Daniel Arsand – Que Tal

 Daniel Arsand - Que Tal - Phébus littérature française

  • Daniel Arsand – Que Tal Phébus littérature française (10€ – 87 pages)

Le narrateur, sur les conseils d’une amie, a choisi d’offrir un mausolée de papier à celui avec qui il partagea douze années de vie commune.

Confronté à la disparition brutale de son « chéri », son « léopard des neiges », le narrateur revient sur le dénuement, le désarroi dans lequel il fut plongé.

Mais qui était Que Tal? Daniel Arsand ménage le mystère, installe le suspense.

Il en brosse un portrait attachant. Un être aimant, « une présence ondoyante », sereine capable de combler la vacuité du narrateur, de le distraire de sa lassitude. Il nous relate leur cohabitation, la relation fusionnelle exclusive qui les liait, basée sur un respect mutuel. Il nous dévoile leur intimité, détaille leurs préliminaires. Comment ne pas craquer quand « son si tendre » « se love » sur ses genoux, « se frotte » à lui avec sa truffe, l’enlace. Il se délectait à le contempler, fasciné par sa beauté, « sa crémeuse présence ».Il décortique le comportement de « son amour absolu » qui avait ses humeurs. Il avait appris à décrypter son langage (son murmure, son ronronnement).

Le narrateur en vient aux confidences sur sa vie sentimentale. Il nous plonge dans le maelström de ses pensées. Il tisse une complicité avec le lecteur, en l’apostrophant.

Il se décrit sans concession, allant jusqu’à se déprécier « Je ne vaux rien ».

Il décline son orientation sexuelle, coming out qu’il n’aurait pas pu faire avant.

Il reconnaît ne pas avoir su aimer les hommes, ou « si mal », convoquant les paroles acrimonieuses d’un amant. Celui -ci lui reprochant d’être « nul », « un naufrage ambulant ». Après son fiasco sentimental, il ne pouvait espérer qu’un « miracle ».

C’était oublier que Que Tal était jaloux de ces amants qui occupaient son territoire et savait le manifester, en crachant, grondant, « boudant le lit ».

Son maître dut trancher ce dilemme : choisir entre Que Tal et ses conquêtes.

Ce deuil a réalimenté la douleur de la perte de ses parents, ses amis morts du sida.

On entre en empathie avec le narrateur qui crie sa solitude, le manque, pleure « son prince », tenaillé par la culpabilité et les remords de ne pas avoir su déceler son mal.

La renaissance par la plume était l’objectif que l’auteur s’était fixé. Quand il met le point final, on devine qu’il a réussi ce défi, prouvant que l’écriture lui fut salvatrice.

Il a su épouser le pas fluide de celui qu’il nomme : « sa splendeur » ou « le fauve ».

On perçoit « le tap tap de ses coussinets », on le visualise « se roulant en turban », siestant ou dans ses cabrioles et danse de Saint-Guy, « la grâce absolue ».

Une fois l’absence apprivoisée, le narrateur peut faire le constat énoncé par Christian Bobin : « Ce qui reste d’un être est éclatant, comme une pépite d’or ».

Que Tal est désormais inaltérable.

Daniel Arsand offre l’exemple d’un adieu muet difficile, guéri par les mots.

Une manière de conférer l’immortalité à son compagnon.

Un récit touchant, plein de tendresse, de douceur, de sensualité, témoignage d’un amour rare qui fera vibrer tous les amoureux des chats.

©Nadine DOYEN

Fouad Laroui – L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine, Nouvelles

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  • Fouad Laroui – L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine, Nouvelles, Julliard (167 pages – 17,50€)

Fouad Laroui renoue avec l’esprit de son roman de 2010 : Une année chez les Français. Dans ce recueil de nouvelles, il ouvre les frontières et fait circuler ses protagonistes dans des territoires qui lui sont familiers: du Maroc à l’Europe du nord.

L’auteur crée un univers cosmopolite, un melting-pot où les étrangers, les exilés tentent de se comprendre, de s’accepter, de communiquer et même de s’aimer.

Il nous met en immersion dans un bain de langues, de cultures, de religions et autopsie l’étranger en phase d’intégration et souvent confronté à la barrière linguistique. Il souligne le parcours des déracinés, des baroudeurs qui ne savent plus à quel pays ils appartiennent et se retrouvent en quête d’identité.

On y croise un diplomate , des enseignants dont un maître et son élève, un ingénieur, des couples mixtes, qui se délitent, quand les deux cultures se télescopent. Les protagonistes sont en prise avec des situations délicates ou burlesques, grâce à l’imagination débridée de l’auteur. On devine aussi l’importance que Fouad Laroui accorde à l’oralité par ce narrateur qui a moissonné des nombreuses anecdotes, bribes de conversations ou récits entendus dans des cafés et se délecte à nous les relater.

La nouvelle éponyme qui ouvre le recueil nous transporte à Bruxelles, en pleine canicule. Imaginez la stupéfaction de Dassoukine au réveil, constatant que son seul pantalon a été volé ! Comment pourra-t-il remplir sa mission diplomatique avec ce contretemps ? Mais la Belgique n’est-elle pas la patrie du surréalisme ?

Les retrouvailles du maître et de l’élève donnent lieu à une vraie mise en scène et leurs échanges nous gratifient d’une parenthèse philosophique (carpe diem).

Les rapports sont inversés, un revolver est brandi. Suspense. La chute est irrésistible.

Le monde entier ne joue-t-il pas la comédie ? comme l’affirme Pétrone.

L’auteur pose un regard caustique sur la société (employés SNCF), ses contemporains et les gouvernements, dénonçant l’aberration de certaines lois, les erreurs administratives. Il épingle les sommités qui promulguent des circulaires ministérielles inapplicables, mais contournables grâce à l’ingéniosité d’un directeur qui propose : la natation sèche. Il s’interroge sur la pérennité de liaisons « longue distance ».

Dans chacun des récits , Fouad Laroui, doté d’un talent de conteur, a su maintenir son lecteur en haleine avant de servir la chute, parfois inoubliable.

La richesse de ce livre tient à la variété des niveaux de langue, du style, aux nombreuses digressions, références littéraires et cinématographiques (Lost in translation), aux formules savoureuses (« Je suis un professionnel jusqu’au bout de l’étamine ») qui émaillent les récits. Le tout servi par une plume mâtinée d’humour.

On peut y voir aussi un plaidoyer pour les langues, car de toute évidence l’auteur est polyglotte : « marocain par le corps, par la naissance, mais français par la tête…».

Fouad Laroui signe un recueil roboratif et nous régale de sa truculence verbale.

Merci à l’auteur de pourvoir à notre bonheur.

©Nadine DOYEN

Vassilis Alexakis, L’enfant grec

Vassilis Alexakis, L'enfant grec

 

  • Vassilis Alexakis, L’enfant grec, roman, Stock (20€, 316 pages)

Vassilis Alexakis emprunte le titre de son roman à L’enfant grec de Hugo, confiant que Paris était le rêve inaccessible, nourri par l’album de ses parents et ses lectures.

Le roman s’ouvre sur une silhouette claudicante, celle du narrateur, double de l’auteur, déambulant dans le jardin du Luxembourg, paré des couleurs automnales.

L’auteur s’imagine en train de voguer sur la mer Egée, mordorée, à bord d’un caïque.

Faute d’être son terrain de jeux ou de sport, le jardin du Luxembourg sera son refuge durant sa convalescence et l’objet de ses investigations. Il nous fait partager ses rencontres avec le clochard, élucide les liens de parenté de la belle Elvire et M. Jean. Il nous livre tous les secrets de ce jardin et du Sénat, ressuscitant tous ceux qui ont fréquenté les lieux. Il dialogue avec les statues, un lapin, les arbres comme Séraphine de Senlis. Auprès de la dame pipi, il trouve une oreille attentive et compatissante, car le besoin de s’épancher l’habite. Il revient donc sur cet accident et le séjour traumatisant qui le cloua à Aix en Provence. Lui, qui a une famille éclatée, s’étonna de voir ses fils à son chevet. Les rôles se sont inversés : « j’étais devenu une espèce d’enfant et eux étaient soudain devenus des adultes ». Avec humour et autodérision, il montre comment il s’accommoda de son handicap. On dirait qu’il tourne une séquence des Intouchables quand il déambule à tout berzingue dans le couloir de l’hôpital. Pour égayer les soirées interminables, il teste l’adresse de son pied droit, imagine un dialogue entre le crayon et le Robert tombés.

Sa renaissance pas à pas lui a permis de développer sa capacité à l’émerveillement devant la beauté de la nature, du jardin (les parterres de fleurs « un manuel de géométrie en couleurs »), la fontaine Médicis) ou les détails d’architecture. En « inspecteur des rues », il sait débusquer sur les façades une nymphe, un satyre.

Sa distraction, il l’a trouvée auprès d’Odile, qui donne vie à ses figurines et de sa sœur qui les fabrique. L’auteur dresse l’historique de Guignol, le compare à Punch et se remémore Karaghiozis du théâtre d’ombres de son enfance. Il remonte le fil de ses souvenirs heureux, de ses jeux avec son frère disparu à Callithéa.

Il convoque ses parents disparus, compare la situation de son fils exilé (avec qui les relations sont tendues) à la sienne et aborde une réflexion sur la paternité et la transmission. Il est convaincu que pour s’accomplir, s’épanouir, pour réaliser des prouesses, il faut prendre de la distance avec sa famille.

La mort en embuscade s’invite à la fin du récit, ne serait-ce qu’avec l’agonie de cette feuille restante sur le marronnier. Moment de grâce sublimé par ce rendez-vous avec son fidèle admirateur qui se devait de l’assister dans sa chute tourbillonnante et la sauver. Ne croise-t-il pas Hadès dans les entrailles des catacombes ?

Le récit bascule dans le surréalisme quand la folie s’empare d’un client dans une librairie menacée par l’assaut imminent d’indiens. A la manière de Woody Allen, les personnages s’échappent des pages et se liguent avec les lecteurs. Leur vivacité supplée à la lenteur du narrateur « figurine manipulée par deux béquilles ».

L’auteur développe une réflexion sur la frontière entre réel et imaginaire. N’est-il pas lui-même un personnage de son roman inachevé, d’où l’usage de ses béquilles ?

On devine l’auteur rongeant son frein, impatient de retourner à Athènes de crainte de ne plus reconnaître son pays. Ne pouvant pas passer sous silence la crise grecque, il nous livre ses convictions et pose son regard censeur et caustique sur la richesse de l’église (que les politiques n’osent pas taxer) et le gouvernement. Il brosse une peinture au vitriol de la société grecque (élites corrompues). Il colle à l’actualité, évoquant les JO (qui ont alourdi la dette), les drames, les suicides dus à la pauvreté galopante. Il ne se prive pas de brocarder les paroles ordurières de certains politiques.

Vassilis Alexakis dévoile son rituel d’écrivain et les contraintes qu’il s’impose : vivre seul. Une vie monacale indispensable à l’écriture. Pour tromper sa solitude, il fait défiler les femmes qu’il a aimées ou fréquentées. Désormais, c’est auprès de la dame de bronze « aux formes généreuses », « belle comme les actrices italiennes » qu’il aime se poser pour « une conversation muette » quotidienne, avant de rentrer à l’hôtel.

L’auteur paie sa dette à la littérature, déclinant ses plaisirs de lectures. Son goût pour la fiction, il l’a hérité de sa mère. Il évoque ceux qui furent ses compagnons dès son enfance. Les héros répondent tous à l’appel (Don Quichotte, D’Artagnan, Tarzan, Robinson, la liste est interminable). Il met en relief le rôle du Robert.

A 20 ans, il partagea ses doutes avec ses maîtres tutélaires : Dostoïevski, Faulkner et Beckett qui lui ouvrirent la voie à « son propre chemin ».

Il dénonce le déclin de la poésie et nous gratifie des poèmes de Constantin.

Il épingle « le milieu littéraire parisien » qui « ne reconnaît du talent qu’à ceux qui le flattent ».Il ne manque pas de rappeler notre héritage du grec. Et l’auteur d’imaginer avec une pointe de malice, le remboursement des mots empruntés comme économie ! Cette francophilie reconnue a permis à Vassilis Alexakis d’être le Lauréat du Prix de la langue française 2012. Il contribue à maintenir vivante la flamme de la lecture.

En fermant le roman, on se demande si le narrateur a regagné son studio, si la séance de dédicaces au jardin du Luxembourg a eu lieu, si le personnel médical d’Aix a eu la visite promise. On garde en mémoire ce geste touchant d’offrande à la dame « à la capeline de paille », cette feuille morte déposée sur sa jupe comme un talisman.

Vassilis Alexakis signe un roman labyrinthique, aux accents autobiographiques, émaillé d’une pléthore de réminiscences familiales, de digressions, traversé par la mythologie (Ulysse et la guerre de Troie, Circé…). Il nous offre aussi des parenthèses poétiques et des morceaux d’anthologie (Guignol et Gnafron ayant maille à partir avec le couple présidentiel !) où se côtoient réalité et fiction, happant le lecteur dans ce tourbillon hallucinant ou l’entrainant dans le Paris souterrain.

Un enchantement de lecture qui apporte de la couleur et de l’inédit.

©Nadine DOYEN

Franz Bartelt – Hopper, L’Horizon intra muros –

 

  • Franz BarteltHopper, L’Horizon intra muros – Éditions Invenit, collection Ekphrasis (12€)

 

Certains écrivains s’inspirent de faits divers, d’autres comme Franz Bartelt tentent de percer le mystère d’un tableau, laissant leur imagination les guider. On sait l’auteur amateur d’art. N’a-t-il pas déclaré que « Si les gens fréquentaient plus souvent les musées, ils ne mettraient jamais les pieds dans les pharmacies…» ?

A l’heure de l’exposition Hopper à Paris, Franz Bartelt revisite une des œuvres majeures du peintre : l’emblématique tableau Nighthawks, et concentre son regard sur ces Oiseaux de nuit afin d’en décrypter les moindres détails. Il dédie cet ouvrage à ceux « que le temps transporte », pour qui le temps n’a pas de prise, fil rouge qu’il va dérouler en insérant des réflexions poétiques et philosophiques avec sa touche d’humour : « sans y convoquer plus d’un neurone ».

En préambule, l’auteur part du constat que l’art n’est pas la nourriture quotidienne du « quidam ordinaire », qu’il ne s’invite pas dans nos chaumières, par paresse ou manque de curiosité. Les calendriers pallient cette carence ainsi que les cartes postales souvent utilisées en marque-pages.

C’est pourquoi Franz Bartelt retrouve le tableau Nighthawks, carte de vœux mystérieuse, dans un ouvrage consacré à Brueghel, ce qui lui permet une étude comparative. Le contraste est frappant : l’individualisme, la solitude « impartageable » chez Hopper s’oppose au collectif, à cette communauté solidaire de Brueghel. Chacune des retrouvailles avec cette carte volante (qui semblait jouer à cache-cache avec l’auteur) déclencha l’écriture d’une prose poétique, dont des extraits sont distillés dans ce recueil. Si le mot nighthawks, qui convoque pour l’auteur « quelque chose d’effrayant », désigne des noctambules assimilés à des fêtards, ceux du tableau n’ont pas l’air de s’éclater. Ces êtres atones, comme figés, perdus dans leurs songes, semblent plutôt tromper ou noyer leur solitude « géométrique », leur ennui dans ce bar « immensément désert ». Face à une telle immobilité, vacuité, l’auteur aurait souhaité déceler un soupçon de douceur, de chaleur, ne serait-ce qu’avec la présence d’un chat. Mais il convoque Rimbaud pour qui « l’essentiel est ailleurs », et ici c’est la société « fric » avec le tiroir caisse bien en évidence.

Franz Bartelt focalise notre attention sur des détails relatifs à chacun des individus : un journal sous le coude, une cigarette, les doigts de la femme en rouge. C’est elle qui accroche la lumière réfléchie par le mur jaune paille et rayonne telle une icône, au visage serein et recueilli.

L’auteur s’interroge quant à la présence de ces trois anonymes dans « cet asile de nuit », ce havre de paix où l’obscurité et la lumière se livrent bataille. Attendraient-ils un train dans un buffet de gare ? citant une phrase célèbre d’Antoine Blondin : « Un jour, nous prendrons des trains qui partent ». Hopper aurait-il peint le tableau de l’attente, cristallisé des instants suspendus où il n’y a ni passé, ni avenir ? Mais où le temps implacable aura le dernier mot.

Dans ce huis-clos, cet enfermement, tels des poissons captifs d’un aquarium, les personnages semblent subir leur vie, « avoir perdu l’espoir », face à cet « horizon intra muros ». Pour l’auteur, il se dégage de cette scène statique une certaine mélancolie, lui faisant songer à L’intranquillité de Pessoa, « une nostalgie de l’immédiat » que la couleur masque en surface seulement, tel un fard.

Comme un livre récolte autant d’interprétations que de lecteurs, Franz Bartelt rappelle que « le tableau parle par la voix de celui qui regarde », ajoutant que « Ce que l’on ressent prime sur ce qu’on apprend ». Au lecteur de s’approprier cette toile spleenétique, ayant aussi inspiré Philippe Besson.

En filigrane, on devine l’écrivain rivé à sa table ensevelie sous un flot de papiers, absorbé dans son travail « lent, long, obscur » qu’impose la créativité, et parfois taraudé par un « sentiment d’inutilité ». A la fin de ce recueil, on trouvera une biographie condensée du peintre et de l’auteur.

Franz Bartelt pense que « s’il s’est produit des miracles sur la terre, on le doit plus à la peinture qu’à la littérature ou à la musique ». Alors quand le lecteur découvrira qu’il sait allier littérature et peinture, il ne pourra être que comblé par cet opus à la présentation raffinée, enrichie par des gros plans du tableau. Franz Bartelt reste cet auteur éclectique, toujours là pour nous surprendre.

©Nadine DOYEN

Benoît Duteurtre – À nous deux, Paris!

 

 


  • Benoît DuteurtreÀ nous deux, Paris! – Fayard, Roman (19€).

     

Comme le titre emprunté à Balzac pouvait le laissait présager, Paris est la toile de fond du roman.

Le récit débute en septembre 1980, année où fut inauguré le Forum des Halles, « considéré comme la quintessence de la modernité » et s’achève en 2011 quand cette « architecture en toc » qui n’a pas résisté à l’outrage des ans se retrouve la proie des bulldozers.

C’est dans ce Paris en pleine mutation, « le laboratoire de l’avenir », que débarque Jérôme, « cet ange blond » de 19 ans, assoiffé d’expériences, après deux années d’études à Rouen. La Sorbonne est pour lui « la voie royale » à suivre. Il vient d’arborer un nouveau look: « cheveux courts, rassemblés en épis comme un jeu de mikado », en harmonie avec la tendance new wave.

Le lecteur suit son installation : emménagement épique, relaté avec beaucoup de drôlerie.

Très vite, Jérôme va s’approprier les lieux mythiques, dénicher les bonnes adresses dans Actuel.

Il devient un habitué des Bains-Douches, « véritable chapelle de l’esprit nouveau », du Palace, des Diables-Verts, de La chapelle des Lombards. Il se laisse happer par la vie nocturne et se coule dans une vie de bohème. Il se retrouve sous la coupe de femmes. Il n’a d’yeux que pour Mina, « la foldingue des nuits parisiennes », devient son larbin, son escort boy, son assistant, son protégé. Il croise Mélanie, une prostituée en lien avec des dealers, Jane qui lui ouvre des portes de clubs privés, mais l’initie à la défonce. L’addiction le guette. L’euphorie cèdera la place à la léthargie.

Quant à l’orientation sexuelle de Jérôme, elle ne s’est pas encore nettement imposée (« Le sexe lui semblait par trop compliqué », même si, sous l’effet d’herbe, il s’était adonné à « quelques caresses ». Il « cultive ses rêves érotiques avec les garçons », tout en ne renonçant pas à « rencontrer une fiancée ». Toutefois, il ne lui a pas échappé que son attirance va vers les regards ténébreux des bruns, les visages d’ange de garçons croisés dans les bars de nuit, nourrissant « un rêve de complicité ». Faire son coming-out est d’autant plus facile que les années 80 voient l’homosexualité sortir du placard. « Ce blondinet au pantalon de skaï » et T-shirt rouge moulant, aimanté par « la beauté sauvage » de Serge ou celle de Romuald : « joli comme un page de la Renaissance »… « avait enfin admis qu’il devait être homosexuel ». Il fréquente alors les sex-shops, la rue Sainte-Anne, « réputée pour son marché aux tapins », le Marais. Le besoin de passer à l’acte le titille. Une fois ses inhibitions jugulées, Jérôme privilégie les aventures sans lendemain.

Après nous avoir donné en pâture le parcours initiatique d’un adolescent dans les eighties, à la conquête de Paris, mû par l’ambition de percer et déterminé à imposer ses propres compositions musicales, quel destin l’auteur a-t-il bien pu forger pour un tel héros, qui s’est brûlé les ailes dans sa prime jeunesse, s’est laissé griser par la vie nocturne, s’est laissé entrainer dans les milieux interlopes, a plongé dans l’addiction de la cocaïne, et en a négligé ses études ? Cette vie parisienne, hérissée de pièges, ne fut-elle pas un lieu de perdition ? de danger avec l’apparition du « cancer gay » ? Jérôme aura-t-il atteint son objectif : « entrer dans la danse pour s’y faire remarquer » ?

Benoît Duteurtre nous propose deux pistes, pointant comment on peut très vite sombrer dans l’oubli.

DansÀ nous deux, Paris ! on retrouve le coup de griffe caustique de l’auteur sur la société. Il ne se prive pas d’épingler la façon dont le recrutement des vacataires est effectuée dans les universités ou « le manager véreux ».Il dénigre les cours où l’on s’ennuie, brocarde les projets immobiliers voués à la démolition 30 ans après. Il brosse des portraits pittoresques de la famille de Jérôme. Il déplore le « saccage urbain », cette uniformisation des lieux soumis au diktat des normes, l’impossibilité de fumer dans les lieux de plaisir. Vivre dans cette ère où la sécurité prime, « dépourvue d’excès » n’a rien de délectable pour l’auteur. Pas plus que ces animations de masse organisées par la mairie.

Avant de conclure, Benoît Duteurtre concède qu’il partage beaucoup de points communs avec son héros, un frère, son double. Même origine provinciale, même rejet du conformisme, même passion pour l’art (David, Ingres, Matisse, Warhol…), la musique (tous deux pratiquent le piano) et même fascination pour la ville lumière dont il ressuscite l’aura. La même curiosité les habite, ainsi que cette capacité à l’émerveillement dans une ville inconnue. L’auteur clôt son roman en dressant un inventaire de Paris, à la manière de ces cartes postales mettant en regard deux époques.

Traversée au cours de laquelle il dépeint les métamorphoses de la capitale, laissant transparaître ses regrets, renouant avec sa veine nostalgique, pétrie d’humour.

Benoît Duteurtre déroule une fresque de l’époque où l’on écoutait encore des 45 et 33 tours, où seul le téléphone reliait les êtres entre eux. Années assimilées à « un symbole de futilité, de cynisme, d’argent roi », mais aussi au courant d’avant-garde, à cet esprit nouveau empreint de « distance, lucidité, énergie » incarné par Jérôme. Les lecteurs de la génération de l’auteur se retrouveront dans ce mode de vie, ces tenues vestimentaires punk (avec badges), puis funky. D’autres raviveront l’époque des Halles de Baltard ou du cabaret du Chat Noir.

Les mélomanes invétérés seront comblés par la pléthore de références musicales, source d’extase, de transes et de jubilation, (allant de Ravel, Debussy à Wyatt, Philip Glass, en passant par Cochran, James Brown dont la musique « conduisait aux beautés célestes »), et ceci grâce à la connaissance éclectique et impressionnante du musicologue Benoît Duteurtre.

En campant son héros, « artiste en herbe », « puis professeur-gigolo », et enfin « précurseur de la techno », dans le décor des années 80, Benoît Duteurtre nous offre une distrayante déambulation à rebours dans Paris, tout en égrenant les courants musicaux (jazz, pop, swing, rock, funky) qui ont fait vibrer les branchés de l’époque. L’auteur signe un roman, au ton incisif, mâtiné d’ironie, qui dit bye bye à l’esprit soixante-huitard, baba cool, au Flower Power pour véhiculer l’esprit nouveau (dont l’étudiant normand se veut le prophète) et autopsier la vie nocturne parisienne des eighties.

©Nadine DOYEN