Jérôme Attal, L’âge des amours égoïstes, Robert Laffont, ( 19€- 221 pages), novembre 2021.

Une chronique de Nadine Doyen

Jérôme Attal, L’âge des amours égoïstes, Robert Laffont, ( 19€- 221 pages), novembre 2021.


Si Jérôme Attal a déclaré son amour pour la capitale londonienne, il n’hésite pas à mettre Paris (qu’il connaît comme sa poche), au coeur de ses livres.

Rappelons : 

37, étoiles filantes où il nous fait déambuler dans le Paris des années 1937, en particulier dans le Montparnasse mythique, en compagnie de Giacometti.

&

– un livre jeunesse : Duncan et la petite tour Eiffel, au Label de la forêt.

Ici, Jérôme Attal revisite ses années estudiantines en mettant en scène Nico, son alter ego, semble-t-il. À cet âge  « égoïste », (25 ans), «moment bâtard de l’existence », pas facile de concilier travail, amour, musique, vie en groupe, sorties nocturnes. 

Une vie chaotique, comme « en état de survie »,« au bord du précipice ».

La tête de chou trouvée sur une tombe, lui faisant penser à Gainsbourg, (figure tutélaire pour un musicien), va lui servir de talisman, de confidente, « de mascotte » à son désarroi. Elle est une réplique en résine de la sculptrice Claude Lalanne.

 Il ne la quittera plus, la trimballant dans un sac « Herschel ». Il pourra dialoguer avec elle, « sur la table des soucis, le couvert est mis pour deux ». 

Lui portera-t-elle chance dans sa quête d’amour, lui permettra-t-elle de voir percer son groupe  « Peggy Sage », séduira-t-elle le professeur monsieur Fabis, lors de la soutenance de son mémoire ? Mais c’est à Laura, cette fille charismatique, qui l’a chamboulé, qu’il voudrait offrir ce présent ! Leur liaison est plutôt en pointillé, Laura aime trop sa liberté. Des moments suspendus, certes, mais frustrants pour Nico qui est conscient de ces « liens lâches », guère satisfaisants, puisque pas exclusifs ! En mémoire ses « baisers voraces comme des plantes carnivores ».

Mais n’y a-t-il de vrai au monde que de déraisonner d’amour, pour Musset ?

Par alternance, on assiste aux répétitions de son groupe, à ses rencontres pleines de sensualité avec Laura, hélas éphémères. « L’amour est une obsession » pour Bacon !

On le suit dans ses errances dans les rues de Paris, sur le Pont des Arts, dans ses soirées au Bus Palladium ( dont la disparition doit raviver ses souvenirs) avant de retrouver la solitude de son appartement. On s’arrête avec lui devant la statue de Valentine Visconti dans le jardin du Luxembourg.

On le suit  aussi en Normandie lors de ses vacances en famille où il fait le constat de l’érosion du sol ( affaissement, glissement de terrain). Voir les maisons vouées à « une demolition party » lui inspire une chanson à caractère plus universel autour de la situation de la planète, tirant la sonnette d’alarme, tels les collapsologues.

Enfin, on l’accompagne dans ses visites à son père, atteint de syllogomanie ! 

Ayant une formation en Histoire de l’Art, il nous offre une immersion dans l’oeuvre de Bacon, sujet de son mémoire de maîtrise pour lequel il a fait moult recherches, a échafaudé d’étranges rapprochements avec les toiles d’autres peintres!

On l’accompagne à l’expo Bacon dont il détaille les tableaux qui ont retenu son attention, les rapprochant de ceux  de Van Gogh, de Gauguin dont « Le Jambon ». 

 Occasion de prendre en considération ce poste ingrat du personnel chargé de surveiller les tableaux, « condamné à l’immobilité d’une salle à l’autre ». Ce qui rappelle le roman de David Foenkinos «Vers la beauté » !

Il reste au lecteur à consulter le net et à s’attarder sur tous les tableaux  que l’étudiant en art évoque avec beaucoup de précisions. 

 Lors de la soutenance, le jeune homme nous bluffe d’ailleurs par ses réparties  alors que son maître  pointe des failles, des oublis ( cf Soutine) !

Jérôme Attal, se complaît dans les jeux de mots. Au lieu de Francis Bacon, pourquoi pas «Francis Trout ou Francis fish », avance son professeur.

On se surprend à vouloir recopier de nombreuses tournures, si surprenantes sont-elles : «C’était une nuit sans étoiles, gonflée artificiellement à la testostérone des lampadaires. ». 

Il excelle dans les descriptions d’intérieur qui reflètent la personnalité du locataire ! Pénétrer dans la chambre de son père, « c’était un peu comme entrer dans un palais byzantin, murs décorés de culs de bouteille sculptés en forme d’étoiles ou de pâquerettes. » 

Cet écrivain, à la double culture franco-britannique, a pour marque de fabrique, cette façon de distiller sa «British touch » ! On prend un « English breakfast ».

Ceux qui connaissent l’auteur ne seront donc pas étonnés de voir  dans le récit une pléthore de mots en italiques en anglais : crazy, what does it mean ?, It’s all about money, demolition party, running, bikers, morning glory, no bad days ( sur un mug),  « black dog » , en faisant allusion à la dépression de Churchill.

Les chansons qui traversent le roman ont des titres anglais :  « Wild is the wind ».

C’est un « Nico », adolescent, à multiples facettes qui se dévoile : seul, gauche quand il danse, sensible, pudique, timide pour aborder des filles, infernal  selon sa soeur, une version parisienne de Peter Pan pour la mère, incorrigible dans sa propension à «  mendier du temps », hésitant sur son avenir, sans réel « plan de vol ».

Amoureux fou, victime de désillusions, de déceptions, de violence, souffrant « de la pathologie du train » ! Souvent mélancolique,  désemparé, découragé, abattu, en proie au chagrin, déprimé par «la connerie de certains ». Il confie avoir trouvé en Paris,  le lieu parfait où « on pouvait pleurer tranquille toutes les larmes de son corps dans l’indifférence générale ». « Délicieux d’avoir Paris pour décor à l’attente ».

Son épiphanie ? Son mémoire de maîtrise validé ! Mais aussi le retour d’Inès…

Son âme de poète nous séduit quand il écrit à Laura, lorsqu’il décrit le paysage de Blonville : « Je flirtais avec les vagues, les parterres de roses trémières qui se détachaient sous la crème fouettée des nuages. », « J’apercevais un ongle de mer, une pente de toit où gambadait un écureuil roux pétrifié en épi de faîtage. »

 Son imagination intarissable le conduit à inventer des objets comme « un GPS miniature à l’usage des mouches » et à prêter au père une vie riche, hors du commun, s’amusant comme un fou avec ses vidéos, habillé en spationaute « flottant dans un hyperespace… », dans lequel il se complaît. Ce qui rappelle, pour les aficionados de Jérôme Attal, les inventions du père de famille dans Les jonquilles de Green Park.

 Dans ce roman d’apprentissage ponctué de confidences, on devine :

  • l’insatiable lecteur à travers  ses multiples références littéraires ( Huguenin, Anaïs Nin, Rimbaud, Verlaine…) , faisant la part belle à la littérature et  à la poésie.
  • le chanteur parolier nourri de chansons, ayant pour référence Dylan, Bowie et cultivant le culte Gainsbourg. « Avec les chansons, il avait trouvé un endroit à lui, une forteresse, alors que tout n’était que tourmente au-dehors ».
  • le connaisseur en peinture qui lit Anton Ehrenzweig, fréquente les musées.
  • l’auteur, lui-même  convaincu par la vocation de l’art : grâce à « une toile, un roman, une chanson » nous pouvons « remonter la pente dans ce monde strié de diagonales violentes ». Un poème «  comme un radeau sur une mer de souvenirs » !

Toute une érudition dont il a le talent de nous imprégner et de nous enrichir.

Dans ses échanges avec Ignacio, le fiancé de sa sœur, pointent les inquiétudes et les doutes de l’écrivain lors de la sortie d’un livre. On peut subodorer que Jérôme Attal partage cette angoisse, il a tort, il nous régale encore !

Au cours de la lecture, nous nous retrouvons otage de son récit, dans un  véritable « étau d’impatience » quant au triple dénouement.

Jérôme Attal sait nous émouvoir dans ce roman intime, à la veine autobiographique,  très maîtrisé dans lequel il livre ses réflexions sur le métier d’écrivain, le comparant avec celui de parolier, mais aussi sur l’amour. Un récit qui lui ressemble !Et où il a mis une nouvelle fois tout son coeur !

Dernier livre paru : Petit éloge du baiser, Les pérégrines ( 2021)


© Nadine Doyen

Dany Laferrière de l’Académie française, Sur la route avec Bashō, roman, Grasset, 2021- ( 384 pages – 22€)

Une chronique de Nadine Doyen

Dany Laferrière de l’Académie française, Sur la route avec Bashō, roman, Grasset, 2021- ( 384 pages – 22€)

Rien d’étonnant que Dany Laferrière, lui qui s’est déclaré « un écrivain japonais », nous invite à cheminer en  compagnie de Bashō dont le portrait ouvre et clôt ce livre et dont il distille la poésie. Il confie avoir tissé une  exceptionnelle amitié, une connivence inexplicable et lui rend hommage.

«  Toute la nuit                                 « Sous les fleurs d’un monde

sur la ronde lune                                 avec mon riz brun

à faire le tour de l’étang »                  et mon saké blanc »

 Bashō

Ainsi s’infiltrent les courts poèmes, haïkus qui font surgir de magnifiques images subliminales. «Pour certains , même, le menu est un poème » !

 «  L’homme-livre » prolifique pose les traces de ses lectures et de ses rencontres avec les vivants et les morts au fil de ses pérégrinations et distille des réflexions autour de la lecture et l’écriture. «  Le papier aura toujours le dernier mot. »

 S’immiscer dans le panthéon littéraire de l’Académicien est une route exaltante.

Il a baigné dans la littérature très jeune ( Rimbaud, Verlaine, Li Po…) et son érudition donne le vertige. À nous d’être curieux si nous n’avons pas lu les auteurs cités :  Anaïs Nin, Simone de Beauvoir, Sylvia Plath, Jean Rhys, Sandor Marai, Neruda, ou si nous ne les connaissons pas comme : Langston Hughes , Zora Neale Hurston…Et Moravia à ne pas oublier. Il cite Whiteman  qui s’imagine pouvoir «  vivre avec des animaux, tant ils sont paisibles » , la romancière et dramaturge MarieVieux Chauvet, qui a dû s’exiler à New-York, en 1968, après avoir eu un de ses livres interdit par le dictateur Duvalier.

Dans cet ouvrage,  l’écrivain renoue avec l’ art graphique auquel  il nous a familiarisé  dans  L’exil est un voyage et Autoportrait avec chat et que l’on retrouve dans une récente publication : Dans la splendeur de la nuit (1).

Toutes les formes sont représentées au gré de son inspiration : cercles, points,  arcs, carrés, hachures, rayures, quadrillages, vagues, circonvolutions, triangles…Maintes silhouettes dont une récurrente  qui change de couleur comme le caméléon. À chacun d’interpréter les dessins énigmatiques !

Pour voir un tableau : «  on doit croire qu’il nous regarde aussi. » pense-t-il.

On  croise une galerie d’écrivains de toutes nationalités  joliment croqués par l’auteur ( Kawabata, Mishima, des romancières…)  ou d’autres ( Cendrars par Modigliani, Radiguet par Cocteau) et au détour d’une page deux sportifs dont Nadar et Federer et des championnes de nage synchronisée. 

La mode s’invite aussi avec les chapeaux Lindbergh.

En ce qui concerne les arts, on peut admirer l’exposition Basquiat «  Peintures accrocheuses qui vous sucent la rétine », du Matisse, du Picasso, un tableau de Soulages. Les formes cabalistiques de l’art vaudou, appelées vévé,  sont représentées dont la divinité Legba qui est gravée sur l’épée de l’Académicien.

On perçoit la musique de Nina Simone, de Manu Dibamgo, Glen Milller, Ellington, des airs de jazz, de Coltrane…

Dany Laferrière  livre son autoportrait en 3 volets et confie ses souvenirs .

Il évoque  le grenier de son enfance , son adolescence à Port- au -Prince « l’époque où l’on est ni fille ni garçon juste un jeune animal ». 

Il se remémore un film vu à 15 ans, les couchers de soleil de sa jeunesse à Haïti.

On devine «  l’écrivain en pyjama » quand il dévoile sa table de travail où il a rédigé une ébauche de texte « à la lisière du sommeil », à revoir le lendemain.

Il affiche ses convictions en rappelant le slogan scandé lors des émeutes raciales: « Black lives matter » ou en représentant les manifestants  à Portland ( contre les policiers bien armés) en juillet 2020 ou ceux sous la pluie à Hong kong.

Il pointe les drames qui se passent sous nos yeux et s’interroge : «  Se sent-on complice » ?

Il aborde les notions de liberté , insérant la lettre de l’esclave Toussaint Louverture et la question de la fuite du temps, conseillant de ne pas regarder son visage dans le miroir !

L’écrivain voyageur  traduit dans de nombreuses langues, qui  a écumé le monde nous fait visiter des pays, ( Corée du Sud, Japon ) des villes: Paris, New York, Montréal, Beyrouth, Budapest, Pékin où réside son éditrice chinoise.

Parmi ses lieux de prédilection, on retrouve son goût :

  • pour les cafés : ce qui rappelle son opus «  L’odeur du café ». Dans un café de Moscou une femme en rose lit Pouchkine. Au Red café, pas encore de clients.
  • pour les fenêtres  d’où l’on peut saisir «  la rumeur du monde », d’où le mauvais élève  peut s’échapper pour ne pas finir ses devoirs, d’où l’on peut contempler le soir « le soleil tituber dans le golfe » 
  • pour les chambres :  «  port d’arrivée le seul pays que l’on peut connaître à fond », où l’on pose sa valise,  « où le drap blanc bien tiré sent la lavande », où « Le voyageur revient un jour ou l’autre.. », où on dessine, où une amoureuse attend le facteur, où l’on tourne, se fait des films. « Ailleurs dans la pénombre d’une chambre, le hibou attend la prochaine nuit ». (1)
  • pour une maison romaine , source d’inspiration pour écrire une nouvelle à la façon de Tchekhov !

L’amour des fleurs se traduit par des compositions florales  aux couleurs variées (en vert, rose, orange, violet), bouquet de tulipes, parc…

 Les paysages de nature  contrastent avec la représentation des villes : une forêt touffue où se niche la maison de Camera, des feuillages, des frondaisons qui assurent l’apaisement lors de la promenade du soir, une prairie vierge. 

Vivre parmi les animaux, au coeur de la forêt, loin de « ce monde sans pitié », c’est le choix d’un couple d’aubergistes du Québec pour satisfaire son appétit de nature.

Même si une machine à écrire (jaune) figure dans ce livre, précisons que celui-ci est entièrement  MANUSCRIT et illustré par Dany Laferrière.  Ce qui force l’admiration.

 Le mot vibrer est une façon de rappeler qu’il a vécu un séisme apocalyptique à Haïti, si bien que les moindres vibrations  et les fleurs qui dansent peuvent faire craindre le pire. De même les cyclones sur ces îles sont dévastateurs.

Sachez que les questions sur son parcours l’ insupportent vous trouverez les réponses dans L’exil est un voyage.

«  On ne peut pas trop vivre avec le coeur dans un pays et la tête dans l’autre »

Laissez-vous embarquer à la rencontre de cet aréopage éclectique, dans ce roman  richement coloré où se côtoient de nombreux dessins , jalonné de textes, poèmes , haïkus, ce qui confère à ce livre son caractère singulier et sa dimension séduisante. Périple déroutant et enrichissant pour le lecteur, qui recèle des surprises. 

Comme l’affirme Alain Mabanckou : 

«  La poésie de Dany Laferrière exalte le goût du voyage » !  (1)

© Nadine Doyen


(1) : Dans la splendeur de la nuit, de Dany Laferrière , Points poésie ,collection dirigée par Alain Mabanckou.

Sorj Chalandon, Enfant de salaud, Grasset, ( 20,90€ -333 pages) , Août 2021

Une chronique de Nadine Doyen

Sorj Chalandon, Enfant de salaud, Grasset, ( 20,90€ -333 pages) , Août 2021


Toute vérité n’est pas bonne à dire, c’est ce  qu’a pensé le grand-père du narrateur, Sorj Chalandon, lui, fils de salaud , alors que celle qu’il appelait sa « marraine » tenait  au contraire à ce que la vérité éclate.

Ce sont des bribes de phrases, entendues à dix ans, qui ont taraudé l’écrivain, au point de mener sa propre enquête afin de percer ce secret, qui est également un fardeau.

Il a juste su que son père «  était du mauvais côté », ce qui le pousse à explorer son passé trouble  durant la guerre. Un incroyable parcours qu’il restitue dans ce livre. 

Le récit commence sur les traces de cette Maison des enfants, où avait eu lieu la rafle d’Izieu le 6 avril 1944. Madame Thibaudet, la propriétaire le reçoit, (5 avril 1987), le conduit à ce qu’il reste de la salle de classe. Il entremêle le passé tragique du lieu à ses émotions et apostrophe ce père qu’il aurait aimé pouvoir questionner, qui lui a tant fait honte.

Il se remémore leur discussion après avoir vu le film «  Week-end à Zuydcoote », et ses répliques frustrantes : «  un jour je t’expliquerai » !

Il repasse en revue tous les récits de ses exploits, de « ses batailles », mais sans connaître la suite promise.  Il a eu « plusieurs vies ». Il fait le lien entre le timbre rouge et la Légion tricolore. Il dresse un portrait sans concession de celui qu’il qualifie de « charlatan, de faussaire, de tricheur ».

 A l’occasion d’une rencontre dans un café, au crépuscule de la vie du père, le narrateur tente d’obtenir des explications, d’éclairer cette expression que le grand-père avait utilisée :  «  fils d’un salaud ».  C’est à ce moment-là qu’il découvre que son père « a défendu le bunker d’Hitler, qu’il a traversé à la nage le lac de Tressower (en Poméranie) et qu’il partage avec la Saône un secret, son refuge lyonnais.  Il lui reproche d’employer toujours « on ». Pas facile d’encaisser que son père a été SS. La phrase «Mon père a été SS » tourne en boucle. Un  autre terme lui a été mystérieux : « les Rouges » mais sa mère n’avait pas consenti à le lui expliquer.

Lui reviennent à l’esprit les sévices que son paternel lui a fait endurer. Insatisfait des réponses de son père, ce renégat, il fait des recherches en bibliothèque, il le recontacte, essayant de lui arracher des réponses. C’est dans la boîte aux souvenirs, détenue par sa marraine, que sa mère lui remet  qu’il trouve une pièce à conviction : le casier judiciaire et les preuves de son incarcération. Ce qui le décide à écrire au tribunal de Lille afin de  s’informer. Mais « le fardeau » est lourd.

En 1987, il est missionné pour suivre le procès Barbie, qui débute le 11 mai 1987 à Lyon et pour faire le reportage à Izieu. L’accusé, « naturalisé bolivien » se présente sous le nom de Klaus Altmann. Ce chef de la Gestapo de Lyon a pour avocat le célèbre Jacques Vergès.

Le narrateur refusera à son géniteur, l’imposteur qui veut suivre le procès, tout passe-droit ou coupe fil, période où il a levé une  première et dernière fois la main sur son père.

Entre deux audiences, Sorj Chalandon a espéré des aveux de ce vieil homme, peu enclin à lui dire la vérité :«  J’ai besoin de savoir qui tu es pour savoir d’où je viens. » Une quête vaine jusqu’alors. Mais, en mai 2020, son ami historien Alain a pu se procurer le dossier grâce à son oncle travaillant aux Archives à Lille, 124 pages  photocopiées relatant la guerre du père. L’auteur laisse échapper une litanie d’interrogations au fur et à mesure qu’il découvre la réalité. Il évoque le départ en retraite de sa mère, femme de l’ombre, et son appel affolé le prévenant des propos incohérents de son mari et de sa fugue, après avoir cassé des objets auxquels elle tenait et déchiré le livret de famille.

Ce qui est bouleversant dans ce monologue, ce sont les passages où le fils du traître apostrophe son père affabulateur:« Tu vois papa…, je me suis demandé comment tu avais encaissé ces témoignages», « Tu as enfilé des uniformes comme des costumes de théâtre. »

Sorg Chalandon continue à fouiller son histoire familiale, après Profession du père , il exhume un pan de l’Histoire avec ce procès Barbie. Il montre combien tous les non-dits, les mensonges du père ont ruiné la relation père/fils, lui qui avait espéré une repentance de ce fieffé « serial menteur », des réponses. Le salaud n’est-ce pas le père mythomane qui l’a trahi, « l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. Sans traces, sans lumière, sans la moindre vérité » ?

 Un portrait saisissant. Un témoignage prenant , à la veine autobiographique, dans lequel on croise, le fils, le journaliste et l’écrivain dont l’enfance a été nourrie de mensonges. Souhaitons que ce livre puisse mettre un terme à ce passé qui l’a tellement, traumatisé, faute de le connaître.

© Nadine Doyen

Thomas Scotto, La révolte de Sable, Illustrations de Mathilde Barbey, éditions du Pourquoi pas ?, Mai 2021- 12€ pages. 

Une chronique de Nadine Doyen

Thomas Scotto, La révolte de Sable, Illustrations de Mathilde Barbey, éditions du Pourquoi pas ?, Mai 2021- 12€ pages. 


La citation en exergue de Greta  Thunberg  préfigure le thème développé à travers le regard de Sable : « Personne n’est trop petit pour faire la différence ». Thomas Scotto met en scène une renarde, attentive aux changements de son environnement. Elle partage son étonnement avec ses amis de la forêt. Est-ce normal que les arbres reverdissent, bourgeonnent en février ? 

On peut penser sa démarche étrange de quitter sa forêt pour la ville. Mais ne veut-elle pas rencontrer les humains qu’elle tient pour responsable et les  alerter sur le réchauffement climatique ? Ne veut-elle pas se confronter à ces irresponsables qu’elle accuse de «  les avoir laissés tomber » ?

Suivre la renarde signifie quitter la forêt, « ne plus revenir en arrière. Pendant ce déplacement du  territoire rural à celui de la ville, « eux, les petits animaux », «  aux abris minuscules », ont pu évaluer, constater l’état de la planète :  «  terres retournées », « sol dur à l’odeur écoeurante », « des morceaux  entiers de la forêt » détruits par le feu.  De plus les voilà agressés par le bruit. Ne faudrait-il pas des projets plus vertueux pour sauver la terre ? Pour permettre aux animaux de trouver de quoi confectionner leur habitat ? Dans la presse on lit que les cygnes ne trouvent plus rien pour faire leurs nids, sinon des détritus.

La réaction des Grands hommes est décevante, leur sentiment de supériorité  se traduit par des moqueries. Par contre leurs enfants, davantage sensibilisés à la question du réchauffement climatique, ont entendu le message de la renarde, « la Greta Thunberg de la forêt » qui, à sa manière, milite pour une « climate action » !

Eux aussi rêvent  d’un air moins pollué, plus pur, de silence.

Ils semblent prêts à  oeuvrer  ensemble dans le sillage de Greta Thunberg pour défendre la cause de la planète ! Une avancée positive est en marche.

Les illustrations vives, flamboyantes de Mathilde Barbey se concentrent sur « l’oeil perçant », qui révèle la colère, la révolte de cet animal aux couleurs de l’automne ainsi que sur les oreilles qui traduisent son inquiétude devant « le feu du Monde ».

Thomas Scotto invite  les jeunes lecteurs à prendre très tôt conscience de l’urgence climatique, comptant sur les diverses initiatives des enseignants pour relayer ce message vital :  « Save our planet », « sauvons notre planète ».

©Nadine Doyen

  • La révolte de sable sur le site de Thomas Scotto: *
  • Les éditions du Pourquoi pas?: *
  • Source images: *

Clara Dupond-Monod, S’adapter, Stock ( 18,50 €-171 pages) août 2021

Une chronique de Nadine Doyen

Clara Dupond-Monod, S’adapter, Stock ( 18,50 €-171 pages) août 2021


Si les murs ont des oreilles, « les pierres rousses de la cour » de cette maison cévenole, quant à elles, prennent la parole pour raconter la vie d’une famille dont elles sont témoins. Mais par gratitude, elles s’intéressent aux enfants, « les seuls à les prendre pour jouets », une fratrie de trois.

Clara Dupont-Monod entre dans le vif du sujet dès la première phrase. « Un jour est né un bébé inadapté ». Après une description de l’environnement, elle détaille comment la mère a décelé les premiers signes, seulement après trois mois. Le diagnostic provoque un tsunami chez les parents. Les interrogations témoignent de leur détresse : «  Pourquoi nous ? ». Le père convoque ses deux enfants pour les en informer. 

Il y a des traditions à Noël, les pierres servent de support aux guirlandes qui accueillent les invités. Dans la montagne, on dépose des bougies pour faciliter l’atterrissage du Père Noël. Des cousines protestantes encouragent à faire preuve de «  loyauté, d’endurance et de pudeur ».

On découvre les gestes protecteurs de l’aîné pour cet enfant fragile, différent, puis le rituel qu’il adopte chaque matin, presque un rôle maternel. Cette relation fusionnelle est exemplaire. L’aîné a compris le pouvoir de la nature. Quelle scène bouleversante et lénifiante lors de cette osmose : une fois «  le corps déposé avec délicatesse à l’ombre d’un sapin, l’aîné frotte les aiguilles qui libèrent un parfum de citronnelle et les lui passe sous le nez ». « Le monde vient à eux », comme « les libellules turquoise ». Pour l’aîné, « la montagne est accueillante, comme le sont les animaux », elle permet le recul, un pas en arrière du monde ». Elle se manifeste par mille bruits.

On comprend que dans ces lieux montagnards, l’aîné trouve un refuge, qu’il ne sera pas confronté aux regards des autres, ce qui lui épargnera aussi les réflexions cruelles, déplacées, blessantes de personnes qui manquent d’empathie, au point de lui dire : « Pourquoi garder de petits singes ? »

Il est étonnant de plonger dans ses pensées au retour du collège, soucieux du bien-être de  « l’amateur du transat », des questions concernant davantage les parents. Ces mêmes inquiétudes l’habitent quand l’enfant est placé dans un établissement tenu par des sœurs, d’autant qu’il lui manque. Devant changer sa routine pour combler le vide de l’absence, il s’investit encore davantage au lycée.

Il se montre aussi protecteur envers sa cadette. Moins consciente de la réalité, cette sœur prend l’enfant pour une poupée, voire une marionnette, elle ne lui manifeste aucune tendresse. Au contraire, elle est souvent en colère , jalouse de cet enfant qui l’isole, l’empêche d’inviter ses amies et la prive d’une relation exclusive avec son aîné avec qui elle aimait «  monter vers les drailles ». Une fois elle est même surprise à donner un coup de pied dans les coussins où est étendue « la réplique ratée » de son frère aîné. La honte l’habite. Les narratrices soulignent cette attitude  « propre aux humains et aux animaux : la fragilité engendre la brutalité ». Pour la cadette, « l’enfant a pris la joie de ses parents, transformé son enfance, confisqué son frère aîné ». Sa présence encombrante la dégoûte, il est devenu le grain de sable qui a perturbé la cellule familiale.

La cadette, pour qui «  la nature est d’une cruelle indifférence », trouve, enfant, du réconfort auprès de sa grand-mère. Elle admire ses dons à reconnaître les «  piaillements d’une bergeronnette », à faire la différence entre un néflier et un prunier. Une grand-mère dévouée, qui « lui offre une normalité », lui fait découvrir des paysages grandioses », lui apprend les caractéristiques des arbres et lui raconte sa propre enfance dans les magnaneries, son voyage de noces au Portugal. Ensemble, elles ont confectionné des gaufres à l’orange et nous font saliver comme Florence Herrlemann avec les madeleines de son épistolière Hectorine. En lui offrant un yo-yo, elle lui transmet une leçon de vie : «Car dans la vie,  il y a des bas mais ça remonte toujours ». On assiste à la métamorphose de la cadette pour qui « l’heure était au sauvetage de sa famille en péril ».

Le bébé étant aveugle, les odeurs prennent une place primordiale, et l’aîné, pourtant seulement âgé de  dix ans, a perçu leurs pouvoirs (ainsi il le caresse avec de la menthe), tout comme il accorde de l’attention aux bruits et au toucher. Ainsi il s’efforce de sensibiliser l’enfant à la pluie. Il le familiarise avec le contact de la feutrine, des petites branches de chênes, des noisettes ou « la forme  cabossée des reinettes »…La famille fait entrer les sons de la montagne («La maison résonne du bruit des cascades, des cloches des moutons, des bêlements, d’aboiements de chiens, de cris d’oiseaux, de tonnerre, de cigales » ). De même, on allume la radio.

 Très vite est soulevée la pénurie d’établissements capables d’accepter de tels enfants quand ils grandissent, ce qui cause le désarroi des parents. Les pierres narratrices , « gardiennes de la cour », voient les parents partir des journées entières pour «  des marathons administratifs ». En filigrane, l’aîné rend compte du parcours de combattant des parents en général face à ce « no man’s land des marges », pointant la solitude de ces familles, au point de nourrir « une haine inextinguible envers l’administration », toute cette bureaucratie. 

Si la cadette, installée à Lisbonne, a mis au monde trois enfants, l’aîné trentenaire, se lie très peu et  restera sans enfant. Il aurait été en permanence dévoré par l’angoisse, lui l’intranquille, qui « ne peut aimer que dans l’inquiétude » quand ses neveux et nièces sont là. C’est seulement pendant les vacances que la fratrie se retrouve chez les parents.

Après la disparition de l’enfant, on peut se demander comment le couple va résister à cette douloureuse épreuve. La famille va-t-elle rebondir ou se disloquer ? Vont-ils envisager de prendre le risque de  donner naissance à un autre enfant, comme une  « consolation » ? Si un petit dernier arrive, comment va-t-il être accepté par ses aînés, d’autant que l’ombre du disparu hante les esprits et le coeur ? Laissons le lecteur découvrir le dernier volet. 

La scène de la photo finale, immortalisée par la mère, redonne le sourire et espoir aux parents. La mère, très émue, chuchote au père : « Un blessé, une frondeuse, un inadapté et un sorcier. Joli travail ». Une note de lumière vient éclairer l’épilogue. Poésie dans les mots inventés « moutonnier, couleur blose », dans l’osmose avec la nature : besoin de fermer les yeux pour écouter les oiseaux. L’empreinte du lieu infuse le récit : «  Habiter là, cela voulait dire tolérer le chaos ». L’aîné se rallie à un proverbe des Cévennes : « il ne fallait pas se révolter ».

La plume de Clara, telle une caméra, scrute les moindres détails des visages, des corps. La force du récit tient à ce que ce soient des pierres, supposées insensibles, qui réussissent à émouvoir autant le lecteur. De plus elles apportent une touche de poésie. Un récit tout en délicatesse, qui engendre l’empathie, ponctué par le verbe «  s’adapter », ce que chacun des personnages doit réussir à accomplir. On ne peut qu’être touché par ce qu’a vécu cette famille anonyme, surtout quand on sait que l’auteure a été elle-même, aussi éprouvée par un tel drame. 

L’écrivaine signe un conte intemporel, original du point de vue des narratrices, qui prend aux tripes. Il atteint une portée universelle, en s’abstenant de donner des prénoms à ses personnages. Elle met en exergue un amour fraternel intense, hors norme qui connaît des fluctuations et rappelle combien le handicap n’est pas pris en compte de la même manière selon les pays. Ainsi la France accuse du retard. Clara Dupont-Monod explore aussi l’amour au sein d’une fratrie, « cet amour fin, volatil, mystérieux ,reposant sur l’instinct aiguisé d’animal » qui permet d’échanger sans mots ni gestes.

© Nadine Doyen