Vassilis Alexakis, La clarinette, roman, Seuil (351 pages – 21€)

Chronique de Nadine Doyen

  • 9782021167696Vassilis Alexakis, La clarinette, roman, Seuil (351 pages – 21€)

Peut-on oublier un mot de sa langue maternelle ou de sa langue d’adoption ?

Oui, dira l’auteur, qui, en a fait l’expérience. Il s’interroge sur le mécanisme de la mémoire chez les adultes, mais aussi chez les enfants et nous livre les résultats de son enquête. Ce mot oublié donne donc le titre au roman.

Vassilis Alexakis est un habitué des allers retours Paris-Athènes. Dans ce roman, il nous fait partager son séjour 2013, nous relatant  les retrouvailles avec sa famille, la réception qu’il organisa pour ses 69 ans, (son anniversaire tombant à Noël), ses rencontres fortuites dans les rues, le tout dans les moindres détails. Des sujets récurrents sont développés : l’écriture, la traduction, les langues et la crise grecque.

Mais ses pensées sont constamment tournées vers son éditeur, devenu plus qu’un ami, un confident, taraudé par la crainte de ne pas le revoir. L’auteur lui téléphone et commence une conversation ininterrompue, échangeant sur de multiples registres.

Le portrait de celui qui n’est pas nommé (1), facilement identifiable, puisque l’auteur de Deux vies valent mieux qu’une, livre catharsis, se tisse au fil des pages.

Le romancier se remémore leur première rencontre en 1974, la publication de son premier roman Le sandwich et relate comment leur lien professionnel se transforma en une véritable amitié, une complicité fraternelle matinée de déférence. Avec nostalgie, il se souvient de leurs étés à Tinos, leurs familles réunies.

On suit avec empathie le combat de l’éditeur contre la maladie, le traitement de la dernière chance et la façon dont Vassilis Alexakis le drape de bienveillance et lui apporte  un soutien moral incommensurable, une présence lénifiante jusqu’à cette fatale date du 25 mars 2013, coïncidant, ironie du sort, à la fête nationale grecque.

Et si le tag « Je dépéris », vu sur un mur à Athènes, était une voix prémonitoire ?

En parallèle, se brosse l’autoportrait de l’auteur bilingue, sollicité de toutes parts, par des salons, des universités, des librairies et médiathèques. Avec humour, à l’instar de L’écrivain national de Serge Joncour, il commente ses voyages en train, ses rencontres avec son lectorat, ses passages dans les villes, dont il ne connaît, parfois, que la gare, la cathédrale ou le phare (énigme de Brive). Il est passé expert en noms des habitants. Il ne cache pas ses idées politiques sur la carence du gouvernement de Samaras, l’administration qui sommeille, la troïka et le parti Aube dorée. Il est indigné de voir l’église intouchable, la misère dans les rues, occultée par les pouvoirs publics. Avec Zoé, ils évoquent les droits bafoués. Il ne se prive pas d’égratigner les journalistes peu délicats ou le net, source d’infos erronées. Il souligne l’inéluctable solitude de l’écrivain et justifie son choix de quitter Stock. Il concède sa propension aux mensonges. Il confie sa lassitude de Paris, où l’on garde ses distances.

En marge de ce duo éditeur/écrivain, défile toute une galerie de personnages atypiques, hauts en couleur : Minas, le clochard érudit qui lit Cavafy, Théotokas ; Lilie qui tricote des pulls pour les miséreux SDF ; la dame au cageot rouge ; « un marchand de loukoums qui miaulait » ; Orthodoxie, qui joue dans une équipe de football et vend Le radeau, en gilet rouge. N’oublions pas que Vassilis Alexakis est un fanatique de ce sport. Dans le quartier du Céramique, au cours d’une maraude, l’auteur croise Thodoros, ex- commerçant, ruiné.

L’auteur sait à la fois nous émouvoir (avec ses larmes de « la taille de pièces de dix euros » et nous dérider par des scènes insolites ou cocasses, frôlant le ridicule, mais excellant dans l’autodérision. Le travelling sur une poubelle qui dévale, avec l’auteur s’évertuant à la freiner est plein de suspense. Une passagère qui ne sait plus détacher sa ceinture, arrivée à Roissy. Le pantalon qui se détache du fil et atterrit on ne sait où. Parfois c’est lui qui chute de son fauteuil. Sa sortie d’une bouche d’égout, couvert d’« une boue, blanchâtre », dans l’indifférence des passants. Comme il le fait remarquer tragédie et comédie «  sont deux genres qui se côtoient sans cesse, qui habitent sur le même palier ». On sourit à la naïveté de sa question concernant les marées : « Comment je vais faire pour rentrer chez moi ? ».

Il adopte un style imagé  pour décrire sa table de ping-pong : « Les documents formaient des chaînes de montagnes. Les deux raquettes, comme elles sont bleues, figuraient des lacs ». Tel un poète, à Tinos, il sait s’émerveiller devant la beauté d’un papillon : « j’ai eu l’impression qu’il applaudissait le paysage ».

On adhère d’autant plus facilement que l’auteur nous apostrophe en ami. Ne nous fait-il pas partager même ses messages téléphoniques ?

Avec Vassilis Alexakis, 71 ans, on ne prend pas racine. Toute sa vie n’a-t-elle pas été une course ? Fait-il remarquer, « complètement essoufflé ». Il nous embarque dans ses déambulations athéniennes (le café d’Exarkheia, le quartier de Kypséli peuplé d’immigrés, de Kolonaki, d’Omania) et parisiennes (imaginant son ultime traversée de Paris). « Les lieux sont  chargés de souvenirs », des liens et notre mémoire.

Il nous offre une immersion dans la langue grecque, émaillant ce roman de mots grecs, rendant hommage à l’helléniste Jacqueline de Romilly, qui a donné son nom « à une place près de l ‘Acropole ». « La grâce des mots tient à leur sens : c’est lui qui leur permet de s’envoler comme des ballons ». Il est lui aussi un adepte du name dropping : François Bott qui lui assure que « Trouville est le lieu idéal pour fumer la pipe », dont il ne se sépare pas.

Les aficionados de Vassilis Alexakis reconnaîtront les romans précédents qu’il évoque. Depuis celui où il apprend le sango, celui où il cherche le premier mot, des titres moins connus comme La tête du chat et l’avant-dernier qui est celui de la remise sur pied. On retrouve cette même autodérision et des scènes cocasses parfois cinématographiques. L’auteur aime convoquer les absents. Il nous a déjà habitués à ses récits d’outre-tombe avec : Je t’oublierai tous les jours ou L’enfant grec, dans lesquels il dialogue avec sa famille disparue (mère, père, frère). Rappelons que Vassilis Alexakis a reçu le prestigieux Grand Prix de l’Académie française.

Le bémol qui peut indigner des féministes, c’est la façon dont l’auteur évoque ses liaisons éphémères, concédant ne pas être amoureux. Par contre, sa petite fille Éléni le fait fondre de tendresse et il lui promet de « l’installer au cœur de sa mémoire ».

Dans ce roman largement autobiographique, Vassilis Alexakis mêle souvenirs, anecdotes, interrogations, confidences adressées « à mi-voix » à ses lecteurs, « façon de les traiter en amis », réminiscences de son « intermezzo » à Rome. Il s’égare dans des digressions sur les chiffres, les couleurs. Il nous offre une incursion dans le théâtre et le dictionnaire. En journaliste, il autopsie la situation de la Grèce, dresse un état des lieux dramatique (mesures d’austérité imposées par Bruxelles, pauvreté et « affres de la faim », fermeture de librairies), prémices de la crise actuelle. Elle « n’a plus qu’un visage, celui de ses fautes ». La Grèce, déliquescente, est à vendre. Il égratigne ceux qui bénéficient de niches fiscales, comme l’église. Toutefois, on comprend mieux son attachement à Athènes, plus rien ne le retient à Paris. Serait-il mal à l’aise avec la montée de la xénophobie, lui, l’exilé ? Désirerait-il se rapprocher de la mer ? Elle, « qui résiste le mieux à l’oubli » et qu’ « il faut regarder debout ».

Pour donner de la légèreté, la musique (bouzouki, rébétiko) et la danse ponctuent le récit, teinté de mélancolie. La vie ne vaut-elle pas d’être dansée ? L’auteur ne se fait-il pas passer pour  « équilibriste » ? Jongler du grec au français, il excelle (« exercice salutaire pour le cerveau »), tout en soulevant les difficultés auxquelles un traducteur est confronté quand le mot n’existe pas dans l’une des langues.

Dans La clarinette Vassilis Alexakis rend un vibrant hommage à cet ami, qu’il a accompagné avec abnégation et tendresse, lui offrant  un tombeau de papier à la hauteur de leur quarante années d’amitié indéfectible, de fidélité, de soutien réciproques. Comme le pense Milena Busquets, ne sommes- nous pas « davantage les choses que nous avons perdues que celles que nous avons » ?

Un roman touchant, alerte, fertile en imprévus, truffé de références mythologiques, d’une grande envergure, que l’on quitte à regrets, dédié aux enfants du disparu.

« Topissime », oserais-je ajouter !

©Nadine Doyen

(1) Jean-Marc Roberts

Arnaud Cathrine, Pas exactement l’amour, – Verticales (17,90 € – 246 pages).

Chronique de Nadine Doyencathrine-pas-exactement-lamour

Arnaud Cathrine, Pas exactement l’amour, – Verticales (17,90 € – 246 pages).

Arnaud Catherine autopsie en dix nuances, sans tabou, les relations amoureuses entre hétérosexuels et LGB. Il nous plonge dans les méandres sentimentaux et l’intimité de couples, voire chez leurs voisins. Il laisse entrevoir les non-dits. Des corps se frôlent, s’enlacent, s’étreignent, se dévorent, bandent, laissent leur empreinte olfactive avant de devenir objets de fantasmes. D’autres corps, moins synchrones, sont confrontés à une « indifférence barbare », témoin de l’écroulement de l’édifice de l’amour. Il reste les souvenirs vivaces, immuables, d’une bouche, d’une langue, de doigts caressant un corps ou celui, « indélébile de l’antre non moins humide et chaud de son sexe ».

On suit les protagonistes dans leurs soliloques, leurs interrogations qui traduisent leurs angoisses, leurs doutes, leurs tourments. Les narrateurs, masculins ou féminins parlent, en majorité, à la première personne sans jamais trop dévoiler de leur identité, ce qui déstabilise parfois. Par flashback, de façon très parcellaire, leur passé est évoqué ou refait surface subitement.

La nouvelle éponyme au titre Pas exactement l’amour met en scène un écrivain, confronté à la page blanche, car prisonnier de sa dépendance amoureuse, poussée au paroxysme. Comment réussira-t-il à s’en désengager afin de retrouver l’inspiration ?

Le récit oscille de lui à elle, deux êtres que tout oppose : différence de classe sociale, rythmes circadiens. Pour lui « Dormir signifiait : quitter l’autre ».

La violence qui surgit dans Monsieur Bricolage choque : une baffe, deux même et le crâne qui s’écrase « contre le mur ». Mais ne l’avait-elle pas exaspéré cet homme en lui trouvant « une tête de clebs » ? La tension est palpable. Une manière indirecte pour Arnaud Cathrine de pointer que trop de femmes en sont victimes. Mais entre elles, les héroïnes s’avèrent tout aussi redoutables (gifles, « guérilla lamentable »).

Dans Si Mylène voyait ça, on est témoin du naufrage d’Hervé, 41 ans, pour qui la rupture reste insurmontable. Il s’interroge sur ce qu’il reste d’un amour défunt, sinon « un incommensurable gâchis ».Quant à cet ami qui tente de le sortir de son mal -être, il est bien impuissant quand Hervé dont le comportement flirte avec la folie doit être maîtrisé par les soignants de l’établissement psychiatrique où il placé.

« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes » (1), aurait pu confier, le jeune avocat, quand il se retrouve seul, sur la plage, abandonné par cet « ami spécial, pas comme les autres », avec qui il vient d’avoir un différend violent, le jour de son mariage.

Dans cette nouvelle Une erreur de jeunesse, l’auteur pointe le déni du futur marié qui adolescent, a entretenu une relation très intime avec le narrateur. D’ailleurs, cet instant privilégié où il l’aide à être présentable, où leurs corps se frôlent, ravive ses souvenirs. Par flasback, le narrateur revient sur leur parenthèse heureuse, même si en général, il « conchie la nostalgie ». Il fustige le regard méprisant des adultes pour les trentenaires pas encore casés, revendiquant au contraire sa liberté d’aimer.

Dans Simona, les personnages féminins assurent pleinement leur désir pour le même sexe. Arnaud Cathrine y aborde le mariage entre lesbiennes, distille du suspense. Qui dit nouvelle, dit chute. Celle de Simona ébranle l’une des protagonistes, surprend le lecteur et souligne la fragilité du bonheur.

Poignante, la détresse de ce professeur inconsolable, face au vide laissé par la perte de sa bien-aimée. Béance abyssale décuplée par le « silence radio », la grève se durcissant, alors qu’il lui « faut des voix ». Pour lui, même bien entouré, « La vie fait un mal de chien ». Un livre comme bouée de sauvetage, ce que confirme Régine Detambel dans Les livres prennent soin de nous. Difficile de répondre à la question de Marina Tsvétaïeva qui scande Silence radio dans ces circonstances. Les livres sont omniprésents dans ce recueil (V. Woolf, G. Bataille, R. Depardon), rappelant qu’Arnaud Cathrine est un grand lecteur et un conseiller littéraire reconnu.

« Traquer l’autoportrait en creux avait une saveur particulière » pour cette compagne d’un écrivain, qui « aimait le chercher dans ses livres ». Quant à nous, lecteurs, pouvons-nous débusquer l’auteur ?

On retrouve Arnaud Cathrine, l’amoureux de Trouville, fidèle à Marguerite Duras,

dont la structure narratrice des fragments rappelle Barthes. On devine le musicien chanteur de Frère animal dans la nouvelle La bête sauvage. En filigrane on reconnaît l’auteur de : Il n’y a pas de cœur étanche, dans la nouvelle Si Mylène voyait ça.

Ce recueil basé sur l’amour, avant/après, préludes/ruptures, apprivoisement/éloignement rappelle Combien de fois je t’aime de Serge Joncour. Tous deux embrassent des thèmes universels : la passion, la fusion, l’idolâtrie, l’attente mais aussi le désamour, l’infidélité, l’abandon. Certains sombrent devant le « cadavre de leur amour », se noient dans l’ivresse, flirte avec la folie, l’hystérie. D’autres s’en relèvent, sachant occulter leur passé douloureux, faire preuve de résilience comme le protagoniste de la dernière nouvelle : «  Betty était entrée dans sa vie », vrai miracle « indéchiffrable ».

Au fil des pages, Arnaud Cathrine émeut, touche, remue, bouleverse. Il excelle dans l’art du rebondissement. On imagine le tsunami que la phrase « Je te trompe » peut provoquer. Il glisse un soupçon d’humour pour apporter une note plus légère.

Les figures maternelles intrusives sont sources de séquences théâtrales burlesques.

L’auteur tombe le masque de la pudeur pour une écriture plus sensuelle, voire érotique. Il met nos sens en éveil avec les parfums capiteux Philosykos, No 5, une note de vétiver ou l’odeur du livre de poche. On partage l’extase de Raphaëlle chez le traiteur Italien (« Le jambon Serrano me faisait de l’œil, et le gorgonzola… »).

Arnaud Cathrine, remarquable novelliste, se fait ici, entomologiste des cœurs et dissèque avec acuité et psychologie le sentiment amoureux. Il brosse un tableau de l’amour moderne, sans concession, miné par la solitude, l’angoisse, vampirisé par l’autre, cabossé par l’alcool, fracassé par le deuil. Le ton est tour à tour pathétique, drôle, grave, touchant, romanesque, mais l’auteur clôt son recueil par une note optimiste, confirmée par les mots « reprise, renaissance ». Arnaud Cathrine nous prouve que l’amour est une intrigue haletante dont on ne cesse de tourner les pages. Et Serge Joncour de conclure dans L’écrivain national qu’« un amour même impossible c’est déjà de l’amour, c’est déjà aimer, profondément aimer, quitte à prolonger le vertige le plus longtemps possible ».

(1) : Citation d’Henri Calet

©Nadine Doyen

Entretien de Nadine Doyen avec Marine Baron à propos de sa biographie d’Ingrid Bergman : Le feu sous la glace, Les belles lettres.

Marine Baron

Marine Baron

Entretien de Nadine Doyen avec Marine Baron à propos de sa biographie d’Ingrid Bergman : Le feu sous la glace, Les belles lettres.

Quel a été le déclic qui vous a conduite à publier cette biographie ?

Je suis intriguée par cette actrice depuis mon enfance. Je ne l’ai pas adorée tout de suite. Au contraire, de prime abord, elle me paraissait inquiétante et glaciale. Mais elle me fascinait, je la trouvais mystérieuse, étrange et belle à la fois. J’ai lu son autobiographie à dix-sept ans, et j’ai été bouleversée par sa vie. Il y a trois ans, je me suis souvenue que le centenaire de sa naissance serait en 2015, et je me suis dit que je pourrais projeter d’écrire son histoire avec mes mots à moi. Je voulais en faire quelque chose d’accessible, de fluide, de romanesque. Je ne sais pas si j’y suis parvenue, mais c’était là mon ambition.

Avez-vous écumé tout ce qui a été déjà écrit sur cette icône ou seulement les ouvrages que vous mentionnez ?

J’ai lu tout ce que j’ai trouvé sur Ingrid Bergman, en français et en anglais. Des biographies, des romans, des articles de presse, des interviews télévisées, et bien sûr des films. Mais je ne cite pas tout, je ne voulais pas encombrer mon texte de monceaux d’annotations. Et je n’ai pas l’étoffe méticuleuse d’un rat de bibliothèque. Je ne voulais pas écrire une immense biographie à l’américaine, j’en aurais été sans doute incapable, même si j’apprécie par ailleurs ce genre de lecture. J’ai bien sûr annoté toutes mes citations, et les plus parlantes sont celles d’Ingrid Bergman elle-même, le plus souvent puisées dans son autobiographie. Cette dernière a été ma source principale, mais je ne m’y suis pas cantonnée, parce que certains sujets y sont occultés.

Quel est le premier film dans lequel vous avez découvert Ingrid Bergman?

C’était Les Amants du Capricorne, d’Alfred Hitchcock. Je devais avoir six ans. C’était la nuit, j’étais censée dormir mais j’avais pris l’habitude de me faufiler en cachette dans le salon lorsque mes parents regardaient la télévision. La peur d’être découverte décuplait mon attention. Je me souviens encore de la première scène de l’arrivée d’Ingrid Bergman, pieds nus, à moitié ivre, dans une salle à manger pleine de notables en smoking. L’atmosphère de gêne sensible parmi les convives, la désinhibition apparente du personnage féminin qui cachait une souffrance et une honte persistantes, cette impression d’exposition cauchemardesque, tout cela m’avait touchée d’une façon étrange, sans que je puisse me l’expliquer. Depuis, j’ai revu le film. Le personnage d’Ingrid Bergman, Lady Henriette, est une intruse qui ne trouve pas sa place, dont le comportement n’est pas compris, pas accepté. C’est peut-être cet aspect-là qui m’avait bouleversée.

Quels films vous ont le plus marquée ?

Outre Les Amants du Capricorne, le film qui m’a le plus frappée est Hantise de George Cukor, qui date de 1944. Plus de soixante ans après sa sortie, il n’a pas pris une ride. Je trouve son suspense haletant, ses plans magnifiques, ses acteurs excellents. Charles Boyer y est irrésistible en crapule odieuse et machiavélique. Ingrid Bergman, elle, est sublime, énigmatique, prodigieuse. La dernière scène entre le mari et la femme est d’une immense intensité dramatique. J’ai aussi adoré le légendaire Crime de l’Orient Express de 1973. J’ai toujours eu un faible pour les films policiers. Je trouve Ingrid Bergman hilarante dans son rôle de missionnaire suédoise angoissée, craintive, un peu nunuche. Sa prestation est un monument. Je ne me lasse jamais de revoir ce film, c’est un plaisir du début à la fin.

Certains auteurs, comme David Foenkinos pour Charlotte, sont allés sur les lieux où leur héroïne a vécu. Cinq villes ont compté pour Ingrid Bergman : Stockholm, Rome, Paris, Londres, New York. Avez-vous éprouvé le besoin d’une telle quête ?

J’étais déjà allée à New York, à Londres, à Rome, et je vis à Paris. Mais, lorsque j’ai commencé d’écrire mon livre, je suis immédiatement allée visiter Stockholm que je ne connaissais pas. J’ai vu la maison où Ingrid Bergman est née, le jour même de son anniversaire, j’ai visité le Dramaten où elle a étudié, j’ai arpenté les parcs où elle avait dû aller se promener. Je voulais voir d’où elle venait, même si sa ville n’a pu que changer radicalement en un siècle. Je voulais décrire avec justesse les lieux de son enfance, du moins son atmosphère. En Suède, ce qui m’a plu a été la sérénité des habitants, leur politesse, leur respect, cet air de détachement qui donne une impression de rigueur mais aussi d’indépendance et d’amour absolu de la liberté. J’ai aussi été envahie par la pureté de l’air de la ville, son espace, et surtout la couleur du ciel, d’un bleu très foncé, qui m’a fait penser à un décor, une toile tendue sur une scène de théâtre… Mais il faut dire que l’image d’Ingrid Bergman m’accompagnait un peu partout.

Depuis combien d’années vous intéressez- vous à sa carrière ?

Je dirais que je m’y intéresse depuis une dizaine d’années. Mais j’ai réellement commencé mes recherches sur elle, sur sa filmographie complète, ses histoires personnelles et son enfance il y a un peu plus de deux ans.

Avez-vous eu un contact avec des membres de sa famille, qui vous auraient donné accès à des documents privés ?

Non. Aujourd’hui, les membres de la famille proche d’Ingrid Bergman qui sont encore en vie sont ses enfants. Ses amis ont presque tous disparu. Les hommes qu’elle a aimés aussi. Je me suis notamment intéressée à la vie amoureuse de l’actrice, à ses aventures, à toute une part de son existence qu’elle n’a pas dû raconter dans un cadre familial, encore moins dans une relation filiale, même s’il est possible que je me trompe. D’autre part, Isabella Rossellini a sorti un livre en hommage à sa mère en 2013, je pense qu’elle y a mis là ce qu’elle souhaitait y mettre, qu’elle a livré elle-même ce qu’elle a choisi de donner au public. En outre, un certain nombre de biographies ont déjà été écrites sur Ingrid Bergman : je ne me voyais pas, moi, aller demander à ses enfants l’exclusivité d’une information. J’avais peur, aussi, d’être rejetée, de ne pas me sentir légitime, de paraître indiscrète ou opportuniste. Je suis allée voir Isabella Rossellini au théâtre l’année dernière, lorsqu’elle faisait son spectacle désopilant sur la reproduction des animaux. A la fin de la représentation, elle a parlé de sa mère avec tendresse, mais en évoquant aussi le poids que représente l’héritage d’une telle icône. Alors je n’ai pas osé l’attendre à la sortie de sa loge pour lui dire que j’écrivais sur Ingrid Bergman. Je me suis dit aussi que je n’aimerais peut-être pas qu’on écrive la vie de quelqu’un que j’ai connu, aimé, en projetant forcément des choses étrangères sur son existence et en essayant de m’y associer. J’ai donc décidé d’écrire ce livre seule, dans mon coin, à la fois pour me sentir libre et par pure timidité.

Les lecteurs ont parfois tendance à traquer l’auteur en creux dans son roman.

Pensez-vous que vous avez des points communs avec Ingrid Bergman ?

Liberté, audace, modernité sont trois valeurs qui la caractérisaient. Les partagez-vous ?

Je ne suis ni actrice, ni célèbre, ni surdouée, ni enfant unique, ni orpheline, ni suédoise, ni blonde, ni polyglotte. Objectivement, je n’ai pas beaucoup de points communs avec mon héroïne. Cela ne m’empêche pas d’admirer les valeurs qu’elle porte. Elle est en effet affranchie, courageuse et avant-gardiste. C’est peut-être un peu la femme qu’on rêverait d’être. Pour en revenir à la problématique du lien entre le biographe et son sujet, je pense qu’il est impossible de tenter de décrire les sentiments de quelqu’un sans les penser à partir des siens, et de raconter une vie sans puiser inconsciemment dans sa propre expérience. Comme Ingrid Bergman et comme la plupart des femmes, il m’est arrivé d’être critiquée parce que j’assumais mes ambitions, de devoir choisir entre deux hommes, de dissimuler mes désirs de peur d’être mal vue, de m’inquiéter terriblement pour mon enfant en ayant le sentiment coupable d’être une mauvaise mère, de ressentir, en bien ou en mal, l’importance attachée à mon apparence dans le jugement des autres, de faire l’objet d’injures sexistes, de me dire parfois que ma vie aurait été plus facile si j’avais été un homme. Mais, à quelques détails près, je crois franchement que la comparaison s’arrête là.

J’ai noté qu’elle avait claqué la porte du Dramaten, « l’école du Théâtre royal de Stockholm », ayant pris la «  décision courageuse » de démissionner. N’avez-vous pas, vous -même, été amenée, dans votre propre parcours, à adopter la même démarche ?

Quitter ce grand conservatoire de théâtre, contre l’avis de son directeur, était un pari très risqué de la part de l’actrice. Mais elle a assumé son désir de se consacrer au cinéma, et l’histoire lui a donné raison. J’ai moi-même claqué beaucoup de portes, professionnelles et personnelles. A vingt-deux ans, j’ai abandonné mes études de lettres et de sciences politiques, parce que je ne tenais pas sur ma chaise, pour m’engager dans l’Armée. Deux ans plus tard, j’ai quitté l’Armée parce que je ne m’y sentais pas à ma place, pour travailler dans le civil. J’ai souvent sacrifié mes habitudes à ma liberté. Mais moi, j’ai beaucoup bifurqué. Le courage de partir, c’est parfois la peur de rester. Ingrid Bergman, elle, a toujours voulu être actrice, et elle l’est demeurée toute sa vie. Son choix est celui qui me ressemble le moins et que j’admire le plus : au cœur même de ses changements de styles, de pays, de maris, de films, de réalisateurs, elle est restée fidèle à une profession unique, et elle a osé se donner les moyens d’y exceller.

Le 68 ème festival de Cannes a fait de cette star hollywoodienne son égérie.

Que pensez-vous de l’affiche ? Convoque-t-elle un film pour les cinéphiles ?

J’ai chez moi une certaine collection de photos d’Ingrid Bergman. Mais je n’ai pas retrouvé cette photo-là dans mes livres. Je la situerais dans les années 50, entre 1951 et 1954, c’est-à-dire durant la « période Rossellini », même si je peux bien sûr faire erreur. Il est possible que ce cliché soit postérieur à son mariage avec Lars Schmidt. Honnêtement, je ne peux rien affirmer. J’ai le sentiment qu’il s’agit d’une photo privée mais, en la voyant, à cause de la coupe de cheveux d’Ingrid Bergman, j’ai tout de suite pensé à Voyage en Italie. Ce film déroutant n’est pas mon préféré mais il est remarquable. Et les conditions de son tournage ont été rocambolesques. George Sanders, le partenaire d’Ingrid, a failli faire une dépression à cause du caractère de son réalisateur, et les dialogues ont pratiquement été écrits à la dernière minute. Mais, pour en revenir à la question de la photo, peut-être connaîtrons-nous la réponse durant le Festival.

Mes vifs remerciements à Marine Baron pour nous faire partager sa passion pour cette figure mythique qui a marqué beaucoup de cinéphiles.

Ingrid Bergman, Le feu sous la glace, par Marine Baron, Les belles lettres (205 pages – 19€). Quand la passion engendre le désir d’écrire.

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Ingrid Bergman, Le feu sous la glace, par Marine Baron, Les belles lettres (205 pages – 19€). Quand la passion engendre le désir d’écrire.

L’année 2015 célèbre des icônes du cinéma en littérature. Philippe Besson rend hommage à James Dean dans Vivre vite. Marine Baron retrace la vie de celle surnommée « Le feu sous la glace » qui aurait eu cent ans (en août), comme Orson Welles (en mai). Tous deux ont choisi de mettre la photo de leur vedette mythique respective en couverture. Ce qui frappe ce sont leurs visages qui captaient la lumière et perçaient l’écran. Le « visage incontestablement lumineux » d’Ingrid Bergman convoque, à son tour, le lecteur. On note son « air angélique », « sa grâce remarquable », « ses cheveux blonds », sa beauté troublante et son sourire rayonnant.

De l’enfance d’Ingrid Bergman on retiendra qu’elle fut entachée par le deuil.

Comment se construire sans l’affection d’une mère ? Cette absence de la mère va décupler sa complicité avec son père qui l’idolâtre. De lui, elle a hérité de sa ténacité.

Ses tantes prennent le relais quand le père part en tournée, puis à sa disparition.

Être orpheline si jeune, cela a, nul doute, forgé sa personnalité.

Ce vide va resurgir quand Ingrid Bergman donnera naissance à son premier enfant.

On suit sa vie amoureuse, quelque peu complexe, d’autant que les hommes tombaient vite amoureux d’elle. L’auteur autopsie d’abord le couple formé avec Peter Lindström, souligne cette soumission de la femme. Ingrid Bergman va être confrontée au dilemme : comment concilier vie de famille et carrière internationale ?

Marine Baron déroule l’imposante et éblouissante filmographie de l’actrice, glissant le pitch du scénario, s’attardant sur les films cultes qui ont lancé sa carrière, ainsi que des scènes mémorables comme celle du baiser avec Cary. Malgré son talent, elle va connaître des mois de jachère. Son moral va donc faire le yoyo, en fonction des contrats et passer de l’euphorie à la dépression. De nombreuses sommités, partenaires vont croiser sa route (Hitchcock, Hemingway…) et contribuer à la propulser aux cimaises du 7ème art. Parmi les plus déterminantes, celle avec Roberto Rossellini qu’elle finira par épouser, se retrouvant de nouveau sous la coupe d’un homme, cette fois du « Commandatore ». En filigrane de la crise du couple Roberto & Ingrid, Marine Baron soulève la disparité entre eux qui les éloigne inéluctablement. Comment accepter la réussite de l’autre et sa dépendance financière ? D’être éclipsé par l’autre ? Le divorce est la solution à cette agonie du couple. C’est aux côtés de Lars Schmidt qu’elle poursuit sa carrière jusqu’à l’inévitable séparation en 1973.

Ingrid Bergman aurait pu être surnommée La triomphante, au vu des panégyriques qu’elle a accumulés. Idéalisée par le monde, comment expliquer ce lynchage en 1947 sinon par sa succession de liaisons transgressives qui choquent. Son père n’a-t-il pas été lui aussi « condamné par sa famille, banni pour ses péchés » ? Ne reproduit-elle pas les mêmes écarts de conduite avec Capa, Rossellini ? La voici, comme entamant une chute aux enfers suite à ce scandale, décrié par la presse, source de « tombereaux d’injures ». Le bonheur indicible qui l’habite peut-il la sauver ?

A travers cette biographie, émaillée d’extraits du journal intime, de l’autobiographie d’Ingrid Bergman, Marine Baron nous dévoile les coulisses du milieu cinématographique, avec les exigences des réalisateurs, les incertitudes, les attentes et les doutes pour les acteurs. Un monde implacable où il faut savoir résister.

Par ailleurs la narratrice pointe combien la notoriété peut vous étourdir, « Toute cette gloire lui monte à la tête et lui fait mal » et comment on peut être happé par le tourbillon médiatique, au point de ne plus contrôler son destin, sans compter la meute de paparazzi qui traque le couple Roberto & Ingrid. Marine Baron fait prendre conscience des nombreux paramètres à réunir pour s’assurer du succès d’un film.

Insérées dans le chapitre VII, deux pages de l’album familial immortalisent et résument les moments importants de la vie d’Ingrid Bergman depuis sa naissance, ses films phares et ses retrouvailles avec ses quatre enfants. Une vie tumultueuse, dissolue, erratique, semée d’embûches, de turpitudes, de souffrance, de déceptions, taraudée par la culpabilité à l’encontre de ses enfants et minée par les divorces successifs. Pas facile de voir l’opprobre, la disgrâce s’abattre sur soi. Mais aussi des joies indicibles, ce plébiscite de l’Amérique permet la renaissance de «  la magistrale Ingrid Bergman » qui rafla trois Oscars. Une consécration pétrie de reconnaissance.

Le chapitre X fait entendre la voix d’Ingrid Bergman, lorsqu’elle fut présidente du jury au festival de Cannes en 1973, où elle croisa Ingmar Bergman. Elle disait : «  Je n’ai pas choisi de jouer, c’est le jeu qui m’a choisie ». Pour elle, dit sa fille Isabella Rossellini « jouer la comédie n’était pas une profession mais une vocation ».

Marine Baron signe un mausolée mémoriel qui ravira les aficionados d’Ingrid Bergman, cette icône intemporelle qui a marqué Hollywood, l’Amérique et le monde.

Elle y a reconstitué les soixante-sept années de son existence, évoquant les quarante-six films, les onze pièces de théâtre et les téléfilms qui la catapultèrent au firmament de la gloire. Elle brosse l’ incandescent portrait d’une femme complexe, paradoxale, battante, amoureuse, polyglotte, à l’aise aussi bien sur scène que devant la caméra, éprise de liberté, dotée d’un charisme et d’un talent qui forcent l’admiration, tout comme sa stupéfiante force de résilience pour ses combats dont celui de la maladie. Ingrid confie : « C’est merveilleux de travailler quand on est malade. Cela vous donne de la force. Marine Baron ressuscite avec brio celle dont le nom demeure un mythe et quand le rideau tombe, c’est avec émotion que l’on referme cet ouvrage.

©Nadine Doyen

«  Le feu sous la glace » est une invitation à revoir les films de cette fascinante star.

Une lecture d’actualité idéale en marge du festival de Cannes 2015.

Lire aussi l’entretien avec Marine Baron autour de la biographie d’Ingrid Bergman.

Clément Bénech, Lève-toi et charme, Flammarion ; (16€- 175 pages).

Chronique de Nadine Doyen

Clément Bénech, Lève-toi et charme, Flammarion ; (16€- 175 pages).

« Mettez un animal dans votre titre », conseillait Mohammed Aïssaoui dans un article du Figaro, ayant noté que bon nombre de romans contenaient dans leur titre un animal. Clément Bénech, lui, préfère accorder à son chat, Dino, un rôle essentiel, déterminant pour sa vie amoureuse.

Quant au titre, qui sonne comme un injonction, le narrateur en fait son viatique.

Mais qui va-t-il charmer ? A moins que ce ne soit lui qui succombe au charme des Allemandes ? L’une d’elle le séduira-t-il ? Beaucoup de surprises en réserve.

Le bandeau du livre laisse entrevoir des jambes au fort potentiel érotique.

On devine que l’auteur aime voyager, d’ailleurs il a inséré quelques photos dans ce roman à la veine autobiographique. Clément Bénech nous avait conduits en Slovénie dans son roman précédent, cette fois il nous embarque à Berlin, où son étudiant est censé achever sa thèse, sur les conseils de son professeur. La scène à l’aéroport, puis dans l’avion est d’un réalisme impressionnant, anxiogène même pour un lecteur qui a la phobie de l’avion.

On suit l’étudiant dans ses logements successifs, ses recherches à la bibliothèque. Il y croise un américain adepte de basket-ball comme lui et rejoint son équipe. Grâce à Gabriel, il s’approprie peu à peu la ville de Berlin, dont le nom serait lié « à un ourson, un Bärlin ». Il la traverse en tramway, en métro, longe la portion restante du mur. Il fréquente les bars alternatifs, où parfois évoluent d’étranges performers, pour le grand bonheur d’une faune de tricophiles. Il s’endort sur un banc dans le Tiergarden. Il explore des quartiers à la périphérie, dont le turc, les bas-fonds, se mêle aux touristes, enjambe la Spree, se hasarde sur l’île des Musées. Il tente de saisir la quintessence de la ville jusque dans les boîtes de nuit et même les cimetières. Mais s’intégrer s’avère difficile, « les Berlinois avaient tendance à rester Berlinois ».

Durant cet exil temporaire, le narrateur s’interroge sur l’impact de l’éloignement géographique dans une liaison amoureuse et sur le fait avéré que les plus connectés seraient les plus seuls. Craindrait-il de perdre Annabelle ou peut-il faire confiance à « ce capital » acquis entre eux ? Leur libertinage par webcam sera-t-il suffisant pour pimenter leurs échanges et combler l’absence physique ?

A Paris, il a laissé Annabelle mais pas Dino. N’est-ce pas ce félin casanier, «  rejeton de chartreux et d’angora », l’entregent qui permet à son maître de rencontrer Dora ? Rencontre fortuite, et voici ce French lover, piégé, taraudé par le désir impérieux de la revoir. Suspense. Sa mémoire aura-t-elle mémorisé l’ordre des pages du livre qu’il a cornées, correspondant au numéro de cette Berlinoise , excentrique et énigmatique ?

Va-t-il trahir celle qu’il est persuadé d’aimer ? Comment va-t-il gérer ce dilemme, d’autant qu’Annabelle doit venir lui rendre visite ? Et si les deux femmes venaient à se rencontrer ? Dora, qui ne le quitte plus, ne risque-t-elle pas de devenir un danger toxique ? Il s’interroge. Quel sentiment éprouve-t-il ? De l’amour ou de l’amitié ?

Cette jeune femme, au « sourire sardonique », aussi magnétique que la Hongroise qui séduit L’écrivain national de Serge Joncour, intrigue tout autant le lecteur que le narrateur qui va vite se retrouver sous son emprise.

On comprend vite pourquoi le narrateur la qualifie d’« invivable ». Son comportement surprend. Dora nous plonge dans le suspense quand elle entraîne l’étudiant français dans ses fantasmes. Pourquoi toutes ces acrobaties dans la salle de bain ? Et ce rituel des bougies, répond-t-il à un « rituel satanique » ?

La gifle inopinée marque la rupture. Incompréhension de l’étudiant, mais une révélation choc en fin de roman lève le secret sur la mère de Dora.

L’autre figure féminine est incarnée par Nadine, « une control freak », qui embauche l’étudiant dans sa start up, le déconcertant avec cette « smiley list » à lui restituer.

Le prénom du narrateur, Constant, cité une seule fois, serait-il à l’unisson de sa thèse soutenue avec succès ? A savoir que les technologies numériques « rapprochent ce qui est proche, et éloignent ce qui est lointain ». Y verrait-il le glas du lien social ?

L’originalité de ce roman réside dans les croquis, les photos de voyages (Egypte, Espagne) ou de Dora qui émaillent le récit.

Clément Bénech excelle dans l’art de la comparaison, se référant souvent à des animaux (Les grues, « dinosaures curieux »). L’auteur montre une prédilection pour les lieux désaffectés, voire oniriques, que ses protagonistes transgressent. Il mixe les langues sans retenue : l’anglais des consignes de sécurité dans l’avion, de Gabriel, le vocabulaire de businesswoman de Nadine (corporate, coworker, shift, benchmarking, corporate, task…), langage SMS (« j’ai hilaré »), expression latine (ad patres) et l’allemand. Il jongle avec les maladresses dues à un manque de maîtrise de la langue : confusion entre bungalow et lumbago, entre poisson et poinçon. Il saupoudre d’humour : « Je lâchais sa valise qui se mit automatiquement au garde-à-vous ».

Son écriture est très visuelle, aucun détail ne manque dans chaque description, que ce soient pour les tenues vestimentaires, les portraits de ses personnages ou le méticuleux inventaire des lieux : plan des pièces, agencement du mobilier. Certaines séquences font penser au style de Jean-Philippe Toussaint.

L’intrigue est basée sur le hasard des rencontres des protagonistes.

Clément Bénech signe un roman irrigué par son vécu, une parfaite connaissance de la ville de Berlin. Il se fait arpenteur de « la ville horizontale », mais nous offre aussi une vision panoramique, balayant l’architecture depuis le Mur aux châteaux d’eau reconvertis en résidence. Il glisse une réflexion sur l’urbanisme et les chantiers qui s’éternisent, comme à Barcelone. Il sait nous dépayser et nous embobiner. Quant à l’avenir du couple, il nous livre une fin ouverte : « Nous parlons de nous fiancer » et laisse le lecteur spéculer sur leurs projets.

Ce court roman possède le charme des rencontres inattendues et nous offre une balade insolite, hors des sentiers battus, à travers Berlin et sa périphérie.

©Nadine Doyen