Marc Dugardin, Personne dis-tu, préface de Anouk Delcourt ,Mortemart, Rougerie , 2025.


Tout le recueil tient par la tension entre ce « je » et ce « tu » mouvant. Dans ce « tu » se superposent des figures féminines, mère, sœur, amante/Anouk Delcourt

A travers ce recueil, préfacé admirablement par Anouk Delcourt, le poète ouvre la question de son être au monde, tente d’exprimer son moi profond voire de partager son besoin d’amour et de lumière ; mieux, à travers ce recueil, le poète met au jour la part d’ombre et de lumière qui rythme nos vies, ose l’espérance et tente de faire naître le désir de soi par le biais d’un regard vers l’autre consenti, assumé. On est ici en présence d’une poésie qui nous éveille à une réalité plus large, décrit cette dimension d’inconnu dans laquelle se joue notre présence au monde et révèle la fragilité de ce qui est ; on est ici en présence d’un poésie qui essaie de rendre l’insaisissable vérité de l’être, nous aide à cheminer vers la lumière du mystère qui nous traverse et s’ouvre à ce qui n’a pas de nom ; on est ici, enfin, en présence d’une poésie qui met au jour les limites de notre savoir ainsi que la difficulté d’être dans un monde que l’on n’a pas choisi et avec lequel il  faut bien composer chaque jour. Bref, pour Marc Dugardin, le poème apparait ici, plus que jamais, comme étant un moyen de rendre le monde habitable, de trouver le soi, de mieux se comprendre, de comprendre autrui, de respirer mieux et en définitive, de « révéler » ce qui est sans doute là mais est encore sans voix.  « Personne dis-tu » est un recueil à travers lequel Marc Dugardin se branche sur son cœur, convoque l’émotion, les sensations, le rêve voire l’inconscient pour dire le secret des blessures certes mais aussi et surtout pour sortir de son exil intérieur, renouer avec la présence et affirmer tant et plus son goût des autres et du vivant.

le soleil s’était couché
c’est tout
sauf cette beauté
déchirante qui ne voulait
pas quitter la scène
sauf ces silhouettes
noires au loin
entre terre et mer
je n’ai pas tiré
le rideau sur ton absence

Carino Bucciarelli, Une poignée de secondes, images de Laurent Danloy, Billère : L’herbe qui tremble, 2025.

Carino Bucciarelli, Une poignée de secondes, images de Laurent Danloy, Billère : L’herbe qui tremble, 2025.


Dans « une poignée de secondes », Carino Bucciarelli met au jour l’absurdité du cours incompréhensible des choses, les limites de notre identité ainsi que l’absurdité d’un monde troué de vie absente. En effet, ici, le monde apparait comme étant un objet étrange dénué de sens tandis que les personnages, souvent confus et infiniment seuls, sont le jouet du vouloir des autres et d’un univers aussi instable qu’hostile ; ici, le moi profond se dilue, l’illusion et la réalité se confondent tandis que la vie apparait dans ce qu’elle a de convenu, de pathétique et de dérisoire. En bref, à travers ces textes insolites et souvent drôles, le poète  pose malicieusement la question de savoir s’il y a bien une vie avant la mort ; mieux, pariant sur l’incertitude du réel, il prend un malin plaisir à stigmatiser notre difficulté d’être et de communiquer dans un monde où nous sommes, le plus souvent, étrangers aux autres et à nous-mêmes. En bref, « Une poignée de secondes » est un livre à travers lequel le poète questionne une nouvelle fois, avec le talent et la subtilité qu’on lui connait, l’être, la parole, le quotidien, les apparences et en définitive, notre condition humaine.   

Retire ton masque !

Je n’en porte pas

Retire tes gants

alors !

Je n’en porte pas

tu le vois bien

Retire ta personne

de ce monde trop peuplé !

Cela oui je le peux                                                                                                                     

Jean-Marie Corbusier, Yves Namur, L’écrit se creuse, Montpellier : Editions Méridianes, collection Duo, 2025.

Jean-Marie Corbusier, Yves Namur, L’écrit se creuse, Montpellier : Editions Méridianes, collection Duo, 2025.


Malgré nos belles théories, l’essentiel et la réalité du monde nous échappe ; mieux, on vit la plupart du temps dans l’ignorance de soi et des choses. Bref, on à tout à découvrir d’une vie qu’on ne sait plus voir ni entendre. À travers ce recueil, Jean-Marie Corbusier et Yves Namur tentent précisément de nous donner à voir un aperçu du réel, une lueur éphémère de ce qui est. Se référant à l’innomé qui nous entoure, les deux poètes méditent ici la relation entre l’être et le langage, évoquent l’essence secrète des choses et sondent l’invisible réalité sensible pour en faire renaître les vibrations secrètes. Ici, chaque poème nous fait toucher à l’étrangeté de notre présence au monde, nous confronte à l’altérité du regard, nous éveille à une réalité autre tout en approfondissant le oui à la vie ; ici, chaque poème s’ouvre à ce qui n’a pas de nom, nous aide à appeler la vie en nous, à être plus présent à ce qui s’offre ; ici, enfin, chaque poème ouvre un espace à un silence qui n’a d’autre message que la vie dans son en train d’être, son mystère et sa lumière. 

« L’écrit – disait-il – se

creuse »

et en parler n’est rien d’autre

qu’une lame de silence

              posée

à même le sable mouvant

là          sur l’éclat écarlate

      éclaté

Fracture

qui mendie un regard

ramasser les mots

que vont-ils dire

                 tu apparais

                 tu disparais

tout est là

Michel Damar, La vie en tout sens, recueil de haïkus et quatrains, Namur : Les éditions namuroises, 257 p, 2025.


Si la raison nous éblouit avec une pseudo-vérité, le réel est autre, changeant, multiple et irréductible à ce que la raison nous en dit. Ainsi, nous avons beau projeter nos opinions sur « ce qui est », rien ne changera fondamentalement. Vivre, c’est avant toute chose respirer et prendre conscience d’une coexistence constante ; nous avons voix au chapitre du monde et c’est déjà bien.

Dans ce livre, Michel Damar pose sur les choses et les lieux un regard qui accueille, ne juge ni ne condamne. On est ici en présence d’une poésie qui appelle la vie en nous, nous invite à aimer ce qui est et devient tout en acceptant cette part d’ombre et de lumière qui rythme nos jours. Ici, tout contribue à attiser la présence à soi, aux autres et au monde, à remettre en question le caractère définitif de la réalité, à nous rapprocher du mouvement incessant de la vie voire à nous rappeler subtilement l’expérience première de la beauté et de l’étrangeté du monde.

Parmi les thèmes majeurs du livre, citons, la nature, la spiritualité, la solitude, le chaos du monde, les lieux proches voire le silence (« le silence, c’est le vase où recueillir l’instant/Guillevic). À travers ce livre, le poète laisse la vie, plus vaste que nos vies, prendre la parole, donne à voir un aspect des choses qui nous avait échappé et nous invite subtilement à entrer dans la chair de ce qui chaque jour nous tire avec les cordes de sa chaude lumière ; à travers ce livre, rehaussé par la présence de nombreuses et superbes photographies (dont la plupart sont l’œuvre de l’auteur), le poète met au jour avec brio une forme de beauté qui nous élève parce qu’elle ne s’explique pas.

Une eau profonde s’écoule
Indifférente au sort des hommes
mes yeux se perdent en elle
enfin nos pensées s’évanouissent

                           *

Cendres dispersées
Un parterre fleuri
de tendres gestes

Jean-Marie Corbusier, Printemps pour un autre rivage, encres de Dominique Neuforge, Châtelineau : Le Taillis Pré, 2024 , collection « Livres d’artistes »


Dans « Printemps pour un autre rivage », Jean-Marie Corbusier évoque certes la disparition d’animaux familiers (les yeux ouverts ou fermés/ tu es là mon chien /dans notre éternité) mais vient aussi et surtout nous dire subtilement qu’on ne dispose pas assez de mots (nous tenons le fil des mots /cassé) pour exprimer nos émotions profondes, qu’il n’y a pas de soleil sans ombre, que les moments de bonheur nous restent acquis pour l’éternité et que, pour avoir pris part à l’infinie aventure de la vie, on en fait partie à jamais. En effet, tout en « célébrant » Pirou (Guetteur de l’impossible /Pirou /si noir /l’éclat de tes yeux verts / te voilà un grand chat / au bord de la nuit /que la lumière repousse / il ne reste que l’appel / nous appellerons )et Mila (Mila /en chaussons blancs /petite candeur vêtue de gris /ce vaste chant / palpable dans les espaces /où les yeux se perdent / humides /contre ce mur / et ta présence), le poète vient nous enseigner ici l’état transitoire de tout état, l’invisible réalité sensible, l’essence secrète des choses (Nous veillons l’impalpable) voire la fragilité de ce qui est ; mieux, il met au jour une poésie qui « plonge » vers l’inconnu du monde, vers ce qui ne se voit pas, ne se dit pas. En bref, à travers ce livre d’artiste rehaussé de trois encres de Dominique Neuforge, Corbusier nous  aide d’une certaine manière à voir ce qu’il y a d’éternel dans ce que nous vivons et prouve qu’il est bien ce poète à l’écoute des rumeurs multiples de ce qui est et devient sans cesse.

Une clarté diffuse

à voiler ta présence

si proche dans l’infini

nous sommes au bord de toi

l’infranchissable

le geste arrêté

tes grands yeux

qui demandent