J’ai mon voyage (Récit d’un sédentaire), Laurent Bayart, Éditions Orizons, Paris, 2018

Chronique de Claude Luezior

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J’ai mon voyage (Récit d’un sédentaire), Laurent Bayart, Éditions Orizons, Paris, 2018

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Pour qui connaît le prolixe et bouillonnant écrivain Laurent Bayart, cette éloge de la sédentarité peut paraître, au premier abord, paradoxale. Le scénario bien campé de cet essai commence comme un roman et prend le lecteur à témoin : les valises sont prêtes ! Je suis orphelin de mes pantoufles que je laisse derrière moi. Tristesse des abandons. S’en aller marcher sur le fil tendu des méridiens, au-dessus des mers, des îles, des bateaux… Il est vrai que l’auteur a déjà donné dans des périples en Roumanie, au Brésil qu’il évoque à demi-mots, voire en… Suisse  : ne cite-t-il les grands voyageurs helvètes que furent Ella Maillart, Blaise Cendrars ou Nicolas Bouvier ? Ce dernier, que j’ai bien connu, avait une rondeur de caractère et une jovialité attentive qui contrastait avec une encre noire et pointue, difficile à déchiffrer mais qui était très riche en amitié et en humanité.

Multiplicité des paradoxes pour un lecteur qui a pratiqué avec bonheur L’Usage du monde du baroudeur genevois mais aussi tant de célébrations de la petite reine sous la plume de Laurent Bayart qui n’hésite pas à regrouper une brochette de ses ouvrages sous la dénomination de récits cyclistes : Voyage en chambre à air, Un amour de bicyclette, Tour de piste ! (cyclable) etc.

Dans notre monde melting-despote qui est heureusement à portée de souris , le globe-trotter en chambre préfère passer la main (ou plutôt le clavier) à son ordinateur, lequel contractera tout seul les virus les plus frénétiques. Il s’agit de faire la distinction entre le voyage-rencontre et le tourisme superficiel qu’un milliard de nos semblables pratique sur les plages en pleine canicule et dans les aéroports. Ces derniers sont-ils devenus, aujourd’hui, des lieux rituels, culte du passage d’un monde à l’autre ? Étrange endroit où la religion du déplacement confère à votre âme des allures de bourlingueur. De nombreuses expressions et tournures délicieuses émaillent le texte : Les terminaux sont des lieux où fourmillent des millions de pas perdus qui s’envolent vers des ailleurs aux semelles de vent. Beau !

Le on a fait tel ou tel pays, le y faut voir quasi-obligatoire, juste pour vérifier que les pyramides de Gizeh sont toujours en place et qu’elles vous ont bien attendu, les étrangleurs d’horizons et le tout crème solaire auraient-ils du plomb dans l’aile ?

Dans la deuxième partie de cet essai vivifiant et fort bien mis en scène, Bayart convie quelques apôtres à son intelligente cène : et le sédentaire alsacien de citer Jules Renard, Blaise Pascal, Paul Morand, Aldous Huxley, Didier Decoin, voire quelques autres gens de lettres que mon ignorance crasse ne connaît point.

Cela dit, au décours de ce non-voyage, je conseille formellement à tout lecteur au bord de la plage, de ne pas envoyer de carte postale à Laurent Bayart avec les mots assassins Passons de super vacances / On pense à vous. Non, même un vendredi, le Robinson Crusoé des temps modernes risquerait de se retourner dans sa chambre !

 

©Claude Luezior

 

Vénus Khoury-Gata – Gens de l’eau (Ed. Mercure de France – 118 pp.).

D23393.jpgVénus Khoury-Gata – Gens de l’eau (Ed. Mercure de France – 118 pp.).


Vénus Khoury-Gata en poésie, comme dans tout le reste de sa bibliographie considérable – que tant de prix ont couronnée -, et de son activité littéraire pluriforme, illustre parfaitement la façon dont une personne « à cheval » sur deux univers, l’oriental et l’occidental, le Liban et la France, peut enrichir à la fois le regard de l’un et de l’autre. Et ce livre de poèmes, d’une familière en même temps qu’insolite originalité, en témoigne par une forme de magique affirmation des différences qui, comme après le passage d’une comète, laisse un sillon où les ténèbres ressemblent à la lumière, alternent avec elle dans la nuit de nos yeux et s’y mêlent. Je voudrais expliquer par la citation d’un poème ce que j’aurais aimé rendre limpide sans être bien certain d’y parvenir ; il s’agit de celui de la page 44, qui est l’un des plus marquants :

 

Maison poreuse

Les murs n’ont pas gardé la voix des objets

La gardienne des lieux recoud les débris de la jarre morte de soif et ceux du miroir qui s’obstine à multiplier le même mur

 

qu’importe si l’envers n’est pas conforme à l’endroit

les objets recomposés répètent le même bruit fêlé quand ils n’ont rien à se reprocher

l’eau transvasée reste de l’eau

 

Les trois vers que je mets en gras symbolisent en quelque sorte tout l’arrière-plan de l’oeuvre étonnante de Vénus Khoury-Gata, la poésie « transvasée » d’un pays en un autre, d’un être humain en un autre (par exemple homme et femme), ou encore d’une vie dans une autre, reste de la poésie, et « répète le même bruit fêlé », alors même que la poétesse ou le poète – atteints de la fêlure de se trouver exilés en autres pays, ou exilés en leur pays même – « n’ont rien à se reprocher », vu que l’acte de poétiser leurs mondes est d’essence par nature innocente.

 

Plus globalement, derrière ces poèmes d’une dense réalité, jonchés de mille détails qui sont chacun un témoignage de différence subtile et de proximité humaine, apparaît comme le témoignage d’une vie antérieure, témoignage extraordinairement tranchant à travers une parole que la beauté des images n’affadit pas bien au contraire. Cette vie antérieure, nous, hommes, « la prendrons, la comprendrons » comme disait Rimbaud, tant elle est riche de sensations et d’épreuves, étranges et neuves, typiquement féminines, que la complexité d’une double culture rend encore plus singulières, en contraste avec la langue au lecteur français familière, disant ce qu’elle veut avec une souplesse, une économie et une liberté qui font mouche. Telle cette description, pleine d’implicite, de la condition de la femme en une époque qui nous semble passée et qui nous est pourtant contemporaine :

 

La femme qui arrache à main nue l’herbe de son champ doit tout à l’homme

au grincement de son échelle adossée au mur

au crissement de l’abeille dans son bol ébréché

même au loup qu’il tuait toutes les nuits dans son sommeil

 

sa corde sur l’épaule

il marchait au bord du ravin

un pied dans le vide

un pied sur le coeur de celle qui le regardait s’éloigner

sûre qu’il reviendra après extinction du dernier loup

 

Il faudrait précisément, de ce livre, détailler aussi les éléments du contexte tragique d’aujourd’hui. Il y a dans les trois parties de l’ouvrage une sorte de cheminement qui ressemble à l’autobiographie occulte d’une vie toute entière. Cela qui ne peut être éprouvé qu’en lisant de près les poèmes dans l’ordre. Le parcours est si abondant en notations, à propos de ces « Gens de l’eau » que la Méditerranée relie à l’Europe, que ce serait inintéressant de me substituer à ce cheminement, de le déflorer en en faisant ici une lecture du genre « thèse littéraire », qui en exposerait les fascinantes ambiguïtés. J’en veux, pour illustrer ceci, convoquer un dernier texte, page 98, qui certainement laissera pensif le futur lecteur de ce recueil intense et prenant :

 

Quel jour quelle année sommes-nous demande un soleil amnésique

quel nom donner à ceux qui déterrent les tablettes d’argile

et à ceux qui remplissent les barques de futurs naufragés

 

insatiable Méditerranée

elle avale toute ce qu’on lui sert

 

mourir au sec mène-t-il au paradis

 

odeurs mêlées de fer et de sang

l’homme étêté ne portait ni flingue ni canif mais sa mélancolie autour du cou

l’égorgeur n’est pas un assassin mains un élagueur

jardinier soucieux de nettoyer le monde de ses mauvais êtres

 

Cela rejoint mon ami Odysseas Elytis quand il écrivait que « le terroriste est le rustaud des miracles ». Mais si chez les Gens de l’eau et « Les Dépeupleurs», comme l’écrit Vénus Khoury-Gata « La mort gagne à tous les coups », dans l’oeuvre de cette poétesse remarquable, c’est aussi la poésie qui gagne à tous les coups, avec une sorte de courage intime, vivace, d’élan dans l’acharnement à vivre, propre au ton du recueil : et cet acharnement nous contamine.

 

                                                        

©Xavier Bordes – (Paris, avril 2018).

Feuilleter le livre

«Philippe H dans l’angle mort» de Mylène Fortin, Editions Québéc Amérique, 2017, p.195.

Chronique de D K

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«Philippe H dans l’angle mort» de Mylène Fortin, Editions Québéc Amérique, 2017, p.195.


‘’Les tourments passionnels’’ ou l’anxiogène dans le roman de Mylène Fortin : « Philippe H dans l’angle  mort ».


L’action se déroule entre Montréal et Gaspésie, au Canada, et a pour point culminant de sonder l’ «Insondable, avec un grand I », pour employer ainsi l’expression de l’auteur. But à première vue, irréalisable, mais c’est bel et bien, le dessein de Mylène Fortin dans son second roman Philippe H dans l’angle mort, qu’est une suite indépendante de son premier texte Phillipe H ou la malencontre. Les deux récits s’insèrent peu ou prou dans une tentative de dire le rapport à soi-même et à la gent masculine, qui se pose à la fois en termes de proximité et de distance. L’on peut qualifier la trame et le style de l’écriture des deux romans de «féminins», car l’auteur(e) canadienne relate l’histoire d’une jeune femme -étudiante en psychologie- en butte aux «tourments passionnels» avec Philippe H. A noter par ailleurs, que tous les sous-titres du deuxième roman sont orthographiés au féminin. C’est l’histoire d’une jeune femme qui s’appelle Hélène Marin, éprise d’un homme, dont la présence dans sa vie, laisse voir le tréfonds psychique d’un personnage tiraillé entre la réalité et «la pararéalité», après un ensemble d’événements qui enchaînent attachement et déception. C’est un chassé-croisé d’épisodes d’un couple qui cherche son équilibre : une femme qui craint d’être larguée et un homme indécis. Son amour pour cet homme fonctionne comme un miroir qui lui permet de mieux s’observer, de se découvrir et de réaliser l’emprise de ses angoisses et de ses limites. D’où la dissémination explicite, tout au long de son récit, de ces expressions (retour névrotique, blessures infantiles, décharge de dopamine, une démarche fébrile, cicatrices psychédéliques, rythme frénétique, égo boursouflé, anxiété, cortex cérébral, effets anxiogènes, fantasmes, peurs chroniques,…). Ce vocable reflète clairement la vulnérabilité du personnage féminin et sa perplexité, et met en branle sa volonté d’« intercepter l’angoisse ». Chose qui explique la répétition inlassable de certains mots qui peuvent être assimilés aux lapsus révélateurs, dits sur le mode d’un «discours psychotique (p.67)» clairement détecté dans l’abondance des monologues et des dialogues ponctués de bout en bout de phrases interrogatives et exclamatives comme pour dire les hallucinations et les soubresauts intimistes d’Hélène. Les marques énonciatives de ses propos délirants prennent en charge un trop plein d’affects violents et non maîtrisés, et qui sont symptomatiques de la perte de tout discernement. La surponctuation de ses paroles mime son état hallucinatoire :(«Tu lui as parlé de ton problème d’agressivité ????????? ») (p.51).Abondent alors des émotions étranges à gérer et qu’exhibe un combat entre raison et sentiment, raison et déraison que démontrent un jeu de mots homophoniques (« Belle.Elle.Aile.Les mots se reconfigurent (…).C’est un mot qui fait mal, mâle, un mot qui tait l’âme» (p.72)) .A défaut de trouver une explication aux comportements et aux réactions de ceux qui l’entourent, Hélène finit par suivre son intuition dans une quête quasi-frénétique de la vérité des êtres et des faits. Son goût prononcé pour la psychanalyse nourrit son élan intuitif à tout décoder, y compris le regard, la parole et le geste des autres. Car pour elle, tout vibre et palpite ! Une vibration sensationnelle et corporelle, voire charnelle au point que l’être en papier devient presque visualisable en chair et en os ! Peur, délire et rêve sont les clefs de la compréhension des personnages de M. Fortin, révélant des personnages en situations embarrassantes quoi que l’héroïne ait oeuvré pour «construire sa carapace» et «son for intérieur» contre tout écueil extérieur.Elle se dit « Les rêves m’apparaissent plus vrais que tout, plus parlants que n’importe quelle autre forme de communication, que l’intention. Ils portaient au jour les non-dits de manière symbolique, dévoilaient les secrets de l’inconscient en jouant avec les mots, les images » (p.147). A la fin du roman l’auteur(e) s’inscrit nommément dans le fil des faits racontés, en dévoilant aussi bien son nom dans la onzième partie du roman que sa participation aux ateliers de l’écriture, qui a débouché réellement sur la publication d’un livre « Noir sur Blanc, guide d’improvisations littéraires ».Deux indices qui donnent, ici, à voir que l’effectif rime bien avec le fictif dans un récit aux accents lyriques et au style dépouillé et, en quelque sorte, ‘’limpide’’ comme pour clarifier « l’Insondable » qui n’est en fin de compte que l’Inconscient, labile et insaisissable.

©D K

 

Gwen Garnier-Duguy – Alphabétique d’aujourd’hui – (Avec couverture de Roberto Mangù) Coll. Glyphes – Ed. L’Atelier du grand Tétras 25210 Mont-de Laval.

Chronique de Xavier Bordes

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Gwen Garnier Duguy

Gwen Garnier-Duguy – Alphabétique d’aujourd’hui – (Avec couverture de Roberto Mangù) Coll. Glyphes – Ed. L’Atelier du grand Tétras 25210 Mont-de Laval.


Voici donc un récent recueil de notre nouveau collaborateur à Traversées, Gwen Garnier-Duguy. Sous son titre quelque peu énigmatique, on devine un propos très sérieux, une sorte d’invite à un recensement cosmique, à une sorte d’examen de la situation des humains en ce vingt-et-unième siècle, assorti d’une poétique interrogation sur la direction qu’il semble prendre, sur ce que le langage implique à l’égard de son fonctionnement, aussi bien que sur l’écrit lui-même. Le poète, depuis sa situation d’étranger, regarde les choses, les éprouve, y réfléchit avec un certain recul et un regard parfois surplombant et prophétique. Ainsi l’interrogation immémoriale, qu’on trouve page 52, d’un poème titré Xenos, particulièrement solaire, dont voici quelques versets caractéristiques du ton du livre :

Comment a pu venir l’idée de la création et cette architectonique pensée au quart de souffle, comment

l’ordre alphabétique, avec les lettres arrachées au néant, a-t-il trouvé la pesanteur céleste, une volonté de s’extraire du silence ?

L’on sentira bien que par leur nature-même, toutes ces questions ont pour terreau l’âme d’un homme de foi, une dimension spirituelle, que du reste avoue le poème titré Unicorne, ce qui est la figure de Kylin, celle de l’animal mythique – la licorne –  qui guérit les maux dont leur vie afflige les êtres :

J’aimerais passer une fois dans ma vie une journée parfaite, une journée sans mauvaise pensée, sans paroles malintentionnées, parfaite,

non dans le sens où tout s’enchaîne parfaitement au niveau des plaisirs, mais parfaite dans le sens où Jésus dit J’ai vaincu le monde

Ainsi la poésie de Gwen Garnier-Duguy se présente comme une sorte de recueil de poèmes guérisseurs, une quête de lumière humaniste au plus beau sens du terme, et métaphysique. Une parole harmonieusement songeuse et optimisante, méditative et d’une limpide profondeur. Non pas cependant une parole naïve ni de « grenouille de bénitier », rassurons-nous. Plutôt réaliste, bienveillante, toutefois lucide sur la situation contemporaine. Ce qui fait de ce petit livre d’une fort belle présentation matérielle un vrai petit bréviaire éthique, à relire souvent pour habiter notre Terre de la bonne façon, c’est-à-dire en harmonie avec les êtres et les choses, une harmonie moins religieuse que, surtout, raisonnée et scandée grâce à de beaux rythmes et de fortes images. Dernier passage typique, que je cite en conclusion, extrait du beau poème Joie :

Toujours ce désir d’épouser la langue, de la danser, de s’y confronter au point de se dissoudre dans le poème, d’y renaître épuré.

Et notre poète, à la fois terraqué et quelque peu mystique, conclut son livre par ces vers d’une formulation frappée comme pour une médaille, dont il offre l’image métaphysique au lecteur méditatif :

Nous sommes l’encre et l’encre

est l’ombre portée du Verbe.

 

©Xavier Bordes

Tatiana de Rosnay, Sentinelle de la pluie, EHO, Mars 2018, roman  traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff

Chronique de Nadine Doyen1288647

Tatiana de Rosnay, Sentinelle de la pluie, EHO, Mars 2018, roman  traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff (165 pages – 22 €)


Admirons tout d’abord la couverture glacée, colorée, en phase avec le sujet, ainsi que la photo de Tatiana de Rosnay adossée à un arbre, à la fin du livre, apportant une touche de « glamour » ! La carte de Paris indiquant les zones inondables donne le ton. Quant aux citations poétiques accompagnées d’un dessin de feuille d’arbre, qui ponctuent chacun des chapitres, elles offrent au lecteur une pause lénifiante.

Tatiana de Rosnay nous plonge dans le mystère en insérant une série de textes en italique. On s’interroge dès la première page.

Qui est ce personnage?

Qui décline une  merveilleuse ode poétique aux arbres, son refuge, « son royaume » ?

Qui a  besoin de se soulager en consignant « cette histoire » ?

Puis qui convoque des souvenirs heureux avec sa baby-sitter, Suzanne ?

Mais qui évoque un traumatisme subi, quand il avait quatre ans, difficile à mettre en mots ? D’un texte à l’autre, l’auteure aiguise notre curiosité en distillant avec parcimonie des mots tels que: « le jour où c’est arrivé », « abomination » qui préfigure le pire. L’énigme s’éclaircira avec le dénouement et nous tient en haleine.

Paris est le lieu où converge la famille Malegarde. Retrouvailles d’autant plus attendues qu’ils doivent fêter les 70 ans du père, « l’Arboriste ». Tatiana de Rosnay  nous fait arpenter la capitale, bientôt « une cité aquatique », tout en brossant le portrait de chacun des membres de cette famille dispersée.Le père, Paul, éminent spécialiste de la sauvegarde des arbres rares. La mère, toujours aussi séduisante,  Lauren, américaine. Deux enfants aux prénoms d’arbres : le fils Linden , photographe de renom international, installé aux USA (à la vocation précoce) dont on suit le parcours;la fille Tilia,( basée à Londres avec sa fille Mistral,« la Magicienne »), qui a su convaincre leurs parents de laisser son frère venir à Paris, consciente de son calvaire au collège à cause de sa différence. Par contre elle reste pour son cadet  un mystère, « une ostrogothe », jusqu’à ce que les vannes se déversent.

Linden revisite son enfance aux côtés de ce père peu disert, admirateur de Giono et nous fait partager leur bonheur de communion avec la nature, au contact des arbres. Un enchantement. Quand il visionne une vidéo mettant à l’honneur son père, filmé dans son paradis, il réalise l’étendue de sa notoriété et de son influence. Il est troublé d’entendre ses propos dithyrambiques et scientifiques sur les arbres, qui « peuvent anticiper »,communiquer entre eux,« des encyclopédies vivantes », et ses inquiétudes. Un  plaidoyer des plus convaincants qui incite à les respecter et les protéger.

On connaît l’engagement de l’auteure pour son soutien au Refuge et à la cause gay.

Ici, elle développe une réflexion sur le harcèlement scolaire subi par Linden parce qu’il est homo et sur la différence. Situation identique chez Philippe Besson (1) et Jean-Philippe Blondel (2). C’est chez sa tante Candy qu’il fait son coming out, se sentant en confiance, révélant sa souffrance, sa solitude. L’ aveu,plus tardif, à sa mère est reçu avec des larmes.Un douloureux choc pour elle . Trouvera-t-il l’occasion de le révéler à son père ? L’écrivaine explore les non-dits entre la fratrie, entre le père et le fils, les secrets de famille( nombreux). Les langues vont-elles se dénouer cette fois ?

Le repas familial à peine commencé, tout bascule. L’ambiance conviviale tourne au drame. Ne déflorons pas les rebondissements en cascades qui déferlent sur cette famille aux abois. Mais leur angoisse  va crescendo tout comme la montée des eaux qui atteint son climax. Même le lecteur est sur le qui -vive !

La Seine,que Sacha (le petit ami de Linden) a connue indolente, est devenue un personnage à part entière, « un monstre boueux à l’appétit insatiable » que Linden va immortaliser avec son Leica. Il capture non pas des mannequins mais le zouave, « immergé jusqu’à la taille », et ce vieil homme qui pleure devant la catastrophe.

L’écrivaine met en exergue l’art de la photo : « le hasard heureux d’un instant, l’art d’en saisir la magie dans son viseur », domaine qui lui est familier.

La narratrice donne voix à la colère de la Seine en furie dont on perçoit  «  le sinistre gargouillement ». Elle insiste sur le désordre climatique, l’inquiétude grandissante pour tous ceux qui sont menacés. Très bien documentée, elle nous instruit quant à la gestion de la crue par le plan Neptune. On ferme des musées, des ponts, le métro, on annule des manifestations, on dresse des barrages, des passerelles, des estrades de fortune. Panne d’électricité. L’armée présente en renfort. On circule en barques.

Un hôpital à évacuer. Récit d’autant plus prégnant et réaliste que chacun a en mémoire des images de berges submergées, de milliers de caves inondées, de personnes hélitreuillées.  L’enfer. Les chaînes d’infos pratiquent la surenchère.

La romancière évoque aussi les crues de 1910 et 2016. Elle pointe la responsabilité de ceux qui accordent des permis de construire en zones inondables et fustige les promoteurs. Elle s’interroge aussi sur l’utilité des 4 lacs réservoirs en amont.

Elle ravive également notre mémoire en ressuscitant avec intensité le déchaînement des éléments lors de  la terrible tempête de 1999.

Roman sonore qui mêle à la fois les cliquetis des couverts au restaurant, « le vacarme assourdissant de Manhattan, le tintamarre des chantiers, les hurlements des sirènes, les coups de klaxons », des « injures sifflantes ».S’y ajoutent « le bourdonnement d’une abeille, « le cri-cri des cigales », « le gazouillis des oiseaux »,« le friselis du feuillage », le mugissement de la mer, mais aussi le ruissellement de la pluie incessante, « les bips mécaniques », les gémissements à l ‘hôpital ». Et soudain une musique s’invite, celle de David Bowie ! Va-t-elle être un stimuli pour le père ?

Tatiana de Rosnay signe une bouleversante saga familiale dont les retrouvailles, censées être festives, ne se déroulent pas sous les meilleurs auspices, puisque dans un Paris apocalyptique, sous les eaux. Loin d’être un long fleuve tranquille, le récit est  doublé d’une intrigue haletante, rythmé par les bulletins météo et de santé du patriarche, ce qui instille un suspense bientôt insoutenable. Linden a trouvé une oreille bienveillante auprès d’Oriel, une amie d’étude, a pu s’épancher au sujet de sa tante, sa confidente, qu’il aimait tant et qui lui manque. Il a aussi pu compter sur la complicité, le soutien de Mistral, et sur l’amour de son compagnon Sacha.

Un roman original, dense qui célèbre avec passion les arbres, la flore, traversé par les innombrables arômes qu’exhale l’Arboretum. C’est submergé d’émotion que l’on quitte la famille réunie,soudée, enfin capable de se dire « Je t’aime », délestée de leurs souvenirs toxiques.

La boîte, rapportée par Linden à la demande du père, a livré ses secrets, comme un testament. Un récit qui offre une méthode pour dompter son stress, sa peur : convoquer « une chose, un lieu ou une personne aux vertus rassurantes » ! On devine l’attachement de « notre prolifique franglaise » pour la Drôme (ses champs de lavande, d’oliviers,d’abricotiers) et les paysages provençaux qui rappellent la Toscane, « son Manderley à elle », confie-t-elle dans le Magazine Lire.

Les lieux comme les murs sont mémoire.


(1) Arrête avec tes mensonges de Philippe Besson, Julliard

(2) La mise à nu de Jean-Philippe Blondel, Buchet-Chastel

 

©Chronique de Nadine Doyen