Béatrice Pailler, Goûte l’Eau, poèmes, accompagné de six encres de Claude Jacquesson, Collection Les Plaquettes Éditions À l’index, 46 pages, 11€

Une chronique de Michel Lamart

Béatrice Pailler, Goûte l’Eau, poèmes, accompagné de six encres de Claude Jacquesson, Collection Les Plaquettes Éditions À l’index, 46 pages, 11€

Goûte l’eau/goutte d’eau : l’injonction, d’emblée, coule de source. Le poème se veut jeu(x) d’eau(x)/de langue. Il suggère qu’il faut prendre au mot cette invitation à jouir (à j’ouïr ?) de ce que la vie offre de plus précieux : l’eau. Et, peut-être, le poème. Cette prescription hédoniste oriente d’entrée la lecture: « Goûter l’eau/de tous nos sens. » Par « sens » entendons : sémantisme et perception. La poète joue habilement sur les deux acceptions pour inviter à une lecture active – et d’autant plus goûteuse ! Jeu d’eaux/de mots: poème.

La construction du recueil est rigoureuse. Trois parties : « O, Eaux, Eau Grande ». Le texte, dépouillé au début (vers de quelques mots regroupés en distiques, tercets, parfois empruntant au calligramme – celui qui débute ainsi : « Eau/Gouttant/Bois/coupé » affecte la forme d’un H (une hache) -, versets de quelques vers) s’évase, ensuite, en courts poèmes en prose, pour revenir, enfin, au poème à forme plus classique. Il s’agit donc d’un cycle – ou, mieux, d’un itinéraire : on part d’une « Naissance », on stagne dans un lac (« L’inassouvi du lac parle de genèse. »), métaphore du poème en prose, et on revient au mouvement de « Va-et-vient » d’une mobilité retrouvée, avec un retour au ventre originel (« Eau des yeux et des ventres. »). Cycle de l’eau, cycle de vie (avec ses larmes, ses déchirures) et de mort.

Le thème de la déchirure informe le poème intitulé « Trans/-parence » qui évoque une « Chute/Lucide » universelle mêlant liquidité et lumière. Ce « trans » (transition, transformation) instaure une verticalité dans le mouvement. La chute.

Trans

-parence

Goutte

L’univers

Chute

Lucide

Ouverte

Comme

Disséquée

Lumière

Matrice

Couleur

Cicatrice

Trans

-paraître   

Le poème mime par la forme son objet. Autre calligramme. La goutte, c’est le mot. Sa liquidité. Le poème prend langue à la source. Réversibilité : la poésie est la langue des sources. C’est une renaissance (« Comme naître ») à condition de « Remonter le cours/et non le descendre » pour alléger la marche. Fin de la première partie et sa leçon : « L’eau état du rêve ».

Si, comme le pense Bachelard, poètes et rêveurs « sont souvent plus amusés que séduits par les jeux superficiels des eaux », l’élément liquide ne constitue en rien, pour Béatrice Pailler, un pur ornement stylistique. Au-delà du psychisme hydrant, il y a, chez cette poète, une recherche d’intimité singulière qui vise à concilier élaboration d’une langue poétique originale et quête de la substance de l’être.

Dans ce but, le travail sur le signifiant constitue une préoccupation constante. On l’a dit plus haut : tous les sens sont concernés par le poème. Matière vivante, « Féconde », la goutte s’écoute : « Tous les souffles,/Tous les cris,/sont matière d’eau. » Ce débordement envahit sensuellement tout le champ sémantique de la perception : gustative – le titre -, sonore –  « Le chant de l’eau » -, visuelle « Reflets ». Une langue s’élabore avec sa propre syntaxe, sa grammaire  et son lexique: « Lumière et vent/Sont l’alphabet de l’eau. »

Le poème opère sa propre métamorphose : « Je de l’eau », « Jeu de peau ». Pour prendre corps : « Eau/doigt qui sonde/Main qui entre/Vœu »  et ne pas s’en tenir à la surface, mais plutôt aller au fond des choses. D’autant que « L’eau/On ne sait rien de ce qu’elle cache. » Et donc « Aux jeux de sur-face/Il faut oser sa langue/En saisir les reflets. » Sonder ce mystère au risque de « Se laisser boire par elle. » Mythe d’O-phélie dirait Bachelard. Bachoffen considérait le « a » comme la voyelle de l’eau (aqua, apa, wasser), c’est le « o » qui, chez Béatrice Pailler, exerce cette fonction.

L’introspection suggérée va très loin : « Quitter la surface/Des choses et de nous-mêmes,/Et sous sa langue être gravier, nu./L’eau nous rend à la grève. » Érosion, certes ! Mais aussi Éros qui transfigure au risque de la perte. En effet, si l’eau « À la pierre donne un visage. », elle peut aussi bien l’effacer et, dès lors, « L’eau retourne à l’eau. » L’élément est duel. Sa puissance est à la fois positive et négative : (« La source tisse le vide. » mais sa force réside en ce qu’elle révèle : « L’eau reste l’eau,/ Bien après nous-mêmes. » Constat : l’eau fait lien…

Dans la seconde partie, après la verticalité d’une forme mimant le ruissellement, la prose s’étale en flaques poétiques suggérant la mort horizontale (« La veine se rompt »). Saturation de mots, inondation (« La pluie ne cède en rien. La pluie occulte. Plus rien n’existe que sa langue sur le réel défenestré, sa langue comme une anguille. »). Le déluge s’universalise (« ciel et eau mélangent leur cours. ») pour faire place à une renaissance espérée : « Ta peau, ton eau : humus, humeur./ De quel horizon, nos corps accoucheront-ils ? »

Avec le dernier poème (« Eau Grande ») retour à la verticalité première. Le cycle est bouclé. Ressac vers l’O, image de la perfection du cycle. L’eau a perdu de sa violence pour réaffirmer la continuité entre parole de l’eau et parole humaine. Cette liquidité reconquise suit le cours bachelardien de l’unité d’élément qui satisfait l’imaginaire en liant des traits disparates : « Sous l’émeri du ressac,/ Salive suée,/Salive embrun,/Résorbent les contours. » La transfiguration dans la langue a eu lieu : la lumière éloigne les ombres, la couleur (« Bleu mercure », « chants d’or et d’argent », « Bleu minerai ») reprend vie et la change (« La vie autre. ») pour célébrer la rencontre « Au confluent de nos corps:/L’eau. » et unir les hommes (« Gouttes d’hommes » sans distinction de genre (« L’eau/Femme-marsouin »), sans soupçon non plus de narcissisme.

La poésie de Béatrice Pailler nous invite, après Jadis un ailleurs (L’Harmattan, 2016), à reconsidérer notre rapport à la langue et à l’eau – dormeuse, silencieuse ou chantante – dans une perspective aux échos ontologiques, voire écologiques.  Elle nous rappelle que c’est le mot qui fait la force du poème. Goûtons cet éloge de l’eau, salutaire pour le devenir de l’homme, par lequel « L’infime prend sa part d’Infini. »

Les encres de Claude Jacquesson ponctuent agréablement ce recueil en multipliant ondes et reflets, mouvements et remous. Elles nous rappellent que l’élément, de ses reflets ondoyants et changeants, emprunte à la vie pour en restituer un visage. Dans ce miroir liquide  chacun pourra se reconnaître.

© Michel Lamart   

« Le Livre à Dire », Jean-Claude Tardif, 11 rue du Stade 76133 Épouville, 11€)

Infimes Prodiges, d’Alain Breton, Édition établie et présentée par Christophe Dauphin, Préface de Paul Farellier,Les Hommes sans Épaules éditions, 476 pages, Paris, 2018, ISBN : 978-2-912093-28-6

Une chronique de Claude Luezior

Infimes Prodiges, d’Alain Breton, Édition établie et présentée par Christophe Dauphin, Préface de Paul Farellier,Les Hommes sans Épaules éditions, 476 pages, Paris, 2018, ISBN : 978-2-912093-28-6

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Il triture les mots, il les essore, les malaxe, les compacte jusqu’à la fibre intime. Infinie recherche dans un subconscient qui se rebelle mais qui finit par donner en juste offrande ce que la raison ne voulait avouer en pleine lumière. La poésie s’y terre : elle y devient humus, union de molécules langagières empreintes de rencontres, de ferments.

Alain Breton nous offre ici une anthologie sécrétée au long des années en une somme impressionnante. Plusieurs recueils, des textes révélés, agrémentés par une préface de Paul Farellier, une remarquable mise en mots de Christophe Dauphin, un hommage à la justesse de Paul Sanda. Lire en fin de volume sa bibliographie (y-compris celle parue sous le pseudonyme quelque peu rocambolesque de Jacques Aramburu) est chose intrigante, pour ne pas dire impressionnante, tant on sent que la poésie a été pour cet auteur, non pas une compagne dilettante ou un exercice de style, mais une véritable manière de vivre.

Poète, écrivain, éditeur, galeriste, peintre, amateur de musique, tout à la fois rigoureux et un peu bohème, discret mais pourfendeur de médiocrité, riche en paroles et en pensées dans la pénombre de son antre du quartier latin où palpitent des milliers de livres, manuscrits, toiles, articles et incessants projets artistiques ou littéraires, Alain Breton nous bouscule et nous déconcerte. Il n’est pas aisé de résumer ces 477 pages d’une œuvre poétique qui se décline tout à la fois en vers et en prose. On y ressent les racines des surréalistes jusqu’à ce concept contemporain d’émotivisme : l’émotion serait-elle finalement, au-delà de toute technique du langage, ce qu’il y a de plus natif (dans le sens rousseauiste du terme), de meilleur en nous ? La créativité ne pouvant se passer d’intuitions, de fusions impromptues, de frottement d’idées originales à la synapse des mots, à la  faille de la matière verbale qui, elle-même, surprend leur créateur. On y ressent une perpétuelle quête d’un plus loin, d’un plus intime, dans le chaudron d’une expression écrite que les druides n’ont pu autrefois exprimer.

Trois facettes, au gré desquelles s’épanouit une trace finement ciselée et singulière, ont particulièrement retenu notre attention. La première est cet attachement viscéral, pour ne pas dire charnel à sa mère, dans Le long du fleuve Orénoque. L’auteur assiste à sa propre naissance, se tutoyant lui-même ou donnant voix aux lèvres de la parturiente, comme si ces lignes brûlantes étaient issues de l’aimée :

On ne cesse de vider le ventre

On donne l’assaut aux couleurs

Que l’on hisse les yeux !

Sans répit

pour baiser un peu ta tête violente.

Puis, prenant la parole :

Ô ravin-mère, initiale ligne de feu,

je cherche ma voix dans tes déluges,

je reste seul dans mon visage

pieds nus – sur le vacarme originel.

Indicible chronologie de l’être : au forceps, une traduction langagière de la gésine et du cri primal.

Par ailleurs, l’itinéraire d’Alain Breton est sans cesse ourlé d’humour. Non par calembours, mais par sens du cocasse, de la chose inversée, du retournement de la situation. Pour rassurer le fakir : en fait, c’est celui-ci qui nous rassure sur son tapis clouté par les choses insignifiantes de l’existence.

Lorsque je commence un dessin, que le jour faiblit et que je veux en finir, je lui fais subir des pressions, je viens à le menacer pour qu’il se termine tout seul.

*

Parfois l’enfance me rattrape, ses bateaux pirates, les cales à esclaves, l’ourlet des ponts, le mât qui laisse échapper un fanion, tout le bouquet des nuits et la grosse fée qui fait une scène.

*

Au fil du temps, les poches ont appris à lutter contre les invasions clandestines. Poches retroussées, détroussées, soumises à fouilles et interrogatoires, remplies par les courants des rivières souterraines.

Mise en perspective et coloration particulière à mi-chemin entre onirisme, originalité d’esprit et ironie. Comme l’écrit Henri Rode (cité par Christophe Dauphin dans sa Postface) : Alain Breton est épieur d’absurdie dans le quotidien déconcertant, tout de discrétion. Félin qui se garde d’être ébloui dans le jeu de miroirs érotiques.

Ce qui nous donne un marchepied vers la troisième facette (parmi tant d’autres possibles, cette note de lecture n’étant nullement une exégèse) que nous aimerions évoquer ici. Celle où le désir se fait lumière, en toute délicatesse :

Tout

ce que tu touches

fait l’amour.

Même

l’ampoule

où brûle un butin rose.

Ton ventre

arrange l’ombre

de la chambre.

(…)

Qui t’appelle

s’apaise.

Moi,

novice

devant la beauté

La difficulté d’une recension en poésie, c’est de s’arrêter devant les contingences de la page. Qu’il nous soit finalement permis de citer Paul Farellier devant Lentement, Mademoiselle  d’Alain Breton : averses pyrotechniques où chaque image-fusée, à peine éclatée, est  bousculée par la suivante (…) : la femme gouverne les éléments dont elle est la puissance salvatrice.

Infimes prodiges d’une profonde et très humaine poésie.

© Claude Luezior

Claire Fourier, Tombeau pour Damiens, Éditions du Canoë, roman historique, ISBN: 2732485845

Chronique de Alain Fleitour

Claire Fourier, Tombeau pour Damiens, Éditions du Canoë, roman historique, ISBN: 2732485845
paru 04/2018.


Mais qu’allait-il faire dans cette galère!

Voltaire voyait en Damiens une incarnation du fanatisme religieux, mais avait-il pris la mesure des circonstances qui ont abouti, à le faire condamner par le parlement de Paris,  puis à le soumettre sur la place de grève à des supplices funestes et barbares, un acharnement sordide que seul un pervers pouvait imaginer.

Dans son dernier livre Claire Fourier entreprend de restituer la totalité du parcours de Damiens. Celui que l’on a présenté comme « le bras de Dieu », Robert-François Damiens avait d’un coup de canif éraflé Louis XV . Ce qui fut un simple avertissement au souverain dans son esprit, a pris une dimension considérable,  aboutissant à sa peine de mort le lundi 28 mars 1757 à l’aube.

Claire Fourier reprend sans cesse les termes « la journée sera rude », il sera bien écartelé, et sera  soumis à la question. Cependant et jusqu’au bout Robert-François Damiens, assumant la douleur, fournira la même version des faits.

Claire Fourier écrit ces mots, page 218, étincelants de gravité et de pudeur ;  « Damiens regarde avec un attendrissement douloureux ses jambes en charpie ».

Il apparaît qu’il n’est pas un fanatique mais un homme parfaitement informé de la façon dont Louis XV dirige le royaume de France, il pose le doigt sur la faillite du régime, il impose sa sagesse.

La journée sera rude pour ce serviteur zélé, éduqué à servir les plus grandes familles du Royaume de France, et apprécié pour sa discrétion et sa distinction. Soumis à la question, aura t-il le cran de taire, ce qu’il a entendu  dans les cours des châteaux ?

Aussi, la journée sera rude pour tous ceux qui ont côtoyé ou croisé Damiens, pour tous ces hauts personnages du Royaume de France qui en coulisse disaient pis que pendre du souverain. La noblesse de l’époque avait si grande frousse que Damiens dévoile les propos distillés, pour stigmatiser le roi et non pour le glorifier, que certains se sont discrètement volatilisés.

Le libertinage du roi, initia le mépris de François Damiens pour cette couronne, mais en réalité les confidences et les secrets qu’il détenait étaient bien plus explosifs qu’une vie dissolue. Il est délicieusement agréable de goûter la précision avec laquelle, Claire Fourier a étayé la vie de François Damiens, domestique au service des plus grands. Il était aussi à sa mesure un érudit, et fut tout au long de sa vie le témoin lucide de son temps.

Oui Voltaire était malvenu de fusiller dans ses écrits ce témoin pour quelques broutilles de bienfaits qu’il reçut de la tête couronnée.

Les relations entre les jansénistes et les dominicains étaient pour lui, une preuve viscérale et essentielle du fanatisme de l’église, ce fanatisme qu’il a pendant des années combattu, explicité, critiqué, à juste titre : peut-être que le cas de Damiens à la lecture d’autres procès a modifié la façon de voir les conditions d’exercice de la peine de mort.

Mais on est encore loin de la position qui sera celle de Victor Hugo. Tombeau pour Damiens est sans aucun doute un livre d’histoire à diffuser, à commenter, à expliquer et pour ce personnage oublié de l’histoire, il conviendrait de procéder comme Claire Fourier, à sa réhabilitation.

Tombeau pour Damiens fut sans doute le pas de trop dans l’abject de la torture, et prépara la remise en cause de la Question.

©Alain Fleitour

Jérôme Garcin, le syndrome Garcin, Gallimard, Récit, ISBN : 2070130622, 1 décembre 2017.

Chronique de Alain Fleitour

Jérôme Garcin, le syndrome Garcin, Gallimard, Récit, ISBN : 2070130622,  1 décembre 2017.


« J’écoute le silence du médecin, écrira Jérôme Garcin page139, le silence de Paul Launay, qui a consacré des pages à la découverte de la mort pour un enfant, à la perte d’un frère, au langage et à la séparation violente des jumeaux, mais qui laissera sa femme dire ce qu’il est incapable de dire.


Par erreur, ou au détour d’une confidence, Jérôme Garcin fait parler Pam et dévoile  le mutisme de la douleur, le drame qui fissure encore l’âme de celui qui est Paul Launay, le médecin le mieux qualifié pour alléger le poids du deuil chez l’enfant, non à le surmonter, mais juste pour l’évoquer.
C’est Pam encore qui explique à l’enfant de 10 ans, combien le décès de son frère l’a meurtri.
Jérôme Garcin se tait, ou du moins, il ne parle qu’à la 3ème personne.


Le syndrome Garcin est là, douloureux, impalpable, il est un mélange d’angoisse et de désinvolture, il est là dans la négation du drame, dans cette façon de se blinder et de se taire, jusqu’au moment où les parents de Jérôme Garcin, faute de le comprendre, traduiront parfois cette froideur en égoïsme. Jérôme, était-il insensible, peut-être que l’auteur s’en souviens, de cette incapacité d’aimer comme si l’enfant avait perdu l’élan du cœur.



« Pam me raconte le garçon que j’ai été
dans les mois qui ont suivi la mort d’O1ivier,
me décrit très précisément ma détresse,
ma sidération, mon repliement,
de feindre d’ignorer le drame
qui m’a métamorphosé
au seuil de mes six ans. »



Mais le conteur Jérôme Garcin n’en reste pas là, et sur cette page 138, Pam se confie, elle lui montre soudain, « celui que, avec autant d’amour que d’anxiété, elle n’a cessé d’observer et de materner, mais que j’ignore- ou que je veux ignorer- avoir été. »


La réponse à cette incontournable question ; pourquoi cette famille a tout donné à la médecine ? Elle se trouve page 9 . « Au commencement était l’homme et sa souffrance, en face se trouvaient son semblable et sa compassion. Toute la médecine est partie de là ( séance inaugurale par Raymond Garcin en 1954 ) ».


Raymond Garcin aura trouvé les mots, pour expliquer ce goût de soigner, dans une indisposition naturelle à se mettre en avant, en choisissant de venir en aide aux souffrants, et d’entrer dans les ordres de la compassion.

Cette retenue, cette humilité se traduira par la lecture de tous les écrivains qui cherchent à combattre les fléaux, au lieu de scruter l’horizon pour débusquer les boucs émissaires.
Il lira Albert Camus et sa fougue à combattre, à résister aux grandes épidémies par le travail et la raison.


Jérôme Garcin écrit dans ce livre l’essentiel, notre destin à tous, dans une langue simple fluide, pleine de fantaisie, oh combien lucide. Ce ne sont pas des chapelets de titres qui défilent, mais une lignée de personnalités, de déterminations, de pratiques qui se situent entre la profession et l’ordination.


Il y a dans le style Garcin celui qui s’amuse, taquine, se cache et celui qui monte en selle pour vilipender tel rustre ou telle funeste logique. Je finirai par trouver dans la prose de ce grand lecteur, du d’Ormesson avec une pointe de Desproges.



© Alain Fleitour

Albert Camus et Maria Casarès, Correspondance, Gallimard, Archives : la correspondance de Albert Camus et Maria Casarès 1944 à 1959 , ISBN : 2072746175, 9 /11/ 2017, audio le 14/06/2018.

Une chronique d’Alain Fleitour

Albert Camus et Maria Casarès,  Correspondance, Gallimard, Archives : la correspondance de Albert Camus et Maria Casarès 1944 à 1959 , ISBN : 2072746175,  9 /11/ 2017, audio le  14/06/2018.

Ils touchent presque le ciel, ils sont lumineux, ils dialoguent, se conjuguent, et de leur rencontre émerge une correspondance d’une beauté et d’une profondeur foudroyante.
Albert Camus et Maria Casarès dans le silence de leurs séparations écrivent une prose inouïe par la qualité littéraire mise à nue.

C’est un  monument de 1300 pages, aux signes serrés, de plus de 40 lignes par page. Comment résumer un tel livre ? J’ai pris l’option de m’appuyer sur des passages qui font revivre, les acteurs de cette correspondance.  


Mais, quand le rideau tombe fin décembre 1959, ce sont nos pleurs qui froissent le papier. L’inacceptable est arrivé au plus grand écrivain du XX ème siècle. Tout se dit et s’écrit sous sa plume avec une intelligence subtile, aimante, prenant toute la vie à bras le corps, les fulgurances de l’amour comme les ténèbres de son siècle, de sa ville, Alger, de son pays.

Pourtant elle savait qu’elle pourrait perdre Albert Camus. Elle pressent qu’un accident peut arriver. « La seule chose qui me sépare de toi maintenant et qui me pousse à la folie par instants, c’est l’idée qu’un jour la mort vienne nous obliger à vivre l’un sans l’autre ». « Lorsque cette pensée s’empare de moi avec cette acuité … Avec l’idée que tu n’es plus là et que tu ne seras plus jamais là, toutes mes facultés se brouillent dans un chaos total. »

Cette soif de vie Camus l’a exprimée avec force dans son livre L’Étranger. Quel auteur est capable d’écrire un tel livre, avec cette plume, neutre, dépouillée de toute émotion, en la portant au plus haut niveau de l’expression de l’absurde et achever le livre par un appel à la vie, « car s’il ne me reste qu’une heure, je veux la savourer, sans être dérangé par les prêtres, la vie oui, je veux toute la vie ».


Cette correspondance offre tout l’envers de l’Étranger, le langage du cœur.



Dans cette correspondance il laisse toutes ses fibres confier ses plus belles émotions d’homme, puiser dans ses vagabondages, dans le désert vers une autre lumière, celle des amants, et confier au ciel des vœux fixés à des étoiles filantes. Qu’ils retombent en pluie sur ton beau visage, là-bas, si seulement tu lèves les yeux vers le ciel, cette nuit. Qu’ils te disent le feu, le froid, les flèches, l’amour, pour que tu restes toute droite, immobile, figée jusqu’à mon retour, endormie toute entière, sauf au cœur, et je te réveillerai une fois de plus…Écrit Camus le 31.07.1948

Le 24 août 1948 , l’absence de Maria Casarès,
« irradie son corps tout entier, un corps privée de sa source, de cette eau qui lave et apaise, car dit-il, j’étouffe, la bouche ouverte, comme un poisson hors de l’eau. J’attends que vienne la vague, l’odeur de nuit et de sel de tes cheveux ».

Le chassé croisé des lettres s’harmonise pour fluidifier cet intense dialogue à distance, entre Maria Casarès à Albert Camus, les échanges se font plus sensuels et plus poétiques le jeudi 30 décembre 1948.

Elle lance,

 » Ah viens vite et tout au creux de tes grandes jambes, lors , tout se fera tout seul… Et je t’emmènerai au milieu du vent, de la pluie battante, des rosaces, des vagues, dans l’odeur du varech, et je te ferais comprendre, « sale lacustre brûlé de soleil »,  » je t’aime de ce mouvement infini, tout mouillé, salé, où l’on ne peut vivre qu’au passé tellement l’instant est fugitif, et inaccessible ».


C’est aussi dans ces échanges épistolaires tournés vers la vie partagée, qu’Albert Camus trouve des accents d’une beauté aveuglante ;

« nous aimer le plus fort et le mieux que nous pourrons, jusqu’à la fin, dans notre monde à nous, écartés du reste, dans notre île, et nous appuyer l’un sur l’autre pour faire triompher notre amour par sa seule force, par sa seule énergie, en silence. »


Maria Casarès y répond avec cette beauté singulière que donne au cœur l’intelligence de l’âme.


« La mer devant moi est lisse et belle, comme ton visage parfois quand mon cœur est en repos ».
« Mais l’amour que j’ai de toi est plein de cris. Il est ma vie et hors de lui, je ne suis qu’une âme morte. »


Les deux correspondances se répondent dans une langue à la poésie tenue, une écriture juste qui décuple les énergies de chacun. Ce sont deux amours fructueux, débordant de projets, d’attentions, de connivences, un couple soudé à leur devenir.


« Ta présence, toi, ton corps, tes mains, ton beau visage, ton sourire, tes merveilleux yeux tout clairs, ta voix, ta présence contre moi, ta tête dans mon cou, tes bras autour de moi, voilà tout ce dont j’ai besoin maintenant. »


« Que tu m’aides un peu, très peu, et cela suffira pour que j’aie de quoi soulever les montagnes répond encore Camus à Maria Casarès. »

La maison Gallimard a décidé de créer un livret audio. Ce livret avec les voix d’Isabelle Adjani et de Lambert Wilson est une belle réussite

La voix d’Albert Camus, dont je ressens le phrasé si ample, si détaché parfois tant la qualité de l’écriture dense et serrée tremble avec une émotion toujours contenue, donne une mélodie mélancolique à la beauté de son style imagé. Les nombreux textes qu’il a lus ont imprégné notre mémoire, et là dans cette voix de Lambert Wilson, c’est Camus vivant qui nous parle.


Je me souviens de Maria Casarès dans la somptueuse pièce de Berthold Brecht, Mère Courage, je me revois en 1968, écouter cette voix féroce, cassée, si forte qu’elle emportait tout comme un ouragan. Est-ce le deuil qui a fait d’elle la très grande tragédienne, comme portée par une blessure si démesurée. La voix d’Isabelle Adjani est portée par cette déchirure à venir.

© Alain Fleitour