La nuit s’évapore – Laureline Amanieux nouvelles, février 2017 ; (164 pages – 7,99€)

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La nuit s’évapore – Laureline Amanieux nouvelles, février 2017 ; (164 pages – 7,99€)


La première surprise du lecteur en ouvrant ce recueil de dix nouvelles, c’est de tomber non pas sur une table des matières, mais une table des Métamorphoses.

On remarque dans deux titres les mots suivants : « mua », et « parole retrouvée », laissant supposer un changement, ce qui se confirme dans le prologue.

Laureline Amanieux ajoute un adjectif « heureux », à la manière de Claire Fourier, elle ne compte que « les heures heureuses ».

Dans le prologue, la narratrice explique le fil rouge de ces nouvelles : « Faire de la douleur une aurore nouvelle ». N’y aurait-il pas une façon « de rendre la mort réversible » ? Elle offre un tombeau de papier à cette amie Yola, dont le fantôme s’invite parfois, telle une apparition. Si, comme l’affirme Todorov : « La vie a perdu contre la mort, la mémoire gagne son combat contre le néant ».

La première nouvelle montre qu’il n’est pas facile de solder son passé, que ce soit lorsqu’on doit se séparer de tous les objets liés à son enfance ou lorsqu’on vient d’être quitté par celle que l’on aimait.Peut-on se libérer du passé qui nous hante et nous entrave ?

Philippe Besson le sait : « Le plus difficile est d’apprendre à vivre avec ses disparus. Pour ne pas être dévoré par le manque. » Une fois que l’on a réussi à « passer de la douleur brute à la douceur fragile, on est imbattable ».

Dans la deuxième nouvelle, la narratrice met sur un piédestal, ce professeur, « véritable divinité », telle Athéna, qui a su lui transmettre, adolescente, une valeur incommensurable : la Poésie, véritable « fenêtre portative », un abri refuge, un art de vivre et de survivre. Comme l’affirme Boris Cyrulnik : « La poésie est désuète pour ceux qui sont gavés, mais quand le réel est insupportable, elle prend la valeur d’une arme de survie ».

Laureline Amanieux rend compte de son séminaire dans un couvent, en Haute-Marne.

Elle s’ entretient avec la mère supérieure et aborde naturellement la question de la foi et de la mort. Elle montre qu’une phrase peut devenir un viatique. Celle de Mère Florent : « Toute absence est le signe d’une renaissance. » lui a apporté une note d’espoir. « Quand tout paraît te tirer vers le bas, pense au parachute ascensionnel de ta joie », confie Albert Strickler.

C’est un couvent qu’ Aude, professeur de philosophie, la cinquantaine, quitte un jour pour retrouver des effusions palpables, les étreintes de sa famille. Elle confie à la narratrice sa conversion, son entrée dans les ordres motivée par la révélation d’être l’élue de Dieu, son noviciat, jusqu’au jour où la raison ne contrôle plus les émotions. A force de subir l’interdiction de posséder un miroir, Aude prend conscience de ne même plus être un reflet, d’être comme transparente.

Si sa vocation d’enseignante reste chevillée au corps, sa foi a vacillé, quand elle perçoit « l’imposture des valeurs bien-pensantes ». Sa décision est prise « de ne renoncer à rien. Elle redevient elle-même.

On imagine le choc quand elle se retrouve confrontée à l’actualité !

Grâce à son mari, elle découvre « un amour humain », et inculque à ses élèves le respect de chaque individu et leur apprend à « prendre en compte la spécificité de chacun ».

Dans la nouvelle intitulée La Vénus de San Francisco, la narratrice relate sa rencontre, lors d’un colloque, avec Julia, biologiste, si stupéfiante dans son investissement total pour la cause de l’eau, une vraie « eaulophile ». Elle est encore plus médusée quand elle la voit se transformer en sirène au milieu des phoques.

Cette soudaine métamorphose fait remonter à la mémoire un aphorisme énoncé par Yola : « Tout ce qui a une forme se transforme », ainsi que le souvenir d’un été passé ensemble au Liban. Ce qui importe est de consentir à ce qui est arrivé, de ne plus lutter contre.

Agathe, quant à elle, nous donne un exemple d’altruiste ou comment après avoir essuyé une tornade d’une violence incommensurable, elle relativise sa blessure, son cauchemar. Reprenant conscience, c’est le sourire d’un enfant Juan qui l’accueille. Quand elle apprend qu’il lutte contre un cancer, elle n’a plus qu’un but : soulager ces condamnés, leur offrir des moments de distraction lors de leurs séjours à l’hôpital, dans l’esprit des nez rouges. Elle trouve un sens à sa vie, être utile, faire le bien, en s’investissant dans l’association qu’elle a créée.

On referme le recueil sur Yola, passé le temps de la déchirure et de l’insupportable, penser à elle, l’avoir ressuscitée ainsi, plonge Laureline Amanieux dans une paix miraculeuse.

Ce recueil est irrigué soit par « des vies inspirantes », des témoignages recueillis par l’auteure, soit par son vécu. Autant d’exemples de résilience ou de changement de cap qui apportent la note lumineuse, la lueur d’espoir dans les destinées de chacun.

©Nadine Doyen

Stéphanie Hochet, L’animal et son biographe, Rivages, février 2017 ; (191 pages 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Stéphanie Hochet, L’animal et son biographe, Rivages, février 2017 ; (191 pages 18€)


Les organisateurs de rencontres littéraires ne manquent pas d’imagination. L’été, ce sont les nocturnes littéraires, festivals, écrivains en bord de mer, lectures sous l’arbre.

La narratrice, double de Stéphanie Hochet, est conviée à l’animation culturelle de campings : « littérature en tongs » dans le Lot.

Rencontrer un public, c’est toujours une inconnue. Ne redoute-t-elle pas d’« être une curiosité » ? Encore plus quand il s’agit de vacanciers. Parfois c’est l’hébergement qui est inattendu.

Le séjour de la narratrice s’avère ponctué de surprises sur ces deux plans.

Elle constate que la salle devant la recevoir pour sa première conférence n’a pas été préparée, et se retrouve laissée en plan par le bibliothécaire. Occasion pour l’écrivaine de deviser sur ce type de vacances en camping 4 étoiles.Nouvelle source d’angoisse : le public clairsemé.

On se souvient des « lectrices procureures » avec lesquelles L’écrivain national de Serge Joncour doit composer. L’auteure, elle aussi, a droit à se faire épingler par une lectrice agressive, virulente, se réclamant de Dolto.

Les échanges avec le bibliothécaire, puis avec le libraire mettent en lumière la façon dont leur catalogue est contrôlé, ne cachant pas d’ éventuelles censures ou pressions pour ne pas mettre tel ouvrage sur un étal. Et de découvrir qu’elle-même a été boycottée dépasse son entendement et la laisse perplexe, révoltée.

Au terme du deuxième soir, l’auteure/autrice se retrouve hébergée chez un étrange couple, dans une maison isolée, « dans une campagne tordue ». Si le paysage extérieur l’aimante, ses découvertes dans une des pièces l’intriguent. Même si elle ne souffre pas de nomophobie, une peur insidieuse s’installe qui va aller crescendo, quand elle réalise qu’elle ne peut joindre personne, qu’elle ne pourra pas assurer la suite de son contrat. Mais comment se fait-il que l’on ne s’inquiète pas de son absence ? Sa tentative de rallier Cahors à vélo est un fiasco.

Très vite la figure du maire de Marnas devient omniprésente. L’écrivain national nous a familiarisé avec les coulisses du métier d’écrivain, dont les discours du maire à subir. Ici Vincent Charnot, dynamique, impliqué, dévoile ses multiples facettes.

Il devient l’homme providentiel quand la narratrice est en perdition en pleine campagne.

Toutefois, l’épisode des mensurations intrigue. Le maire voudrait-il lui offrir un T.shirt avec en effigie

le totem du bourg : « la bête sublime devenue spirituelle » ?

On peut s’interroger sur son rapport à la lecture, puisqu’il n’achète que les livres primés, « recouverts du prestigieux bandeau rouge », pour les cadeaux de Noël.

Stéphanie Hochet analyse avec maestria son art de la manipulation, de la séduction, son charisme, son appétence pour le pouvoir, son besoin de briller, d’avoir un projet culturel inédit, innovant, mirobolant, mais machiavélique pour celle qui va être prise à son piège. Ainsi, il pourra se targuer d’avoir réintroduit l’aurochs.

Il rappelle étrangement un autre politique quand la narratrice souligne son souci de l’apparence, d’où l’achat de « costumes bien coupés, hors de prix » !

A son actif, Charnot a offert à sa ville cet exceptionnel Musée des Espèces, d’une richesse rare, inspiré par Le Musée de la Chasse de Paris. Fier de ce patrimoine, il le fait visiter à ses convives, une nuit, après un repas bien arrosé. L’accès par des ruelles sombres, décor idéal pour Simenon, fait craindre les mauvaises rencontres, mais l’auteure « rassurée d’être entourée, se sent « en confiance ».

Toutefois, mieux vaut ne pas être claustrophobe, certaines salles n’ayant qu’ un éclairage tamisé. Le malaise s’empare de la narratrice qui cherche à s’échapper en vain, après avoir été choquée par ce qu’elle a vu. Grosse frayeur et scène hallucinante quand elle se retrouve questionnée par une voix anonyme, au milieu d’« hommes plastinés ». Depuis, on la sent sur le qui vive, redoutant de subir le même sort qu’eux.

Mais quelle est cette idée audacieuse, gardée sous le manteau, à laquelle tous les administrés adhérent déjà ? Va-t-elle faire une émule de plus, à savoir l’auteure en résidence ? Le lecteur a une longueur d’avance, car, lui il sait ce que Charnot attend de son écrivaine pour immortaliser l’aurochs que des éleveurs réintroduisent !

Stéphanie Hochet décline une magnifique apologie de l’aurochs, ce « dieu-animal » vénéré par nos ancêtres et relève avec panache et lyrisme le défi littéraire imposé.

Celle-ci n’oppose plus de résistance quand il la convie à la partie de chasse, ayant toujours en mémoire la possibilité d’une « punition » au cas où elle se défilerait.

Elle décrypte avec lucidité son manque de répartie : « Parfois l’écriture vous déconnecte de la réalité ». Elle montre comment on peut être vampirisé, hanté nuit et jour par un tel exaltant sujet. L’écriture, comme un combat terre à terre.

Voilà notre héroïne, Diane chasseresse, prédatrice, comme soumise aux désirs de ce « duce », qui prend goût à leurs sorties dominicales. Elle s’étonne d’être mue par un « plaisir suspect », une allégresse, « une excitation inconnue », loin de « l’empathie douloureuse des premières fois ».

Stéphanie Hochet, à travers la narratrice met en exergue la part animale, cette « licence de sauvagerie » qui dort en chacun de nous.

Son « background d’angliciste » se retrouve dans sa référence à Lady Macbeth, quand elle se rend compte que ses mains sont souillées par le sang de l’animal.

On le retrouve avec les références au Loch Ness.

En filigrane, l’auteure aborde le droit d’auteur, l’usurpation de la propriété littéraire.

Elle traduit avec subtilité les sentiments éprouvés au moment où on est dépossédé de son manuscrit. Comment ne pas être indignée d’entendre le maire lire son Testament de l’aurochs, de le voir s’approprier « ce manifeste de la divinité animale » et récolter les applaudissements, sans citer l’auteure, pourtant remarquable chantre de l’aurochs. Scène comique, car le texte est si puissant qu’à la lecture, le maire, en phase avec le sujet, est en passe de se métamorphoser en aurochs : « Son buste se meut d’avant en arrière », « sa voix animale ensorcelle » par son « jeu d’acteur prodigieux ».

La narratrice, consciente d’avoir été abusée, prépare sa vengeance. Ses sentiments pour le maire oscille d’un extrême à l’autre selon les circonstances. Elle ne manque pas de lui renvoyer « que les œuvres d’art appartiennent à ceux qui s’en saisissent ». Stéphanie Hochet ne vise-t-elle pas à dénoncer toutes ces sommités qui pondent des livres, commis par un nègre ?

A-t-elle, comme elle le pense, « trouvé le moyen de sortir du labyrinthe où sévit le Minotaure » ? Va-t-elle réussir à se libérer de « ce bourbier », de son emprise ?

La peur de se voir liquidée, trucidée la tenaille. Le suspense, à son paroxysme, nous tient en haleine jusqu’à l’épilogue.

L’auteure livre un dénouement époustouflant, qui rappelle cette réflexion d’Amélie Nothomb : « écrire est dangereux et on y risque sa vie ».

Le lecteur sort secoué, et on serait tenté d’affirmer que Charnot a en effet « mis sur les rails son meilleur roman ». L’écriture cinématographique déroule une multitude d’images saisissantes. Travelling sur les routes rehaussant la beauté des paysages, pour les scènes de chasse. Gros plans sur l’héroïne qui traduisent toutes ses émotions : en larmes, pétrifiée, déboussolée,en colère, inquiète, estomaquée, médusée, fascinée, ébahie de voir un aurochs « en chair et os ».

Focus sur la romancière, soit rivée à sa table, en pleine création, soit arpentant « les chemins pierreux, longeant les bocages ». Zoom sur cette « créature incarnant la puissance », la virilité, « quasi méphistophélique », redevenue un mythe.

Récit scandé par les battements du coeur, les galops, les cabrioles, les coups de feu, les hurlements de douleur, la course éperdue de la bête traquée, la chute du corps, « les bruits terrorisants » de la forêt, le timbre rauque du maire.

Dans ce roman sidérant, Stéphanie Hochet montre comment la fiction permet d’endosser une identité à l’opposé de ses convictions. On connaît son engagement militant pour la cause animale alors que c’est une Diane chasseresse que l’on croise dans la forêt, qui sait manier une arme comme dans Pétronille !

Si certains lecteurs, conquis par Stéphanie Hochet, veulent acheter d’autres ouvrages, ne demandez pas à votre libraire : L’éloge du ragondin mais L’éloge du chat !

L’anagramme que Perry Salkow a forgée pour le Minotaure : « Mérita un olé », convient parfaitement pour l’aurochs qui inspira Stéphanie Hochet. En effet ce roman, un tantinet autobiographique pour la première partie, se déguste comme un thriller.

Vous aimez ces animaux préhistoriques immortalisés par les peintures rupestres de Lascaux, vous aimez les frissons, alors aventurez-vous dans le dédale de ce « roman dérangeant » qu’Amélie Nothomb qualifie de pépite et Christine Ferniot de « bestiaire hitchcockien ».

© Nadine Doyen

Alhama Garcia : Journal des lisières, 52 suites. Éditions Unicité, 4e trimestre 2016.

Chronique de Danièle Duteil,

directrice de la revue numérique de poésie, L’étroit chemin


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Alhama Garcia, Journal des lisières, 52 suites, Éditions Unicité, 4e trimestre 2016.

ISBN : 978-2-37355-080-1


 

Forme la plus élevée de l’expression littéraire classique au Japon, le tanka est un poème de 31 syllabes organisées selon le rythme 5-7-5/7-7. Né aux premiers siècles de la littérature japonaise, apanage des gens de cour et des lettrés, il chante la nature, l’amour, la destinée humaine… Si ces grands thèmes occupent de tous temps le centre des préoccupations humaines, s’ils ont nourri et nourrissent encore la poésie, qu’elle soit d’Orient ou d’Occident, le genre adopté, le tanka, est quant à lui typiquement japonais.

Alhama Garcia parle de suites. La première de couverture ne mentionne pas le mot tanka, qui n’apparaît qu’après, sur la page de titre, c’est-à-dire à l’intérieur, après la page de garde. Il explique sa démarche dans son avant-propos : « La suite de tanka diffère du tanka-en-chaîne par son mode d’écriture strictement solitaire, dans la tradition poétique occidentale ».

Au Japon, le renga, ou tanka enchaîné, constitue une écriture collaborative. Il se distingue par la diversité, qui découle non seulement du changement de point de vue, mais encore d’une dimension spatio-temporelle éclatée, chaque poète témoignant de son expérience en des lieux différents et des temps décalés. Mais un fil conducteur tient ensemble la totalité des versets. Pareillement, la roue cosmique est constituée d’une multitude de maillons, chacun est différent et joue son rôle spécifique, mais tous concourent à l’harmonie générale.

Si Alhama Garcia adopte une écriture solitaire, sa voix cependant donne à voir et à entendre la pluralité. Car aussi bien sa sphère spatio-temporelle englobe différents lieux et temps : contrées lointaines, régions proches, pays en guerre, havre préservé, ville ou campagne, forêt, jardin, zones d’ombre, coins de ciel… temps présent, souvenirs, jour et nuit, cadre des saisons, plages de doutes et éclairs de joie…

Une étude du titre, Journal des lisières, permet de dégager deux caractéristiques.

La forme adoptée est le journal, un journal qui recouvrerait ici une année, soit 52 semaines, correspondant au nombre de suites. Pourtant le découpage temporel semble libre.

Le journal est plus généralement lié au récit, à la prose. Or, il s’agit ici de poésie. Alhama Garcia affirme ainsi sa volonté de créer un pont entre son recueil et les premiers journaux de la littérature japonaise, journaux intimes le plus souvent dus à des femmes, parfois à un homme adoptant un point de vue féminin1 constitués principalement de poésie (waka). Par conséquent, il se situe résolument à la lisière des genres, tentant de s’approprier la marge inexplorée unissant secrètement deux réalités.

La compréhension de Journal des lisières s’éclaire à partir de ce constat. Alhama Garcia ne désire pas se faire l’écho de l’évidence, fréquemment trompeuse, mais, à la manière d’un Baudelaire dont il se revendique clairement, il préfère tenter de déchiffrer les messages secrets que la nature envoie. Parfois, le poète parvient, non sans s’écorcher au passage aux ronces de la difficulté, à arracher quelques bribes signifiantes, « gaze bleue » nichée entre « deux plafonds noirs ».

La poésie japonaise fonctionne-t-elle autrement ? Il semble qu’elle s’appuie sur le réel, dans ce qu’il offre de plus fugace : l’instant présent. Si bien qu’elle cherche à puiser la vérité du monde dans l’essence des choses, c’est-à-dire dans les interstices du temps, souffles d’énergie qu’une âme patiente et attentive captera vaguement.

Ici ou là, règne d’abord le flou :

ah ! temps de saison

des eaux monte la nuée

qui les pentes dévale

quand tous les chemins s’effacent

la forêt devient profonde

Comme chez Baudelaire, la forêt symbolise dans Journal des lisières un lieu sacré, un temple dont les piliers sont les arbres, figures souterraines et aériennes, reliées autant au « terreau noir » de la matière qu’à la dimension spirituelle de la voûte céleste. Dans ce lieu immuable, marge aux confins du clair et du diffus, le poète, de passage, recueille avec peine de troublants messages à déchiffrer. Ils l’invitent à tenter de percer le mystère de ce qu’il ressent confusément, « paroles flottantes / que le temps disperse », murmure de ramée ou chant d’oiseau en suspens. Gloire incertaine et brève : le plus souvent, il s’enfonce dans « les chemins de l’obscur », pris dans la trame invisible de « fils de soie » qui gouverne la vie.

Décrypter la vérité du monde, « écriture cursive / des mots cachés sous la peau », est le rôle qu’il s’est assigné en tant qu’intermédiaire entre la nature et l’homme. Une telle entreprise nécessite de mobiliser tous les sens, en préférant la nuance à l’éclat, la senteur discrète au « lourd parfum de Flore / en son gai désordre ». La compréhension se situe au-delà du monde sensible, dans l’entre-deux du visible et de l’invisible, selon une conception chère au symbolisme. Mais, bien que parfois de la laideur surgisse le beau, toute manifestation tapageuse risquerait de se révéler fallacieuse.

aux failles cachées

sous le chèvrefeuille amer

brille une eau courante

ah ! beaucoup trop de lumière

pour des yeux nés dans le noir

Le plein jour perturbe le poète, la nuit peut-être l’apaise. C’est l’heure de ses retrouvailles avec ELLE, la lune, figure féminine énigmatique, cynique, aux formes changeantes, « ovale ? ovoïde / cabossée ? », qui agite le lourd balancier du temps, remettant sans cesse en cause les certitudes les plus solidement ancrées.

la lune ce soir

a dans l’arbre accroché

un violent sourire

et je souris en retour

aux reflets de ses dents froides

Mais la dame de la nuit n’en demeure pas moins sa complice et son inspiratrice. Parfois, elle daigne éclairer une portion de son parcours d’ombre en délivrant une infime parcelle de vérité, « croissant de lumière » qui, un court instant, laisse entrevoir le fin liseré lumineux de la compréhension.

Dans ces rares moments, le poète échappe aux ténèbres et à la pesanteur de la destinée. Gorgé d’espoir, il se défait aussi de l’emprise des lois humaines, des routes tracées d’avance. Ainsi, la liberté qu’il prône sans relâche, il la trouve dans sa proximité avec la nature qui le guide vers le savoir. Se soumettant à elle seule, il peut se sentir pousser des ailes et abattre les barrières qui l’entravent.

regarde le ciel

compte ses châteaux fugaces

voyage ! voyage !

plonge du nuage accore

dans le vide aérien

Pour prendre son essor, il faut oser, savoir emprunter des sentes inhabituelles. La poésie d’Alhama Garcia est audacieuse. Certes, elle se réclame de la tradition occidentale, s’abreuvant en même temps à la poésie japonaise la plus classique ; mais elle contourne l’air de rien les règles qui président à la composition du renga. Elle choisit une forme contrainte, celle du tanka à scansion rigide, mais n’a de cesse de bousculer la syntaxe, comme elle malmènerait certains tempéraments enclins à la mollesse, triturer le vers, tantôt le sectionnant et le hachant, tantôt le laissant couler sans obstacles, telle l’eau d’une rivière au cours tranquille. Il affectionne ces limites qui ouvrent des horizons nouveaux propres à déciller le regard et donner à l’esprit de la hauteur.

Bien d’autres remarques pourraient enrichir ce commentaire qui ne livre qu’une vision bien partielle de Journal des lisières. Au lecteur et à la lectrice de satisfaire leur curiosité en allant y voir de plus près !

©Danièle Duteil,

directrice de la revue numérique de poésie, L’étroit chemin

America – L’Amérique comme vous ne l’avez jamais lue ; Printemps 2017 Trimestriel (19€ – 194 pages) Revue co-éditée par le1 ; Diffusion librairie : Flammarion

Chronique de Nadine Doyen

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Eric Fottorino et François Busnel. – MICKAEL BOUGOIN/OLIVIER DION

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America – L’Amérique comme vous ne l’avez jamais lue ; Printemps 2017 Trimestriel (19€ – 194 pages) Revue co-éditée par le1 ; Diffusion librairie : Flammarion

America est le nom de la revue initiée par François Busnel et Eric Fottorino.

Un défi pour faire percevoir le pouls de L’Amérique durant les quatre années de la présidence Trump, donc seize numéros. Éric Fottorino explique leur démarche : « Aller voir, cette Amérique réelle, là où la littérature sait jeter ses filets pour fixer les images les plus vraies, les plus fortes, d’une époque sans précédent ». Il oppose le texte d’Emma Lazarus, gravé sur le socle de Miss Liberty, à celui qui veut « fermer portes et frontières ».

La couverture explicite affiche des grands noms de la littérature américaine, annonce des inédits, et des extraits exclusifs du roman à paraître de Jay McInerney.

En ouverture une carte permet de situer les lieux correspondants aux textes.

Très utiles les 2 pages intitulées « Chronologie » couvrant trois mois sous Trump.

Dans son édito, François Busnel trace les grandes lignes : « des écrivains vont devenir les mémorialistes de cet étrange règne ». Rappelons que l’auteur a souvent traversé l’Atlantique, ayant à son actif Les carnets de route, road movie littéraire au coeur de l’ Amérique , avec DVD.

Ici, Toni Morrison, Prix Nobel de la littérature en 1993, marraine du premier numéro de la revue, lui a ouvert ses portes. Elle évoque son enfance,son goût précoce pour la lecture, ses études à Howard University à Washington. Elle confie ses craintes concernant Trump. Elle revient sur ses réticences à soutenir le président Obama. Elle a pu conclure après lecture de son livre autobiographique et ses discours qu’il était « sage, honnête, sain d’esprit et pas mauvais écrivain du tout », « doué d’empathie ». Elle passe en revue certains de ses romans, livre une anecdote sur Bob Dylan, décline les auteurs importants pour elle et met en exergue le rôle vital de la littérature.

L’originalité de cette revue est de proposer des textes bilingues, par exemple : Colum McCann lance son appel aux jeunes écrivains.

La politique et la culture peuvent faire bon ménage, pour preuve, l’entretien de Barack Obama autour de la littérature. L’ex -président se confie au journaliste Ta-Nehisi Coates, livre son rapport aux livres, commente les romans qui l’ont marqué comme Les Furies de Lauren Groff. (Traduction de Marguerite Capelle).

Alain Mabanckou adresse une lettre à un ami, dans laquelle il évoque « ces petits trésors qui alimentent sa joie de vivre à Los Angeles », deux regards sur cette ville totalement opposés. Des suggestions de livres, films, musiques terminent cette incursion dans L.A, ainsi qu’une page de citations sur cette ville.

La voix de Louise Erdrich (1), propriétaire d’une librairie spécialisée en littérature amérindienne, se fait entendre dans le chapitre : Toujours debout, où elle est décidée à lutter, résister, et manifester son désaccord. Elle refuse de voir « sombrer les Amérindiens dans l’oubli » et se déclare solidaire de leur cause. Elle n’est pas tendre envers Trump. On vient s’abreuver à Birchbark Books, « c’est comme un lieu sacré, un manifeste politique ».

D’autres plumes encore à découvrir : un inédit de Francis Scott Fitzgerald, des extraits du roman de Jay McInerney, des enquêtes et reportages.

Douglas Kennedy aborde le cinéma, « formidable moyen de saisir l’âme d’un pays ».

Olivia de Lamberterie autopsie le roman de Lauren Groff Les furies, pointe les réflexions sexistes d’un président qui ont déclenché les Marches des Bonnets roses.

Des dessins de Nicolas Vial et Sempé ainsi qu’ une série de photos de Vincent Mercier ponctuent cet ouvrage. Des photos encore dans le reportage de Sylvain Cypel, à la rencontre des « poor white trash » au coeur de la Rust Belt.

Des dessins accompagnent aussi le livre culte Moby Dick, commenté de façon approfondie par André Clavel. Celui-ci retrace les débuts difficiles de ce roman « tellement novateur et dérangeant » avant qu’il devienne « un monument ».

Trois auteurs s’expliquent sur leur coup de coeur : John Irving confie être « fasciné par le caractère inexorable du roman ». Russell Banks reconnaît que cette histoire d’Achab « n’a cessé de l’habiter », puis à la relecture en a perçu ma musique.

Ron Rash le considère comme « le plus grand roman américain ».

La revue s’achève sur une page d’humour, Augustin Trapenard mettant en parallèle deux Donald, prénom d’ « origine gaélique qui révèle une propension au pouvoir et un intérêt pour le monde d’en bas ». Il s’interroge sur « l’étrange popularité de ces drôles d’oiseaux, de ces deux larrons ». Verserait-il dans le Trump bashing ?

Pour cela, il renvoie au Canard enchaîné

François Busnel et Eric Fottorino réalisent un premier numéro d’ America alliant textes et images, éclectique, riche, dense, prometteur et éclairant sur la réalité.


(1) Augustin Trapenard a reçu Louise Erdrich, dans l’émission Boomerang, France Inter le 5/04/ 2017.

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©Nadine Doyen

Paul Mathieu, « Le temps d’un souffle », illustrations de Blandy Mathieu, Editions La Croisée des Chemins –Traversées, coll. Images, 2017, 72 p, 18 euros

Chronique de Miloud Keddar

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Paul Mathieu, « Le temps d’un souffle », illustrations de Blandy Mathieu, Editions La Croisée des Chemins –Traversées, coll. Images, 2017, 72 p, 18 euros


« Le premier souffle est le début du dernier souffle »

De ce livre, tout d’abord l’épigraphe. Et c’est Albert Camus qui écrivit : « Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou ». Là tout est dit ! (J’ajoute que Camus est considéré comme auteur français par les Français et comme auteur algérien par les Algériens et que je me sens concerné. Je suis né Français –par le hasard de l’Histoire- et puis devenu Algérien –encore par le hasard- et aujourd’hui je suis (à nouveau) Français, mais cette fois par ma propre décision ! Ce qui me fera dire que nous pouvons (parfois) avoir le choix et dire par ailleurs : que tout auteur par ses écrits –comme d’autres par leurs activités- nous appartenons à la communauté des Hommes !

Maintenant vient le moment pour moi de dire que je connais mal le travail de Paul Mathieu, et mieux encore : « Le temps d’un souffle » est de lui ma première approche – première lecture. Tenons donc la présente chronique comme réservée à ce seul livre. Et le titre que je donne à ma chronique, me direz-vous ? M’y a invitée l’illustration de Blandy Mathieu (page 51) qui a peint la phrase « Asseoir le premier mot » et Paul Mathieu m’y ayant préparé (page 12) par les vers « (…) briller/ jusqu’à l’absence/ jusqu’à/ la poussière de l’absence/ jusqu’à s’effacer » et puis page 50, donc juste avant la phrase peinte par Blandy Mathieu, Paul Mathieu qui clôt le poème par « ne pas dire non » (ne nous invite-t-il pas là à résister à la « lâcheté » et à la « folie » que dit l’épigraphe ?). Est-ce cela ou je me trompe ? Et je ne me tromperai pas en affirmant que « Le temps d’un souffle » est le livre de deux humanistes. Comme avant Paul Mathieu le fut Albert Camus et comme l’est Blandy Mathieu peignant la phrase « Asseoir le premier mot » (c’est-à-dire « naître à ce monde », naître à la Poésie comme à l’Art !) Ce livre ne dit autre « qu’une participation joyeuse au maintenant (…) prêt pour la mort. » comme le rapporte Philippe Jaccottet dans son livre « Ce peu de bruits » citant, en page 106, Peter Handke, Handke qui a écrit encore : « Je ne sais pas observer, je sais être ouvert » ! Et je termine cette brève chronique par les deux derniers poèmes de Paul Mathieu qui en disent long ;

« malgré les interdictions

affichées ici et là

on mord un peu

sur les pelouses

ça ne fait rien

nos pas ont si peu de poids

que nul ne songe à nous le reprocher » (page 70)

Et page 71 :

« à la fin

on creusera les caves

où asseoir le premier mot

puis on parlera de pierre

pour dire la voûte

& l’on ouvrira des fenêtres

aux forêts en marche

pour habiter l’homme

le temps d’un souffle » (Paul Mathieu)

©Miloud Keddar

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