Corinne Hoex

Le ravissement des femmes, Corinne HOEX, roman, Grasset, 2012, 200p. ; 17€.

Des femmes, adeptes des stages de développement personnel, sont subjuguées par un orateur au charme redoutable, qu’elles retrouvent chaque semaine, aimantées par son regard bleu et sa voix profonde. Qui est cet homme ? Que leur apporte-t-il ? Jusqu’où ira le ravissement des femmes ?

Elisabeth, 45 ans, est attirée par « un Père majuscule » : « Le Père Constantin vous parle de La Présence ». Participation aux frais pour la conférence : 200€ par personne. Et pourtant, « Constantin ne parle que d’absence, de poésie, de désir ». Le thème des profiteurs et des pigeons nous embarque dans une aventure incroyable, mais si vraie, car elle touche surtout les êtres fragiles : nous assistons ici à une forme de secte où le gourou est le guide dont on ne peut plus se passer : beau et belle présentation, du charisme à n’en plus finir, des idées plus ou moins révolutionnaires up to date, un coaching individualisé… Faites un cocktail de tout cela, agitez bien et vous transformez une personne X comme si elle était tout à coup l’attraction universelle incarnée, le « messie » que vous attendiez, le pôle vers lequel converge tout un public – surtout féminin, en manque de compassion, de sensation, d’écoute…

Elisabeth, sans cesse en extase devant son héros, se sent chargée d’une mission : approcher le père, gagner sa confiance, puis se faire entourlouper quand elle lui sert de chauffeur, de banquier, de secrétaire … Il l’emmène partout avec lui au gré de ses pérégrinations qui l’emmènent à Genève, Lyon, Paris, Dijon, Nice, malgré les atermoiements de sa mère, qui lui jette : « Ce n’est pas possible, c’est Thomas Cook… Elles sont toutes après lui ».

Ce roman se lit avec avidité tant l’écriture de Corinne HOEX est sublime et porte son thème sur les abus de pouvoir au firmament. Dans Décidément je t’assassine, n’avait-elle pas déjà décrit l’emprise incroyable qu’avait une mère sur sa fille, même au plus fort de la maladie ?

Un livre qu’il faut recommander absolument ! Un auteur qu’il faut suivre à tout prix !

Corinne HOEX vit à Bruxelles. Elle a publié trois romans, aux éditions de l’Olivier et aux Impressions Nouvelles : Le grand menu ; Ma robe n’est pas froissée ; Décidément je t’assassine. Elle a publié également de la poésie.

 Patrice BRENO

Armel Job

Loin des mosquées, Armel JOB, roman, Robert Laffont, parution le 13 février 2012, 274p. Les aficionados d’Armel Job retrouveront dans Loin des mosquées cette envie de lire ses romans d’une seule traite tant ils nous parlent.
« La réussite des romans de Job tient aussi… à l’invention d’intrigues subtiles, dont le déroulement, entre épisodes captivants et rebondissements inattendus, tient constamment le lecteur en haleine »*.
René, Evren, Derya et Yasemin, quatre personnages-narrateurs en quête d’identité sont ballottés malgré eux dans le tourment des événements qu’ils subissent, narrateurs et acteurs de cette histoire incroyable, insoutenable par moments, drôle à d’autres, mais qui nous ramène à la dure réalité.
La femme musulmane est souvent esclave de traditions surannées, qui portent atteinte à sa liberté et à sa dignité.
Turc, Evren est « godiche » : il a « les mains en savon », ce qui ne l’empêche pas de faire de brillantes études à Cologne. Il faut savoir que chez les Turcs entre autres, les mariages arrangés au sein d’une même famille sont monnaie courante. A peine Evren aperçoit-il sa cousine Derya dans son plus simple appareil qu’il s’éprend d’elle et la demande en mariage ; cette dernière refuse tout net. Pour la famille du jeune homme, l’affront est sérieux et il faut vite trouver une échappatoire avant d’être la risée de tous. Sa maman se rend donc en Turquie ; elle revient avec l’accord de l’entourage de Yasemin, une autre cousine : celle-ci sera l’épouse d’Evren.
Que va-t-il se passer quand on apprend que Derya, poussée par les siens – une lettre compromettante entre Evren et Derya va servir de déclencheur – doit revenir sur sa décision ? quand Evren et Yasemin, fiancés, la famille du futur mari refuse la volte-face des parents de Derya ? Et René, le croque-mort, que vient-il faire dans cette galère qui a l’allure d’un thriller, tant le suspense est haletant et tant il nous faut retenir notre souffle jusqu’au dernier mot.
La réalité dépasse parfois la fiction, quand on sait que les thèmes abordés dans Loin des mosquées (les mariages arrangés, l’honneur à tout prix, l’avilissement de la femme-esclave, l’intégrisme radical…) sont bien malheureusement d’actualité.
Pour mémoire, récemment en Belgique, un frère – probablement commandité par les siens – a assassiné sa propre sœur parce qu’elle n’avait tout simplement pas respecté la tradition.
N’hésitez pas à lire ou à relire tout Armel Job ! Jamais vous ne serez déçus !

*Michel BAAR, in revue Traversées n°45, dans le dossier consacré à Armel Job.

Patrice BRENO, Virton, le 8 février 2012

David Toscana

L’armée illuminée, David TOSCANA, Zulma, 2012, 277p. Parlons-en de cette armée ! Cinq adolescents quelque peu allumés, simples d’esprit, bref des « illuminés », commandés par un marathonien désabusé, se prennent pour Don Quichotte. Pour Matus, professeur à Monterrey (Mexique), renvoyé pour ses idées anti-américaines, les Etats-Unis sont l’ennemi à abattre. Il est nécessaire de « prendre les armes pour défendre le pays contre une bande de barbares qui habitent au nord de Rio Bravo ».
A chaque page, l’humour, le désarroi et l’incompréhension se côtoient sans cesse. Leur combat n’est-il pas perdu d’avance, voué à l’échec ? David TOSCANA nous montre par son roman qu’il vaut mieux avoir un idéal, même si la lutte est inégale, même s’il faut se battre contre des moulins à vent. L’important est de croire en ses rêves, d’aller jusqu’au bout de ses illusions.
Alors que le « général » Matus s’attendait à lever une véritable armée, seuls cinq jeunes ados se rallient à sa cause. Tout peut prêter à rire mais qui s’en moque réellement : le but de leur expédition ; leur moyen de transport : une charrette tirée par une mule ; le drapeau mexicain retravaillé (l’aigle tenant en son bec un serpent est remplacé par un poussin mordant dans un ver de terre) ; le pseudo-franchissement du Rio Bravo ; l’attaque déréglée contre une armée organisée…
Ici, tout est absurde. Toutes les guerres aussi, où l’on envoie au feu des jeunes gens qui ont à peine terminé leurs études.
Chacun de nous n’a-t-il pas en lui ce désir inavoué d’atteindre des sommets inaccessibles, mais aussi de garder à tout prix sa part d’enfance ?
David TOSCANA nous livre dans L’armée illuminée un livre fort, mais dérangeant, où – à travers le ressentiment du peuple mexicain d’avoir été spolié par l’envahisseur américain – il est important de se battre pour faire émerger ses propres idées.
Un roman philosophique en somme !

Patrice BRENO – Virton, le 27 janvier 2012