Daniel De Bruycker, Passeports pour ailleurs, Poésie mémorielle Wu-Sun, L’Arbre à paroles, 291 pages, 2018, 18€

Une chronique de Lieven Callant

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Daniel De Bruycker, Passeports pour ailleurs, Poésie mémorielle Wu-Sun, L’Arbre à paroles, 291 pages, 2018, 18€


Tout livre de poésie est une aventure. Aventure de l’écriture, aventure de la traduction ou de la transposition, aventure d’autant plus périlleuse quand il s’agit de composer une anthologie rassemblant les poèmes des Wu-Sun, peuple nomade de l’Asie centrale. 

L’aventure de cette anthologie est une histoire presqu’irréelle que raconte fort bien Daniel De Brucker dans la présentation. Presqu’irréelle car il a fallu quelques hasards heureux, des rencontres magiques, la perspicacité et la ténacité de quelques férus comme le linguiste d’origine croate, Ilan Precjev-Ilan (1927-2015). Rassembler les poèmes des Wu-Sun est le travail d’orfèvre de quelques chercheurs passionnés, de quelques rêveurs acharnées, de quelques poètes chanceux. Pour traduire les poèmes du tokharien au français, les deux auteurs de ce livre se sont aidés de plusieurs langues afin de saisir et de s’enseigner mutuellement les nuances à ne pas perdre dans la traduction et dans le but d’établir des analogies possibles avec le français.

« Toute écriture est célibataire, chacune attend, depuis toujours et pour autant de siècles qu’il le faudra, l’âme soeur dont elle rêve en secret: le lecteur qui la fera chanter. »

Est la phrase que garde à l’esprit depuis longtemps, Daniel De Bucker et qu’il attribue au professeur Ilan-Precjev-Ilan. C’est par elle que commence la présentation de l’anthologie car le poète en a fait une maxime qui le guide dans le travail de l’écriture et qui peut nous servir à nous lecteurs qui recevrons les poèmes à nous interroger sur leurs naissances, leurs voyages, leurs silences. 

Appelé sur le site d’un ancien cimetière sogdien près d’Arpa, à 2800 mètres d’altitude au coeur des monts du Ferghâna, Ilan Preciev-Ilan découvre un peu par hasard dans la niche d’une sépulture très ancienne, une pochette de cuir contenant ce qu’il croyait être une « panoplie d’herboriste ». C’est en voyant dans un musée, d’autres panoplies du même type mais réalisées à partir du cuivre qu’il comprend que ces assemblages sont les signes d’une écriture tokharienne. 

En étudiant de plus près ces panoplies et leurs copies réalisées par les héritiers Wu-Sun, Ilan Precjev-Ilan découvre qu’il s’agit d’un poème, l’unique et ultime poème qu’un membre de la tribu Wu-Sun dédie aux siens. Chaque membre de la tribu sera un jour appelé à rédiger le sien dans une langue qui finalement ne sera plus que dédiée à cela. Cette découverte bouleversera la vie du chercheur: il la consacrera à rassembler et traduire la quelque centaine de poèmes que les Wu-Sun ont su garder précieusement comme un secret.

Le dernier poème que les membres de la communauté Wu-Sun écrivent à l’approche de leur mort, ne se limite à n’être qu’un passeport pour l’au-delà, le futur défunt dresse un portrait de lui-même et de son bref passage sur terre en réalisant un mœñawidha à partir de feuilles de chanvre pliées de différentes manières réparties sur 9 cordes et entrecoupées par des brindilles et des baies, les cordes sont ajustées sur l’abaque. 

Les « panoplies les plus anciennes datent à peu près du quatrième siècle de notre ère. Mais le rituel serait bien antérieur. « le poème-abaque devait être suspendu au dessus de la tombe contenant l’urne funéraire, frémissant au vent- puis quand on eut remplacé le chanvre par des éléments métalliques tintant comme un carillon-, et rester là jusqu’à qu’une tempête le disperse ou qu’un voleur s’en empare. C’était le signe que le message était « passé » ou que les contingences de la vie-d’ici bas avaient cédé le pas à celle de l’autre vie.» Plus tard, l’usage d’en réaliser des copies écrites, conservées au sein du clan, a sauvé de l’oubli ce rituel si singulier.

Le poème comporte neuf vers répartis en trois strophes. La plupart des poèmes recueillis sont l’oeuvre d’auteurs anonymes et sont comme des testaments spirituels. Le rite qui consiste pour le futur défunt à réaliser son mœñawidha  « le geste lui-même a perduré presque sans changement, y compris la langue -qui bientôt limitée à ce seul emploi, s’est figée en son état ancien- et aussi l’alphabet qui la note(…) les signes de cette écriture reproduisent fidèlement la forme des éléments métalliques enfilés sur les fils de l’abaque eux-mêmes modelés d’après les feuilles, les segments de tige et les graines de chanvre d’antan. »

Pour bien comprendre les Wu-Sun, il faut pour Ilan-Precjev-Ilan se « faire une idée du traditionalisme presque maniaque de tout cela, quand vous ressentirez avec quelle rigueur ces gens se sont accrochés depuis trente siècles à la perpétuation de ce rite, ultime témoin de leur identité, et quand vous mesurerez l’espoir paradoxal attaché à ces minuscules testaments, oeuvre de mourants résolus, à l’approche du trépas, à se définir en tirant la leçon de leur existence alors je vous ferai lire les poèmes » Dit-il à Daniel De Bruycker.

« Le message était pour le vent, pour le ciel et rien d’autre. Les cendres étaient pour le sol et le temps, sans plus. Seul le souvenir, supporté par le mœñawidha, revenait aux hommes, à ceux du clan, à la descendance. La mémoire des leurs: pour eux, je crois bien que c’était plus sur que les tombeaux. »

Quand on prend conscience de ces particularités, des efforts combinés, on observe d’un autre regard la poésie. On ré-interroge sa singularité. Son pouvoir pour certains, ses limites pour d’autres. Son apparent déclin, son abandon ou au contraire sa magie retrouvée. L’essence ultime de la poésie se résume peut-être en cela: elle nous aide à vivre comme elle nous guide vers la mort tout en nous enseignant le caractère éphémère et presque vain de toutes nos gestes. Elle nous apprend à lire en creux, entre ses lignes, entre les signes qui bien vite s’évapore.

Tous les poèmes de ce livre ne sont pas dus à des poètes de métier, ils sont le dernier, l’ultime et souvent l’unique poème d’un homme qui tente dans ce dernier geste de se faire le témoin de tout un peuple que les guerres de conquêtes déciment, détruisent. En même temps que d’être une révolte, c’est aussi une voix qui s’éteint. Lucide. 

Notre longue histoire de conquêtes et de guerres a fait disparaitre bien des peuples et leurs secrets, a englouti des langues, des traditions, des arts, des connaissances, des sciences et des savoirs. Á cause de notre aveuglement ou plus simplement de notre désintérêt, de notre lassitude. Á cause de nos angoisses et notre peur de l’autre. J’ose croire qu’il faut à l’humanité un poème pour la sauver, pour éclairer sa conscience et ce poème germe en chacun d’entre nous. 

Daniel De Bruycker, accompagne chaque poème d’une remarque explicative et termine l’anthologie par de belles notes éclairées sur les Wu-Sun, sur la langue et ses supports, sur l’écriture unifiée d’un peuple dispersé.

En dehors de la singularité de chaque poème dans une langue qui ne propose pour ainsi dire pas de forme rigide et rigidifiée qui enfermerait dans sa rigueur toute la spontanéité et relative simplicité des messages, au delà de l’appel lancé à l’infini d’un être humain qui acquiert soudain la notion de la brièveté de sa vie, de sa maigreur, il subsiste malgré tout le sentiment aveuglant des pouvoirs mystérieux du poème. Au moment où il s’écrit, on croit tenir un pendant de vie, quand il se lit on n’en perçoit plus qu’une trace qu’on peine à reconnaitre. La recherche de l’ultime poème occupe une vie. 

Voici quelques extraits :P71.jpeg

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© Lieven Callant

Dominique Pagnier ; Préface de Lydie Dattas; L’arrière-pays de Christian Bobin, Les êtres, les lieux, les livres qui l’inspirent; L’iconoclaste ; Octobre 2018; (250 pages – 24,90€)

Chronique de Nadine Doyen

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Dominique Pagnier ; Préface de Lydie Dattas; L’arrière-pays de Christian BobinLes êtres, les lieux, les livres qui l’inspirent; L’iconoclaste ; Octobre 2018; (250 pages – 24,90€)

 

Cet ouvrage donne un autre éclairage sur l’oeuvre de Christian Bobin.

Dans sa préface Lydie Dattas définit le poète, comme « aérien », au « rire atomique ». Mais n’est-ce pas sa propre écriture poétique (Le livre des anges) qui a comme hypnotisé Bobin, et fut le déclic pour des partages et échanges téléphoniques ? Puis un rapprochement et la cohabitation : « Elle reste à ses côtés en raison de sa fantaisie merveilleuse et de sa chaleur hors normes ». Elle voit en lui « une sorte de soufi occidental ».

 

Dominique Pagnier s’avère un grand connaisseur de « l’ermite du Creusot », « un éminent bobinologue ». Il tisse son portrait depuis sa naissance, évoque son milieu familial (parents, fratrie), retrace son enfance « de cloîtré » (anecdote d’une fugue), ses lectures (Borges, Michaux, Poe …), ses études  après le Bac, la licence de philosophie), son expérience des « trois jours », ses premiers jobs, et détaille son entrée en littérature.

 

Les deux auteurs de ces miscellanées centrées sur Bobin soulignent le caractère « unique », « inimitable de son écriture qui « aimante les lecteurs ». Jean Grosjean avait débusqué « quelque chose de rare ».

Cet « arrière-pays » dévoile les « les êtres, les lieux, les livres qui l’inspirent », un programme ambitieux et exponentiel.

 

Des photos exhumées de l’album familial ponctuent le récit.

Ainsi la maison éventrée de la famille Bobin rappelle le passé glorieux des fonderies mais aussi la période de la guerre et des nombreux sinistrés.

On suit les déménagements successifs de Christian Bobin jusqu’à son installation, en pleine forêt, havre bucolique qui, en hiver, ressemble à la « Petite Sibérie ».

 

Au fil des pages, Le narrateur fait référence aux publications de Bobin, donnant un panorama très détaillé de son œuvre depuis ses débuts où il n’avait qu’un cercle confidentiel de lecteurs jusqu’à sa consécration.

Le très bas ,couronné de trois prix, marque un tournant. Ses écrits ont un côté «  feel good », pour leur pouvoir de « cautériser une plaie, bannir une malédiction ».

Quel parcours ensuite ! On l’invite dans des librairies, à des colloques.

Laurent Terzieff le déclame et le sublime. Il est déboussolé. Une thèse lui a même été consacrée sur la réception de ses publications par la critique. A noter qu’il est traduit en 40 langues et célébré au Japon.

Lui « l’agoraphobe », « le sauvage », se montre maintenant à la télé chez Busnel. (Voir l’émission du 10 octobre 2018 de LGL).

 

Le chapitre intitulé « sœur de lait »,consacré à Ghislaine, connue surtout des lecteurs de « La plus que vive » retrace leur rencontre, met en exergue la bonté de « cette petite fiancée nervalienne », et son sourire qui ont conquis l’écrivain, « à la dégaine russo-manouche ». D’elle, il n’a plus qu’une relique. Bobin qui a gardé son esprit d’enfant, aime la compagnie des bambins. Il a d’ailleurs pour filleule, Hélène, fille de Ghislaine.

 

Il est confronté à la maladie très jeune. Celle de son aïeule Yvonne, internée, puis de son père à qui il dédie : La présence pure.

 

La plus belle façon de connaître quelqu’un est de regarder sa bibliothèque, c’est ce à quoi s’emploie Lydie Dattas, détaillant les affinités électives du « ravi ». La poésie est omniprésente, passion contagieuse pour la poétesse, qui vient de l’univers du cirque Romanès et du monde gitan où l’on tresse des paniers en osier. Ensemble ils rendent visite à Grosjean, son mentor.

 

Le poète-écrivain « l’indéracinable cloîtré » a côtoyé, fréquenté de grandes figures artistiques et littéraires, comme Grosjean et Soulages. D’où quelques pages de sa prose, retranscrites à l’encre blanche sur fond noir. Mais c’est « un simple feutre noir qui est la flûte dont il tire les airs qui aimantent ses lecteurs ».

Il éprouve de l’admiration pour de célèbres personnalités : citons Dhôtel, Emily Dickinson (qui lui a inspiré La Dame blanche), Rimbaud,   Tranströmer, Philippe Jaccottet…  ».

 

La correspondance meuble son quotidien et l’épistolier se dit « tellement heureux de se lier à d’autres humains ». La musique de Bach ou de Django Reinhardt officie comme « médecin traitant » chez le mélomane averti. En Arvo Pärt,il a trouvé comme un frère. Admiratif de Glenn Gould.

 

Le recueil s’achève, en juillet 2017, sur la contemplation des vitraux de l’abbatiale de Conques, dont « les stries sont celles d’un râteau ».

 

Saluons la générosité de Christian Bobin qui livre des carnets manuscrits, déploie une panoplie littéraire plus intime :des inédits, des lettres. Il nous ouvre aussi son album photos. Celle de la chambre d’écriture, à l’aspect monacal, permet d’imaginer le poète rivé à sa table ou rêvant par la fenêtre. Des réflexions sur l’écriture sont distillées :

« Mon pays c’est la page blanche et elle seule. » mais aussi sur la mort. Pour lui, « l’écriture a par essence une tendance autistique. »

On retrouve la beauté de son écriture manuscrite. Comme pour « Un bruit de balançoire », « l’indéracinable cloîtré a calligraphié la couverture, redoutant voir disparaître « une main humaine qui danse »

Remercions aussi Guy Goffette son éditeur chez Gallimard.

 

Dominique Pagnier et Lydie Dattas nous offrent un ouvrage raffiné, poétique, d’une grande richesse, alliant textes et photos, émaillé de citations. Il permet de découvrir l’enfance du poète, les lectures qui l’ont forgé, les êtres qui ont compté pour lui, sa géographie intime. On partage ses tourments et ses bonheurs, ce qui suscite une mosaïque d’émotions.

Une manne prodigieuse pour ceux qui le lisent, ainsi que des suggestions de lecture pour approfondir la connaissance de ses publications.

Quand on referme l’ouvrage, on a l’impression d’avoir vraiment rendu visite à Christian Bobin et le narrateur a su si bien se couler dans le moule de celui-ci que parfois, on ne sait plus trop si on lit du Bobin ou du Dominique Pagnier. Et on s ‘émerveille dès qu’on ouvre de nouveau cette pépite littéraire pour détailler un tableau, une photo, relire ou mémoriser un fragment tant le contenu est nourrissant, passionnant, inépuisable!

 

©Nadine Doyen


NB : Derniers ouvrages des auteurs :

Lydie Dattas; Carnet d’une allumeuse; Gallimard; Blanche; 2017

Dominique Pagnier; Cénotaphe de Newton; Gallimard; 2017

Christian Bobin; Le plâtrier siffleur; éditions Poesis; 2018

Christian Bobin; La nuit du coeur; Gallimard; 2018

 

 Maram Al-Masri, Cerise Rouge sur Carrelage Blanc, Éditions Bruno Doucey (15€)

Chronique d’Alain Fleitour

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 Maram Al-Masri, Cerise Rouge sur Carrelage Blanc, Éditions Bruno  Doucey (15€)


Avec les mots de tous nos jours, Maram AL-MASRI ( Syrienne) parle des femmes, dans leur langue, de leurs paysages intimes, sur les pages de Cerise rouge sur Carrelage blanc, parle des mots qu’elles se disent tout bas, « je suis lasse de rester sur tes brouillons, sur tes marches, devant tes portes, où sont, tes vastes paradis » page 117 ?

Elle écoute encore ses rêves d’hier, et se souvient, page 81, « tu n’aurais pas dû me prendre par la main pour la laisser rêver de te toucher, tu n’aurais pas dû effleurer mes lèvres pour les laisser brûler sous tes baisers,tu n’aurais pas dû rester silencieux pour que je ne cesse d’espérer. »
Ces femmes parlent ainsi de leurs déchirures, de leurs rêves brisés, de leurs tâches domestiques qui sont comme des pièces d’une machine qu’elles doivent monter, et démonter heure par heure, et chanter sa rengaine, comme « tu m’y as invité, j’ai lavé la vaisselle, j’ai nettoyé par terre, j’ai fait les carreaux, j’ai repassé les chemises, et lu Dostoïevski, ce maudit temps qui , avec toi vol d’habitude, tic-tac , tic-tac, avance doucement, » page 109 écrit comme un pose.

Ces femmes scotchées au pied de leur immeuble, de leur maison, observent avec humour celui qui se croit permis de tout décider, parce qu’il est un homme, et parce qu’elle est une femme, et ironise en lui proposant, page 111, « donne-moi tes mensonges, pour les laver, les fixer dans l’innocence de mon cœur, fais-en des réalités », et arrête de me dire, ça n’a jamais existé.

On se délectera à lire et relire ces petits moments de clarté, ces passages de l’idée à l’écrit, pour mieux râler, les mots qui font mouche sur un ton badin, parce « qu’il n’y a plus entre nous que les enfants, » pour remettre les pendules à l’heure, « parce qu’il n’y a plus entre nous ces fous rires ni caresses pures ni le goût du laurier et du miel sur nos lèvres parce qu’il n’y a plus d’entre nous »…p 49

De carreaux blancs, en carreaux rouges, posés en quinconce telle une mosaïque , ces femmes continuent de rêver de routes arborées, de vastes plaines où galoper, car dit-elle « mon métier est-il éternellement d’être une femme de te laver les pieds une rose à l’oreille chaque fois que tu rentres ?« 

« Pour toutes ces femmes qui lui ressemblent », elles ne savent pas parler, le mot leur reste dans la gorge comme un lion en cage, les femmes qui ressemblent à Maram AL-MASRI, rêvent, de liberté, « d’un homme aussi chargé de fleurs et de belles paroles un homme qui me regarde me voie qui me parle et m’écoute un homme qui pleure pour moi dont j’ai pitié et que j’aime. »

Car quand le désir l’embrase et que ses yeux s’illuminent, « j’enfonce la morale dans le premier tiroir, réincarné en diable, je bande les yeux de mes anges pour un baiser, apeurée comme une gazelle sous les yeux de ta faim, je veux que tu m’aimes en silence et que tu me laisses m’interroge ».p 15

Ce beau voyage commencé dans la fragilité et la solitude, dans les premiers pas de l’intimité des femmes, de leurs maladresses, de leurs inquiétudes, se poursuit souvent avec désillusion, parfois dans la révolte et la colère.

Mais c’est aussi une magnifique dimension du livre que d’avoir su réserver quelques pages blanches, à dire tout haut le désir des femmes, et clamer, « qu’il me fasse chavirer, sinon qu’il n’approche pas, qu’il commence par un doigt de ma main, pour finir sur un doigt de mon pied. »
Et de tendresses en baisers, elles disent avec quelle ardeur, « Je le veux ardent et profond », pour dire à son amour, « mon imagination revêt ses plus beaux atours et attend sous ta fenêtre », p 107.

« Ma poitrine se gonfle
dans l’impatience du désir
miche de pain chaud
mordue
par les dents
de ton badinage », telle une cerise rouge sur carrelage blanc.

Dans la fièvre de cette prose musicale et sensuelle, Maram AL-MASRI a su imprimer des messages ardents, parfois drôles, toujours justes, et montrer des femmes exigeantes loin des fausses images données par certains médias.

 

Vannes 15 octobre 2018

© Alain Fleitour

Benoît Duteurtre, En Marche ! Conte  philosophique, Gallimard  nrf , ( 204 pages – 18, 50 €), Août 2018

Chronique de Nadine Doyen

713XFZffJAL.jpgBenoît Duteurtre, En Marche ! Conte  philosophique, Gallimard  nrf , ( 204 pages – 18, 50 €),  Août 2018


Benoît Duteurtre  aime nous faire voyager, nous dépayser. Dans son roman précédent Livres pour adultes,il nous emmenait sur le Danube, sur une île grecque.

Par son injonction audacieuse d’ « En marche », cette fois, il nous embarque en Rugénie, « jeune république », « libérée du joug molduve », « candidate à l’Union européenne ». Un pays qui applique une politique « ouverte et écoresponsable ». Curieux de ce modèle de société, inspiré par le docteur Stepan Gloss, Thomas, « député du parti En avant », part enquêter.

La Rugénie, « pays du recyclage », sait vanter ses atouts mais le voyageur note les premiers paradoxes : difficultés pour Thomas à rallier la capitale Sbrytzk, puis son hôtel. Les surprises l’attendent dans cet hôtel 100 % écoresponsable : pas de serviette, juste « un petit carré de coton ».

On en vient à se demander si Thomas a choisi le bon moment pour ausculter ce pays et en dresser l’état des lieux.

On dirait plutôt que tout se dérègle, se lézarde, part à vau-l’eau .

Que penser de cet état, soucieux de lutter contre le réchauffement climatique qui prône le tri sélectif et dont les trottoirs ne sont plus que des montagnes d’ordures, d’immondices, de cageots dégoulinants ?

Que penser d’un pays qui arbore le drapeau américain, qui a opté pour l’anglais en seconde langue officielle, alors que les guides signalent la pratique de l’allemand ? D’où la difficulté pour Thomas de trouver un «  passé historique ». « Make Rugénie great » pourrait être son slogan !

On comprend l’intérêt de Thomas pour cette république qui prône « La parité sur le gazon », qui organise des championnats de la Diversité.

Le visage de la Rugénie authentique nous est conté/restitué à travers le prisme de différentes voix.

Tout d’abord, celle du professeur Stepan Gloss, « économiste philosophe, qui parle à l’oreille du président », permet de cerner ses aspirations. Dans un monologue, il y décline une ode à la nature. Son bonheur d’écouter le murmure du ruisseau, allongé dans l’herbe ou « assis sur un tabouret » rappelle la « liste des plaisirs » de Benoît Duteurtre dans le Livre pour adultes.

C’est en compagnie de la charmante guide, Kimberly, assistante parlementaire (qui lui fut tout spécialement dépêchée) que Thomas découvre la capitale.Celle-ci est peu encline à parler du passé («  terreur communiste, sexisme»).

Que penser d’un pays qui se targue d’accueillir les PMR (personne à mobilité réduite) quand on entend toutes les récriminations que Mélanie confie à Thomas qui vient de dégager son fauteuil, prisonnier d’un nid-de-poule ? Râle-t-elle, comme un bon Français ou est-ce justifié ?

Dans sa diatribe, elle peste contre les trottoirs détériorés, occupés par les cyclistes, les poussettes, ce qui n’est pas sans rappeler un chapitre de Polémiques. Ces nuisances pour les piétons avec l’invasion de trottinettes électriques ne contraignent -elles pas certaines villes à prendre des arrêtés, comme en Espagne. ?

Mélanie, installée depuis 9 ans, dresse un portrait sans concession de la Rugénie : elle se considère victime d’une annonce mensongère. Elle montre comment, avec l’arrivée de nouveaux dirigeants politiques, on a basculé d’un âge d’or à la crise, la mondialisation. Pour elle, le chaos n’est pas loin :état déplorable des écoles et hôpitaux, des prisons, chômage.

On s’attache à sa cause, et comme Thomas, on est révolté par son destin tragique.

Cela se complique quand Thomas décide de se rendre à Blumenwald, vanté comme le « plus beau village de Rugénie », tout aussi difficile d’accès, « la ligne de train pittoresque, entre fleuve et falaise » ayant été supprimée. Et de pointer une fois de plus le paradoxe : lutter contre les voitures et promouvoir la circulation routière.

On pourrait penser que dans ce village, notre globe trotter va trouver le calme en choisissant comme hôtel « Le relais du silence » où l’on converse en murmurant ! C’était ignorer que pour faire vivre l’hôtellerie, la région est « un spot pour les choppers » qui viennent faire vrombir leurs engins le weekend, (puisque c’est interdit dans leurs pays) ! L’enfer ! De quoi indigner les touristes qui se mobilisent, installent un barrage, et la tension monte entre les deux camps.

Pas étonnant que notre voyageur, désireux de connaître les us du pays, ne parvient pas à goûter le plat traditionnel, dont la prononciation est quelque peu hermétique : « chbrtch ». Avec Kimberly, dans la capitale, où il espérait tester des plats régionaux, c’est le « vegetal fooding » qui lui a été proposé. Son hôtesse lui stipulant que le gouvernement vise à réduire le marché de la viande. Et le voilà mastiquant « des biscuits compacts » !

L’obsession de Thomas de manger du « chbrtch » devient un fil rouge tout au cours de son expédition découverte de la Rugénie. En vrai touriste, il se conforme à ce proverbe : «  When in Rome, do as the Romans do ». (1).

Thomas, adepte de « poésie bucolique », va peut-être avoir plus de chance à « La Ferme du bonheur » ! Mais sa conversation avec la paysanne à « l’allure d’un animal bizarre » est édifiante. On imagine sa déconvenue !

La protection des espèces animales devient un sujet contemporain épineux qui menace l’avenir des fermiers.Thomas a en mémoire un reportage sur une autre ferme « dont les vaches produisent trop de gaz à effet de serre ». L’émissaire gouvernemental lance le cri d’alarme : « la planète est malade » et fait pression sur les fermiers démunis pour qu’ils acceptent son offre. Que va devenir ce couple présenté dans le prologue ?

Par ce récit, l’auteur rappelle aux voyageurs qu’il est préférable et judicieux de bien s’informer avant de s’embarquer dans une destination inconnue. Pour éviter les embûches, surtout vérifier la date de publication du guide, s’assurer qu’aucun conflit, qu’aucune grève ne menacent car ils pourraient tout comme Thomas en faire les frais !

Mais ce n’est pas la fin des aléas, car sourire à son prochain peut être pris pour du harcèlement et conduire à la case prison où l’on croise la brutalité du monde. Comment Thomas va-t-il s’en sortir ? Gardons le suspense.

Quel bilan Thomas va-t-il tirer de son voyage d’étude, périple éprouvant ? Ne s’insurge-t-il pas devant ce génocide des arbres, « abattage massif » ordonné par le président pour qui « la forêt vaut cher », « de l’or qui pousse en dormant ». (2)

Sur quoi débouchera sa rencontre avec Gloss, le « conseiller occulte d’un président énergique mais un peu idiot » dont il approuve les théories?

Va-t-elle être déterminante pour sa carrière politique ?

Toutes ces situations évoquées font écho à ce que chacun de nous a pu vivre en voyageant. En Rugénie, on paye en « schobitch »,mais pas de dépaysement par ailleurs car on y tweete et on y prend des selfies aussi !

Benoît Duteurtre, contempteur de notre société, à la plume caustique, signe un conte philosophique percutant et drôle, sorte de roman d’anticipation qui revêt une valeur de lanceur d’alerte, à l’adresse de nos élus, gouvernants engagés dans cette sauvegarde de notre planète. L’auteur ne veut-il pas montrer les limites d’un tel programme, trop utopiste, en soulignant les dégâts collatéraux de certaines mesures, idéales sur le papier. La périphérie peut-elle /doit-elle supporter de voir les nuisances délocalisées à sa porte ?

Suivez les tribulations de Thomas à travers la  Rugénie, véritable odyssée truffée de péripéties. Un road trip stressant pour ce pauvre voyageur, mais si jubilatoire pour nous lecteurs !

©Nadine Doyen


(1)  Traduction : Si tu es à Rome, vis comme les Romains.

(2) :Citation de L’écrivain national de Serge Joncour, Flammarion / J’ai lu.

NB : Et toujours ce plus de trouver à la fin du roman ce précieux récapitulatif des titres de chapitres.

 

Paul Nicolas, La Fabrique d’une Minorité   Les Jummas, Éditions  l’Harmattan.

Chronique d’Alain Fleitour 

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Paul Nicolas, La Fabrique d’une Minorité   Les Jummas, Éditions  l’Harmattan.

01 02 2018

Une minorité opprimée, une communauté dont on ne parle pas, ou du moins, dont on ne parle plus depuis 1987, une colonisation planifiée, hier de l’avis de la tutelle anglaise des tribus sauvages à isoler, aujourd’hui c’est au Bangladesh, que les Jummas tentent de survivre.
Que peuvent un million de bouddhistes Jummas face à la majorité musulmane du Bangladesh de plus 150 millions d’habitants!

Le livre de Paul Nicolas ne se limite pas à tirer une sonnette d’alarme, ou à écrire le récit d’un génocide selon les mots de Danielle Mitterrand ; » affirmant en octobre 86, Les Hills Tracts sont une région du Bangladesh, où se déroule un drame, c’est tout simplement un génocide. »
Paul Nicolas agrégé de géographie, a consacré 30 années de sa vie, à cette réalité des Jummas, il a soutenu en 2017 une thèse de doctorat, pour leur rendre hommage. A 70 ans celui qui fut un premier de cordée exemplaire, livre plus qu’un mémoire, une indispensable réflexion sur les mécanismes qui conduisent à fabriquer une minorité qui devient une proie si elle n’est pas protégée.

« La Fabrique d’une Minorité », pourrait être considérée comme un pamphlet à l’égard des Britanniques, et des Pakistanais, qui ont créé les conditions d’une persécution admise voire naturelle, de leur colonisation, une occupation de terres qui allait de soi. La minorité sauvage selon les Britanniques, expliquerait l’idée d’un peuple rétif au développement selon les Pakistanais.
C’est bien plus qu’un coup de sang. Paul Nicolas, a voulu rendre une copie propre, conduire une recherche n’écartant aucune hypothèse, conduire un travail de terrain, vérifier, disséquer, éviscérer, confronter toutes les données historiques ou les recensements comme un juge d’instruction impartial, se mettant en équilibre instable, tel le grimpeur qu’il fut, aller chercher l’élément tangible quel qu’en soit le prix.

Dès 1948, Muhammad Ali Jinnah refuse d’accepter les peuples des collines ( Hills Tracts) comme une communauté distincte des Bengalis. En 1975 un coup d’état militaire instaure la République islamique du Bangladesh.

« les peuples des collines ont été désignés, suspectés de ne pas avoir été de fervents nationalistes , les voilà exclus par ce que non musulmans et habitant une zone frontière, page 97. Les Jummas sont acculés et pour certains refusant la soumission, c’est le début de leur rébellion.

« Entre 1971 et 1982, 400 000 colons se sont installés dans les Hill Tracts. L’armée leur fournissait des armes et le gouvernement des terres , du bétail et même une allocation, page 99. »
l’islamisation des territoires est mise en place par le régime, le chant des muezzins couvre l’espace sonore, des centres culturels sont édifiés avec des fonds Saoudiens. Édifiant!
« Militaires et colons s’attaquent aux valeurs culturelles et religieuses des jummas. »

Cependant le fond du problème n’est-il pas ailleurs, quelle motivation se cache derrière cette façade religieuse, et ce depuis près de deux siècles.

En particulier, la conjugaison d’un regard condescendant porté sur les populations des Hill Tracts par les “dominants” couplé avec le désir d’accaparer les richesses de leur territoire, explique les dérives récentes, la guerre des religions est venu cimenter et faciliter l’actuelle hégémonie.
Le contrôle de ces territoires pour des raisons stratégiques, en est l’ultime motivation..

Si sous la pression internationale le traité de 1997 a mis un terme aux luttes armées entre les Jummas et l’armée bengali, il faudra dénombrer plus de 11 000 morts.

Tout n’est pas réglé.

Les travaux de Paul Nicolas sont connus, et leur richesse démontre bien un mécanisme de violence qui peu à peu a justifié l’hostilité, puis le génocide.

Ce récit ajusté de 150 pages préfacé par Devasish Roy, est une voix qu’il faut écouter et lire, d’une étonnante actualité, et sans artifice.

Paul Nicolas a accueilli un des 72 jeunes jummas venus des camps de réfugiés en Inde. Ce jeune jumma est maintenant intégré dans sa nouvelle famille d’où il suit les travaux de Paul et partage ses enthousiasmes et ses craintes.

Le sort des 72 jeunes arrivés en 1987 en France fait l’objet d’un autre livre dont il sera question plus tard.  Á suivre…

Vannes, le  31 juillet 2018

©Alain Fleitour