Sur les traces de Sintra, textes et photographies de Muriel CARMINATI, liminaire de Richard Rognet, éditions Traversées, sept. 2024, ISBN : 978-2-931077-11-5
Le titre intrigue quelque peu, comme si une formidable créature était venue se réfugier sur ces collines portugaises, avec ses traits mauresques, ses pans éclectiques, sa scène coloniale, ses catacombes culinaires, ses cheminées en pain de sucre…
Le liminaire de Richard Rognet, tel un premier chapitre qui interpelle et tutoie l’autrice, est intense, brillant, pour le moins original. Intitulé Visites à Muriel Carminati, il dénote une proximité poétique de bon aloi : ce recueil n’est, de facto, pas un opuscule présentant cette cité-palais mais bien la découverte intérieure de la poétesse qui passe en ces lieux.
Pour avoir visité Sintra de manière superficielle, en touriste pressé, j’ai redécouvert cet endroit sur les lignes magiques de la poésie qui s’exprime ici avec l’efflorescence des pierres, une subjectivité assumée, le regard du merveilleux. Le pas non systématique, non historique du pèlerin s’enlace alors au détail qui prend toute sa place sur la rétine…
d’un bond de biche
on passe ensuite de maintes scènes religieuses édifiantes en diable
à l’exotisme d’une feria
et aux brumes des paysages romantiques
bientôt la baignoire art déco d’un gris très chic
écoute le babil coloré des vitraux tout en géométrie (…)
À l’instar d’azulejos, les photographies, de par leur cadrage et leur choix naturaliste, apportent une fraîcheur bienvenue.
Ce jeu de piste avec les fées, ces quelques heures au Paradis donnent la mesure d’une fascination pour des formes et des architectures qui nous font penser à Antoni Gaudi.
ses créneaux gris soulignent
la ligne de crête
qui la nuit se mue en
serpent brillant
incendiant le sommet de la colline
Déambulation ou art de vivre à travers les siècles où maints peuples et générations ont apporté leur signature singulière au pied d’une nature en profusion, en un salon de musique, un patio ou une rotonde, tout en respectant l’accord des silences.
Chloé Charpentier, Nous les derniers vivants, Tarmac éditions, 101 pages, septembre 2024, 20€.
Au travers de la voix de Chloé Charpentier, s’expriment d’autres voix. Le tableau est sombre. Car ce qui semble être l’une des caractéristiques communes des voix qui s’expriment est une sorte d’enlisement, d’empêchement ou de résignation.
Le poète dont le manuscrit vient d’être refusé par un éditeur prétexte qu’il n’a pas été compris, son argumentaire témoigne d’un certain nombrilisme qui refuse la mise en question juste et honnête de son travail.
« Quand j’écris, je mets plus que moi-même, je mets l’art et ma personne ensemble sur du papier. (…)
Je cherche dans la poésie le possible de l’impossible, la réflexion de la spontanéité, et je traite dans mon écriture tous les mouvements artistiques, en maîtrisant sans pondération le tumulte du coeur humain.
Personne ne me comprend. Vous savez, les poètes maudits, ce n’est pas une vieille histoire. »
Le bleu de Klein remplace le bleu du ciel et efface par la même occasion toutes les autres valeurs du bleu. Les phrases à force, finissent par ne témoigner que d’un rapport pauvre au monde. La poésie devient une formulation parmi les autres, de plus en plus narcissique et superficielle.
La machine est comme grippée par un refus aveugle de la remise en question du mode de fonctionnement de notre société. Ce refus est aussi le nôtre, personnel, intime mais l’on sent bien qu’il résulte d’un ensemble de facteurs qu’il convient aussi d’interroger.
De l’école à l’entreprise, de la crèche à la maison de retraite, de la ferme à l’usine agroalimentaire, la mise en concurrence des êtres humains entre eux devrait nous interpeller. C’est ce qu’illustre aussi ce livre.: une mère défend le fils qui passe à la télévision au dépend de celui qui n’accumule pas les points qui attestent de la « réussite ». Une autre mère n’est pas en mesure de comprendre la force créative soupçonnée dans la fille qui n’obtient pas la moyenne à l’école. Jessica subit les effets dévastateurs de porter une étiquette, un symptôme au lieu de recevoir la reconnaissance nécessaire à son développement harmonieux.
« La gosse c’est une mongole elle est pas normale »
« La mère s’inquiète pour sa fille elle veut de la réussite des résultats un timing impeccable quinze ans tout se joue le lycée les études tout se joue vous comprenez la lecture ses rêveries passe-temps un tantinet secondaires il faut qu’elle travaille plus et plus vite le temps de la lecture est secondaire la vie n’est pas un roman»
« la réussite les résultats scolaires ça c’est important c’est capital SON CAPITAL c’est la course le chronomètre »
Ces voix, ce sont les nôtres ou celles que l’on entend et écoute trop souvent. Lâcheté ou ignorance, impossibilité ou incapacité. La question se pose. Pourquoi? Comment en sommes-nous arrivés là?
Chloé Charpentier alterne les textes, modifie son style, expérimente de nouvelles manières de dire les choses. Par voies directes, par des chemins qui exigent de nous, ses lecteurs de passer par plusieurs palettes d’émotions. Colère, indignement, pitié, indulgence, refoulement, exaspération, isolement. Pourtant au bout de notre désespoir pour y répondre, l’auteur fait appel aux mots. Ceux du poème. Porteurs d’utopies, de naïveté pour certains. Il s’agit pour Chloé Charpentier de mettre en avant nos mots. Nourris, forts, ouverts, mûrement réfléchis, spontanés. Nos mots et pas ceux qu’on nous inculque à coups de fouets publicitaires, à force de dénigrements, de renoncements. Pour Chloé Charpentier, la poésie peut jouer un rôle fondamental, de transformation, c’est ce qu’elle annonce dans sa préface et qu’elle nous fait découvrir au travers de ce livre pour qu’on puisse y croire et la suivre dans ses cheminements. Elle dénonce certes, mais au bout du compte se prononce pour plus d’acceptation de soi, de l’autre.
Le temps tousse ses quintes frêles et fait pousser dans l’herbe des étoiles fanées des millions d’années en arrière
Dans la préface l’auteur fait référence à un livre: La révolution d’un seul brin de paille, écrit en 1975 par l’auteur japonais Masanobu Fukuoka. L’agriculture se réinvente selon un modèle qui prend soin de la terre, des plantes, des animaux et des êtres humains qui la cultivent. Cette méthode par sa simplicité, sa sobriété s’adapte à bien des écosystèmes sous différentes latitudes, elle se répand grâce aux adeptes de la permaculture. La petite révolution touche d’autres domaines, la vie créé des liens, si l’on prête une attention curieuse à ce qu’elle nous offre. Du brin de paille, à la plante, de la plante au sol, du sol aux organismes vivants, du vivant au rêve et à la pensée, du vivant aux mots du poème.
Nous, les derniers vivants, nous à la langue singulière, abreuvés de l’instant et coupables de fuite l’escarpement du terrain nous effraie – pente insidieuse et montée perfide -.
Où poser nos pas?
Comment débarrasser le sol de toute cette poussière? Le glissement des corps nourrit notre langage, le clapotis des morts dans les courants des rivières et des fleuves engorge notre rhapsodie.
Mais nous, qui demeurons, qui baissons les yeux vers ceux-là qui chavirent, nous dont le devoir est dicté par nous-mêmes s’il en est encore un, sommes ceux-là qui ne feront rien, qui sauront seulement donner un corps à ce triste paysage – un corps de plus ! – que verront peut-être ceux qui glissent toujours et qui nous regardent fuir dans notre immobilité.
Chloé Charpentier sent qu’à l’instar d’un brin de paille, il ne faut à nos jardins, à nos poèmes, qu’un tout petit élan pour produire une révolution salutaire.
Le choix d’un papier de qualité, d’un format agréable, d’une illustration de couverture parlante, une encre de Chine de Clémence Pierrat, tous ces éléments ajoutent de l’éclat à ce livre surprenant.
Philippe SOLLERS, La Deuxième Vie, roman, avec une postface de Julia KRISTEVA, NRF Gallimard, mars 2024.
« Voici le dernier livre de Philippe Sollers, écrit jusqu’au bout d’une main claire », note Yannick Haenel sur la quatrième de couverture de La Deuxième Vie.
C’est exact, c’est fort, et c’est beau, même quand cette main claire tremble…
Mais on a comme une envie d’ajouter que, de la part de Sollers (Ulysse des lettres françaises), on peut s’attendre à tout… même à un livre post-mortem : écrit, ce coup-ci, par son (non-)être, en ses mutations infinies, sorte d’Yi king, hélas, pour nous, intraduisible, donc impubliable en français – en cette langue qui l’a fait naître, et renaître, à chaque nouveau livre, c’est-à-dire pratiquement une centaine de fois !
On peut s’attendre à tout, j’insiste : car, chez lui, ce lien entre écriture et amour, ou amour et écriture, ce nœud gordien, fut si serré qu’au moment de son départ, d’instinct, « Philippe se tourne vers le cahier » (p.72)…
Je tenterai de concentrer ce livre-aphorisme, ou ce poème, en quelques lignes-citations :
« Malheur à celui ou à celle qui n’a pas célébré sa vie de son vivant », nous dit Sollers (p.16), et on comprend tout de suite que les susnommés n’auront pas, non plus, le droit de célébrer leur « Deuxième Vie », dans sa « vivacité », ce « caractère le plus inattendu de l’éternité », où « c’est d’un vif mouvement que la mer se mêle au soleil » (bien entendu, « les éléments négatifs [en] sont éliminés ») : c’est comme si « chaque moment est perçu instantanément pour la deuxième fois » (p. 19). On dirait une Reprise kierkegaardienne immédiate !
« Chez certains écrivains, la Deuxième Vie est toujours en vue dans la première, mais peu en ont conscience, à moins d’une initiation » (p. 21).
Et, si « la première vie est contradictoire » (p. 20), « la Deuxième Vie se tait, elle a appris que la pensée est un acte » (p. 21).
Or, découverte essentielle, la « Deuxième Vie » ne se conjugue pas au singulier : des atomes crochus (disons) permettent « des relations solides avec d’autres Deuxièmes Vies » ; par exemple, « l’entente avec Eva était immédiate, pas sexuelle, sauf une fois, pour vérifier que la question n’était pas là » (p. 21).
Dans sa postface (en fait, la continuation, le complément du livre, mais comme simultané, car, rappelons-le, ici aussi, « chaque moment est perçu instantanément pour la deuxième fois » dans cette dialectique entre l’existence et l’écriture, la lettre et l’être), Julia Kristeva écrit : « Reste Eva, figure composite des femmes du Migrant, ‘de plain-pied avec la Deuxième Vie’, par ‘intensité de concentration’ » (p.71). Je vote pour cette Eva-là, que je ne vois pas, moi, juste comme une « figure composite des femmes du Migrant », mais, à la fois, comme une incarnation individuelle, unique – qui a été, qui est « de plain-pied » avec sa première et sa « Deuxième Vie », et qui ne peut être autre que (Krist)Eva, donc Julia !
En vérité, une part d’Eva/Julia est bien « partie », et désormais « se voyage » avec Philippe, comme en un « hymne à ‘l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles’ » (voir le chant XXXIII du Paradis de Dante ; ici, pp. 72-73).
Tout cela m’envoie à ce dialogue (in Julia Kristeva, Philippe Sollers, Du mariage considéré comme un des beaux-arts, Fayard, 2015) :
« Ph. S. – La rencontre d’amour entre deux personnes, c’est l’entente entre deux enfances. Sans quoi, ce n’est pas grand-chose (p. 41).
« J. K. – Tu as raison de commencer par l’enfance, car les nôtres sont si différentes, et pourtant nous les avons accordées (p. 41). […] Bien sûr, je resterai toujours une étrangère plus ou moins intégrée. Cependant, dans l’amour qui ravive nos enfances échangées, et seulement là, je cesse d’être étrangère (p. 44). »
Ce qui me rappelle Nietzsche : « Dans l’homme véritable est caché un enfant qui veut jouer. Allons, les femmes, découvrez-le cet enfant dans l’homme ! » (Ainsi parlait Zarathoustra, Première partie, « Des petites vieilles et des petites jeunes », trad. de G.A. Goldschmidt, Le Livre de Poche, 1995, p. 85).
Mais, certes – nous dira Sollers –, la réciproque aussi s’impose de soi : « Une des plus belles photos que j’ai vues de Julia, c’est elle en bébé (rires). Il faut aller trouver parfois la petite fille chez une femme. C’est beaucoup plus compliqué qu’on ne croit, puisqu’il s’agit en réalité de la voler à sa mère. Le Cantique des cantiques dit que l’amour est fort comme la mort. Ça m’impressionne beaucoup : si j’aime, je vais peut-être être aussi fort que la mort, ou vaincre la mort ? Stendhal écrit une phrase absolument étonnante, comme ça, très vite : ‘L’amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires de ma vie, ou plutôt la seule.’ Vous connaissez son épitaphe rédigée par lui en italien : ‘Il vécut, écrivit, aima’ » (in Du mariage…, p. 145).
Pour moi, c’est prouvé : La Deuxième Vie ne peut que faire suite à Du mariage considérécomme un des beaux-arts !
(Ce titre même nous rappelle la kierkegaardienne « Légitimité esthétique du mariage » d’Ou bien… Ou bien2… : « Lorsque l’être, avec lequel je vis dans l’union la plus tendre de la vie terrestre, m’est aussi proche au point de vue spirituel, c’est alors seulement que mon mariage est éthique et, par conséquent, esthétiquement beau » ; et : « L’amour romantique se laisse excellemment bien représenter dans l’instant, mais non pas l’amour conjugal ; car un époux idéalisé n’est pas quelqu’un qui l’est une fois dans la vie, mais quelqu’un qui l’est tous les jours » ; c’est qu’il vainc « l’ennemi le plus dangereux : le temps » – puisqu’il « a eu l’éternité dans le temps et l’a conservé dans le temps ».)
Conclusion logique : il faudrait les republier en un diptyque.
Benjamin GUÉRIN, Quand nous étions des loups (poèmes), estampes de Robert Lobet, Editions de Corlevour, septembre 2024, 144 pages, 18 €
Ce poète de 40 ans vit en lisière de l’Aubrac, potier au pays de Peyre, et nous raconte d’abord les deux brebis récemment prélevées, dans son paisible jardin – là même où le jour ses enfants « vont et viennent » ! – en bordure de forêt, en pleine nuit, par des loups (dont il connaît les empreintes, reconstitue l’approche si prudente et déterminée jusqu’à leurs proies endormies, suit la trace, piste très avant et très haut le victorieux festin – ramasse les os « nettoyés à blanc » par de logiques rapaces, restes qu’il revient chez lui enfouir). Voici la situation :
« Le cri de mes enfants envahit la terre
et je porte une fois encore
la mort entre mes mains
pays de sang
pays de froid
pays de mort
j’y ai enterré tellement de monde
que je ne sais plus
les os se mélangent à présent
ils sortent de la fosse que j’ai creusée dans mon jardin
il me semble même qu’ils pourraient marcher
et ramper jusqu’à moi
les loups sont à ma porte
ils grattent le soir
ils sont dehors
ils sont dedans
et je m’enferme
j’engouffre tout mon temps
dans des grilles de fer
et j’attends
j’attends que progresse
le temps des hommes
et le temps cruel
le temps
de l’anthropocène » (p.16-17)
Le loup, on le sait, est le grand discret de nos massifs – comme un plus gros renard sans ses zigzags, un chien qui hurle sans aboyer jamais (car dès qu’il n’y a « plus rien à crier », sa gueule arrête les frais, p.84), aux crottes poilues, comme disent les manuels, dont la blancheur sent fort, ascétique (ne dormant qu’à même le sol, pourvu qu’il soit caché dans de la verdure dense), nomade (se déplaçant trop pour s’offrir terriers – juste bons pour blaireaux et putois …), farouche et intrépide (ne sondant ni les murs, ni même les cavités rocheuses pour, lui, s’y lover et frotter, et dédaigneux de tout lieu où se percher). Et ce qui arrive au loup du recueil (au loup qui signe ce recueil), c’est peut-être du Kafka à l’envers : un loup se métamorphoserait en homme, et il n’aimerait d’abord pas trop ça. Et nous, sa meute ignare et vile, nous feignons de n’avoir rien vu. On lui laisse sa chance : tant qu’il peut continuer à avancer à peu près, on le laisse à ses baroques essayages généalogiques, son travestissement trans-spécifique, derrière son mince paravent de mots. Il est là, « tenant ses maigres postures de dignité » (p.83). Secrètement, on compte alors sur lui, sur sa sorte de destin expérimental, pour nous dire la nue vérité que voici : bien sûr, nous sommes au moins des loups, tous, des prédateurs universels (et, malheureusement, souverains !) organisés, malins (nos « lois » et « incendies » vont ensemble, dit le texte, pour pouvoir clôturer ce que nous défrichons, et dévaster ce que nous excluons). Nous massacrons urbi et orbi, mais en nous cachant la mort (que nous donnons) « derrière nos emballages », gibiers en barquettes et cylindrées de thon – nous omettons seulement, comme loups désormais amnésiques, « d’assumer le prix de tuer ».
L’idée du poète semble celle-ci : les humains sont, comme les loups, éternels voyageurs, tueurs indépendants et privilégiés sans vrais prédateurs. À ce titre, ils ont, comme les loups (même si les loups se cachent plutôt dans la nature, et les hommes de la nature), un statut un peu à part dans la vie terrestre, celui d’étrangers. L’homme, considérant la place de la culture (des langues, des institutions, des oeuvres, des technologies) dans la nature, ne peut que s’y constater tel. Mais quel étranger est donc le loup dans la nature ? Un rôdeur discret, respectueux de ce qui ne le regarde pas, qui ne songe nullement à exporter son modèle de horde, qui ne juge – ni ne s’attarde dans ! – les milieux aux antipodes du sien ( on en voit peu se prélasser « sur un échangeur autoroutier », p.62), bref un « alien » sans empire, vanité ni plan de carrière : un étranger sobre, furtif, qui se satisfait d’un permis de séjour implicite dans le monde terrestre, n’y joue pas à l’ange, n’exagère jamais sa dîme, – pour résumer : le loup sait être autre. L’homme est exactement l’étranger contraire : bruyant, intempestif, violant ses hôtes, bordélique, prolixe, aliénant, et que ni sa science (même éthologique !) ni son érudition (même désintéressée et bon enfant) ni sa charité (toute spirituelle ?) n’auront su rendre tolérant, réellement polyglotte ni modeste. Bien sûr, le loup n’est pas non plus un étranger prévenant- mais lui, en tout cas, ne prétend pas faire la leçon à ce qui lui échappe ! L’intuition de Benjamin Guérin est alors ceci : cessons, au moins et d’abord, d’être de mauvais étrangers dans la nature. Trois moyens ou remèdes. Soyons d’abord beaux joueurs dans la mort, comme le sont les bêtes :
« Chancelant de ne plus savoir
attraper les oiseaux du regard
je laisserai ma peau à la forêt
il y aura juste un peu de sang
et quelques histoires
pour habiller l’univers
un mausolée de pierres
un tas de cailloux
où pisseront les loups
ce sera simple et je mourrai
les paupières rongées par les insectes
pleines encore de tout le paysage
et ouvertes à l’horizon sauvage » (p.63)
Ensuite, que notre Histoire ne fasse pas tant d’histoires ! Entendons par exemple les loups « hurler » de rire devant nos avancées civilisationnelles :
« Ils ont ri
en nous voyant piller la mer
assécher la terre et raser les bois
ils se sont roulés par terre
en nous voyant remâcher le monde
affaisser les côtes et racler les montagnes
ils ont ri tous ensemble
et de toutes leurs dents
sur la folie des hommes
ceux qui persistent à vivre
en ramassant le sable
jusque dans la mer
même en plein soleil
pour napper de béton
des maisons trop chaudes
que le sel rongera » (p.116)
Enfin, quelle « langue commune » forger, de toutes pièces, du sein de notre culture, pour, loups et nous, c’est-à-dire natifs de vie et natifs de raison, nous ré-entendre, c’est-à-dire, non (vainement !) nous comprendre à égalité, mais bien pour patiemment et paisiblement renaturaliser notre compréhension même ? Magnifique et subtil pari – que la raison puisse réussir sa symbiose en retour d’avec la vie !! – évoqué dans la fin du premier grand poème : « Anthropocène » :
« Nous abolirons la nature
et nous cesserons
de nous opposer à elle
nous serons la nature
nous serons la forêt
nous partirons en friche
et notre coeur s’ouvrira
sur le monde et la vie
nous déposerons nos papiers glacés
nos publicités et nos dessins animés
cessant de nous émerveiller
devant l’étrangeté
nous deviendrons enfin
nous-même l’étranger
nous réapprendrons à vivre
nous nous ferons férals
nous serons sauvages
nous lirons les pistes
comme des panneaux routiers
et nous saurons où trouver l’eau
la nourriture et notre tranquillité
et quand nos mots seront trop longs
pour arrêter le présent
nous goûterons le temps
infini des arbres
des chevreuils et des martres
des grillons et des faunes
et je me demande
quelle sera la langue
du commun entre nous
du commun entre tout
et peut-être pourrons-nous
enfin apprendre
la langue des loups ? » (p.29-30)
Bien sûr, immense est la difficulté, redoutables sont les pièges (logiques, et anthropologiques !). Un autoportrait du sauvage, n’est-ce pas contradictoire ? Si la « Nature » ne peut certes plus être un simple « environnement » corvéable, ni même un simple équipement natif désormais incapable de se débrouiller (se reproduire, s’entretenir, se réguler) seul, quel guidage conscient cet immense Essor jusqu’ici responsable de lui-même peut-il pourtant fournir ? Comment sérieusement rompre (pour les beaux « yeux parfumés » des loups !) avec nos « prairies efficaces », nos « bassins disproportionnés », ou même nos « forêts virtuelles libres de tout barbelé » ? Et la moderne nouveauté perpétuelle, qui nous condamne à en être les épuisés émigrants, permettra-t-elle cette remigration intérieure, essentielle, salutaire que notre poète devine et prône ? Sommes-nous encore capables d’à nouveau plonger …
« … dans la vie comme on plonge
follement dans l’abîme
avec les sirènes » (p.39) ?
Le recueil se termine sur un texte extraordinaire (« La piste psychédélique« ), qui paraît prêt à recourir aux paradis artificiels pour pister mieux les loups que « nous étions », ou nous donner l’audace de, de les redevenir d’une manière responsable. Pourquoi « psychédélique » ? C’est peut-être qu’il y faut une âme, comme on ne se doutait pas en détenir une, pour – le cerveau biochimiquement sommé d’y travailler ! – lui faire manifester ses parentés enfouies, retrouver ses ruades natives. Métaphysiquement, le cerveau humain est comme une surveillance intime (en partie rationnelle) du cours cohérent de notre corps, comme la vie elle-même (l’existence organique) l’est, peut-être – auto-espionne locale, et piste enregistreuse d’elle-même ! – au sein de la Nature totale. Mais nul besoin de stupéfiants en réalité, car une vigilance transfiguratrice y suffit, une attention enfin étrangère (« quand se pratiquent/ par-delà la conscience/ les sévices rances/ de la torture blanche« , p. 122) que la poésie de ce profond et très étonnant auteur fait naître pour nous, à l’école – sans mots, sans estrade, sans diplôme ni blâme – des loups :
« les loups sont venus
nous ouvrir les yeux
à coup de canines » (p.113)
en
« pénétrant l’étoile
jusqu’à la glande
au centre précis
de notre crâne
le lieu de nos résonances
sous les coulées d’hormones
sous les marées d’effroi » (p.118)
et en
« suivant la piste
qui ouvre la conscience
à même la chair » (p.139)
Benjamin Guérin pratique décidément une drôle de chasse : la chasse au loup qu’il est (ou était, ou sera). Il poursuit l’animalité en lui, non pour la tuer (personne n’a jamais rien trouvé à manger dans un loup !), mais pour la pister au mieux. Ce qui atteste d’une sorte de pourchassement intérieur, une battue cérébrale – oui, un baroque « Loup y es-tu ? » lancé dans son propre labyrinthe – et si ce cheminement reste obscur et mal situable, il est pourtant entier, décisif, humble (aucun loup n’a temps ni loisir de jouer les Narcisse !) et fier. Guérin y suit en mots une piste de vie, normalement ambivalente (toute piste trahit ce qu’on y poursuit, mais oriente ses poursuivants), mais de vocation libre : déjà une piste de danse, de cirque ou même de ski (au contraire d’une piste d’aérodrome !) s’ouvre sous ses usagers, change et se remodèle avec eux. A fortiori la piste, en nous rouverte, des loups.
Claude LUEZIOR, L’ITINERAIRE, Librairie – Galerie Racine – Paris
L’oeil et le cœur affutés, telle une caméra haute fidélité, Claude Luezior capture paysages, activités, personnages et moments rares, non pas comme un chasseur d’images mais comme quelqu’un qui veut se souvenir de son itinéraire de vie, l’itinéraire d’un homme tourné vers les autres.
« L’ITINERAIRE» est une sorte de montage vidéo où l’on peut revivre à satiété les moments forts des rencontres faites par un voyageur de la vie mais quelqu’un qui est tout sauf un touriste. L’auteur, ici comme dans tous ses livres, est avant tout un cerveau, un œil et un cœur de haute fidélité. Transmettre l’émotion, sans longueurs ni développements excessifs mais comme dans l’urgence, grâce à de petites scènes du quotidien vivant : voilà ce qui vaut pour Claude Luezior, la peine d’écrire.
« L’ITINERAIRE », donc : une centaine de pages aux mots choisis, pesés, où l’ on sent la profondeur et l’acuité du regard de l’auteur, qu’il s’agisse de cette scène de maternité, en Inde, vue de dos, où l’on se retrouve, qui que nous soyons, enfant endormi dans les bras de sa mère » cet enfant de toutes les dynasties, futur maharadja brahmane ou intouchable ».. ou bien à »Helsinki, une rue fade sous une pluie luthérienne », au seuil d’une onglerie ( symbole de futilité), »la silhouette d’une femme qui reste grise, mais ses mains devenues orchidées » Et puis nous lisons page 57 une courte scène que l’on pourrait croquer, avec joie, d’un coup de crayon rapide, sans jamais l’avoir vue :
»Toute menue est la kiosquière
puisque tel est son titre de noblesse
dame-écureuil qui semble récolter
force quotidiens et hebdomadaires
collectionneuse à l’ancienne, elle préside
une marée de gris-gris et magazines
dans un édicule hérité des Ottomans
ou d’un minuscule palais perse… »
Le poète qui est avant tout humaniste ( à la fois enseignant, médecin et écrivain) ne retient que ce qui touche à la fois son œil amoureux des arts et son cœur, tout ce qui mérite de réfléchir à notre propre itinéraire de vie. Chaque page représente une halte sur le chemin qui parfois devient chemin de croix, mais sans insister sur le drame ; telle est l’élégance de Claude Luezior qui sait signaler le danger sans s’y complaire. C’est cette richesse d’impressions souvent vivifiées par un mot d’humour qui font de ce livre une exception.
Citons, ne nous en privons pas, à l’attention de tous les »profs » et de tous les élèves dont nous fûmes tous :
page 102 : « Rentrée scolaire » :
un essaim de guêpes distraites, dans leur cartable un peude miel…des antisèches…une déclinaison bâclée…
et page 103 : « Ecole » :
De son côté le professeur de mathématiques se dépêche :
»En quoi
La division
Polynomiale
Donne-t-elle
Une asymptote
Oblique ?
Ainsi jaillit l’humour, l’humour fin, qui rend si vrai et si humain cet ouvrage : « L’ITINERAIRE » : un vivant journal personnel, loin de la poésie compassée, trépassée ; un livre si particulier, aéré, précis, vif, intelligent, si vrai qu’on le lit sans différer tant son quotidien nous réveille l’âme, page après page : un véritable bain littéraire vitaminé rajeunissant !