Chantal Couliou, Au bord du doute, éditions Les Lieux-dits, 2024, dessin de Laurent Grison. 7€, 39 pages.

Source photo ©Laurent Grison

Chantal Couliou est l’auteure d’une œuvre de poésie importante publiée aux éditions Gros Textes,  Éditions Sauvages, Unicité, Voix Tissées, Donner à Voir, éditions du Petit Pois, Les Carnets du dessert de Lune, Soc et Foc, Rafaël De Surtis éditions, Le Dé bleu, Encres vives.  Cette œuvre d’une quarantaine de recueils se nourrit de prédécesseurs, tels Abdellatif Laabi, Charles Juliet ou Joël Vernet. Elle a réalisé plusieurs recueils de haïkus, ayant fait un vrai travail approfondi d’abord autour des classiques du genre que sont Basho, Issa

Ce nouveau recueil publié aux éditions Les Lieux-dits à Strasbourg retrouve pleinement l’esprit du haïku. Chacun des 36 poèmes de forme courte qui composent le recueil se voit ponctué d’un haïku. Tel celui-ci :

Du bout du quai
observer
les facéties d’un cormoran.
Impromptu.

Le titre du recueil et l’exergue tiré du livre et recoudre le soleil de Gaëlle Josse donnent le ton. La thématique touche au péril au cœur de la vie et du vivant qui envahit toute la planète. Et met en lumière « L’équilibre du monde/ de plus en plus précaire ».

Centrée d’abord sur la ville abîmée par le fléau de la drogue (ville qui, sans être jamais nommée, ressemble fort à Brest où vit la poète), la focale s’élargit ensuite au monde et aux diverses pollutions qui soumettent le vivant à leur logique mortifère. D’abord donc, le cadre urbain, des tours, des immeubles, des guetteurs faisant la ronde, à quoi s’oppose, telle une respiration, le haïku des petites filles jouant à la marelle en bas de l’immeuble. C’est une poésie de l’instantané qui se joue avec ces fillettes sautillant en toute innocence « entre Enfer et Paradis ». 

Notre temps est bien sombre et désaccordé. L’engrenage de l’argent et de ces pollutions de l’esprit que sont les écrans, la surveillance numérique laisse peu de place au répit, au rêve.

Il y a de la révolte paisible mais opiniâtre chez Chantal Couliou qui est ici exprimée à merveille. La poète habituée à chanter le vent, la beauté des choses élargit la vision aux ravages de l’agent orange et autres défoliants, et aux forêts disparues. « Ne reste plus que le noir/qui ne cesse de gagner du terrain ». 

Même la mer est « meurtrie ».  C’est dire si le scandale a gagné tout l’univers. Et la poète dans la trame serrée de ces 36 stations se fait sentinelle vigilante. Elle qui médite devant le passé, devant ces « pierres levées tournées vers l’infini » qui interrogent :

Qu’auraient-elles à nous raconter
de l’histoire de l’humanité ? 

****

Ces géants de pierre
dérobés au regard
nous murmurent
la loi de l’univers et ses mystères.
Savons-nous les écouter ?

Comment ne pas être sensible à la délicatesse des impressions nichées au cœur de ces haïkus ? Telles, cette « sonate de Bach » entendue d’une fenêtre ouverte ou  cette « conversation entre un verdier et un rouge-gorge », qui, simplement, ouvrent à la vie, à ses sensations, ses odeurs, ses sons.  Ainsi se déploie le chant fait de souci de la terre et de profonde humanité. 

Le tragique du geste mortifère de ce que l’homme fait au vivant sous toutes ses formes est ici terriblement prégnant. Il débouche sur la volonté d’ « entrer en dissidence » par rapport « au vieux monde ».

C’est à la quête d’une vie qui fasse place à l’éveil de l’esprit que s’attache ici la poète.  Et avec le poème-conclusion qu’elle lance comme une « bouteille à la mer », elle tente de dépasser la tristesse, le « doute » au bord duquel elle se tient.  L’art est cet éclat de lumière qui peut illuminer cette vision de la négativité qui nous entoure et ouvrir à un rapport plus harmonieux et fraternel au monde. Telle est la portée de cette ouverture fragile et lucide d’Au bord du doute.

Jeanne Champel Grenier, Les éternaliens, Éditions France Libris.


C’est la bonne nouvelle que nous annonce “ Oeil de Diplo”, cet éternalien plus éclairé que ses congénères.

De quoi s’en réjouir? 

Certainement pas. Mais d’en rire malgré tout et d’en rire franchement.

Cette fable mordante, d’un humour tendre et si lucide est entièrement illustrée par l’auteure.

Et les illustrations sont pures, primitives à souhait. 

Sur la première de couverture, trois éternaliens. L’un laisse pendre ses bras désabusés. Le second salue, le troisième semble célébrer une victoire du vide, sous un soleil en spirale qui n’est pas sans rappeler le signe des Premières Nations qui est un portail, une communication avec une autre dimension, comme un “ trou de ver” entre deux univers.

On suit les réflexions tour à tour volontairement naives ou férocement lucides d’Oeil de Diplo et de ses congénères “ lassés de tout sur cette terre” en riant de nous-mêmes et en nous promettant de ne jamais plus oublier de vivre:

“ Méfiez-vous, hommes du futur, méfiez-vous de ces soi-disant gourous éclairés qui se tuent à vous dire que l’immortalité est l’avenir de l’homme” car sans “ la voie du repos éternel” qui fait le sens de la vie, on s’amoindrit si bien que:

“ Les singes, nos cousins germains”, nous imitent. Par chance, les hippopotamus nous ont enseigné le barbotum d’argile, ce qui nous donne un teint terreux, mais calme, jusqu’au changement de lune.”

L’amour lui-même est devenu grande fatigue:

“Mon beau-frère tripolaire ( sic!) âgé de 15502 ans cette année, lui qui a trois femmes sacrées qui chantent le “ Yavachtéou” à la tombée du jour pour faire taire les lépidoptères nocturnes, fait désormais après une nuit d’amour des apnées du sommeil de cent ans.”

On avance. On avance. Tu ne vois pas qu’on n’a pas assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens chantait Souchon. Et :

“ Les humains dégoûtés du présent perpétuel, n’ayant jamais trouvé le moyen radical de disparaître. Et quoique certains soient usés jusqu’à la trame, déformés, estropiés et frappés d’idiotisme, voient le nombre total d’êtres vivants demeurer irrémédiablement fixe et de niveau d’intelligence en chute libre, inférieur à celui des parasites qui les habitent.”

Oh oui j’ai ri. D’un rire sonore et vaste.

Merci à l’Homo Habilis particulièrement éclairé qu’est Jeanne Champel Grenier de nous rappeler à la vie, de nous rappeler qu’il nous faut la mériter et que l’humour est le plus clair chemin d’un être à un autre.

Michel LAMART, Fragments d’absolu, Cahiers du Loup bleu, Les Lieux-Dits, poème en douze parties sans pagination, 2024, 7 €  

Michel LAMART, Fragments d’absolu, Cahiers du Loup bleu, Les Lieux-Dits, poème en douze parties sans pagination, 2024, 7 €  


   Qu’un poète contemporain intitule son recueil « Fragments d’absolu« , même si cela n’est pas une mystification (« absolu » est ici sans majuscule, et ce n’est donc pas un Principe inconditionné unique et universel, auquel personne ne croit plus, dont on prétendrait présenter ici extraits ou échantillons), reste une provocation. Ce terme d’absolu, qui suggère beaucoup sans incarner grand-chose, ne se dit désormais plus qu’en adjectif – pour signifier qu’une institution fixe elle-même ses propres règles d’exercice (« pouvoir absolu »), qu’une chose vaut sans restriction ou à tous égards (« valeur absolue »), ou qu’une fonction saisit son objet en lui-même sans devoir le comparer à un autre (« oreille absolue ») – mais « absolu » ici ne fait que qualifier l’emploi, la portée ou le sens d’une chose qui ne prétend pas du tout, elle, être l’absolu : un pouvoir, une valeur ou une oreille qui se voudraient l’absolu feraient rire, crier ou compatir. Pourtant, dit Michel Lamart, il y a de l’absolu en certaines choses : une goutte d’eau (car elle est purement elle-même et pourtant pareille à toutes les autres), un fruit (car il contient à la fois ce qui l’a permis et ce qu’il permet), l’encre (qui est à la fois le sang des signes d’imprimerie, et le signe d’un monde vidé de ses chairs brouillonnes et de leur sang tenace) …

« À la goutte

La goutte seule ressemble

(Ici flaque d’absolu) » (…)  

« La substance absolue

Eau et pain mêlés

Telle l’offrande du fruit

Dans la sobriété du don

Dans l’extase de la passion  » (…)

« Ah ! transfuser

En mes veines

L’encre qui me fera

Signe

Vidé d’un sang

Sans descendance

Et d’une mémoire

Échappée au bordel

Sociétal

Tel un caillot d’oubli  » (11)

   L’auteur ne se (donc ne nous !) raconte pas d’histoires : si « absolu » se dit positivement ou favorablement de certaines choses, puisqu’il est l’inconditionné – l’absolu est le détaché, le dégagé du reste, donc aussi le laissé libre, l’indépendant ; l’absolu est l’absous, l’acquitté de toute imputation, donc l’insoupçonnable, l’éminemment respectable; enfin l’absolu est le complet, l’achevé, donc ce qui fait sens par lui-même et forme assez totalité pour s’auto-suffire … il est aussi, envers de médaille, puisque pour les mêmes raisons, l’indéterminé – son indépendance est un enfermement, une asphyxiante auto-incarcération ; sa façon de ne dépendre de rien d’autre fait de lui une réalité intransigeante, non-négociable, omniconditionnante, ne supportant aucune réserve, n’accordant aucune concession, fermée à toute nuance; enfin son indépendance à l’égard de tout repère le rend logiquement insaisissable, c’est-à-dire bien sûr : à l’existence indécidable, voire contradictoire (puisque toute existence le riverait aussitôt à des conditions d’existence, spatiales, temporelles, causales etc.) :

 » L’absolu

Sans lieu

Ni temps

Pure allégorie

De soi inscrite

Dans le miroir mort

D’une icône » (4)

  Le poète, ici encore, y va fort (et y vient vrai !) : « sans lieu ni temps » constate  que tout emplacement déterminé ou tout écoulement propre attribués à l’absolu  le dissiperait ou corromprait aussitôt : mais ce qui est sans place est sans forme, et  ce qui est hors-durée n’arrive jamais (quelle beauté prêter à ce qui est sans forme ? quel bien attendre de ce qui ne peut se produire ?); « pure allégorie de soi » signifie qu’un absolu ne peut jamais être objectivement distingué de sa représentation – image ou tableau – et donc qu’on peut toujours le soupçonner de n’être rien d’autre que cette image ou ce tableau ; « miroir mort d’une icône » rappelle cruellement que l’icône d’un être divin est censée être elle-même l’oeuvre de cet être, nous regardant le regarder – mais « miroir mort » indique que rien de vivant  ne se trouve dans ce regard absolu prétendûment posé sur nous. Tout ceci semble condamner sans appel toute possibilité (et toute requête) de présence absolue, et Michel Lamart, pourtant, maintient son exigence dans la parole seule capable d’elle qu’est la poésie :

« Ta dureté minérale

Balise des chemins

De parole

Qu’on n’écoute pas

Qu’on n’écoute plus

Convaincus que le sens

Nous est interdit

Et cependant

Si nous nous égarons

À ne les vouloir suivre

Nous nous perdons

En nous-mêmes

Là où la mer 

Les fit sable  » (11)      

 Pourquoi donc continuer à chanter – même fragmentairement – l’absolu ? D’abord parce que l’absolu fait forcément cercle, puisqu’il s’engendre lui-même, et inclut tout ce à quoi (et tous ceux à qui !) il échappe. L’idée précise est chez Comte-Sponville (« Que nous n’y ayons pas accès – sinon relativement – n’empêche pas qu’il nous contienne« ), et déjà Pascal jouait des deux sens du verbe français « comprendre » : ce que nous ne saurions pas comprendre ne peut que nous comprendre (car c’est l’avance même de son ampleur qui fait le retard de notre accueil en retour) . Mais le Tout réel ne « voit » que lui-même !

« Cercle de l’absolu

Ni origine

Ni but

Ni départ

Ni arrivée » (12)  

« L’absolu

C’est ces yeux

Dans le ciel

Qui regardent

Sans me voir  » (7)  

  Mais si le Tout ne voit logiquement que lui-même, et est aveugle à ce qui le constitue (et sourd à ce qui participe à lui ?) – d’ailleurs un Absolu soucieux de ses ingrédients serait aussitôt conditionné par eux ! -, ceux qui, sans rien en attendre, considèrent le Tout, le contemplent, le célèbrent sans jamais céder à la tentation de la prière, et tels sont les poètes, ne sont-ils pas déjà dans l’illusion ? L’absoluité du Tout est peut-être une apparence, ou la simple conséquence (et non la cause) du fait que tout accès à lui est relatif. C’est alors nous qui absolutiserions le Tout du réel, rêvant (comme Job, cité par l’auteur, XIX, 23-24) de pouvoir graver en un Absolu l’effacement même de nous qu’il opère, ou imaginant (comme dans la démultiplication des pains et poissons par Jésus en Mathieu XIV, 19, passage également cité) qu’un Maître des créatures pourrait par lui-même produire ce qu’il vient leur ajouter. Mais le langage humain n’est-il pas lui-même un démultiplicateur indéfini de signes et d’énoncés, et si « l’absolu est en nous » (1), la transmutation poétique n’est-elle pas un prodige accessible au courage inspiré, « changeant ainsi en or la cendre de nous-mêmes » (id.) qui nous conduisait. Les mots humains savent viser ce qui est hors d’eux, et l’on peut, alors, dans une certaine mesure, faire dépendre d’eux l’accès à ce qui nous échappe :

« L’absolu

Mémoire de ce qui pourrait

Advenir si les mots

Épaulaient la volonté

De viser l’inaccessible » (3)

  Le langage, c’est vrai, nous conditionne, et notre refuge dans le langage peut mutiler. Mais la poésie est justement cet art dans lequel l’esprit peut jouer de sa propre dépendance à la parole. Elle peut faire évoluer ce que la langue peut pour nous. L’absolu, c’est vrai, nous confronte à l’exclusive présence du Tout, et cette présence nous diminue à proportion, nous abolit – en tout cas (c’est sa fonction !) nous relativise ! Mais la poésie, justement, nous permet de n’être que langage face au Tout, et (dit extraordinairement notre poète) dans sa parole, l’universel a, en quelque sorte, trouvé son « organe » :

« L’absolu confronte l’être

Au vide de soi

Les mots alors

Occupent tout le corps

Et font de la langue

L’universel organe » (11) 

  La poésie est ici le simple pari que le Tout, nous entendant parler sa langue, ne retienne enfin plus la sienne. Et vive de s’en sentir lui-même « changé »! Et, nous contenant, nous fasse vivre de son changement même !  Trois courts quatrains de la dernière partie (12) de cet étonnant recueil semblent bien l’oser :

« Aller au bout 

De soi pour renaître

Indéfiniment

Autre

Attendre sa mort

De pied ferme

Dans le vide

Où s’écrit le po&me (…)

Alors tel

Qu’en lui-même

L’absolu en serait-il

Changé ? »   

                                                            

Dialogue intemporel, photographies de Françoise Ducène-Lasvigne, poèmes de Michel Bénard, préface de Hafid Gafaïti, 80 pages, éditions les Poètes français, Paris, 4e trim. 2023, ISBN : 978-2-84529-376-2

Dialogue intemporel, photographies de Françoise Ducène-Lasvigne, poèmes de Michel Bénard, préface de Hafid Gafaïti, 80 pages, éditions les Poètes français, Paris, 4e trim. 2023, ISBN : 978-2-84529-376-2


Elle peint ses photographies avec des photons non pas argentiques, mais des pixels qu’elle anoblit, triture, assagit de la plus belle des manières dans le théâtre d’ombres et de lumières du noir et blanc. Se cristallisent des perspectives printanières ou des reflets lunaires, une atmosphère d’apaisement, des silences d’encre. Pour qui veut également découvrir les œuvres en couleurs de Françoise Ducène-Lasvigne, son site est délicatement enchanteur .

Lui, Michel Bénard, poète bien connu, dit avec brio et modestie les mots du cœur, les mots de l’âme, de l’éphémère (ce terme revient d’ailleurs avec insistance et cadre tout à fait avec le titre de ce beau livre). Ses vers ruissellent, flamboient, s’évaporent au gré des pages, comme issus des vues magistrales chez sa complice.

Oui, tous deux sont en dialogue intemporel, en symbiose furtive mais définitive, issue d’une force intérieure à la fois mystérieuse et intense.

Hafid Gafaïti, le préfacier-poète, s’est coulé aux marches de ce duo artistique. Avec acuité, l’essentiel est là, dans ses lignes, avec la lumière de fondus-enchaînés, la résonnance des textes, la musique, l’architecture de singulières synergies.

La sobriété japonisante est omniprésente : le peu est mieux. La dentelle s’est faite végétale, les eaux se sont muées en voiles : le chant des phrases ou de dégradés aux subtiles frontières nous méduse. 

Sur la quatrième de couverture, un oiseau, un seul sur fond strié :

Apprendre à regarder

Le passage fragile

De la vie à l’image,

Où l’instant réside

Dans un fragment d’utopie

En une manière de haïku, nous voici dans un voyage aux ailes soyeuses, en son silence, en sa pureté :

Mystérieuse ligne d’écriture,

Emportée dans un fol envol

Sur le miroir des eaux.

Le lecteur se fait complice, chuchote lui-même d’autres prières devant ces tableaux impressionnistes. Ce livre se mérite et s’abandonne. Se met sur la table tout doucement, comme pour ne pas déranger le mikado des pixels et des lettres en douce complicité. Et l’on reprend le recueil avec foi et respect. Encore !

Claude LUEZIOR, L’itinéraire, Librairie-galerie Racine, Paris, ISBN : 9 782243 048704

Une chronique de Gérard Le Goff


En parcourant — le choix de ce verbe n’est pas anodin — le nouveau livre de Claude Luezior : L’itinéraire, le lecteur peut être en droit de se demander pourquoi son titre figure au singulier alors qu’il se voit proposer au fil des pages une multitude de parcours. Seule une lecture attentive nous permettra de comprendre cette « singularité » affichée.

Dans son Liminaire, le poète s’interroge à la fois sur une finalité possible à donner à son recueil et sur l’accueil que vont lui réserver ses lecteurs : Ces arrêts sur images peut-être vous rendront-ils heureux ? Cette notion cinématographique est à mon avis essentielle (on trouve d’ailleurs un texte avec cet intitulé page 100) pour comprendre la démarche de l’auteur. Rien à voir avec le touriste qui filme ou photographie à tout va. Chacun de ces « arrêts sur images » pour l’écrivain devient occurrence à interroger le monde et à s’interroger sur le monde.

Le premier texte (Amour en héritage) nous renvoie à l’illustration de la couverture. Il s’agit d’un cliché réalisé en Inde qui représente un enfant (vu de face : le visage et une main visibles) endormi dans les bras de sa mère (vue de dos et donc invisible — imperceptibilité que renforce le port d’un ample voile couvrant) ; une photographie que son auteur commente ainsi dans le poème précité : L’Inde / sous les paupières closes / d’un seul enfant. Claude Luezior semble ici vouloir nous faire réaliser — en dépit de la distance terrestre qui le sépare de son pays et plus encore de l’éloignement de soi que procure la découverte d’une civilisation « autre » — que cette image (dans laquelle deux êtres tentent de s’approprier / leur infinie tendresse) révèle et illustre, et ce malgré une présence charnelle en partie occultée, le concept universaliste de l’amour humain.

Pour pouvoir témoigner de ses errances, l’écrivain, même s’il maîtrise la technique photographique, a besoin d’un outil manuel et portatif. Claude Luezior aime à remonter le temps (autres pérégrinations) et rappelle que les premiers écrits furent effectués par des scribes qui usaient de roseaux taillés pour graver des tablettes d’argile. Avec l’apparition de l’encre, ils purent tracer leurs signes sur le papyrus puis le papier. L’écriture n’aurait pu exister sans le calame, la terre et le tanin. Aujourd’hui encore et toujours l’encre s’impose : encre / indélébile / noire de mots / qui désormais / hante mes fibres / et qui dévore / ma cervelle / à petite cendre (page 9).

Ainsi « armé » de sa plume — ce prolongement qui se veut peut-être « séculier » de la main et du bras —, le poète va parcourir les rues de différentes villes, certaines confondues dans l’anonymat de la modernité, d’autres identifiées : Helsinki, Amsterdam, Marrakech, d’aucunes, enfin, si familières qu’il ne sert à rien de les nommer.

 En cours de route, le poète observe, s’émeut, aime, s’indigne, prend pitié, se moque… Il va user de tout l’arsenal du langage : ironie, amusement, émotion, clairvoyance, pitié, colère… Les activités humaines constituent pour lui une source permanente d’étonnements, de sujets de réflexion et d’objets de raillerie. Autant d’ « arrêts sur images », de vignettes précises, de « zooms » allègres, de « travellings » révélateurs…

Ainsi, dans une brasserie, faisant montre d’une verve rabelaisienne, il s’étonne et s’écœure de la surabondance de nourriture, quand convives et compères bâfrent d’importance : s’exclament par tablées / les veilleurs de bombance (page 13).

Question restauration d’ailleurs, Claude Luezior, que l’on devine gourmet, dénonce avec humour les supercheries exotiques. Dans Pas si chinois ? après avoir énuméré les nombreuses spécialités proposés, il annonce : le chef de ces très chinoises chinoiseries / le chef, mais oui, est un Italien (page 48).

Ailleurs, dans une Onglerie d’Helsinki, il souligne la frivolité d’une femme : elle ressort, la silhouette reste grise, / mais ses mains devenues orchidées / et ses ongles resplendissent / désormais d’une suédoise royauté (page 15), tout aussi bien que l’attitude futile d’un homme dans un Salon de coiffure où tout se fait au nom d’une religion / celle du bien-paraître (page 33).

L’auteur s’attarde encore dans une parfumerie, paradis des artifices : eau de senteur / en embuscade / écrins et ivresses / d’illusions graciles (page 16)

Il manifeste une certaine complicité avec une mercière dont le chat dort dans […] un panier  / empli de mohairs et de cachemires (page 35) rendant celui-ci invendable ou bien encore montre de l’affection pour une fleuriste chez qui l’éphémère ne peut que s’accorder avec la beauté (page 45).

Mais la ville est aussi un vaste espace de recel où des conservateurs, épris des vestiges du passé, animent de bien secrets musées : l’antiquaire / polit / ses vieilleries / en jachère / mais le Grand Siècle veille / avec ses bougeoirs, guéridons / feuilles d’acanthe et lustres (page 26).

 Il cède aux mirages d’un souk mais demeure rétif aux sollicitations des agences de voyage : le vendeur d’archipels / vous ensorcelle de pépites / escapades très gourmandes / et routes sans pollution (page 42).

Certains artisans bénéficient de son admiration, à l’instar des horlogers : les garde-temps et leur savoir-faire / tout d’or et de couronnes en titane / leur donnent des airs de princes / domptant les secondes précieuses (page 51). Mais aussi une vendeuse de journaux ou un joaillier.

Les pharmaciens n’échappent pas à ses sarcasmes. Un commerce comme un autre ? Certes pas quand il s’agit de santé. Cette course au bien-être laisse pourtant parfois perplexe : les croix vertes ont-elles remplacé / les Christ en croix de nos cathédrales ? / qu’importe, on va de suite s’occuper / de votre porte-monnaie bien rempli (page 55). Comme il assassine les banques où courent les espèces / comme rats apatrides (page 21).

L’écrivain ne cherche pas non plus à éviter les zones nocturnes aux vitrines peuplées devant lesquelles autour de minuit maraudent les phantasmes et les paumés (Minuit, Amsterdam).

Il porte encore un regard réjoui en baguenaudant dans un vide-grenier où l’on peut trouver  pêle-mêle : sabres pour corsaires / et dinosaures à la retraite (page 60).

Ce même regard malicieux et bienveillant s’attache à observer les plus humbles : un vieillard, un poivrot, un bouquiniste, une kiosquière, cette concierge de la ville (page 57), etc.

Claude Luezior est captivé et rend captifs ici un paysages, là une vitrine, tout un kaléidoscope de personnages et puis des rencontres d’exception.

L’itinéraire, cette suite de fragments, trouve en cela son unicité de devenir un livre unique qui est le livre d’une vie. La vie de Claude Luezior, l’existence d’un « honnête homme » (au sens classique). Cette itinérance n’est pas errance puisque tous les chemins empruntés convergent vers l’essentiel : l’amour de la vie — malgré tout. Même si l’amertume — un sentiment peu familier chez l’écrivain — pointe son museau gris au détour d’une page : au comble de la solitude / je n’ai pas réussi / à joindre les deux mots / pour féconder / les lumières de la ville (page 63).

©Gérard Le Goff © octobre 2024