Journal de Belfort, Béatrice Douvre, éd. La Coopérative, 2019, 20€

Faim du désir, désir de fin
par Didier Ayres


Journal de Belfort, Béatrice Douvre, éd. La Coopérative, 2019, 20€

C’est avec une certaine émotion que j’écris ces quelques lignes au sujet du livre de Béatrice Douvre, émotion à la fois pour le contenu des poèmes ou des proses aux accents dramatiques et le tragique de la vie de la jeune poétesse disparue en 1994 à l’âge de 27 ans. Car ce recueil constitué de la totalité des journaux, des poèmes en prose ou versifiés de l’écrivaine, nous permet de découvrir une jeune autrice, que l’on sait atteinte d’anorexie mentale. Ce n’est pas pour autant un témoignage posthume mais plutôt l’exercice d’une littérature arc-boutée sur le désir. Ainsi, cette lecture ressemble un peu à l’attente que l’on voue à un récit, à la narration d’un état de santé que l’on sait mortel, et qui nous accapare comme un roman ténébreux et terrible. Du reste cette sorte d’autobiographie posthume, qui n’a pas voulu l’être, parle aussi bien du désir sexuel que de la réalité de l’hospitalisation, ici ressentie brutalement, vécue ainsi qu’un enfermement coercitif violent. 

Je n’ai pas pu me détacher de cette quête, de ce besoin d’aimer, aimer et aimer encore, vision forte et entêtante d’une jeune femme heurtée par une douleur qui surmonte tout. Cette douleur est comprise en partie à l’image d’une souffrance mystique, et c’est là que ce livre atteint la métaphysique. Donc, une métaphysique de la souffrance et du désir, principalement sexuel – et jamais de comestibles -, et tout cela écrit en une expression comparable aux épreuves d’un supplice artaudien. Nous restons en somme dans une réalité physique de l’angoisse, où viennent des impressions de Maldoror ou de Mallarmé.

En t’approchant, tu disparais, foyer de l’être, ouvert à l’inouïe de l’invisible. Tu te livres à la braise, le pied nu, au lieu saint. Sandales creuses, poussiéreuses, qui ont vaqué à la misère des pas bénis sous les buissons. Tu traînes le suaire lumineux et ta face inscrit des croix sur le sable. 

Ce qui est étrange, surtout dans la partie Belfort, c’est que l’anorexie est invisible, non dite, inapparente, non-sue. Rien des crises liées à la maladie, rien au sujet des denrées, pas d’aliment. Ne compte que la sexualisation des rencontres, qui font récit, faim d’un désir physique d’amour, pour une Béatrice pensée comme androgyne, recourant à un marivaudage brûlant de garçons aimant les garçons. Car cette odyssée morbide, est évidemment la relation d’une anxiété insupportable, désir cherchant la fin du désir, cherchant la mort.

Nous sommes certainement dans une littérature des fluides : les sécrétions, la semence, le lait, le sang, l’humidité des sexes, les eaux, les pluies… liquides qui confinent tous à mon sens, à la métaphore spirituelle de cette liquidité de la cinquième plaie du Christ en croix comme la décrit Jean. Donc, ici, sang, eau, esprit. Ne nous trompons pas, ces poèmes, cette prose, ces journaux, ces vers ne se présentent que comme lutte pour survivre ontologiquement, souffrir sans transitivité. 

Il faut sans doute lire cette chronique finalement assez courte, car elle doit peut-être représenter quelques mois de 1994, faisant état d’une sensualité douloureuse, sanglante, s’appuyant sur l’angoisse, cherchant en écrivant un salut. D’ailleurs, le garçon le plus présent dans ces lignes, se prénomme Michel, et on ne cesse de songer à l’Archange, pour une Béatrice sujette à la rédemption d’un ange – sachant que ces dernières heures passées dans un lit de contention au milieu d’intenses blessures reste son calvaire et la déréliction d’un chemin de croix, d’un vin amer qu’elle boira sur le gibet de son asile.

Aux chapelles d’été dans le vent brun, au sacrifice des pierres fragiles, aux cristaux bleus et jaunes de la main, aux anges difficiles des vitraux, j’offre la mer et ses noyés, le crachat amer des baisers, le genou nu sous la traîne antique.

Le côtoiement de la mort provoque une écriture morbide, au sens propre. Béatrice Douvre vit éclatée dans différentes villes : Belfort, Paris, Toulouse, Caussade, Cahors. Son seul territoire est son corps, qui s’allège dans un vertige insensé, un corps comme exclu de sa matière. Un corps exilé de lui-même, qui ne trouve unité en lui que dans la blessure du désir, une fringale de flirt tournée vers mourir, un Éros dans un corps indéfini, un peu femme, physiquement un peu bisexué. Le tout faisant poésie. C’est-à-dire : le peu, le principe, le neutre et l’essence.

Christ au calvaire me creuse. J’ai son visage dans mes mains d’oblation. La Cène est salvatrice. Parole commune et communion des corps. Je suis sauvée par la douleur.

Je fus par suite un liseur de cette écriture continue, sans ratures, où le corps se dit sans cesse en s’esquivant, plutôt que portée vers la contemplation des choses. Il ne reste en somme que cette vie de faim continuelle, concrètement jamais ni envisagée ni satisfaite, qui finit par faire le contenu du livre. Je n’ai cessé d’espérer voir l’énigme résolue et Béatrice guérie. Mais je suis resté logiquement dans cette déchirure, ce dilemme où écrire sauve toujours. Et nonobstant, sans en connaître le secret, car cette rédemption est secrète.

© Didier Ayres

Ah, les braves gens, FRANZ BARTELT, Éditions du Seuil, cadre noir ; Octobre 2019 (19€-280 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Ah, les braves gens, FRANZ BARTELT, Éditions du Seuil, cadre noir ;  Octobre 2019 (19€-280 pages)

Franz Bartelt reste ancré dans ses Ardennes et continue d’explorer des coins paumés. C’est à Puffigny que vient s’installer son écrivain Julius Dump avec l’objectif d’écrire un roman. Il pense y trouver l’isolement, l’ascèse, la concentration afin d’exhumer les archives/reliques remises par son oncle, avant sa mort. Documents censés le renseigner sur le passé (peu glorieux) de son père qu’il n’a pas connu.

La maison du canal qu’il a louée revêt un aspect kitsch : façade mauve et giclées de roses trémières, qui contraste avec le jaune citron de la Cadillac héritée de son oncle.

Ce village, sorti de l’imagination de l’auteur, « tellement perdu au fond de la France déshéritée que les cartographes n’ont jamais vraiment pu le situer avec exactitude », est toutefois fréquenté par une pléiade de personnages, « farfelus », aux noms tout aussi cocasses. Une population qui, plus est, a « le mensonge dans le sang ». On croise entre autres : Mme Bitrosse, la reine du macramé, qui, tel l’artiste Christo, en « emballerait Le Sacré-Coeur, l’Obélisque ! » Roguerse le boulimique de saucisses (« il en aurait cuit du matin au soir ») ; Madame Labosse, une possédée, promenant un landau vide ou pas ; Polnabébé qui entretient une relation fusionnelle avec sa mobylette ; un couple de rockeurs nostalgique de leur époque ; Carmen Gromard femme pimpante, généreuse, connue pour prodiguer des soins particuliers à ses clients concupiscents dont pépé Guimauve et M. Lambortin ; Zerma, « femme à fringales sexuelles » ; Eddy Lambortin, collectionneur atypique…

Les aficionados de Franz Bartelt auront noté son allusion récurrente à Larcheville, anagramme de Charleville d’où sont originaires l’institutrice Mlle Lamotte, le juge Maurois.

Tout se meurt dans ces contrées, la gare a été rasée mais son bistrot, tenu par Gromard, résiste. Il devient le centre névralgique où les rumeurs circulent, « un lieu de passage, une salle de réunion, on y stationne pendant des heures », on vient « se sécher une mousse ». On y sert de la bière de prestige, de caractère.

« Un bon bistrot vaut tous les cabinets médicaux du monde », c’est pourquoi l’unijambiste Legrand vide quotidiennement ses pintes pour y puiser une once de courage avant d’aller prier et parler à sa jambe perdue, au cimetière.

Roguerse, dont la femme vient de « se barrer », noie son chagrin.

Polnabébé, victime d’une agression, dépité d’avoir eu sa mobylette volée, réclame une deuxième « chope à mâle ».Son moral en berne lui vaut la bienveillance, le soutien d’une touriste retraitée experte à réconforter les âmes en peine.

La présence de cet écrivain apporte de la distraction.

On se demande ce qu’il vient faire ici, certains ignorent même en quoi consiste le travail d’un écrivain. D’autres sont fiers de le compter parmi eux. 

Le maire se prend à rêver de « devenir une grande figure de la littérature » dans le livre du romancier qui célébrera aussi sa « jolie petite cité ».

Mais lui, il est là pour enquêter sur un certain Nadureau, après avoir déterré un pan du passé de ce père inconnu, qui aurait participé à un vol de tableau. Il n’hésite pas à prendre à son service un détective autochtone pour éclaircir ce mystère. Une aubaine pour Helnoute Ballo, ce Sherlock Holmes diplômé d’EIFFEL (1) en manque de clients. Un CV ridiculement impressionnant ! Scène irrésistible autour du mot lapin !

Remisant à plus tard la rédaction de sa deuxième phrase du roman en chantier, Julius  s’intéresse à la fête foraine, seule festivité et divertissement des jeunes.

On voit le bourg, véritable micromégapole, s’animer.

Polnabébé est tout fier et confiant d’appliquer les conseils de l’écrivain en matière de drague, mais il se trompe de niveau de langue ! 

Un couple épie ce qui se passe dans la rue. Zerma qui a remarqué, rôdant au village,  un étrange quidam, « un homme malsain », se sent harcelée, poursuivie, d’autant plus qu’elle « sait des choses …», des secrets dont les fils se démêleront peu à peu.

Cet homme, en costume marron qui arpente le même terrain que l’écrivain, est aussi repéré par l’éclusier puis par Julius. Qui peut-il donc traquer ? Ne faudrait-il pas s’en méfier ? Son comportement, ses déplacements intriguent et alimentent le suspense.

C’est au lendemain de la fête que la disparition d’une fille est signalée. Curieuse coïncidence, un promeneur trouve une chaussure rouge et un sac à main.

Les gendarmes ne se précipitent pas pour lancer leurs investigations.

Ils finissent quand même par perquisitionner la demeure de Farruque qui vit à la lisière de la forêt. Brave homme, « suave, doucereux » qui clame son innocence. Pourtant des pièces à conviction découvertes chez lui viennent semer le doute.

Des fouilles sont effectuées. Mais à l’ère du « # balance ton porc », qui croire ? L’accusé ou les deux amies de Nadège ? La pression des interrogatoires successifs force Farruque à avouer certains faits, mais n’a-t-il pas été manipulé par le trio des filles ? Quant au maire, il apporte tout son soutien à ce concitoyen modèle dans un discours pétri d’empathie dans lequel il égratigne « la police exotique » de Gournay.

Il ne fait pas bon, non plus, être victime des éreintements de l’auteur (justice, église).

Pour pimenter sa vie, l’écrivain s’offre une escapade amoureuse à Honfleur avec Juliette, l’institutrice qui lui expose les dessins de ses élèves. Dessins naïfs certes, mais qui dévoilent tous les secrets sur les mœurs des habitants, dont le comportement scandaleux du curé ! Révélations édifiantes ! Lors de leur déambulation dans la ville, ils font une rencontre improbable qui donne la clé d’une des énigmes.

A Puffigny, « on le sait, il n’y a rien à voir, à dire, à entendre, à espérer », et pourtant Julius Dump, « chapardeur de vies » a su y trouver/puiser le terreau de son roman en s’intéressant aux turpitudes de ces « braves gens » qu’il a observés, côtoyés, sondés.

Puffigny est décrit comme « un village propre et coquet, par contre le cimetière abrite un « dépôt d’ordures répugnant ». Des monceaux de détritus/d’immondices dissimulent une tombe qui attirera d’étranges individus persuadés d’y trouver leur graal . Dupés par le récit de Julius, ils connaîtront un destin des plus tragiques.

Deux objets focalisent l’attention : le bracelet serpent et la croix, ajoutant au mystère.

On assiste avec jubilation au sacre de l’écrivain qui a su persévérer dans l’écriture, au coeur d’un village en liesse, couronné par le discours enthousiaste du maire. Un édile généreux, à « la satisfaction béate » de compter 199 occurrences de « Puffigny » dans ce roman. Un livre qui étale au grand jour la vie des habitants : « intrigues crapuleuses, injustices consolidées par la mauvaise foi, adultères, crimes », du vrai, du moins vrai, du faux. « Mais rien n’y est inauthentique. » ! On imagine les réactions des individus concernés ! 

Toutefois au fil des retours de lecteurs, le narrateur est confronté à ceux qui s’étonnent de constater qu’il a pris des libertés avec la réalité. Il a brouillé les pistes, en changeant les lieux, et en distillant une fausse information quant au supposé butin. 

Mais L’écrivain national de Serge Joncour n’affirme-t-il pas qu’« un roman n’a pas à dire la vérité » ! Tous les mystères sont élucidés quand on referme le roman de Puffigny qui se clôt par un épilogue hallucinant diligenté par des enfants aventuriers !

Franz Bartelt, maître incontesté de la démesure, à l’humour noir inimitable, livre un polar truculent, haletant, foisonnant de rebondissements. Ses personnages atypiques sont largement, goulûment dopés à la bière et même au champagne. 

Langage fleuri, grivois, expressions argotiques (« se piquer la ruche »), nombreuses énumérations.

Comment ne pas « kiffer » trois fois, plutôt qu’une, toute cette inventivité, cette prose savoureuse et les épisodes rocambolesques ! Un pur moment jouissif de lecture !


(1) : EIFFEL : École Internationale de Formation des Fins Extra Limiers


© Nadine Doyen

CLAP 2 – Nouvelles ( 28 Bobines) de Jeanne CHAMPEL GRENIER – 170 pages- 12 euros- Editions France Libris

                                                                CLAP 2-  28 Nouvelles

                                                  Jeanne CHAMPEL GRENIER


par Béatrice GAUDY

Ce nouvel ouvrage, CLAP 2, offre une autre facette de l’écriture de Jeanne CHAMPEL GRENIER.

Sous le sien collage qui orne la couverture, ont été réunies 28 nouvelles, qui pour la plupart ont été primées. Les thèmes de ces récits sont vraiment les plus diversifiés qui soient  : moments marquants de l’enfance, subtilité de l’éducation que les parents donnent à leurs enfants, relations au sein des couples, rapports pleins d’affection ou au contraire cyniques entre parents très âgés et enfants adultes, amitié d’une grande finesse de cœur ou au contraire bien superficielle, comportements très discourtois d’inconnus, par exemple des automobilistes  : un très large éventail des relations humaines est dépeint au long de situations très représentatives de notre société  ; citons en quelques uns  : passage en caisse dans un magasin, jeux vidéo pour enfants sur Internet, séance de gymnastique amaigrissante, affaires sur Leboncoin,  »Pique-nique en famille », vernissage, etc. Toutes ces courtes histoires sont d’autant plus prenantes qu’elles sont pour la plupart empreintes d’humour. Le lecteur, parfois, éclate même franchement de rire, d’un rire pourtant sans méchanceté, par exemple en lisant  »Les bottes ça m’botte ». Il arrive toutefois que dans une nouvelle domine l’émotion, comme dans  »Mariska », ou bien le fantastique, littérairement voulu dans  »Sommeil de porcelaine », parfois involontairement éprouvé dans  »La positive attitude », ou bien quand des aspects méconnus de notre environnement, par exemple le sous-sol d’un hôpital, s’avèrent par trop étranges, quand ce ne sont pas des circonstances troublantes qui paraissent soudain ouvrir un autre espace-temps  : »3h30 »  ! Et puis, il est des situations si inattendues, la plus forte étant  »Finitions in extrémis », qu’elles font penser qu’elles pourraient bien s’être réellement produites  ; il suffit d’avoir l’oeil vif et la plume alerte, la vie n’est-elle pas d’une incroyable inventivité  ?

Nombre des nouvelles de CLAP 2 sont écrites à la première personne du singulier, de sorte que le lecteur se perçoit presque comme un interlocuteur à qui l’autrice fait confidence de tranches de vie, même lorsque le narrateur est en fait un homme.

Les dialogues sont nombreux, par cette volonté de proximité des textes avec des scénarios, volonté affichée dans le titre du recueil ( CLAP 28 Bobines), les échanges sont retranscrits d’une façon particulièrement vivante, fidèle à la réalité. Si Jeanne CHAMPEL GRENIER possède un vocabulaire français nettement plus riche et sensible que la norme, ce qui est manifeste dans ses poèmes, elle est aussi on ne peut plus attentive à la façon de s’exprimer des autres et, jouant sur l’orthographe, elle restitue avec beaucoup de réalisme amusé, tant les fautes et hésitations des jeunes enfants que, au besoin, l’accent d’un étranger( voir  :  »L’échafaudage  » vendu par un Sicilien !)

CLAP 2 est aussi pour le lecteur l’occasion d’avoir une indication élargie sur les connaissances linguistiques de Jeanne CHAMPEL GRENIER. Si la lecture de  »Souvenirs d’enfance » lui avait appris que Jeanne, enfant, a baigné dans le catalan autant que dans le français,  »CLAP 2 », dans certaines nouvelles, laisse flotter, ouvertement ou allusivement, le souvenir de l’accent de Frédéric Mistral et d’Alphonse Daudet ( » Mystère au mas de Galibert  »,  »Alphonse et le coup de chaleur » ), cela nous amène à penser que l’univers dans lequel a grandi l’auteur fut en fait trilingue : français, catalan notamment familial, et occitan qui perdure dans le patois de l’Ardèche ) ce qui ajoute des racines à l’ancrage de ses histoires et à leur vérité  ; chatier le langage au point de le rendre d’une rigueur académique impersonnelle n’est pas le sport favori de l’autrice. En réalité, ce qui se perçoit à travers les diverses veines littéraires de Jeanne CHAMPEL GRENIER, c’est le plaisir de la langue, des langues, tant orales que soutenues et ceci dans un grand souci de vérité et de proximité, sans oublier l’humour, cet esprit de liberté créatif toujours prêt à surgir. Un grand accent de vérité, de bienveillance amusée. Un travail attentif et fidèle, d’une belle richesse inventive où la poésie garde une place de choix.

Le lecteur l’aura compris  : on ne s’ennuie pas un instant à lire  »CLAP 2 ». Il est toutefois à préciser que si les nouvelles qui sont réunies dans ce recueil sont divertissantes, elles n’en possèdent pas moins une portée supplémentaire. Sans y paraître, sans donner de leçon, tout en nous amusant, ces nouvelles nous invitent à la réflexion, sur nous mêmes, sur certains travers individuels, parfois personnels, sur la société, ce qui nous invite à comprendre plus profondément les autres.

Particulièrement brillante est la nouvelle qui ouvre le recueil   :  »Vous avez dit contemporain  ? », il faut bien se rappeler que Jeanne CHAMPEL GRENIER est peintre, le récit de la visite d’une exposition d’art contemporain donne au lecteur, s’il est de ceux qui n’hésitent pas à faire travailler leurs neurones, l’occasion de réfléchir à cet art promu dans des sites prestigieux, art soutenu par les firmes à dollars qui prennent les visiteurs pour ce qu’ils sont parfois  : des gens incultes abusés par la mise en scène de l’argent tout puissant.

 Notons que l’occasion est donnée dans ce texte humoristique, d’alerter tout un chacun qui se croit anonyme, de la montée en action des vidéo – surveillance, devenues de plus en plus nombreuses et inquisitrices, texte donc qui nous amuse mais qui ne manque pas de nourrir la réflexion.

Ainsi, en nous divertissant, mine de rien, la nouvelliste, jeanne CHAMPEL GRENIER, nous distrait mais comme tout écrivain qui se préoccupe de la question humaine, éveille aussi nos consciences.  

CLAP 2 – Nouvelles ( 28 Bobines) de Jeanne CHAMPEL GRENIER – 170 pages- 12 euros-
Editions France Libris

Adresse de l’auteur  :
Jeanne CHAMPEL GRENIER
99 Impasse de Larzalier
07800 Saint laurent du pape
FRANCE

Michel LAGRANGE, UN DIVAN D’ORIENT ET D’OCCIDENT, A&R Éditions 2019

Chronique de Jeanne Champel-Grenier

APRES LECTURE ET CONTEMPLATION DU LIVRE : 

                                     UN DIVAN D’ORIENT ET D’OCCIDENT 

                                                   de Michel LAGRANGE
                                                         A&R Éditions 2019

Bien sûr que « ces Échappées belles en Iran ne sont pas que géographiques ! » selon les propres mots de Michel LAGRANGE !

Où sommes-nous ? À Ispahan où, en dépit d’un Orient souvent divisé, éruptif, palais, jardins et mosquées sont et demeurent des havres de fraîcheur et de paix.

La beauté des lieux est ici sans doute plus qu’ailleurs un médium qui permet l’élévation, l’oubli de soi, grâce à de puissants et irrépressibles élans d’extase que l’Occident trépidant ne connaît plus. Par l’ « immersion de la vie dans les fraternités d’un paysage originel en continu » la vie de mortel du poète prend le large et gagne en altitude. Plus près du silence, des décors géométriques ajourés  » le courant d’air circule entre les deux versants de la lumière », au pied des hauteurs de  »murs étoilés », l’homme est plus enclin à faire le point sur lui même, à s’alléger, à s’oublier pour rejoindre l’essentiel de sa quête spirituelle. 

Pour le poète, Michel LAGRANGE qui nourrit en lui ce quotidien besoin de dépassement, l’appel de l’Infini, de l’Absolu, est ici, dans les œuvres d’art, dans l’architecture sublimée entièrement vouée à la prière, une révélation de chaque instant, au point d’y consacrer ce majestueux ouvrage d’art d’une centaine de pages illustrées de grandioses photographies en couleurs et en noir et blanc au format 27/32 : un chef d’oeuvre, comme un échange de courrier sacré entre l’auteur de culture platonicienne et sa vie intérieure mystique.

Ce « balancement» permet au poète occidental à l’instar de Goethe en son temps, d’osciller entre deux mondes et de fouler en pensée le sol de la Perse ; il lui suffit d’admirer les somptueuses et parfois très sobres photos de Patrick RINGGENBERG, auteur suisse du magnifique ouvrage « Peindre l’invisible », et de s’assurer une nouvelle fois la collaboration fidèle et efficace de Bernard BÉROS, photographe d’art, pour donner naissance à ces longs et beaux textes passionnément inspirés : une véritable révélation de beauté et d’harmonie.

             Oui, ce grand livre réussit le miracle de nous transporter en ces lieux éternels afin de nous y ouvrir l’esprit et l’âme au point de faire nôtres ces paroles :

« Prodigieuse harmonie de la terre et du ciel

Quand les quatre vents de l’esprit

Font de l’espace une clairière ouverte à tous les temps »

« Emancipé, lesté par la Révélation

Me voici repeuplé de jours en majuscules

Et nourri de Lumière »

UN MAGNIFIQUE GRAND LIVRE D’ART ET DE POESIE

©Jeanne Champel-Grenier

Patricio SÁNCHEZ ROJAS – Cahiers de la Méditerranée (Cuadernos del Mediterráneo) – édition bilingue – Domens, septembre 2019, 84 p., 12€

Chronique de Marc Wetzel

Patricio SÁNCHEZ ROJAS – Cahiers de la Méditerranée (Cuadernos del Mediterráneo) – édition bilingue – Domens, septembre 2019, 84 p., 12€


    Le titre anodin de ce mince recueil est trompeur : Patricio Sanchez Rojas, né au Chili en 1959, exilé dans sa jeunesse puis naturalisé français, a fait sa vie dans le Languedoc, devant la Méditerranée. Cette mer quasi-fermée, féconde et violente, à l’immensité en quelque sorte domestique ou familiale, où explorateurs, pélerins et conquérants se sont sans cesse rencontrés et confondus, est comme l’antipode adoptive et exacte d’un pays natal chilien démesurément mince et droit, lui, plutôt sage et infertile, tournant le dos (séparé par montagnes et aridité) à tout, et ne faisant face à rien (sinon le Pacifique, vide et n’offrant commerce et alliance qu’avec quelques îlots et de gigantesques fosses sous-marines !). Étrange symétrique contraste d’un Chili si distendu et contenant ainsi tous les climats – dont, avec le désertique, l’océanique et le subpolaire, … le méditerranéen ! – et d’une Méditerranée rêvant d’intégrer – par Homère, par Moïse, par Paul, par Ibn Battuta, par Las Casas – toutes les altérités – dont même … une hispanité australe ! Que ce recueil bilingue (écrit en français, traduit par l’auteur même) se nomme « Cahiers de la Méditerranée » dit donc bien à la fois l’administratif apaisement et le rigoureux écartèlement d’une transplantation réussie.

« Sur les vagues

de la Méditerranée

j’ai trouvé un livre.

Ses pages contiennent

le sel

de mes journées d’exil »  (p. 34)

C’est la partie la moins poétique de lui-même que Valéry consignait dans ses « Cahiers », mais on retrouve chez Sanchez (qui ne philosophe pas, et ne prétend pas même diffuser ou commenter la science de son temps) la teneur réglée et même l’espèce de vocation fonctionnelle d’un cahier : ses très courts poèmes y sont en effet des sortes de consignes de vie, de recettes d’acceptation des événements et d’assimilation des structures que cet esprit venu d’une autre langue, un autre hémisphère, et comme une autre croûte terrestre, opère, assume et formule. On sent ici, presque physiquement, la réalité du cahier (du cadre de papier), le geste de pliage et d’assemblage de feuilles de mémoire, et le bruit mental caractéristique de la notation – comme un aperçu de pensée à même la vie, un relevé d’avis sollicités, obtenus et traduits de la substance même du monde. Le monde bien interrogé (ou saisi comme il se met lui-même à la question !) a en effet des choses à dire :

« La plume qui tombe

du ciel

est peut-être un

signe

que les nuages

sont légers »  (p. 53)

Le monde de notre poète est, semble-t-il, un monde sans divin, sans au-delà influent et effectif, où la vie même n’est donc pas considérée comme un exil (nul n’aura jamais pu quitter un Éden inexistant), mais où, par contraste, une vie d’exilé n’a pas, n’aura jamais, de compensation surnaturelle. C’est un athéisme sincère, mais qu’aucun mensonge ne tranquillise : ce que nous serions au-delà du monde n’existe purement et simplement pas. Aucune grâce ici n’adoucira le destin déchiré, ne neutralisera les grands écarts de vie, ne justifiera jamais ce qu’on n’aurait pas fait l’effort de comprendre ni payé le prix d’oublier. Notre homme, pour dire les choses franchement, ne se plaint pas d’être mélancolique, et porte une sorte de deuil sans funérailles d’une vie qui, absente un jour, s’est faite impossible toujours.

« L’albatros

questionne le soleil.

Mais nous ne

savons pas quoi répondre

à l’orage »  (p. 62)

C’est un monde silencieux – sans action, sans intrigue, sans négociation – parce qu’il attend honnêtement, pour mettre fin à sa solitude, l’arrivée de quelque chose qui ne viendra pas. Mais il n’est pas étonnant que la réalité poétique de Patricio Sanchez soit un tel monde sans voisins, confidents ni appuis, car on pleure seul, on contemple seul, on se métamorphose ( = on renaît d’une forme périmée de soi-même) seul. L’horizon vrai est immanent et portatif ; et il suffit :

« Une mue de serpent.

Prends-la

brûlante

et mets-la

dans ta poche »  (p. 19)

C’est un monde amoureux – mais l’amour ici ne prétend pas dire la vérité (l’amour ne dit rien, ce n’est pas son affaire), mais il est comme un chant de la pure et simple disponibilité : il révèle ce qu’il célèbre, et donne ce qu’il révèle. Autant qu’il dépend de moi, – semble se dire l’amour ici – il n’arrivera que le meilleur à ce que j’aime ; mais ce meilleur est vivant et réel : il peut se tromper et être trompé. L’amour connaît la vie par cœur, mais la vie n’est pas tout, le cœur ne sait pas tout. Mais il est ici, ne s’ignorant pas faillible, d’autant plus beau : 

«  Ton corps nu

fond comme

une bougie.

Je ramasse la cire

encore brûlante

pour la poser 

sur le bord

de ton drap blanc »  (p. 29) 

Et c’est un monde mystérieux, ou plutôt Patricio Sanchez est comme l’artisan et le gardien mystérieux du monde courant et commun : la tonalité singulière de l’œuvre est celle d’un stoïcisme magique. Stoïcisme parce qu’il contient (et respecte) partout un devoir de réserve, une attention à la mesure opératoire propre du monde : le réel est d’abord et toujours là pour se produire, très accessoirement et précairement là pour nous reproduire ! Nous ne dirigeons que très marginalement ce qui nous arrive, et notre corps a des pannes de monde que le monde superbement ignore : un aveugle ne devient pas invisible à proportion, pas du tout (pas plus qu’un sourd n’y gagne de félines discrétions, ou un muet s’exempterait d’être interrompu). La magie, elle, vient de sa seule source légitime : la parole (qui confronte à loisir les images du monde les unes aux autres, et est la naturelle échangeuse de présences). C’est dans les mots que nous changeons notre pensée, et c’est le seul changement que l’immense concaténation des faits ne peut ni prévoir ni empêcher. Hasard et fatalité ne battent plus seuls un tas de cartes dont certaines sont, à chaque mène, littéralement inventées et ajoutées par les poètes, remarquables joueurs : 

« Ne t’impatiente pas

si la chandelle s’éteint.

Le mistral est

un orfèvre

du mystère »  (p. 35)

« Aveugles rochers

que la nuit

console,

Sans voir la poutre

sous ta paupière »  (p. 60)

« Soyons patients

à l’heure des échardes.

Quand la mer

montre

sa poitrine d’éventail »  (p. 71)

C’est donc, clairement, un remarquable poète, sobre, mélancolique et juste ; il a raison d’être sobre, car l’infini a besoin qu’on le résume, et la complexité qu’on l’assagisse et la ponctue ; il est mélancolique parce que, malgré toute son ardeur, il ne peut que constater que nos élans et besoins disparaîtront (disparaissent déjà peu à peu) dans ce Tout qui les permet et les ignore. Il est mystérieusement juste en parlant par exemple des horloges tyranniques , qui règlent strictement un flux des choses auquel elles n’ont que très peu part, et prétendent faire lire et entendre un cours du temps auquel nous savons qu’elles sont aveugles et sourdes :

« Respirer

pour effacer l’ombre

des horloges.

Ces tyrans

qui nous effrayent

au rythme des rivières »  (p. 28)


©Marc Wetzel