disparaître soudain parmi des brassées de fleurs.  » P98

« rebroussant chemin
je surprends deux dragons ruisselants encore ceinturés de nénuphars
émergeant des tréfonds pattes écartées
pour empêcher une fontaine de toute tentation de babillage » P99

« On s’attarde dans les ruines
d’une abbaye en plein corps-à-corps
avec un figuier étrangleur
et l’on médite sur ce qui mit fin à
l’Âge d’or
et nous précipita dans le Temps
ce grand démolisseur.  » P110

Le regard de la poète est plein de tendresse, d’humour, de dérision. Il y a dans cette écriture une sorte de légèreté. Rien ne pèse et il ne nous coûte rien de se laisser emporter sur les traces de Sintra. Les promeneurs solitaires comprendrons facilement qu’il est des lieux qui poussent à la rêverie plus que d’autres. Découvrons-les au fond de nous, creusons, creusons…de nombreuse photographies prises par l’auteur étayent sa démarche poétique.

© Lieven Callant

Richard CONTE et Michel GUÉRIN – Rêves de bête – Editions La part de l’Oeil (collection Diptyque), 112 pages, octobre 2024, 21€.


Richard CONTE et Michel GUÉRIN – Rêves de bête – Editions La part de l’Oeil (collection Diptyque), 112 pages, octobre 2024, 21€.


Un peintre habile et profond (Conte), un penseur rude et virtuose (Guérin) – et la fascination de l’un pour l’autre ont donné ce livre qui est un chef d’oeuvre. Richard Conte, après une longue carrière picturale, arrive ici à une figuration exclusive d’animaux. À partir de cette oeuvre, Michel Guérin ayant déjà à peu près tout pensé, accepte de repartir à neuf pour nous proposer ce « Rêves de bête », où les images de l’un rêvent et font rêver de bêtes, et les idées de l’autre animent ces images, leur donnant précieusement cette voix et ces mouvements qui, seuls, leur manquaient. En apparence, donc de simples fables en bande dessinée; en réalité, un Évangile de l’attention et un Manuel de pouvoir-vivre. Une réussite extraordinaire.

Il s’agit donc d’animaux, apparaissant sur des tableaux et regardés par un esprit (c’est-à-dire une conscience rationnelle et libre, qui veut comprendre ce qu’ils font là – eux, sans le savoir, sans avoir pu y consentir ou non, sans devoir l’assumer, sans même comprendre qu’il y ait en et par leur présence quelque chose à comprendre !). Des animaux (c’est-à-dire d’abord des êtres vivants, des métabolismes héréditaires et compartimentés, mais distincts des plantes par une sensori-motricité aux aguets, à l’affût. Le végétal, lui, qui s’alimente sans manger, puisqu’il synthétise directement sa nourriture à partir de lumière et matière inerte, n’a nul besoin de relation nerveuse au milieu : nul guet, nul pas de côté, nulle conduite réflexe), et, précise le titre : des bêtes. « Bêtes » dit ici, non pas tant la férocité, l’étrangeté ou l’étroitesse de conduite que la sorte d’indépendance à l’égard de l’homme que leur donnent leurs limites mêmes devant l’homme. Contrairement aux humains, les bêtes n’ont pas besoin, elles, de « se regarder vivre » pour vivre (Valéry); leur socialité n’est pas exclusivement transmise par culture (Dewey); elles ne se décentrent pas pour intégrer d’autres univers perceptifs que le leur (Simondon); elles ne peuvent choisir d’accélerer ou ralentir leurs propres facteurs de développement et d’évolution (Blumenberg); elles ne peuvent apprendre des autres à devenir autres pour elles-mêmes (Plessner); et, bien sûr, elles ne peuvent user de mots et d’art pour rayonner en différé ou à distance (Tarde). Mais si l’homme se distingue des autres animaux parce qu’il est seul à pouvoir reconnaître sa propre animalité, il se confond avec la bête quand il nie en être une, puisqu’il affirme ainsi « bêtement » sa différence spécifique et se défend niaisement de l’évidente naturalité de sa provenance.

Mais peindre est un prodigieux moyen de préciser et purifier (sans pourtant la sanctuariser ni la vandaliser !) la frontière de l’animalité et de l’humanité, car la peinture fait passer cette frontière à la fois hors de l’homme (sur le support d’un tableau où vient s’appliquer sa matière colorée), entre les hommes (car leur commune contemplation fait comme travailler leurs regards les uns aux autres) et en l’homme même (qui comprend soudain, par contraste, qu’il ne peut peindre sans instrument que dans l’activité onirique qu’il partage mystérieusement avec la plupart des bêtes). « Rêves de bête » : voilà qui justifie pleinement l’ambition d’un livre qu’on peut à présent ouvrir.

Guérin rappelle d’abord que le rêve est à la fois ignare et infaillible. Ignare car, comme l’estiment Alain ou Valéry, il n’est que l’écho, à l’insu de lui-même, sans horloge externe ni perspectives redressables, de ce qui agite un pauvre corps endormi; infaillible car, comme l’estiment Freud ou Benjamin, il sait mieux que la pensée diurne où veut en venir le désir et ce que peut être une illumination artisanale (avec purs moyens du bord), profane (sans les mensonges du sacré) et  souveraine (car ce qui décide de ce qu’il rêve, le rêveur ne l’a, même lui échappant, qu’en lui !). Toute la méditation poursuivie dans le livre vise à établir  la possible conciliation par une oeuvre picturale de ces deux aspects, à savoir « entre un rêve qui n’est que corps et meurt avec lui et un autre qui n’est rien que fantasme, désir souffrant que dissipe le jour«  (p.97-98), tant il est vrai que, de même que quelque chose préfigure l’humain dans la capacité onirique de la bête, quelque chose reste solidaire de la bête dans la puissance sans pareille du délire humain. L’art pictural en général (et celui de Richard Conte en particulier), estime Guérin, est lui aussi à cheval – mais victorieusement – sur ces deux aspects : le rêve est contraire à la réalité, mais il est réel; l’image surgit, non nécessairement comme une forme, mais toujours pourtant comme une figure. La réalité est la communauté partageable et arbitrable des choses (le contraire du rêve, donc), mais le réel est  une présence sur laquelle on bute, car elle provient d’elle-même, il est le non-négociable et non-différable « sensorium d’un choc » (p.18), il porte avec lui le socle secret de sa production (comme le rêve, advenue à la fois insaisissable et irrésistible). L’opposition qu’établit Guérin entre forme et figure est analogue : la forme se distingue d’un fond pour protéger de lui ses propres aspects, pour installer à demeure ses propriétés acquises; la forme est statique et déterminée, car il n’existe pas de danse de détention, ni de physionomie d’un devenir. La figure, à l’inverse, naît dans le mouvement qui la fait advenir, se fait arriver elle-même à présence, initie son propre cours : la forme ignore la gradation interne, est incapable de réticence comme de surenchère, et, au contraire de la figure qui est où elle va se présenter, la forme vient être où elle est représentée. Cette dualité figure/forme, propre à la pensée de Guérin, éclaire bien ici l’advenue picturale de l’animalité comme l’émergente animation de la pâte colorée de Richard Conte. Comme émergent ici la Peste – c’est-à-dire Poutid et la Covine ? -, une chauve-souris borgne, la science occidentale et ses ironiques mains « vertes », les paillettes kitsch d’un firmament, et un Monsieur N’importe qui en cravate-léopard et masque de … fin de récréation ! 

L’acuité de jugement et de formulation de Michel Guérin nous permet d’ailleurs de saisir le travail intérieur du peintre. Celui-ci, estime le philosophe, oscille, dans son rapport aux êtres naturels, entre une « sidération » que son art apprivoise et une « considération » que ce même art aménage, entretient et prolonge. Il saisit ainsi (et nous fait saisir) chez Conte « l’indéfectible attache de la vie à elle-même, des vivants entre eux et de l’ensemble à l’espace qui les promène dans l’infini ou, si l’on préfère, dans l’inconnu » (p.51). Celui-ci se détourne, écrit-il, du simple « commérage narratif » pour fixer cette sorte de tension à la fois amusée (car la vertu sait rire d’elle-même) et grave (car « on se piège à son vice », p.82),  agressive et tendre (« les vivants se désirent et se nuisent; or ils naviguent dans la même galère« ,p. 57), fantaisiste et sensuelle (le « goût des chimères bien en chair » est le « terrain d’élection de l’art de Richard Conte » p. 85), du désir de présence qu’est toute vie, mêlant toujours l’un à l’autre « le grotesque et le merveilleux ». L’idée de « figure », on l’a vu, signale pour Michel Guérin que l’énergie doit elle-même, rythmiquement, composer les formes dans lesquelles elle rentre (p.90), mais l’idée de « réel » rappelle que l’énergie même ne doit son invariance qu’aux variations matérielles s’extrayant indéfiniment les unes des autres, qu’à des interactions ne disposant que d’elles-mêmes pour nouer et dénouer leurs crises (le réel est, au fond, l’initiative de réalité !). Tout ce qui a figure réelle a dû d’abord agir, et l’action est, physiquement, une énergie qui se rend durable et une impulsion qui déploie son lieu. Or un être vivant n’est jamais qu’une action sensible à elle-même – une sensibilité à soi qui, quand elle est animale, doit être elle-même une figure spatiale sur le qui-vive, ne pouvant subsister, parmi les autres, qu’en agissant en temps réel

Ainsi l’animal peintre qu’est Richard Conte sait-il toujours « très bien ce qui lui reste à faire » : même – comme le montre le dernier tableau – quand une vie malade se termine devant lui, il sait faire ronronner la sortie d’existence, et tenir élégamment les survivants perchés. Il a l’Apocalypse courtoise, et les adieux délicats. Il conseille avec raison de sortir de l’Enfer avant de mourir : ce très remarquable livre nous y aide, où l’intelligence humaine vient visiter sa propre préhistoire (*) et l’imagination exhiber son monstrueux (et délicieux) cahier des charges.

                                                           ——–

    (*) On trouvera à ce propos, par le lien qui suit, une conférence récente de Michel Guérin, synthétisant avec chaleur et précision ses idées essentielles

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Marie-Hélène Prouteau, La Petite plage, Suivi de Brest, rivage de l’ailleurs, Préface de Mona Ozouf, Éditions La Part Commune, 2024.  


Marie-Hélène Prouteau, La Petite plage, Suivi de Brest, rivage de l’ailleurs, Préface de Mona Ozouf, Éditions La Part Commune, 2024.  


Vingt-six tableaux autour d’un même lieu, « la petite plage ». Un lieu pour révéler tous les autres, ceux inscrits dans les rêves et les légendes, ceux inscrits dans la mémoire. Points de référence, points d’ancrage. « La petite plage » est la plage de Kerfissien située à Cléder commune du Finistère en région Bretonne. Ce littoral de sable blanc, de rochers majestueux, est très fragile et particulièrement sensible à l’érosion. 

« La petite plage », est pour Marie-Hélène Prouteau ce qu’est la madeleine trempée dans du thé pour Marcel Proust. J’entends par là que ce lieu focalise les émotions, creuse le temps, le rend élastique. La vigueur qu’en retire l’auteur lui permet d’asseoir un univers, son univers poétique et de rassembler en ce lieu oeuvres picturales, littéraires qui s’y réfèrent. 

La petite plage est l’épicentre naturel que je revisite indéfiniment. P93

Ce finis terrae, c’est la frontière où commencent les choses. P21

Ici même et autre part, c’est la vie qui résiste. P22

Dès le commencement du livre, la nature flamboie dans les vagues qu’orchestre le vent, les saveurs se marient à d’autres plongeant leurs racines dans les profondeurs du temps, remontant le long de souvenirs perpétuellement revivifiés.

Je suis celle qui apprend à lire la mer, à lire le vent. p20, nous dit Marie-Hélène Prouteau . Elle est celle qui nous apprend à admirer l’insurrection des vagues, Elle est celle qui nous fait passer du paysage qu’on admire à celui que l’on retrouve dans le regard d’un autre peintre célèbre ou écrivain connu: Paul Gauguin, Émile Bernard, Paul Sérusier, Charles Laval, Charles Filiger, Ernest de Chamaillard, Madeleine Bernard, He Yifu. D’un musicien ou d’un sculpteur: Hans Arp

« L’ici, maintenant » devient « l’ici, toujours », « l’ici, autrefois », on se rapproche de la vie au lieu de s’en écarter. On redécouvre tempêtes, gestes héroïques ou gestes quotidiens nécessaires à la survie, souffrances des luttes, victoires de la liberté et du courage, de la persévérance. 

Marie-Hélène Prouteau s’interroge et interpelle notre conscience comme par exemple dans L’enfant et le petit chien.  Sa lecture des lieux nous invite à revisiter notre vision des choses, à relire nos paysages mentaux, imaginaires ou réels. À rechercher des liens, à établir des connexions avec ce qui nous arrive et ce qui arrive au monde, aux autres. 

Mais comment poser une main sur sa douleur ? Comment lui dire : faire le mal est autre chose que faire du mal ? 

Ce petit chien dont le nom s’est perdu n’était pas mort d’un tir aveugle. Ce n’était pas un accident. C’était le mal à la dimension du scandale. La salissure de l’âme pouvait gagner la vie. P30

Un jour comme celui-ci, j’ai l’impression que ma plage de sable blanc est une estampe orientale. Il y a les vagues, le sable, les rochers. Et rien d’autre. P37

En quelques traits d’encre, le peintre esquisse le plein, la marée haute, avec la cavalcade des flots contre les rochers. P38

Elle s’évanouira, sans autre beauté que sa disparition. La mer bretonne parle du passage des heures, du passage des choses. Dans le grand remuement des marées. P76

Ce lieu et ce qu’il représente permettent à Marie-Hélène Prouteau  de déterminer ce qu’est la poésie :

Le ciel glissant dans la mer, la mer glissant dans le ciel. Là commence la poésie. 

Pas de lisières toutes faites, pas de direction verrouillée. Mais l’absolue nudité des choses qui met en joie. 

Jamais elle ne perd de vue la réalité ni n’oublie la fragilité d’une nature menacée aujourd’hui comme hier ( marées noires ), exploitée à outrance, meurtrie. 

Demeurer, c’est habiter un lieu et habiter un temps. Un temps qui n’est pas uniquement le présent. Un lieu qui n’est pas uniquement un espace. P93

François Cheng parle de « sentiment-paysage » pour dire la connivence entre l’esprit humain et l’esprit du monde. P93

La petite plage, c’est la clairière des métamorphoses. P94

Elle m’est un contrepoint lumineux quand je songe qu’il pèse sur le monde une atmosphère d’opéra en feu : de sombres drapeaux s’agitent, si prompts à déclencher des lapidations de femmes, des pendaisons, des attentats-suicides. P95

Dans BREST, RIVAGE DE L’AILLEURS, on revisite aussi le passé d’un lieu : « les nefs immenses des Ateliers des Capucins tout récemment réhabilités. » l’Imposante carcasse de fonte, de verre et d’aluminium. Dans la grande nef, les rayonnages de livres bruissent d’autres rumeurs. Celles des mots, des phrases et de leurs mystères. Prodigieuse matière volatile. » 

L’écriture, la poésie de Marie-Hélène Proutou est construite autour d’un lieu, le lieu où elle ne cesse de renaître à elle-même, autour duquel gravitent souvenirs personnels, émotions, sentiments qui nourrissent sa soif de connaissances, son amour de l’art. Ce livre nous invite à nous inscrire dans une recherche des valeurs vraies, justes, simplement humaines.