Franz Bartelt – Facultatif bar – Éditeur: D’un noir si bleu (18€- 261 pages)

Franz Bartelt – Facultatif bar

 

  • Franz Bartelt – Facultatif bar – Éditeur: D’un noir si bleu (18€- 261 pages)

La prédilection de Franz Bartelt pour les protagonistes enracinés dans des lieux sordides ( « banlieue crasseuse » ou interlopes se confirme avec Facultatif bar.

La couverture gore, maculée de taches de sang préfigure « un océan de sang ».

La majeure partie du récit est confinée à trois huis clos.

Le lecteur aura la surprise de voir débarquer au Facultatif bar non pas la fée Benninkova mais deux anges déchus « dont la notoriété ne dépasse pas les environs du paradis ». Ils savent se fondre incognito dans la foule des clients ou confier des missions comme celle, relatée dans le premier chapitre, qui faillit tourner mal pour Querque, «un farceur né », bardé de diplômes. En effet soupçonné de vol par le vigile, il va prendre un malin plaisir à berner le policier de façon insolente.

Est-il le serial killer, ce «  monstre accompli qu’il prétend être ? Ses révélations attisent la curiosité du lecteur. La présence des anges permet à Franz Bartelt d’asséner des réflexions autour de Dieu et en filigrane de faire entendre sa charge contre les institutions qui détiennent le pouvoir et en usurpent les prérogatives, dénonçant les arrestations musclées. L’auteur épingle « l’incurie de la police » et « son incompétence » et souligne le parler peu châtié de l’inspecteur.

Le lecteur va suivre l’inspecteur Granier dans ses missions, au cours de ses descentes dans les bordels et découvrir les sources de sa jouissance. Mais qui traque-t-il ? Sa femme qu’il soupçonne d’adultère ? En simultané se déroule l’étrange échappée du duo formé par Querque et le journaliste Jéronimo, friand de presse à scandales.

Quant à l’univers de la boucherie, Franz Bartelt, en carolomacérien de souche, nous y a déjà baignés, nous ayant servi de la « Terrine Rimbaud » et les saucisses de Merdouilla. Ici, le commerce du boucher Trousquaille s’avère d’autant plus prospère que ses fournisseurs sont très actifs. Visionnaire, Franz Bartelt ? Toujours est-il que sa plume est à l’unisson des scandales de la filière viande ! Quant aux commis rompus à l’art du dépeçage, ils prennent leur pied, pratiquant « le commerce amoureux avec des cadavres » dans l’arrière-boutique faisant office de backroom.

Facultatif bar nous confronte à des personnages peu recommandables (« faiseurs d’anges », « Frères tortouristes »). qui semblent sortir de l’atelier de Jean Rustin.

On y voit s’échouer des êtres au bout de leur destin. Quel va être le sort de Querque ?

Son vœu décliné au début du roman sera-t-il exaucé ? Laissons le mystère.

Un vent de folie souffle autour de la mère de Félicien et sa façon de parler à son double dans le miroir apporte une touche comique tout comme les scènes incongrues qui ont quelque chose de jubilatoire.

Le tragique, l’horreur ne connaissent pas d’éclipse. Lecteurs sensibles s’abstenir, car l’auteur sait faire monter crescendo la tension, la panique et détailler les atrocités.

La cruauté, la folie, il nous y a déjà habitués avec ses romans précédents.

Franz Bartelt signe un roman d’une noirceur tellurique, cruellement sarcastique, dominé par la boisson, le sexe, la violence, la mort et les règlements de compte.

©Nadine Doyen

Guy Goffette – Géronimo a mal au dos – roman – nrf Gallimard (16,90€-173 pages).

Géronimo a mal au dos

  • Guy Goffette – Géronimo a mal au dos – roman – nrf Gallimard (16,90€-173 pages).

Guy Goffette livre le troisième volet de sa trilogie. On se souviendra que dans L’été autour du cou, Simon Sylvestre remâchait déjà ses souvenirs d’enfance, souffrait d’être méprisé par son père qui lui avait martelé qu’« ici, on n’est pas né le cul dans la soie ». A mi-chemin entre fiction et autobiographie, l’auteur revient sur la relation chaotique entre Simon et son géniteur, « l’homme de sa vie » à qui il dédie le roman. Son retour aux sources, après des années d’absence, lors de la disparition du père va lui faire remonter le temps. On chemine dans son introspection, anticipant ses retrouvailles avec sa mère. Ne sera-t-il pas devenu l’étranger ? Ne va-t-il pas se voir reprocher son éloignement, son ingratitude filiale, d’être responsable de la mort de Géronimo ? Surnom dont l’origine est dévoilée au milieu du récit.

Le roman s’ouvre sur un poème élégiaque dédié au père. Le ton est au recueillement, le village venant rendre un dernier hommage au défunt dans ce salon devenu chambre mortuaire. Ce lieu ravive les traumatismes de Simon face à la mort, « ce jeu de cache-cache macabre » et réveille le fantôme de sa grand-mère. Il pose son regard critique sur les rites religieux et dénonce « cette abondance intempestive » lors d’un deuil.

Si Jean-Luc Seigle affirme qu’en vieillissant les hommes pleurent, le sac de larmes de Simon avait durci au point de ne plus pouvoir se crever.

Par flashback et digressions, le portrait de Géronimo s’esquisse à travers les souvenirs qui refont surface, les anecdotes de Simon mais aussi les confidences de la mère et de la parentèle. On plonge aussi dans les pensées de Simon. Prisonnier d’un père tyrannique et violent, aux colères redoutables, celui-ci justifie sa soif de liberté pour fuir les brimades, les coups, les raclées dont il fut victime. Happé par un ailleurs plus maternant, il trouvait une écoute chez son ami Freddy où tout finissait par «des rires, des baisers, des caresses à la pelle ». Plus tard, ce besoin de compenser son désert affectif se retrouve dans son errance sentimentale.

Pourtant le père apparaît sous des traits plus affables, rieur, comme sur la photo posée sur le cercueil. Simon nous bouleverse quand il s’adresse à celui qui ne peut plus l’entendre, réglant ses comptes (car comment aimer un père qui vous enferme à la cave ?) mais aussi reconnaissant ses qualités professionnelles. L’auteur souligne que le manque de communication, l’absence d’effusions généra les malentendus.

Il nous émeut aux larmes quand il ressuscite cette grand-mère préférée qu’il accompagna dans son agonie, en lui tenant la main. Scène d’autant plus poignante que Simon crédule, naïf, boit ses paroles et la croit au ciel, dans les bras de l’ange.

En parallèle, le lecteur voit se tisser le portrait de Simon depuis son enfance et comment il s’est construit en réaction de cet être autoritaire, intransigeant.

Car ce goût pour les livres et la lecture ne lui fut pas transmis par son paternel, mais par Joseph, tous deux fuyant ainsi leur « petit enfer domestique ». Indignons nous, lecteurs, les livres ne sont pas faits « pour ceux qui n’ont rien à faire », mais pour ceux qui se délectent de « ce long voyage immobile qu’on appelle lire ».

Ce que Géronimo lui légua, c’est la valeur noble des mots travail et fraternité.

Le départ de Simon, puis son silence furent mal perçus par la fratrie, allant jusqu’à le considérer comme « le voyou », « le mouton noir ».

Guy Goffette déroule une fresque de la vie à la campagne où cohabitent fermiers, simples d’esprit, où les bigots ne manquent pas la messe dominicale, où tout le monde se connaît, sait tout, où l’on vit dans la cuisine et réserve le salon pour les grandes occasions, comme Saint- Nicolas fêté en Lorraine. Et Simon de se remémorer le cadeau qui l’émerveillait, fait des mains du père. Il décrit dans les moindres détails ce jouet, tout comme le salon encombré de reliques surannées.

En filigrane l’auteur qui avait rêvé d’embrasser la carrière de peintre brosse un tableau bucolique des paysages dans lesquels Simon se sentait en communion. L’anecdote du portrait d’Esméralda racontée avec ironie apporte une note plus légère et sensuelle.

Même si « la fière gitane » n’avait rien de scandaleux comme L’origine du monde de Courbet, Simon avait parfaitement gravé en mémoire « le renflement plein de promesses de sa poitrine largement déboutonnée ». On reconnaît l’auteur de Elle, parbonheur, et toujours nue qui confirme son talent pour décrire les blandices et les gambettes des femmes.

Le ton est plus facétieux quand il se remémore sa mère implorant Dieu face à son injustice. Il peut tourner à l’humour noir « Un prêté pour un rendu en somme ».

Dans ce roman, Guy Goffette aborde la fuite du temps, plus véloce avec l’âge.

Pour boucler ce cycle de vie, l’auteur utilise la métaphore du naufrage. Ce père dont l’esquif a pris l’eau va pouvoir entendre « la belle Serpentine » qu’il ne se lassait pas de contempler.

Guy Goffette flatte notre oeil par l’esthétisme de la typographie des fins de chapitres, certaines dignes d’une chute comme celle qui clôt le récit :

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Guy Goffette sera-t-il parvenu à un apaisement par cette réconciliation posthume ?

Une tendre nostalgie embue les pages (fragrance de la tarte aux pommes). Un aveu qui prend des airs de délivrance. L’auteur se raconte et met en mots le deuil qu’il vient de traverser. Il signe un récit intime, émouvant, plein de sensibilité et de délicatesse, oscillant du présent au passé, servi par un style ciselé et une plume poétique, limpide comme la Semois.

NB: Pour approfondir la connaissance de Guy Goffette, couronné par le grand prix de poésie de l’Académie française, lire aussi : La mémoire du cœur, Chroniques littéraires 1987-2012 par Guy Goffette, Gallimard, Les Cahiers de la NRF.

©Nadine DOYEN

Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L’arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L'arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

 

  • Noël Herpe – Mes scènes primitives – Récit, L’arbalète Gallimard (19€- 145 pages).

Noël Herpe poursuit sa veine autobiographique. Dans Mes scènes primitives, il revisite des tranches de vie particulières. Le portrait en couverture préfigure d’autres tenues vestimentaires singulières. Il nous dévoile son goût pour le travestissement, né durant l’enfance. Par exemple il affectionna sa tenue de phoque pour « la douceur étouffante » et la soie moulante. Plus tard il fut attiré par les boucles d’oreille et les santiags à talons hauts, l’uniforme de hard rocker. Avec son regard d’adulte, il décrypte ce « mystère inépuisable: la féminité des hommes ».

N’est-ce pas sa passion du costume qui le conduisit à rêver d’incarner des rôles?

La tenue du troubadour le fit fantasmer et généra son penchant pour le port du collant qui « tenait le corps à distance » et « en faisait une statue, offerte à l’admiration et interdite au désir ». Il se remémore « un épisode merveilleux » où ils devaient porter des collants noirs et se souvient avoir été perturbé par l’émoi suscité chez ses copains. Il s’interroge sur sa frénésie à se vêtir d’atours féminins, du « justaucorps » volé à sa mère, son bonheur d’avoir son corps (qu’il méconnaît, qu’il évitait de regarder sous la douche) corseté dans un « carcan élastique ». Avait-il succombé au fétichisme? Était-il habité par une obsession érotique? A seize ans il déambulait dans le Marais arborant « une panoplie la plus provocante qui soit ».

Son « frisson pour le théâtre », il l’éprouva dès neuf ans, nourri aux « dramatiques de la Comédie-Française ». Sa première mise en scène, en accéléré, de Roméo et Juliette marqua « le début d’une obsession érotique ». Puis il s’impliqua avec ferveur dans le club théâtre de son lycée, avec un prédilection pour le rôle de « L’amoureux éconduit ». Son épanouissement se réalisait sur scène ou par les expositions programmées, rédaction d’un mémoire, déployant une énergie inépuisable.

Noël Herpe égrène un lacis de souvenirs, décline son admiration pour Gaby Morlay, son icône, ses fréquentations (« des rats de cinémathèque », les amis de Guitry…).

Il convoque les figures tutélaires qu’il mit en scène et détaille ce qui l’attira dans leurs œuvres. Comme Arnaud Cathrine dans Nos vies romancées, Noël Herpe a eu des affinités immédiates avec trois auteurs. Sa première révélation fut Mauriac. C’était comme un miroir tendu. Son osmose avec l’auteur était due à « une parenté tragique ». Il en était imprégné jusqu’à la moelle. Il montre comment il approfondit l’étude de ses écrits et réussit à saisir les méandres du désir chez Mauriac, et son « amour passionné de la beauté masculine ». Il y trouvait l’ineffable bien-être d’une lecture complice d’autant que faute d’encouragement familial, il devait se résoudre à des « séances solitaires ». Le magnétophone lui fut alors un compagnon magique, « un merveilleux outil de mise en scène ».

La solitude du narrateur traverse le récit, d’autant plus douloureuse que la mère avait quitté le domicile conjugal. Une famille éclatée dont Noël Herpe fit la trame de son Journal en ruines. Son adolescence fut chaotique, n’étant pas préparé à s’affranchir de son père. A dix-sept ans, il vivait mal son isolement, conscient que son « vaisseau fantôme était fragile ». D’un côté il recevait un « adoubement affectif » de la famille de Mauriac pour la représentation d’Asmodée, de l’autre il s’enfonçait dans l’échec.

Il résume sa période estudiantine à la Sorbonne à « un cimetière de rendez-vous manqués, d’occasions perdues », à « un désert », fuyant les autres, « rasant les murs ».

L’auteur revient sur ses expériences amoureuses, un vrai « nœud de souffrance », car tournant à l’échec. Il évoque l’inconnu repéré au lycée dont les « apparitions » tenaient du miracle, dont la voix le fascinait, mais qui restait indifférent à sa présence.

Il tombe sous le charme de Thierry, « cinéphile obsessionnel » comme lui, mais un geste équivoque mit fin à leur « complicité artistique ».

Sa déclaration d’amour épistolaire à un jeune premier reste lettre morte.

A Florence, il croise « des garçons inaccessibles ». Il repousse les « assauts répétés » d’Alain Feydeau tout en étant flatté d’être « un objet de désir ».

A vingt ans, il prend conscience de son homosexualité en lisant Moïra. Il répond aux sollicitations du Minitel et s’aventure dans des relations interlopes, sadomasochistes, (« bondage »). Il fait croire à une agression quand on le découvre « nu et ligoté ». Il se définit alors comme « un Don Quichotte froussard, flirtant avec le frisson de la transgression » et redoutant que son « double androgyne » soit démasqué.

Il multiplie les aventures fugaces sans concrétiser son « rêve d’amour fou ».

Il se plonge ensuite dans Green dont le « climat répondait » à ce qu’il vivait. Il y découvre un double auquel il peut s’identifier. Il adapte Sud qui défend « la cause des gays ». Il suit les cours de Rohmer, s’intéresse ensuite à Montherlant, retrouvant dans la Reine morte « labeauté du style renaissance avec ses pourpoints étranglés, ses collants… ». Le récit s’achève au monastère d’Alcobaça où l’auteur ressuscite Inès de Castro, « la reine morte », faite « jusque là que de phrases ».

Noël Herpe signe un récit constellé de références culturelles qui reflète une époustouflante érudition, et laisse deviner la vocation du futur critique de cinéma. Cette confession inattendue lève le voile sur ce qui a permis à l’auteur « de sublimer le désastre » et livre un portrait troublant de sincérité.

©Nadine DOYEN

Alain Mabanckou – Lumières de Pointe-Noire – Seuil –(19,50€- 282 pages)

Alain Mabanckou

 

  • Alain Mabanckou – Lumières de Pointe-Noire – Seuil –(19,50€- 282 pages)

Alain Mabanckou aura attendu vingt-trois ans pour effectuer son « retour au bercail », sorte de pèlerinage, à l’instar de Dany Laferrière dans l’Enigme du retour.

Invité par l’Institut français de Brazzaville, en 2012, l’auteur en profitera pour retrouver des ponténégrins et renouer avec ses proches tout en alimentant le terreau pour le livre qui retracera ce séjour. Le récit alterne passé et présent, conjugue la veine autobiographique et une fresque qui capte la vie dans les rues, les bars et la foule anonyme, sorte d’état des lieux du Congo.

L’auteur nous ouvre des pans plus intimes en insérant des photos de son album familial en fin de chapitre.

Le roman débute par une confession d’autant plus touchante qu’il s’agit de révéler pourquoi l’auteur avait choisi d’occulter (en 1995) la disparition de sa mère: « atermoyer le deuil ».

Tout en brossant un sincère portrait de Pauline Kengué, figure féminine déjà évoquée dans de précédents romans, il met en exergue les qualités de business woman « chevronnée ». Sa maturité précoce lui permit de percevoir ce que sa mère lui taisait. Avec émotion et gravité il se remémore son enfance, leur relation filiale et leur ultime tête à tête. Les dernières paroles de cette mère, pétrie d’abnégation, sont à jamais gravées : « Mon petit, ne me déçois pas », « Deviens celui que tu voudras devenir… » et scellent une douloureuse et poignante séparation. Les références culturelles s’infiltrent dans la description de la « bicoque » digne d’un roman de Sepulveda ou Hemingway. Alain Mabanckou témoigne de son attachement viscéral au « patrimoine familial ».

Son enfance a été baignée de légendes rattachées à la lune, (« l’oeil céleste », fête du Sacrifice) et de prophéties, de croyances (présence d’un corbeau) qui lui ont laissé de profondes empreintes, tant il fut rempli d’effroi à la vue de Massengo, cet épouvantail ou d’un corbillard.

Autour de Pauline, gravite une famille exponentielle. Parmi cette fratrie, un bataillon de cousins, on croisera les figures les plus marquantes. Son géniteur ayant déserté, Papa Roger sera son père de substitution, autodidacte qui lui inculqua le goût des mots, la curiosité, l’ouverture d’esprit. Il l’initia à la lecture de la presse, « lectures du monde » et à l’usage du dictionnaire pour enrichir son vocabulaire (apocryphe). Il développa son appétence pour « la fragrance de la pomme verte ». Pathétique sa rencontre avec « mère Teresa », qui veilla sur sa croissance et qui n’est plus qu’« une loque humaine », en état de déliquescence. Avec Grand Poupy, « tombeur de ces dames », il revisite ses frasques amoureuses. Yaya Gaston sème le trouble, grisé d’être un personnage de roman.

Il est impressionné par « ces petits anges »qui lui collent aux basques et veulent une photo avec lui.

Alain Mabanckou convoque aussi les disparus « personnages ensevelis dans les ténèbres » et les ressuscite en évoquant des tranches de vie (chasse nocturne). Il découvre le sens des chaises vides.

Le narrateur est perçu différemment selon les personnes croisées. Quand on a renié sa famille depuis des décennies, on doit s’attendre à prendre des claques et recevoir un tombereau de reproches. Pour certains il est le « grand frère », pour d’autres « petit frère », ou encore « l’Américain ». Pour les plus jeunes de sa fratrie, il est « une apparition, une ombre… »

Il incarne l’écrivain que beaucoup rêvent de devenir, celui qui vit chez les Blancs, qui passe à la télé. Pour Grand Poupy il était devenu « un affabulateur public ». On devine un fossé entre lui-même et les autochtones, devenu un étranger, dans leurs échanges. N’est-il pas « déconnecté de la réalité »?

Le cinéma Rex marqua l’enfance de l’auteur au point de donner aux chapitres de la seconde partie des titres de films, traduisant les références cinématographiques de l’auteur.

En parallèle s’esquisse la façon dont le narrateur a engrangé ses connaissances au fil de sa scolarité, fréquentant très tôt la bibliothèque. Il prit plaisir à mystifier ses camarades en leur contant ses fictions. Il reste imprégné par ses cours de philosophie qui lui forgèrent l’indépendance d’esprit.

L’auteur sait alterner gravité et scènes plus légères, matinées d’humour comme les leçons de drague, l’incident du kundia. Avec auto dérision, il revient sur sa naïveté quant à sa lecture dans l’ordre alphabétique. Avec tendresse il évoque sa confusion quand il découvrit que sa mère lisait le journal à l’envers, elle qui se sentait exclue de la complicité de son fils et Papa Roger.

Alain Mabanckou radiographie la vie congolaise: port de l’uniforme dans les écoles, levée des couleurs et hymne national, pénurie de médecins qualifiés, rejet de l’anglais, méfiance des Blancs. Il aborde la religion (catholicisme supplanté par l’église pentecôtiste), la prostitution.

Il ne partage pas la vision d’« un paradis de misère », au contraire il nous conduit vers « les points de lumière » que savent débusquer les enfants. Pour eux le bonheur se niche dans un pneu, des tongs, l’imaginaire prend la relève. L’auteur souligne l’esprit solidaire, l’euphorie collective.

En filigrane défilent le passé colonial une nation marquée par les stigmates de « la traite négrière », les conflits nordistes/sudistes, la guerre civile, jusqu’à son indépendance en 1960.

Avant de s’envoler pour Paris, l’auteur, « oiseau migrateur » confie ce qu’il n’a pas fait, aurait dû faire. Une pointe de nostalgie accompagne ses adieux à sa « concubine », car il subodore comme C.M. Cluny qu’« il y a des lieux que l’on pressent ne jamais revoir, des êtres ne jamais revoir ».

Alain Mabanckou signe un roman touchant dans lequel il tente de s’amender après avoir été taraudé par tant de culpabilité et d’ingratitude. Voilà « l’oubli, l’indifférence réparés », mais peut-être achetés par ses enveloppes laissées discrètement à ses proches. Récit ponctué d’anecdotes, de souvenirs immarcescibles servi par une écriture épurée, une plume « corrodée par le sel des regrets ». Un livre-mémoire, empreint de tendresse, d’amour, de déférence.

Un bel hommage d’un fils à sa mère. Inutile d’attendre d’être à la lettre M pour découvrir cet auteur couronné en 2012 par le prix de l’Académie française.

©Nadine DOYEN

Claire Fourier – Les silences de la guerre – Roman, éditions dialogues (191 pages- 19,90€)

Claire Fourier - Les silences de la guerre

 

 

  • Claire Fourier – Les silences de la guerre – Roman, éditions dialogues (191 pages- 19,90€)

Claire Fourier a choisi pour capter notre attention de restituer en couverture, de sa main manuscrite, le premier paragraphe des Silences de la guerre. Roman que l’écrivaine définit comme le « pendant féminin au Silence de la mer » de Jean Vercors.

La narratrice (une étudiante de 20 ans) nous en dévoile la trame, pour le lieu: Gwitalmézé, en Bretagne, l’époque : 1943 et les circonstances : l’occupation, le couvre-feu. La tension, l’inquiétude, la panique se lisent sur les visages des villageois. Voilà leur horizon rétréci, le village étant devenu « une zone côtière interdite » etle rivage «  truffé de blockhaus ». Le mur de l’Atlantique se construit. La terreur gagne aussi la narratrice, venue se réfugier chez son père veuf, quand elle comprit qu’elle devrait cohabiter avec « un boche ». Elle découvre tout sur cette guerre, ses absurdités, répétant « Je ne savais pas ». La crainte, l’appréhension vont la tenailler. Elle déploie une bonne dose d’audace pour contrer cet étranger, soulignant la défiguration du littoral. Elle brosse un portrait détaillé de l’officier Hermann (« un ennemi à figure d’ange ») que l’on suit dans sa mission et retrace leurs conversations. Cet homme « racé », « distingué », poli, cultivé, gagne la sympathie du père, vétérinaire, qui sera mis à contribution pour soigner les chevaux. Les absences mystérieuses, voire suspectes du père (Serait-il impliqué dans la résistance ?) favorisent les soirées en tête à tête des deux protagonistes. Peu à peu la méfiance s’estompe, ils s’apprivoisent, s’aimantent et découvrent leurs affinités électives : la peinture comme déclic. Leur osmose est activée par leur entente intellectuelle. Une complicité se tisse, une alchimie les soude. Ils sont en phase pour militer pour la paix. Fritzla « tire par le haut ». Les mots leur sont « la face audible de l’harmonie ». La dépendance s’installe : « Personne n’avait pour moi autant de valeur ». Elle guettait son retour, sensible à sa voix « grave et veloutée » vers laquelle elle se tournait « tel un héliotrope ». Elle devient pour lui « son pain blanc », « son oasis », « le féminin accueillant », sa bouffée d’oxygène et lui « sa présence atmosphérique ». Glaoda se montre déterminée à balayer ses pensées sur la guerre et l’officier, fatigué de cette occupation, ressent l’urgence de fraterniser. Leurs visions de la paix les rapprochent, évoquant «la bonté qu’induit la paix ». N’espèrent-ils pas œuvrer à la construction de l’Europe ?

Hermann laisse parler son cœur : « J’ai faim de paix et…de vous ». Il peut s’épancher, « tel un naufragé » dans les bras de sa Glaodina, trouver dans sa bouche « son nid de tranquillité ». Ses mains, ses yeux ne peuvent pas la trahir. Dans leurs moments d’intimité, leurs corps sont traversés par « une très douce incandescence »,vibrant «  à l’unisson », partageant « la même langue de cœur et de culture ».

La remise, « leur espace spirituel », (un huis clos où ils sentent intouchables), la serre et le banc du jardin servent de cadre aux confidences entre Hermann et la narratrice. Dans ce paradis Hermann se fait poète : «La mer a ses perles/Le ciel a ses étoiles/Mon cœur a sonamour ». L’officier s’abandonne, plein de confiance en l’avenir, avec pour leitmotiv « le temps viendra ». Ilse déclare prêt à épouser sa « Fleur de bruyère ». Quant à sa « Glaodina » elle rêve de donner naissance à une fille.Au lecteur de découvrir si leurs espérances se concrétiseront ?

Claire Fourier, écrivaine iconoclaste, s’impose, livre après livre, démultipliant ses talents.

Telle une artiste, elle convoque une palette de couleurs « les nuages ourlés d’orangepar le soleil levant, l’océan vert-de-gris frangé d’argent », pour peindre les paysages de la Baltique à travers une succession de tableaux de Caspar David Friedrich « despaysages améthystes, roses et gris de lin », en écho aux paysages bretons de Charles Cottet pour leur similitude, sublimant la beauté des lieux et y attardant notre regard.

Telle une pianiste, elle égrène les notes de Debussy « un cyclone de paix », de Satie, « des accords de Wagner ».

En historienne soucieuse d’exactitude, elle retrace cette période noire et douloureuse pour les finistériens, revisite le passé historique de la patrie de chacun des protagonistes, dresse le portrait du Führer « Un inculte, le pire des sourds, un Dracula… ».

En femme sensible, elle a su pointer le coup de grisou, la déflagration intime qui ont révolutionné le cœur de Glaoda « pris dans un étau » , lui forgeant un destin d’héroïne.

En tant que romancière, Claire Fourier offre au lecteur « des silences », celui « auquel Debussy donnait la parole », celui d’Hermann dans le litde Glaoda, rompu par la langue russe « affectueuse,sensuelle ». Elle crée le suspense en abordant le contexte dramatique, moteur de la narration. Des rebondissements ponctuent le récit : « Celadevait arriver » ou en laissant planer un pressentiment « inexorable ». Elle oppose deux mondes : « la constellation nocturne, civilisée , humaine » à  «  la planète diurne, barbare… » A chaque page, on retient son souffle : on peut s’attendre à une explosion, une arrestation, un sabotage, une fusillade, un pilonnage, ou à la contemplation du « soleil cramoisi coulant dans la mer d’Iroise ou des hosties de soleil sur la mer ».

Claire Fourier brosse avec beaucoup de psychologie le trio : père, fille et ‘le boche’.

Les protagonistes savent savourer des complicités nouées sur l’instant, « une entente endeçà des mots ».

Sa plume est à la fois poétique : « Le poète rêvait de « lèvres de miel », « des perles de pluie brillaient dans l’herbe courte », sensuelle (pour évoquer « Le saut dans un étatde grâce » des amants bravant l’interdit), étayée par de nombreuses références culturelles (Rilke, Goethe, Heine), irriguée par la musique, cristallisée par la peinture froide, mélancolique de Friedrich (commentée dans les moindres détails).

Le bandeau : « Au-dessus de la haine » résume bien le dessein de Claire Fourier, clairement formulé par ces expressions : « donner tort à la guerre » et «  entrer dans unerésistance supérieure ». N’est-il pas temps d’éradiquer les relents germanophobes ? Ce roman s’inscrit dans le processus de la réconciliation engagée, avec sous-jacent les notions de pardon (enterrant la hache de guerre) et de tolérance ainsi que l’esprit européen. Le père est-il sincère quand il porte un toast « À l’entente à venir de nos deux peuples ! » ? Une phrase clé cerne bien la tonalité du roman : « En temps de guerre,il y a 2 sortes de gens : les haineux et les aimants. Les haineux trouvent l’occasion de rajouter à la haine, les aimants de rajouter à l’amour ».

Claire Fourier signe un roman puissant, jalon essentiel du devoir de mémoire, conjuguant la fresque historique (la construction de mur atlantique) et une love story si improbable entre ces « maquisards de l’amour », une « histoire sublime et douloureuse » à portée universelle qui « peut arriver à n’importe qui, sous d’autres latitudes » à toute époque. L’auteur ayant choisi de donner les pleins pouvoirs à l’Amour sans frontières, décline un hymne à la paix et met en valeur les écrivains de langue allemande. Un roman rassérénant porteur d’espoir.

A noter la parution du no 67 de Traversées présentant la romancière Claire Fourier.

A paraître au printemps, mars 2013:

Dieu m’étonnera toujours, suites pour le temps qui passe. Éditions dialogues.

Récit sous forme de prose entrecoupé de haïkus.

©Nadine DOYEN