Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

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RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

  • Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

Un rappel pour les retardataires, d’autant que son auteur David Foenkinos décroche à la fois Le Renaudot et Le Goncourt des lycéens 2014. Félicitations.

A noter que c’est la première fois qu’ un auteur réussit ce doublé.

Que de chemin parcouru depuis le no 57 de Traversées (Hiver 2009- 2010).

Relisez ses nouvelles dans le no 72, juin 2014 et laissez-vous « charlottiser ».

Les prénoms semblent inspirer David Foenkinos. Après Bernard, voici Charlotte.

Mais qui est cette héroïne qui a hanté l’auteur pendant des années, au point de marcher sur ses pas, avant de coucher son destin sur papier ?

Comment et où a t’il débusqué cette graine d’artiste, considérée « un génie » ?

Au fil des pages, David Foenkinos fait des incursions pour nous révéler la genèse de ce roman, qui mit du temps à germer, travail de longue haleine. Il s’était d’abord intéressé à Aby Walburg et sa « bibliothèque mythique », conservée à Londres.

C’est en 2006 qu’il fit cette rencontre providentielle avec Charlotte Salomon au musée d’art et d’histoire du judaïsme. Il nous livre ses interrogations, ses doutes, sa quête du Graal pour s’imprégner des lieux où elle a vécu (son école, son appartement à Berlin, son quartier Charlottenburg, la maison de la riche américaine à Villefranche, le cabinet du docteur Moridis (son protecteur), l’hôtel de Saint-Jean-Cap-Ferrat, La belle Aurore). Il relate ses difficultés, essuyant parfois des refus ou découvrant que l’accès au jardin de L’Ermitage, autrefois « si accueillant », « à l’allure de paradis », dans lequel Charlotte a communié avec la nature, est « impossible ».

Les photos restent les liens de la mémoire, tout comme les lieux, les murs sont « les témoins immatériels du génie ».

Cet éblouissement, ce foudroiement que David Foenkinos a perçu en découvrant l’explosion des couleurs chaudes, vives, des tableaux de Charlotte, il lui « fallait l’écrire ». On ne peut que le remercier, à juste titre, de ce partage.

Un choc tel que celui de Guy Goffette devant Bonnard.

Le lecteur est cueilli à froid par une ligne du prologue : « Une peintre allemande assassinée à 26 ans, alors qu’elle est enceinte », puis par ces phrases taillées au couteau, ne dépassant pas 73 signes qui déroulent sa vie chaotique, d’errance.

Cela donne un caractère abrupt qui lacère le lecteur, mais lui permet cette respiration indispensable, comme le confie David Foenkinos : « Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite », tant c’était oppressant. Il a donc beaucoup tâtonné avant d’aboutir à ce style admirable et inoubliable. En un mot : somptueux.

L’auteur remonte le passé de son héroïne (ses grands-parents), évoque la rencontre de ses parents, puis son enfance, bercée par la voix de sa mère (« une caresse »), baignée dans le culte du souvenir avec ces visites au cimetière. La mort, elle y est donc confrontée très jeune. N’a -t-elle pas appris à lire son prénom sur la tombe de sa tante ?

Orpheline, très jeune, un père accaparé par son travail, elle se retrouve chez ses grands-parents en France. C’est une cohorte d’épreuves que Charlotte va traverser : ostracisme, exil, perte de sa grand- mère avec qui elle avait tissé un lien fusionnel, camp de Gurs, humiliation, vie en huis clos, se terrant avec son mari, dénonciation…). Déchirante, cette scène d’adieu, sur un quai de gare, quittant son enfance, son père, et surtout Alfred, « son premier amour », le professeur de chant de sa belle-mère. Toutefois, des parenthèses romantiques ont illuminé sa vie : la promenade en barque sur le lac, « un endroit magique de Berlin » et la musique (Bach, Mahler, Schubert).

Son don pour le dessin devient une évidence, reconnu par un professeur. Elle suit des cours aux Beaux-arts, mais le climat antisémite l’oblige vite à se terrer.

Son talent, le docteur Moridis l’avait pressenti, d’où son injonction : « Charlotte, tu dois peindre ». Dessiner devient son exutoire, « nécessaire à la cicatrisation d’une vie abîmée ». Peindre pour ne pas sombrer dans la folie. Emportée par une fureur créatrice, extatique, comme Frida Kahlo, elle se raconte dans ses gouaches.

Elle ajoute « le mode d’emploi de son œuvre », sous forme de notes explicatives.

Quand le grand-père jette à la figure de Charlotte le secret familial et décline la litanie des suicidés de sa famille, on imagine la gifle que Charlotte prend au point de songer à ajouter son nom à cette liste. Séisme d’autant plus violent qu’elle découvre qu’on lui a menti. Sa vie n’était donc que mensonge, « cette histoire d’ange » un leurre.

On devine l’intention consciente de l’auteur de frapper l’esprit du lecteur.

A travers le destin de cette artiste, David Foenkinos balaye les heures sombres de l’Histoire depuis la première guerre (« une boucherie des tranchées ») à « La nuit de Cristal ». Il rappelle qu’ « une meute assoiffée de violence dirige le pays. », en Allemagne, des barbares qui expédient les juifs à Drancy, puis à Auschwitz.

Des phrases phares ponctuent le récit : « Charlotte doit vivre », « La haine accède au pouvoir » ou cette phrase talisman : « La véritable mesure de la vie est le souvenir ».

Malgré la noirceur du sujet, cette biographie romancée de Charlotte Salomon reste

paradoxalement belle tant le regard de l’auteur est poétique, tendre, en empathie.

L’élégance du style impressionne, beaucoup d’implicite, surtout quand Charlotte nous quitte. Une porte se referme, la silhouette de Charlotte s’efface. L’auteur, avec délicatesse, respect, laisse place au non-dit. La littérature est là où le silence, l’indicible l’appellent. Mais on devine la révolte intérieure devant l’inéluctable.

Dans l’épilogue, on retrouve Paula et Albert, dévastés par la tragédie, détenteurs d’un bien précieux : les dessins de Charlotte, qui ont fait l’objet d’une exposition avant d’être légués au Musée juif d’Amsterdam.

Si « une œuvre doit révéler son auteur », dans ce roman on retrouve ce qui fait la touche, le charme, la somptuosité de l’écriture de David Foenkinos : la délicatesse , la pudeur des sentiments, même « Le dictionnaire est parfois pudique », les formules originales (« Il serait capable de se cacher entre les virgules », voire animistes : « On dirait qu’il est lui aussi en deuil » en parlant du sapin sombre), les éléments récurrents, à savoir les cheveux ( Alfred y plongeant son visage, tel un tableau de Munch) et les oreilles : « parfaits puits à confidences ».

David Foenkinos a su rendre attachante son héroïne, nous émouvoir et nous faire partager son émerveillement devant ses tableaux aux couleurs si éclatantes qui représentent, comme le confie Charlotte, toute sa vie. Le roman s’achève sur un gros plan de « Vie ? ou Théâtre ? », pétri de signes.(Souffrance, douleur, aussi espoir.)

David Foenkinos ressuscite son héroïne en lui offrant un tombeau de papier d’une beauté rare, servi par une écriture éblouissante. « La mémoire est la seule revanche sur la mort », confie Martin Suter. Ce roman appartient à la catégorie de ces livres qui agissent même quand ils sont fermés et fait du lecteur « un pays occupé ». Charlotte, un prénom sauvé de l’oubli qui fédère déjà un actif réseau d’adeptes.

David Foenkinos signe un roman intense, émouvant, qui met en lumière le talent de cette artiste allemande trop méconnue. Un challenge audacieux, incontestablement réussi, marquant une rupture avec les romans précédents, bien qu’entre les lignes cet opus couvait. A lire avec en fond sonore la musique de Schubert ou celle de Sophie Hunger, comme le préconise la talentueux David Foenkinos.

 

©Nadine DOYEN

Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman

Philippe Jaenada - Plage de Manaccora, 16h 30

  • Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman – Points   ( 223 pages – 6,50€ )

A la lecture du titre, on pense «  sea, sex and sun ».

Mais comme dans le roman L’écrivain national de Serge Joncour, « ce séjour promettait d’être calme » et Voltaire n’imaginait pas une seconde que ses vacances en Italie, avec sa famille, dans ce cadre idyllique de Nido Verde, puisse virer au cauchemar dès le troisième jour. De plus parler un « anglais charcutier », maîtriser « l’italien comme une vache le saut en hauteur » ou « comme un cochon d’Inde chante Wagner », cela rend les choses plus délicates quand il est question de survie.

Nous voici donc au coeur de la débâcle. Ces petits bruits insignifiants suivis d’explosions annonçaient l’ arrivée au galop du feu, telle une bête traquée. L’auteur excelle à installer un environnement toujours plus sombre, angoissant jusqu’à devenir apocalyptique : « paysage martyrisé », « cimetière d’arbres », « panneau carbonisé ».

Que sauver dans la précipitation de la fuite? Leur kit de survie ? Le mythique sac matelot, des livres. L’auteur montre qu’une telle épreuve ramène à l’essentiel, les objets divers , la voiture, passent au second plan, dans « ce décor pétrifié ».

L’auteur nous relate minute par minute la progression de cette colonne humaine, cosmopolite, fuyant l’inferno, croquant au passage quelques vacanciers atypiques.

L’occasion de faire ressortir le comportement des français, et leur manque d’empathie. On croise une vraie galerie de personnages, une « foule hétéroclite »: « la grosse blonde pleine de saucisses », « l’ami des loutres », « Jésus caramel en short rose » ( devenu leur « phare », leur « berger »), Ana Upla, « femme extraordinaire », portant toujours des « chaussures rouges ». Oum, la « longiligne et légère », « maniaque » épouse du narrateur qu’il aime « comme l’huile aime le vinaigre », lui inspire des pages sensuelles, quand un touriste se rince l’oeil sur son anatomie intime.

Il manie l’humour noir avec brio pour enrober le tragique de cet exode flamboyant ou quand il récapitule toutes les fois où il a flirté avec la mort. Cette fois vont-ils être la proie de cette bête insatiable? Pour « donner du fil à retordre au feu », il ferme « la porte à double tour ». A quel saint se vouer? A la Vierge, « l’adolescente fautive »?

A « Chmoudonne » ?, fée providentielle, au dieu Râ ?

Pourquoi ce silence dans le ciel ? Pas d’hélicoptères, pas de canadairs en vue ?

On s’étonne. Que font les secours, les pompiers ?

Philippe Jaenada rend la lecture haletante. On transpire, on tremble, on suffoque, on étouffe, on panique comme tous ces prisonniers du feu. On les suit dans leurs atermoiements. Quelle direction prendre ? A qui faire confiance ? Vont-ils s’en sortir, vu la violence du feu ? L’air se fait âcre, des cendres, des flammèches volent.

A qui, à quoi pense-t-on quand on croit sa dernière heure arriver ? s’interroge Voltaire,

en déclinant la liste de ses envies et drapant d’amour sa femme et Géo. Que répondre à son fils , sa fierté, qui ne cesse de demander s’ils sont sauvés ?

Philippe Jaenada nous régale par sa propension à distiller pléthore d’apartés( « De près, elle n’a vraiment rien d’un sac », confie-t-il en parlant de sa femme) et à digresser, se remémorant des souvenirs marquants:l’émotion à la naissance de son fils Géo (« Il était, pour nous, la terre, le monde. »), la scène au restaurant où Oum fond en larmes devant un plateau de fruits de mer. Autres situations cocasses : ses efforts désespérés pour se faire entendre (hululant) ou comprendre, sa tristesse à la mort de « la crevette du Sénégal » ou encore son traumatisme d’enfance en nourrice.

Ses comparaisons font florès, certaines se référant à un animal. Le narrateur se compare à «un dindon boiteux devant une licorne » ou se qualifie de « truffe des truffes ». Untel « tremblait comme un hamster épileptique ».

L’auteur relate avec réalisme et beaucoup d’autodérision cette parenthèse estivale, à la veine autobiographique, qui se mua en « un marathon chaotique » et hystérique, en une plongée dans l’enfer des flammes.

Cette échappée belle, donne les frissons, force l’admiration de ces naufragés de la fournaise pour leur sang froid et d’un père pour son héros de fils, si brave.

Son conseil ? «  Savoir dire au secours en toutes les langues ».

Pires vacances pour les protagonistes et meilleurs moments pour les lecteurs.

©Nadine Doyen

Martin Melkonian, Traces de secours, Éditions La Feuille de thé

Melkonian

Martin Melkonian nous surprend à chaque parution.

Dans ce nouveau recueil, Traces de secours, qui épouse la tonalité du précédent, Minimes, l’auteur donne à lire sans classement apparent des pensées, des aphorismes, des définitions bien pesées. Toutefois, littérature et écriture y occupent une large place. La concision est de rigueur, et certaines formules mériteraient d’être mémorisées ou partagées sur twitter.

D’emblée, l’exergue du livre rend hommage à son éditrice, « éclusière de la pensée et des lettres ».

Les aphorismes semblent avoir le vent en poupe si on en juge par les parutions récentes. Pour Dominique Noguez, « la quintessence de la littérature tient dans ces vues sur le monde en forme de définition ou d’observation brève, tournant au mot d’esprit ».

Martin Melkonian livre ici sa propre vision de l’écrivain : « Le ministère d’un écrivain est aux frais de la solitude » ; sa propre conception de la lecture, « religieuse dans la mesure où elle relie ». Il souligne le rapport amoureux qui se tisse entre lecteur et auteur, lorsque « l’échange est profond ». On se laisse volontiers happer par cette trinité : « L’écriture – pour l’offrande. La lecture – pour la trace. La parole – pour le relais. »

On relève dans Traces de secours des injonctions (« Ne bavarde pas ta vie »), des conseils (« Vivre grain à grain »), mais aussi des interrogations où on perçoit les inquiétudes de l’écrivain quant à « la dégradation de la planète ». Martin Melkonian nous encourage à faire preuve d’altruisme, d’autant que, déclare-t-il, « personne ne peut me retirer ce que j’ai donné ». On notera l’effacement du je au profit du il, et cette phrase significative, radicale : « Il ne souhaite plus dire je. » De même, ces deux autres non moins significatives, non moins radicales : « La fonte des neiges ? Non, la fonte du je. » Comme Sylvain Tesson, l’auteur prône de « s’abandonner » à la vie et à l’écriture. Il fait l’éloge de la lenteur, s’inscrivant ainsi dans ce nouveau courant baptisé « slow », apte à rendre nos existences plus riches.

Si Martin Melkonian conçoit l’amitié comme « une écoute douce », dans Minimes et dans ce nouvel opus, il admet qu’elle aussi a « sa foudre ». Il explore les lisières du bonheur (« Le bonheur ne relève pas d’une énergie renouvelable »), une façon d’écarter le malheur. Il met en corrélation des entités telles que vivre et exister, imaginaire et mémoire, désir et détail. Il aborde la fuite du temps, la vieillesse et l’échéance inéluctable, avec le rappel de « la loi souterraine du ça continue ». Comme disent les Anglo-Saxons, « the show must go on ».

L’écrivain compose un véritable hymne aux livres. Pour lui, chaque livre invite un autre, toute lecture exige une lecture suivante : « Le livre de l’un ouvre le livre de l’autre. » C’est ainsi que « lisant d’abondance, le liseur devient liseron ». Le Narrateur (le « je » devenu « il ») ne tient-il pas « grâce au sûtra de ses lectures » ?

Le mot « trace », fil rouge du recueil, mène aux Calligraphies imaginaires, pleines d’énergie, d’élégance et de légèreté, que l’auteur peint et expose en ce moment à Paris. Un soupçon d’humour s’invite entre les lignes ; il favorise une autre écoute des mots : « Je serre les détails. Je sers les détails. »

Traces de secours est une gourmandise à savourer avec lenteur, une belle invitation à la méditation. Martin Melkonian signe un recueil rare, truffé de pépites qui pollinisent le lecteur. Il précise de façon inoubliable : « Les phrases sont des madeleines. »

© Nadine Doyen

La Cigarette et le Néant, Horace Engdahl, Serge Safran

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  • La Cigarette et le Néant, Horace Engdahl, Serge Safran ( 17€-184 pages)

Un titre qui surprend. Un recueil traduit par une armada d ‘étudiants traducteurs.

Horace Engdahl livre une compilation de fragments, de pensées éparses, d’aphorismes, d’apostilles, de diverses longueurs, le tout réparti en quatre volets.

De nombreuses réflexions sont centrées sur l’écriture et l’écrivain. Il donne à voir la « tâche ingrate du métier d’écrivain », qui « passe des heures à accoucher de quelques lignes, consommées par le lecteur en moins de deux ».

Il tente de décrypter pourquoi les romans réalistes exercent autant de fascination.

Il met en exergue l’importance d’entendre la voix de l’auteur dans son livre, et démontre que tout écrivain a une ou plusieurs figures tutélaires qui ne sont pas sans influencer le ton. Lui-même cite ses références: des auteurs scandinaves , Balzac,Chamfort, Cioran, Blanchot. Horace Engdahl décline un exercice d’admiration à l’encontre de ceux qui l’ont nourri de « quelques lignes lumineuses ».

Il affiche des positions très tranchées concernant le langage: « Laissons donc le vocabulaire tranquille. » Il porte un regard sévère sur les bloggeurs qui échangent une foultitude de banalités, soulignant la différence avec Montaigne.

Il consacre une étude très fouillée à la critique littéraire, montrant la difficulté du genre. Il aborde le domaine de l’art et analyse la vision du sacré chez les peintres.

On peut lister, comme Charles Dantzig dans son encyclopédie capricieuse, ce que Horace Engdahl abhorre: un public qui s’esclaffe niaisement, la sensiblerie.

Il déplore le manque de convivialité du téléphone et les sollicitations dont on est assailli. De même il condamne le manque de civilité, de respect qui prévaut.

Quant à ce qu’il aime, on note « le jingle qui précède l’apparition du présentateur, dans le journal belge ». Il connaît quatre cafés de Vienne qui se veulent « berlinois » et nous en dépeint l’atmosphère.

Il distille des conseils de sagesse, enseigne à relativiser ( un échec, une erreur).

Il donne son avis sur de multiples sujets: la vérité, le savoir, le bonheur.

Il se remémore ses rêves, sa première journée d’école, des anecdotes.

On devine une certaine nostalgie à l’idée de voir des choses tomber dans l’oubli.

L’auteur revient sur l’époque où on ne craignait pas d’afficher les vertus de la cigarette après « un rapport fougueux ».

Serait-il visionnaire ou alarmiste quand il évoque « la décadence de la culture

européenne »?

Horace Engdahl termine cet opus par un hymne à la forêt, qui « comme les grandes villes, nous font toucher l’infini ».

Il signe un ouvrage qui se picore au hasard des pages, qui ouvre de multiples pistes de réflexions, dans lequel on trouve de l’érudition, de l’humour et de l’humanité.

©Nadine DOYEN

LA DAME À LA CAMIONNETTE – Alan Bennett – Buchet .Chastel

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  • LA DAME À LA CAMIONNETTE – Alan Bennett – Buchet .Chastel

( 115 pages – 9€)

Alan Bennett nous relate les tribulations de La dame à la camionnette à qui il a offert refuge, une oasis de paix. Le récit, construit à partir de notes du journal de l’auteur, court de 1969 à 1990, sur fond des années Thatcher confrontées à une crise.

Le récit s’ouvre sur une situation ubuesque. Qui va accepter de voir stationnée devant chez lui cette camionnette? Mais qui est Miss Shepherd, cette dame excentrique?

Toutefois, elle génère un élan spontané de solidarité, d’altruisme, mais d’aucuns avaient parfois « envie de l’étrangler ». Mais comment a-t-elle échoué chez le narrateur, qui deviendra son protecteur providentiel pendant plus de quinze ans?

L’auteur brosse un portrait haut en couleurs, pittoresque de cette semi clocharde,au « comportement vindicatif et querelleur », qui trouve à redire quant à l’exiguïté du sanctuaire mis à disposition.

Il la compare à Monet, quand elle repeint sa Reliant Robin. Il la suit dans ses activités quotidiennes ( lettres à des sommités, dont à la Dame de fer, rédaction de pamphlets). Son accoutrement (robe faite de chiffons assemblés) interpelle la police. Elle confie des bribes de sa vie qu’elle juge ratée. Elle nourrit des projets dont une émission radio. Elle ne manque pas d’afficher ses idées politiques, son « fanatisme catholique », son anti CEE, et d’arborer l’Union jack en honneur du Jubilé de la reine. L’année 80 fut pour elle , éprise de justice, une véritable « annus horribilis ».

La présence de ce véhicule, tapi au fond du jardin de l’auteur, fait penser à Partance, la caravane de Guy Goffette. Ce huis clos isole et accueille la solitude de l’héroïne.

Si le covoiturage est encouragé,une telle cohabitation est-elle vivable pour l’hôte?

Le narrateur réussit à susciter l’empathie pour cette femme, vouée à vivre en marge, que l’on croit suivie par les services sociaux. Quand Alan Bennett procède à la radiographie du contenu de la camionnette, c’est le choc, en plus des odeurs pestilentielles. La montagne d’immondices qu’il découvre est indescriptible: « un conglomérat de vieux vêtements, de sacs en plastique et de nourriture à moitié avariée ». Il nous plonge au coeur de la misère et du dénuement.

L’auteur épingle ceux qui vivent d’allocations, comme Miss S, considérée une « Parasite-payée-à-ne-rien-faire de la société ». Il soulève la question de la dépendance pour les personnes âgées. Alan Bennett nous réserve un ultime coup de théâtre avec le retour de Miss Shepherd.

N’ayant distillé que des indices, le narrateur sait nous tenir en haleine jusqu’aux révélations finales, renversantes pour le lecteur, à savoir le mystère sur son vrai nom et la raison pour laquelle elle fila à l’anglaise. Dans le post-scriptum, Alan Bennett nous apporte les réponses à nos interrogations, comblant ainsi les lacunes sur le passé de la protagoniste, au destin pathétique.

Il retrouve son frère grâce à une enveloppe qu’il réussit à exhumer du capharnaüm.

Quant à la camionnette, il la fait immortaliser par son voisin peintre en « une esquisse plus romantique » avant qu’elle ne quitte définitivement son jardin.

Alan Bennett, pétri de remords, ressuscite cette figure énigmatique, qu’il hébergea dans son jardin, en lui consacrant un article dans une revue, une série d’émissions, et ce roman traduit en 2014. L’auteur, que La reine des lectrices a rendu célèbre, a su, avec humour, réhabiliter l’ image de Miss Shepherd, lui redonner sa dignité. Il signe un portrait singulier, nimbé de mystère tel « un personnage de Dickens », empreint d’humanité et de tendresse, mais Alain Bennett concède écrire sur des choses un peu décalées. Si Miss Shepherd a laissé un « indésirable héritage » dans le voisinage du narrateur, elle marquera aussi le lecteur par sa démesure, ses idées loufoques.

« Incredible » ( incroyable) aurait-on envie de s’exclamer et pourtant vraie, cette aventure.

©Nadine Doyen