Jérôme Garcin, Le voyant – L’aveugle résistant ; nrf Gallimard

  • Jérôme Garcin, Le voyant – L’aveugle résistant ; nrf Gallimard, (185 pages, 17,50€)

product_9782070141647_195x320Jérôme Garcin renoue avec les hommages. Après nous avoir fait découvrir Jean de La Ville de Mirmont, cette fois, il consacre son exercice d’admiration pour « L’aveugle résistant », une figure méconnue en France, oubliée même, ce qu’il déplore. En le réhabilitant, l’auteur lui rend justice.

Jérôme Garcin sait aiguiser notre curiosité en ouvrant le roman par un portrait dithyrambique de cet homme dont on découvre l’identité à posteriori.

Si un film peut provoquer un choc, il en est de même d’un livre. Pour Jérôme Garcin, le déclic se produisit avec Et la lumière fut.

Dans ce récit biographique, qui a pu s’enrichir grâce aux archives mises à sa disposition par sa fille, l’auteur nous révèle en quoi Jacques Lusseyran l’a émerveillé, ébloui. D’une part pour « un optimisme ravageur, une vaillance hors norme, une foi d’airain ». D’autre part, pour avoir su faire de son handicap un atout. Lui qui voyait « avec les yeux de son âme » continue à s’émerveiller, comme Jacqueline de Romilly.

Son enfance bascule à huit ans dans les ténèbres, ce qui développe son « regard intérieur ». L’auteur déroule sa scolarité, ses études supérieures. Un parcours brillant, mais contrarié par cette humiliation de se voir refuser l’accès au concours d’entrée à l’École normale supérieure, ceci à cause du régime de Vichy.

Ce qui force l’admiration chez ce mal voyant, c’est sa capacité à dépasser son handicap, à travailler d’arrache-pied. Soutenu par des parents aimants, il développe une passion pour la langue allemande, « d’une beauté sonore exceptionnelle ».

Avec ce héros, on revit une période sombre de l’Histoire, celle de l’occupation allemande. Épris de liberté, il organise un mouvement de résistance, fédère des volontaires, crée un journal. Son engagement est retracé jusqu’à son arrestation par la Gestapo. Un compagnon de détention ayant comparé Jacques Lusseyran à un cheval, Jérôme Garcin, dont on connaît la passion pour le cheval, décline un magnifique hymne à « la plus belle conquête de l’homme », « ce voyant hypermnésique », doté d’un « sixième sens ». Vient l’heure de la déportation. Pour le germanophile de 20 ans, Buchenwald convoque des images plaisantes, une « forêt de hêtres », donc une nature « joviale », tout comme Weimar, berceau de noms illustres.

Le chapitre « Nuit et brouillard » est le plus poignant, puisque « le petit aveugle français » relate son enfer au camp, « la géhenne », « ses exploits de résistant, son martyr de déporté ». Témoignage qu’il consigna dans deux ouvrages pour se délester.

L’auteur évoque aussi, non sans émotion, les lettres testamentaires bouleversantes laissées par ces courageux, dont Guy Môquet, Jean Prévost1, mort pour leur patrie, pour « une France libre ». On croise aussi Jorge Semprun que Jérôme Garcin renonça à interroger sur « son expérience concentrationnaire », libéré comme Lusseyran grâce à Patton. On s’étonne comme l’auteur de découvrir l’emprise de Saint-Bonnet sur le couple Jacques Lusseryan & Jacqueline Pardon. Mais « le patron », « ce mentor » ne l’avait-il pas guéri de son « immense fatigue », de sa « grave dépression » ?

Sa vie professionnelle, en tant qu’enseignant, en Grèce, s’avère aussi « un combat épuisant », « semé d’embûches ». Serait-il le « mal-aimé » ?

Par contre, « son charme fauve » le rend volage, insatiable. Sa vie affective fut bien remplie, marié trois fois. La première épouse, Jacqueline Pardon, dont il divorce lui inspire « Maître de joie », où il fait « l’éloge du second mari de sa femme ». La dernière épouse était une de ses élèves. D’où le scandale dans « l’Amérique puritaine ».

C’est aux États-Unis qu’il renaît une troisième fois, s’épanouit, enseigne en toute liberté, lui, véritable « homme-livre », trouve la reconnaissance, communie avec la nature, reprend goût à la musique, et nourrit la conviction que « les yeux ne font pas le regard ». Mais « écrire reste sa raison d’être » et, dans Le monde commence aujourd’hui, il tente de « solder son passé ».

La lecture achevée, on réalise que l’on a adopté la même façon de lire que l’auteur, s’ « arrêtant à chaque phrase », tant « tous ces mots jaillis de la nuit absolue, avaient un éclat incomparable, ils répandaient sur la page une lumière éblouissante ».

Dans ses deux derniers romans, Jérôme Garcin a l’art de débusquer des figures aux destins exceptionnels pour les sortir de l’ombre et leur offrir un sarcophage de mots.

Si certains soulèvent la question « Que serions-nous sans les livres ? », ne faudrait-il pas aussi doubler l’interrogation par « Que serions-nous sans les yeux ? », même si Jacques Lusseyran affirma à propos de sa cécité : « Elle est mon plus grand bonheur ». Sa force de résilience exemplaire nous donne une leçon d’humilité et nous enseigne à voir autrement. Pour l’auteur : « Lire Lusseyran, c’était réapprendre à lire ». Si, comme le scande, dans les dernières pages, la phrase : « Il ne reste plus rien de la vie brève de Jacques Lusseyran », une vie « météorite » brisée comme James Dean, Jérôme Garcin sauve de l’oubli « ce soldat de l’idéal », toutefois décoré de la Légion d’honneur, en rassemblant dans ce livre tout ce qu’il a exhumé de ses lectures. Je terminerai par les mots de Jankélévitch : « Si la vie est éphémère, le fait d’avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel ».

C’est sur un tableau impressionniste et poétique, « dans la lumière d’été » que s’achève le récit, nous immergeant dans le paysage normand, refuge de l’auteur qui ne se lasse pas du « spectacle généreux, des frondaisons bienveillantes, des longues chevelures de saules, de l’horizon marin »2.(2)

Jérôme Garcin signe une biographie romancée très documentée, enrichissante et touchante, dans laquelle l’amitié absolue avec Jean Besniée est mise en exergue.

P.S. : A noter que Jérôme Garcin dédie Le voyant à Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature, dont le discours, truffé de fulgurances, mérite d’être lu.

©Nadine Doyen


1 Pour Jean Prévost, Gallimard 1944, Jérôme Garcin, Prix Médicis Essai.

2 Voir le magazine Lire, 432, février 2015.

Christophe Carlier, Singuliers – Phébus – littérature française

RENTRÉE 2015

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  • Christophe Carlier, Singuliers – Phébus – littérature française

Christophe Carlier nous livre une comédie imbriquée dans une autre à plus grande échelle, dans la lignée de L’Euphorie des places de marché (conte urbain ironique). Ce récit gigogne illustre parfaitement la phrase Shakespearienne : « Le monde entier est un théâtre et tous les hommes n’y sont que des acteurs ».

Le lecteur assiste à un défilé de personnages qui se croisent, se reconnaissent, se recroisent au gré du hasard. On les suit comme avec une caméra embarquée.

On plonge dans leurs pensées, leurs voix s’alternent. Par le prisme des uns on apprend des bribes sur d’autres (lien de parenté). L’imbroglio des indices distillés peu à peu se démêle, lors de flashbacks. Et le puzzle de leur vie se tisse. En exergue, une citation de Virginia Woolf centrée sur « l’immédiate fatalité », fil rouge de ce roman.

Le récit s’ouvre justement sur la rencontre inopinée, dans le métro, de deux protagonistes qui n’ont même pas le temps d’échanger leurs numéros de portable.

Le portable, cette nuisance pour certains, est à la source d’une caricature des passants que Franck observe tous les jours. Ne redoute-t-il pas, pour le futur, de voir se multiplier des hordes semblables, esclaves de leur « petit boîtier » qui continueront à l’ignorer ? Quant à Pierre-François, ce sont les autres qui l’intéressent.

Le roman s’articule en trois temps : avant, pendant et après la représentation de la pièce de Corneille Le Menteur et même jusqu’au lendemain soir.

Le café, un huis clos, un décor cher à Hopper, étant lui-même un théâtre, le quartier général où passent la plupart des protagonistes, dans l’espoir de revoir la personne qui les a convoqués ou de s’en approcher au plus près. On a l’impression de voir des marionnettes manipulées par le destin. Ce microcosme brasse des individus de tous milieux, en couple ou seuls (venant de rompre), des « homeless » aux nantis. C’est avec un regard acéré que l’auteur dépeint ses contemporains, leurs comportements dans des files d’attente, loin de la discipline de nos voisins anglo-saxons.

Le zoom sur le public au théâtre est digne d’un dessin de Sempé, dont Christophe Carlier est un inconditionnel.(1) Nelly, l’ouvreuse, comme sortie du tableau de Hopper, accueille, dans son « palais de velours rouge », les spectateurs qui « n’ont pas l’air beaucoup plus heureux que ceux qui entrent à l’usine », pense Luc. Pour Nelly, le spectacle est dans l’assistance. Elle a reconnu Claire, note son « air tourmenté ». Qu’est devenu son amoureux, Antoine, qui a grandi avec son fils ?

Qu’auront-ils retenu de la pièce si chacun épie l’autre, se perd dans son maelström comme Claire ? Cette phrase de Rousseau : « L’on croit s’assembler au spectacle, et c’est là que chacun s’isole » reflète exactement l’état des lieux du moment : ennui, lassitude prévalent. Alice se laisse charmer par la voix de l’acteur, remarque son « coup d’œil caressant à Claire ». Pierre-François, lui aussi aimanté par Claire, suit le manège de l’acteur et s’interroge : « À quoi joue le hasard ? »

Aurélien, l’acteur, aurait-il bafouillé si la femme qui le troublait avait été hors de sa vue ? N’avait-il pas eu l’envie d’adresser des vers galants à « la belle inconnue » ?

Quant au virulent critique Denis, qui préfère « rugir » à applaudir, le « travail de sape » aux éloges, souhaitons que l’auteur ne soit pas lu par quelqu’un de sa trempe.

Font aussi partie de ce ballet de la « comédie humaine » : Cécile qui pense à ses élèves tout en savourant les vers cornéliens, pour qui « la littérature est un enchantement et l’art une bénédiction » ; Lilia, insomniaque, pense à ceux qui l’entourent, écoute la radio et ne serait pas surprise d’y entendre Nelly se confier.

Dans les coulisses, entrent et sortent de notre champ de vision ceux qui sentent « la colère qui gronde dans la société », « la folie du monde », ceux auprès desquels les passants évitent de s’attarder mais qui ne laissent pas indifférents (la folle du bus, la vagabonde échouée dans l’amphithéâtre, « l’errante du boulevard »). On est sensible à l’âme de poète de Luc, qui devient acteur de ses nuits en les étoilant par sa fantaisie.

Ce n’est pas le hasard si on retrouve quelques-uns des protagonistes au même café.

Si Claire n’avait pas égaré son calepin serait-elle revenue au café ?

L’auteur nous initie à l’happenstance, le don d’être au bon endroit au bon moment, avec la réapparition du carnet de Claire qu’elle croyait perdu. Sa bonne étoile veillait.

« Le hasard », disait Pasteur « ne favorise que les esprits préparés ».

Alice serait-elle retournée au café sans ce regret d’être restée insensible au « visage défait » de Claire ? Mais se sentant trahie par Claire, elle est plus encline à tisser des liens avec Pierre-François. N’est-il pas cette « main providentielle », confirmant le proverbe arabe : «  Quand le ciel te jette une datte, ouvre la bouche. » Déception, par contre, pour les soupirants de Claire, tous deux « pris de court » par Franck.

Dans l’épilogue, le lecteur a le choix d’imaginer le futur tête à tête Claire/Franck. Claire cherche-t-elle à se rapprocher de Franck par attirance ou pour évoquer Antoine, afin de savoir ce qu’est devenu celui qu’elle n’a pas pu oublier ?

Dans Singuliers, Christophe Carlier réussit le tour de force de condenser une multitude de vies en cent vingt pages. Une vie, n’est-ce pas une accumulation de petits moments, de rencontres, de voies du destin, de routes prises ou non, de choses imperceptibles qui nous construisent. En campant ses personnages dans des huis clos, l’auteur leur offre des lieux où s’abandonner mentalement, se côtoyer. Ces voyages introspectifs qui nous plongent dans les profondeurs de l’âme humaine, nous renvoient à notre propre vie, nos souvenirs. Qu’avons-nous réussi ? Raté ? Quelle route n’avons-nous pas prise ? La plupart des événements majeurs de nos existences se produisent en corrélation avec d’autres, selon les mystérieuses conjonctions du hasard, de la fortuité. Quel rôle jouent les Parques, l’oeil du Cyclope, dans nos vies ?

On retrouve avec bonheur les comparaisons inattendues : « Le thé du matin apaise comme le baiser du soir », ou « Le théâtre est la confiserie de ma vieillesse », confie Lilia. On apprécie la plume méticuleuse, d’une «  précision d’horloger » et l’humour de Christophe Carlier. Ce qui est sûr c’est que Singuliers interpelle si justement le lecteur adhérant à l’idée que « certaines rencontres nous ménagent un rendez-vous avec nous-mêmes ». Un roman qui fait écho à cette réflexion de Claudie Gallay : « Il est des êtres dont c’est le destin de se croiser où qu’ils soient. Où qu’ils aillent. Un jour ils se rencontrent. Alors à vous de faire leur connaissance. »

(1) : Happé par Sempé, Serge Safran éditeur, 2013.

©Nadine Doyen

Un hiver à Paris – Jean-Philippe Blondel – Buchet-Chastel

RENTRÉE 2015

  • Un hiver à Paris – Jean-Philippe Blondel – Buchet-Chastel ( 272 pages – 15€)

indexUn titre et une couverture modianesques, avec ce ciel plombé sur les toits de Paris.

Nombreux sont les écrivains qui reçoivent des lettres de leurs lecteurs, cultivent même ces échanges à l’instar d’Amélie Nothomb.

Mais la lettre, signée Patrick Lestaing, que Victor, double de l’auteur, trouve à son retour de vacances n’est pas anodine Le choc qu’elle provoque sur le narrateur, à la vue du nom de l’expéditeur, au point d’en interrompre la lecture nous interpelle.

Un nom qui glace le destinataire, un nom qui résiste au temps. Lettre dictée par l’émotion, lettre liée à un drame. Jean-Philippe Blondel a l’art de capter notre attention, de créer le suspense. Comment a-t-il connu cet homme ?

Voici Victor revisitant ses années d’étudiant à Paris dont 1984 l’année de ses dix-neuf ans, marquée par une image indélébile : « deux filets rouges entre ses chaussures blanches ».

Avec la distance, le narrateur fustige ces écoles préparatoires où l’émulation « tourne à la compétition » et transforme les étudiants en robots à ingurgiter, leur laissant peu de vie sociale. Un « combat perpétuel ». Forte pression.

Trente ans plus tard, les choses ont-elles changé ?

Jean-Philippe Blondel brosse un portrait au scalpel, au vitriol même, du professeur Clauzet, sadique, aux « réparties blessantes », bête noire des plus fragiles. Tout l’opposé de Mme Sauge, charismatique, qui a dû susciter au narrateur sa vocation de professeur d’anglais. Il développe une réflexion autour de la difficulté de s’intégrer pour ceux qui viennent de leurs provinces, d’où cette solitude pernicieuse. Il aborde aussi cette période de l’adolescence où certains, indéterminés, se cherchent, papillonnant de filles en garçons ainsi que de la difficulté de faire son coming-out pour Paul. Et si Mathieu avait été aussi la victime de cette intolérance, de cette exclusion, d’où son repli sur lui-même ? Et Paul, avait-il une attirance pour Victor ?

A travers Pierre et Paul, le narrateur met en exergue ces amis providentiels, ceux qui savent comprendre le démuni, le fracassé, le cabossé, lui offrant l’hospitalité, « une sortie de secours », une bouée, afin de prévenir un geste de désespoir. Lui, l’invisible, le transparent, « l’électron libre » devient populaire, visible et même un confident pour le père et la mère « déboussolée ». Sans compter Mme Sauge qui n’hésite pas à lui donner ses coordonnées, lors d’une parenthèse silencieuse, qu’il fige dans « la focale de sa mémoire ».

Au coeur du roman, l’absent. Jean-Philippe Blondel nous montre comment un père et l’ami, pétri de culpabilité pour être arrivé trop tard, hanté par la scène, peuvent se reconstruire. Faire des listes s’avère une échappatoire. Sa trinité ? Écrire, enseigner et voyager. N’y-a-t-il pas là la source d’une autre vocation ? On est également témoin de la naissance d’une amitié étrange, ignorant le fossé de l’âge. Une lumière pointe, les rires éclatent. Patrick et Victor s’apprivoisent, telle une famille recomposée, se ressourcent dans leur communion avec l’océan. Pour la mère, c’est marcher en forêt.

Le roman prend un tour choral, les parents cherchant à en apprendre le plus possible.

Les aficionados retrouveront des constantes qui caractérisent les romans de l’auteur. Ce ton lancinant, doublé d’auto dérision. Cette musique, la sienne, et celle des chansons qui irriguent son imaginaire. Ce style, car il sait traduire son traumatisme (cette image qui l’habite, le cri), son obsession, donner du poids aux mots, les marteler, les répéter, ces mots, au point de nous les imprimer. Ses oxymores : « La vie s’emballait au ralenti ». Des mots récurrents : vie, en vie, vivre, autour desquels gravite le récit. Ce goût pour la vie rappelle « Et rester vivant ». Sa géographie triangulaire, naviguant entre Paris, cette ville natale non nommée, et les Landes.

Ses relations se répartissent aussi en trios : celui formé par Patrick, Paul et Armelle, celui qui réunit Victor à Paul et Mathieu. Jean-Philippe Blondel, à travers ses protagonistes, poursuit son exploration des relations parents/enfants, soulève la responsabilité de choisir d’être parent et montre combien le manque d’amour parental, un divorce peuvent engendrer les frustrations, ce mal-être, et conduire au pire, par accumulation. Il souligne la complexité des sentiments chez les ados, souvent dans les atermoiements. Il déplore le manque de tolérance vis à vis des homosexuels et plaide pour qu’ils soient aimés pour ce qu’ils sont.

Ce roman, à la veine autobiographique, est nourri de références à la littérature anglo-saxonne : Orwell, les romancières anglaises, Emily Brontë, aux peintres anglais : Turner dont les ciels font écho à ce brouillard dans lequel Victor est soudain plongé.

L’écriture, qui au départ était « son trésor intime », est devenue pour Jean-Philippe Blondel, l’échappatoire, l’exutoire, « sa planche de survie », un acte de résistance à l’oubli et à la perte, ses mots tissant « un filet au-dessus du gouffre ». Puis une vocation, une ambition, celle de tromper « l’insomnie des autres ».

Jean-Philippe Blondel signe un roman émouvant, teinté d’humour, sur la différence, le manque de dialogue, le désert affectif, l’absence, mâtiné des paroles de sagesse de Patrick. Il offre à Mathieu « un mausolée » de papier, un sarcophage de mots. Et au final, la résilience des protagonistes prouve que : « Nous sommes beaucoup plus résistants que nous ne le croyons » et que tout peut renaître, une autre vie.

En filigrane, une voix nous murmure, comme une injonction, cette phrase de Louis Chedid : « On ne dit jamais assez aux gens que l’on aime qu’on les aime ».

©Chronique de Nadine Doyen

Philippe Besson – Un tango en bord de mer – théâtre ; Julliard (76 pages – 9€)

 

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  • Philippe BessonUn tango en bord de mer – théâtre ; Julliard (76 pages – 9€)

Si Philippe Besson est connu comme entomologiste des cœurs, la forme du récit change, puisqu’il met ses deux protagonistes, devant un public. Il distille avec précision toutes les indications scéniques. Il désigne Stéphane, l’écrivain confirmé, la quarantaine, par « Lui » et Vincent, le jeune et beau hidalgo, par « L’Autre », rendant à la pièce une portée plus universelle.

Pour débuter, l’auteur campe les deux ex-amants dans un décor à la Hopper. C’est dans un bar que se font leurs retrouvailles, deux ans plus tard.

Très vite, par flashback, on apprend comment ils se sont rencontrés, puis les motifs de leur éloignement. Ils confessent même avoir eu des pulsions meurtrières, Stéphane convoquant, au passage, le fantôme de Pasolini. Stéphane se remémore leurs orages, une certaine violence, une « nuit aux urgences », « des bleus sur le corps ». Chacun d’eux essaie de sonder l’autre, de deviner si leurs sentiments sont restés intacts et de savoir où ils en sont. On sent des tensions, des reproches fusent.

L’alcool invite aux confidences, mais aussi l’atmosphère « feutrée, tamisée ». Quand Vincent dévoile son intention d’épouser Sophie, L’Autre, sidéré, l’exhorte à réfléchir. Les garçons ne risquent-ils pas de lui manquer ? Quant à Lui, éprouverait-il de la jalousie ? Caresserait-il le désir de reprendre leur liaison, après s’être expliqués ?

Le suspense naît des atermoiements de Vincent, qui joue à cache-cache avec ses incertitudes : va-t-il épouser Sophie ou retomber dans les rets de celui qu’il a fui ? L’un concède avoir eu une attirance physique fulgurante devant « une splendeur insoutenable », l’autre un sentiment authentique, qui ne s’est jamais émoussé, «  les fameuses traces d’amour ». Tous deux reconnaissent s’être « mal aimés ».

Les silences traduisent leur embarras. Ils se testent, se provoquent, se réapprivoisent. Face à face, d’un côté, « le prédateur », friand de « chair fraîche », de l’autre l’éphèbe « lumineux, innocent, pervers ». Pourquoi Vincent, qui ne s’est jamais trop intéressé aux romans de Stéphane, manifeste de la curiosité pour son dernier livre ? On sourit quand Vincent parvient à lâcher son merci « pour le beau moment ». Comme Stendhal, il a engrangé ces moments heureux, lumineux, « si rares ».

Les monologues des deux acteurs, prenant le public à témoin, sont pétris de lucidité.

A travers Vincent, Philippe Besson montre combien les écrivains peuvent piller votre vie, sans permission, tels « des monstres irresponsables et anthropophages ». Puisque «c’est cousu de fil blanc », L’Autre reconnaîtra inévitablement leur histoire. Stéphane cherche-t-il à se venger ? A-t-il réglé son compte à L’Autre ou au contraire l’a-t-il « magnifié » ? Pourquoi écrire si l’auteur ne tatoue pas l’esprit du lecteur ?

D’ailleurs, Stéphane, à l’adresse du public ou du lecteur, justifie le dénouement de cette rencontre fortuite. Il n’offre pas une fin ouverte, avec tout un « champ des possibles, avec les hypothèses, les espoirs ou les craintes », car il a choisi de raconter « la vie », donc de vivre avant d’écrire. Leur bonheur serait-il en embuscade au bout de la plage ? Quoi de plus romantique qu’un « un tango en bord de mer » ?

Ne lit-on pas un livre « pour danser avec son auteur », selon Charles Dantzig ?

Philippe Besson autopsie une rupture, ses causes et les stigmates qui en découlent : « La douleur est éblouissante ». Il montre que l’écriture a été la thérapie salvatrice pour Stéphane, après le temps nécessaire « de … digestion ». Il explore le manque, le désir et la dépendance. Par ailleurs il s’intéresse au mystère de cette aimantation, de cette alchimie entre deux êtres diamétralement opposés, question âge, notoriété, talent, statut, milieu. Il s’interroge sur la longévité de l’amour et si un amour peut renaître de ses cendres. « Ces choses-là se décident sans nous, j’en ai bien peur. », conclut Stéphane.

Les brûlés de l’amour se retrouveront dans cette trinité de désir, de plaisir et de souffrance. Un tango en bord de mer met en exergue les intermittences du cœur, la difficulté d’aimer et dévoile le talent de Philippe Besson en tant que dramaturge.

imagesA noter, sur France 2, le 9 décembre 2014, un documentaire de Philippe Besson, consacré à l’homophobie : « Homos, la haine ».

A paraître début janvier 2015, le roman de Philippe Besson Vivre vite, Julliard ; (252 pages, 19 €)

Un tango en bord de mer sera repris en septembre 2015 au Petit Montparnasse.

La pièce, mise en scène par Patrice Kerbrat, fut remarquablement interprétée par Jean-Pierre Bouvier et Frédéric Nyssen.

©Nadine Doyen

Jérôme Attal – Presque la mer – Hugo & Cie —par Nadine Doyen

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  • Jérôme Attal – Presque la mer – Hugo & Cie ( 199 pages, 16€)

La mer est au coeur du roman de Jérôme Attal, enfin la mer invisible, la mer fantasmée par les habitants  de Patelin,village perdu au milieu de nulle part, accessible après « une trentaine de ronds-points », et « un tas de péripéties déloyales » ( gravillons, nids de poule, trous insondables).

Roman ancré dans la réalité puisque l’auteur aborde le thème de la désertification médicale. Tout le monde connaît la galère pour obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologiste.

On suit donc, en chapitres alternés, d’une part le parcours de Frédéric, terminant ses études de médecine, avant de répondre à l’annonce du maire, Serge Ornano.

D’autre part Louise, qui monte à Paris, pour une émission de radio crochet, rêvant de célébrité et d’ailleurs.

Jérôme Attal  oppose la vie  trépidante à Paris ( « réservoir inépuisable de gens à guérir, à croiser, à oublier. ») à celle dans la France profonde. Il déploie tout son talent de portraitiste , avec le sens des détails,et brosse une riche  galerie de personnages très variés  y compris les secondaires. ( Broussard, le boucher – Marie-Eve, l’épicière – Mirabelle, une gamine qui prend le docteur pour un conteur).

Ce qui ramifie le récit en moult digressions dont l’implantation de bulles d’habitation, « ouvertes sur la nature », concept  à la mode pour des vacances insolites.

 

On croise  le maire qui mobilise tout un village pour insuffler à  Patelin l’attrait qui pourrait attirer les touristes. On est médusé par son subterfuge de  la voiture peinte.

 

Quant à Paco, le facteur,  « l’homme providentiel »,  il fédère, avec son idée farfelue, tous ceux qui croient à son projet : faire venir la mer jusqu’à Patelin.

Comment réussir ce challenge ? Un peu de peinture bleue, les mains des élèves de l’école du village, et le tour est joué, les champs oscillent comme les vagues. De l’étage de la « Villa des bons soins » , on peut  apercevoir  « une large bande bleue verte » qui figurera «  à merveille la mer souveraine et scintillante ». Les habitants deviennent des estivants, lunettes de soleil, attirail de plage sous les bras, qui se  rendent à la mer. Le pot aux roses ne  risque-t-il d’être découvert ou quelqu’un ne va-t-il pas vendre la mèche ?  Suspense.

 

Fréderic,  le médecin non autochtone, lui,  il croise  chez Paco une silhouette qui le convoque. « Au lieu d’une étoile filante, il découvrit une frêle jeune femme », et l’ émotion physique qu’il ressentit  « tenait à la fois de l’attraction et de la terreur ».

On peut s’étonner que le jeune médecin n’éprouve pas l’appel de la mer, comme l’écrivain national de Serge Joncour, qui, lui, ressent l’appel de la forêt.

Mais , investi de sa mission, il consulte, rédige des ordonnances. Serait-il, en plus, psychologue pour prescrire  une thérapie plus qu’originale afin de débarrasser Louise de sa mélancolie ? Louise, « corsetée dans un costume de pensées sombres », Louise qui sait le gratifier d’un sourire « léger comme un volant de badminton » .

Et Fréderic subjugué, qui « mourrait d’envie » de « la contempler des heures durant ».

 

Stan, l’ amoureux éconduit,le voyou du village,  fait irruption  où on ne l’attend pas , créant du désordre. Il fomente alors sa vengeance  qui , mise à exécution, sème la panique  et  menace de ruiner l’avenir d’un village. A nouveau la solidarité aura le dessus.

 

Comme le déclare Eric Vuillard : «  Une des fonctions de l’écriture, c’est peut-être de rendre leur intensité aux images ». Jérôme Attal réussit  à merveille ce tableau représentant « la mer opalescente », les cabines « striées de couleurs primaires ».

L’oeil du lecteur moissonne une pléthore d’images. Une touche exotique se glisse avec les repas japonais de l’unique auberge du village.

 

A travers Louise, il stigmatise la cruauté  de ces concours de chants, et dénonce ce miroir aux alouettes qui génère tant  de déçus parmi ces « chanteurs jetables ». On devine , en filigrane, l’auteur compositeur, connaissant ce monde implacable.

 

Jérôme Attal  radiographie avec brio la vie d’un village et ses ouailles.

De multiples passages pourraient être mis en scène. On imagine facilement  les saynètes du médecin en partance pour Patelin avec tous ses bagages, y compris la cage de Spéculum, pour qui les voyages  étaient « synonymes de transpiration … et de spéléologie » ou  le  départ pour  la plage  avec ce défilé incessant sous les fenêtres du docteur, tout comme le repas en tête à tête, prélude à d’autres ordonnances.

Scène plus tendue et violente pour l’agresseur agressé par les piranhas.

Le récit est ponctué de truculents dialogues, comme celui entre le maire et Frédéric au sujet des déjections des mouettes «  intelligentes et respectueuses » !

 

L’auteur brode des comparaisons inattendues : « la paupière droite aussi mobile qu’un store vénitien ».  La comédie tourne  à plein régime, saupoudrée d’humour, de jeux de mots («  Beach Party / biches party ») et nous invite à préférer la fragilité du rêve à la réalité peu roborative. Les gens  ont besoin d’illusion pour avancer dans la vie, affirme Woody Allen.  On note aussi des références cinématographiques et musicales.

 

Si certains s’intéressent à la première phrase d’un roman, c’est la dernière qui retient notre attention. L’image qu’elle suscite a quelque chose de romantique, convivial, après  le travelling sur cette procession empreinte de bonheur.

La mer aurait-elle scellé les destins contrariés de Louise et Frédéric ?

Jérôme Attal, à l’esprit inventif,  signe un roman irrigué par les bons sentiments, baigné dans une atmosphère onirique, qui  peut être classé dans la catégorie des « feel good book ». Presque la mer, un récit qui peut être lu même loin de la mer.

©Nadine DOYEN