Isabelle Carré ; Les rêveurs, Livre de poche, janvier 2019, 288 pages ; 7,70€)

Chronique de NadineDoyen

Isabelle Carré ; Les rêveurs, Livre de poche, janvier 2019, 288 pages ; 7,70€)


Isabelle Carré brosse avec tact le portrait de ses parents : couple atypique (classe sociale opposée),une mère rejetée par sa famille, un père artiste au goût japonisant.

Puis, elle fait défiler ses souvenirs d’enfance, revisite leurs sorties dominicales.

C’est en fouillant le passé  de ses géniteurs qu’elle exhume bien des fêlures.

Des mots : « abandon, tristes, mélancoliques », reflètent l’état d’âme des adultes d’où le besoin pour la narratrice d’échapper à cet enfer borderline. Lors de son séjour à l’hôpital, suite à une TS, qu’elle relate avec autodérision, elle noue des amitiés, et se découvre une vocation pour le théâtre, ce « lot de consolation merveilleux ».

Le jour où le père fait son coming out, le couple explose et il s’ensuit un véritable séisme. Tout s’éclaire pour la narratrice (le changement de look, les lectures de Lui, de Gai Pied). La musique, la danse, l’écriture, ont oeuvré à sa résilience. Rebondissements : le fils aîné retrouve son père, la mère son premier amour.

La comédienne démontre que « l’hérédité, même douloureuse, peut être une force ».

Elle signe un récit à la veine autobiographique, empreint de nostalgie, traversé de peurs, d’interrogations, de rêves comme chez Sempé. Un premier roman prometteur !

©Nadine Doyen

Grand Prix RTL LIRE 2018- GRAND PRIX de l’héroïne Madame Figaro 2018.

Stéphanie Hochet ; Eloge voluptueux du chat , Préface de Gilles Lapouge ; Philippe Rey ( 19€ – 256 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Stéphanie Hochet ; Eloge voluptueux du chat , Préface de Gilles Lapouge ; Philippe Rey ( 19€ – 256 pages) 


Stéphanie Hochet revient avec un deuxième volet autour de catus, et fait le bonheur de tous les ailourophiles tant ce volume est truffé d’informations.

L’engouement pour sa Majesté le chat ne se dément pas sur les réseaux avec les « lolcats », que l’auteure réprouve car « peu respectueux des chats »

Dans sa préface Gilles Lapouge fait remarquer l’aspect politique de cet opus. Il rappelle que le chat était considéré comme maléfique au Moyen -âge. Il souligne l’audace de cet opus.

Dans cet abécédaire consacré à la gent féline, l’auteure, « chat elle-même » dresse le portrait protéiforme du chat. Elle nous le montre dans tous ses états ! « Maniaque », « flexible » tel un gymnaste, au corps caoutchouteux, « maître du yogi ». Elle met en exergue les écrits de Jean-Louis Hue, aux «  descriptions irrésistibles des faits et gestes du chat », comme sa capacité « à se fondre dans n’importe quel objet concave », un tiroir par exemple. Elle le jalouse même, lui qui « ne connaît pas d’interdit » et « défie les lois de la pesanteur ».

Mais si « elle s’extasie sur ses séductions, elle ne dissimule pas ses travers » : ingérable, imprévisible. Parfois un vrai hooligan !

C’est un nocturne. Il peut lui arriver d’entrer en transe. « La petite bête pacifique dégaine ses griffes ». A savoir son côté prédateur féroce, goinfre. Mais la romancière confesse un faible pour ces matous obsédés par la nourriture ». Elle les trouve sympathiques et se remémore « le plaisir inoubliable « de caresser le « corps musculeux » de son regretté Manolo. C’est un lapin qui partage sa vie, désormais.

On peut aborder cet opus de multiples façons. Au hasard, selon l’attirance des mots /entrées. On y croise une myriade de chats mythiques, charismatiques (Choupette (1), Nelson, Tango, le chat du rabbin, Sam l’Insubmersible), de gens célèbres (B.B, Anny Duperey).

L’amateur de voyages partira pour « la nouvelle Egypte des matous » à la rencontre de chats japonais sur l’île d’Aoshima . C’est d’ailleurs au Japon que sont nés les bars à chats.

C’est au cours d’un séjour en Italie que Stéphanie Hochet a pris connaissance de Maru, vedette japonaise de l’écran. Son maître poste ses vidéos sous le pseudo « Mugumogu ».

Si vous passez par Rome, rendez-vous à « Largo di Torre Argentina ». quartier réservé aux petits fauves errants. Plus surprenants encore ceux du musée de l’Ermitage à Saint- Petersbourg dotés d’une carte d’identité.

En Angleterre Garfield et en Belgique, Geluck font le bonheur des bédéistes. L’humour en prime.

Vous aimez la poésie, les haïkus de Minami Shinbô, « des chakus » vous attendent…

L’art vous passionne. Le chat « au corps si harmonieux » a inspiré maints peintres (Manet, Bosch, Goya, Chardin, Picasso…), photographes et cinéastes (Les Aristochats, Fritz the Cat).

Citons cet Anglais de Brighton, Harry Pointer, qui créa The Brighton cats, cartes humoristiques.

Ou encore Foujita qui aimait poser avec Miké, car ce minet apportait à ses tableaux « une pointe de  sauvagerie, d’insolence féline, de charme comique ». L’essayiste avoue son faible pour Vinci, « antispéciste avant la mode ». Elle nous offre des descriptions très détaillées des œuvres évoquées.

On ne résiste pas à aller consulter ces peintures sur le net ou à les admirer au Louvre.

L’ami idéal de l’écrivain, comme le définit Patricia Highsmith : « ils offrent quelque chose que les êtres humains ne savent pas offrir : une compagnie qui n’est ni revendicative, ni dérangeante ». On sera étonné de lire le comportement de Churchill.

Une pléthore d’écrivains renommés est associée aux chats. Parmi eux Colette, Marcel Aymé, Baudelaire, Vian. Les poèmes de T.S Eliot ont inspiré la comédie musicale Cats.

A l’entrée « Bébert », on retrouve Frédéric Vitoux qui a écrit sur le chat de Céline dans son Dictionnaire amoureux du chat. Bernard Pivot compare le corps du félidé « à une virgule ».

Les historiens pourront embrasser l’évolution du chat et des lois depuis l’époque où il était considéré comme le diable et persona grata. L’éthologie de l’animal est aussi abordée.

Stéphanie Hochet nous offre un large éventail de lectures et de citations avec le chat comme personnage central. Voir l’impressionnante bibliographie sélective, en fin d’ouvrage.

Le tour de force de l’écrivaine, c’est de donner envie à ceux qui n’ont pas de chat d’en adopter un. Elle nous rappelle les bienfaits thérapeutiques que cet animal procure, comme le « patiner ». Elle aussi, parle de «  sérotonine » !

D’où le chagrin incommensurable quand il vient à nous quitter. C’est la gorge serrée que nous lisons les récits de Manolo, ayant appartenu à la romancière, « son âme soeur » et de Plumette, de Jérémy Fel (2). L’interview insérée rappelle Que Tal de Daniel Arsand. (3)

Végétarienne, très engagée quant à la lutte pour le bien-être animal, elle ne manque pas de dénoncer  dans cet ouvrage le comportement monstrueux de l’être humain (comme cette fête de Yulin en Chine ou celle d’Ypres).

Pourquoi ce panégyrique est -il « voluptueux » ? Parce que le chat « est un athlète de la volupté », il sait vous faire « du gringue », il « ronronne pour célébrer sa jouissance ». Son corps est attirant, « ses courbes féminines appellent la caresse. »

Les miaulements et feulements traversent cet essai. Le plus inouï, c’est d’écouter ce duo de chats, « cette œuvre de Rossini, mélodie parodique » marquante, « morceau brillant et drôle » qui décline mille variations des cris de chats.

L’auteure ne manque pas d’aborder les diverses races, (depuis le chat de gouttière, le Maine Coon au British shorthair), la « rex mutation ». Rien ne lui échappe.

Stéphanie Hochet signe un florilège félin chatoyant, foisonnant d’anecdotes, singulier, sensuel même, « élégamment érudit », très documenté aux multiples pistes d’entrées.

L’amoureuse des chats signale les étymologies, nous initie à la culture du Japon, embrasse la généalogie de « catus » sur des siècles, les croyances, glisse proverbes, adages et citations ce qui contribue à rendre la lecture très ENRICHISSANTE ! « L’erreur serait de passer à côté »!

Il vous reste tant à découvrir dans cet essai où le chat est roi. Des conseils vous sont même prodigués.

Concluons par cette définition originale du greffier:« Sybarite de la sieste, Lucullus de la gamelle, toujours prêt à la caresse, le chat est champion de la délectation ».

A votre tour de vous délecter de cette pépite inépuisable, merveilleuse ode aux chats.

Offrons à Stéphanie Hochet qui se perçoit « mi-humaine, mi -animale » des « Maneki Neko » en signe de porte-bonheur.

©Nadine Doyen

(1) Choupette : Chatte sacrée de Birmanie à qui Karl Lagerfeld « a légué une fortune par testament ».
(2) Jéremy Fel, dernier roman paru : Helena - Rivages
(3) Que Tal de Daniel Arsand - Editions Phebus

Frédéric Vitoux de l’Académie française L’Express de Bénarès – A la recherche d’Henry J.- M. Levet, récit, Fayard

Chronique de Nadine Doyen

 Frédéric Vitoux

                                      de l’Académie française

L’Express de Bénarès  

A la recherche d’Henry J.- M. Levet

                 récit, Fayard    Janvier 2018 ( 19 € – 2076 pages)

Qui connaît de nos jours Henry J.-M. Levet,(1) l’auteur des Cartes postales, exotiques,« sonnets torrides » autour des voyages ? « Insaisissable » il reste pour Fédéric Vitoux qui, pourtant, a consacré deux années à retrouver ses traces. Quête qui l’a mené de Paris (Rue Lepic, Montmartre) à Vichy (août 2015), puis à Montbrison (sa ville natale), dans les bibliothèques et jusqu’aux archives des Messageries Maritimes à Marseille.

Dans le premier chapitre intitulé « Un ami inoubliable », l’académicien explique sa rencontre foudroyante avec l’écriture de ce poète, à dix- sept ans. Les dix poèmes, regroupés à la fin de l’ouvrage, il les a appris par coeur au point de les « imprimer durablement dans la cire vierge de sa mémoire ». Grâce à la bibliothèque familiale débordant de milliers de livres, l’auteur a pu assouvir sa curiosité et se nourrir de classiques et de poésie. C’est dans une nouvelle édition de L’Anthologie de la poésie française de Kra qu’il a débusqué Levet dont les récits ont « ouvert les portes de son imagination ».

Quelle curieuse coïncidence de réaliser que son grand-père Georges Vitoux, à qui il dédie ce récit, a voyagé, comme lui, sur le même « paquebot-poste », « l’Armand Béhic ». Celui-ci avait été mandaté pour « une mission d’enquête médicale » en Chine, en 1903, juste un an après Levet, poète consulaire. Frédéric Vitoux va nous embarquer à bord de ce navire, à « la belle silhouette » pour suivre ce « poète maritime », qui le hante.

L’étudiant a fait escale à L’Étrave, la petite librairie de L’île Saint-Louis, tenue par Nicole, pas encore Madame Vitoux, afin de dénicher du Levet et de poursuivre l’exploration de ses poèmes, qu’il analyse ici avec subtilité.

Saluons le talent prescripteur de l’auteur, tout juste âgé de 18 ans, qui réussit à épuiser le stock de cette édition dirigée par Jean Paulhan.

Frédéric Vitoux est confronté de nouveau à une série de coïncidences au cours de ses recherches. Tout d’abord, tous deux ont écrit un opus intitulé Cartes postales.

Autre exemple, il trouve dans une brocante un ouvrage de Francis Jourdain dans lequel il note sa complicité avec Levet. Il étaye son portait grâce aux écrits de Fargue et Larbaud (qui avait consacré à Levet le Cahier 12 des Amis de Valery Larbaud), en guise de reconnaissance. Larbaud qui a donné son nom à la médiathèque de Vichy  qui détient ses archives et où l’auteur a reçu le Prix Larbaud.

Levet est connu pour ses « accoutrements légendaires », de vrais déguisements, « coiffé d’un fez » ou de casquettes.

Des photos, des portraits sont insérés ainsi que l’affiche de Vallotton, et celle de Villon le représentant au Grillon. On remarque son «  nez pointu, à nul autre pareil, son menton pointu, en galoche, dandy provocateur, esthète ».Un physique ingrat.

Tout en retraçant le parcours de Levet, compilant les informations glanées, le romancier décline sa généalogie, remontant jusqu’à son arrière-grand-père.

C’est en compulsant des articles parus dans Le courrier français (2) que l’auteur détective a mieux cerné sa personnalité (antimilitariste, un flegme britannique …).

Il y débusque « ses désirs refoulés, ses inclinations homosexuelles », mais il s’avère « difficile de saisir sa vie – son existence météorique aux mille facettes, aux mille secrets surtout ». L’homosexualité apparaît être un thème récurrent dans ses poèmes.

Frédéric Vitoux focalise notre attention sur les deux recueils de poésie, nous éclaire sur le sens caché de ces vers « incompréhensibles », « des rébus » pour Tardieu.

Le désir d’Orient est supposé dû à l’influence de Rimbaud. C’est en tant que publiciste qu’il s’embarque, en 1878, chargé d’une mission scientifique, « d’études de l’art khmer », poste décroché grâce à son père député. Sur cette expédition, l’auteur soulève « une forêt d’interrogations », s’étonnant de l’absence de traces.

En 1902, il sollicite un poste de vice-consul et le voilà nommé à Manille puis à Las Palmas, où le climat océanique ruinera sa santé. La maladie met un terme à sa carrière. Un destin tragique que cette mort à 32 ans.

Saluons la démarche de l’académicien auprès du maire de Montbrison. En effet, attristé de voir la tombe de Levet en ruine, il le presse par courrier, d’effectuer une restauration. Requête honorée en 2016. Rappelons aussi qu’il a oeuvré pour la sauvegarde de la maison de Colette.

On devine la frustration du narrateur quand au fil de son travail ardu, il confesse que :

« Plus je m’approche de lui et plus il se recule… ». Impossible de compter sur les parents de Levet, des notables respectables, ceux-ci n’ayant rien gardé de sa correspondance, de son manuscrit supposé, intitulé : « L’express de Bénarès ».

N’était-il qu’une mystification, un projet littéraire fantôme ?

Toutefois, par son pèlerinage, il aura contribué à nous faire connaître cet « insaisissable » poète et à nous faire « rêver de Levet ». Puisse cette rencontre aussi réchauffer et éclairer le lecteur comme ce fut le cas pour l’académicien.

On écrit pour témoigner, pour que l’on n’oublie pas, et Frédéric Vitoux, par ce récit très fouillé et enrichissant, ressuscite cette figure de Montbrison et le Montmartre bohème des années de la fin du XIXème siècle où l’on croise Morand, Toulet.

Il a le mérite de sauver de l’oubli le poète Levet, car il ne reste que quelques rares lettrés pour « continuer de chérir la mémoire de l’auteur des « cartes postales ».

Et l’écrivain enquêteur de fantasmer sur l’établissement d’« une anthologie des livres non écrits ou disparus », comme David Foenkinos avait imaginé la bibliothèque des livres refusés !

© Nadine Doyen

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(1) Henri Jean-Marie Levet (1874–1906), écrit parfois : Henry Levet et même  anglicisé en Levey.

(2) La bibliothèque Forney est l’une des seules à conserver les volumes reliés du Courrier français

Quelques extraits :

« Ni les attraits des plus aimables Argentines

 Ni les courses à cheval dans la pampa,

 N’ont le pouvoir de guérir de son spleen

 Le Consul général de France à La Plata ! »

«  L’Écosse s’est voilée de ses brumes classiques,

  Nos plages et nos lacs sont abandonnés ;

  Novembre, tribunal suprême des phtisiques,

 M’exile sur les bords de la Méditerranée… »

Philippe Besson, Un certain Paul Darrigrand, Éditions Julliard, Janvier 2019 (19€ – 216 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Philippe Besson, Un certain Paul Darrigrand, Éditions Julliard, Janvier 2019 (19€ – 216 pages)

Philippe Besson poursuit dans la veine autobiographique en relatant une autre tranche de vie : sa période estudiantine à Rouen puis à Bordeaux de 1988 à 1989.

Dès le début, l’auteur s’adresse à son lecteur (« Que je vous dise »), l’impliquant dans une certaine proximité avant de se livrer de façon intime.

Si Michel Houellebecq dénigre la ville de Niort, de Bordeaux, à l’époque, il garde le souvenir des « façades couleur corbeau », « des eaux boueuses de la Garonne ».

Le déclic de ce roman ? Une photo retrouvée, sans date, mais qui remonte à décembre 1988.

Photo prise dans un de ses lieux de prédilection, l’île de Ré, île des jours heureux et des souvenirs qui rendent l’écrivain nostalgique. Le romancier se remémore ces courtes vacances où est née sa liaison avec « un certain Paul Darrigrand » , « boucles brunes, peau claire, immaculée », vingt-quatre ans, son aîné de trois ans. Quelques minutes suffisent parfois à tout faire basculer, surtout quand « un regard insoutenable », « un sourire inoubliable » et charmeur vous foudroient.

Il revient sur leur première rencontre, un frôlement, un coup de foudre, tel un « éblouissement ».

Il nous plonge au coeur de leurs retrouvailles épisodiques : étreintes fugitives, urgence des corps. Il nous confie toutes ses interrogations sur leur idylle. L’entomologiste des coeurs décrypte les moindres paroles, les moindres gestes de son amant, taraudé par l’incertitude. Il sonde la fiabilité du « sentiment », du désir de Paul. Vit-il « un simple adultère ou une vraie histoire ? » Quant à lui, le voilà aimanté : « Il y a des gens comme ça, on ne peut s’empêcher de penser à eux, de les désirer ».

Paul éprouve-t-il vraiment de l’amour, tout en étant marié à Isabelle ? La culpabilité va les ronger.

Philippe Besson s’épanche, faisant le constat qu’il tombe toujours sur un partenaire inaccessible, dont la situation les contraint à s’aimer en cachette, à « faire gaffe ». Ils ont leurs « 5 à 7, comme dans les pires vaudevilles ». Il n’avait pas réalisé que Paul était bisexuel, mais Paul l’informe de son « ambivalence ». Désireux de savoir pourquoi il cherche à le revoir, il est stupéfait d’apprendre que Paul a été troublé par son intelligence et encore plus décontenancé quand il lui avoue que « c’est irrésistible, l’intelligence ».Mais son amie Nadine, sa « meilleure alliée », qui ne voit pas d’avenir pour cette relation, tient à le mettre en garde, voulant lui éviter de souffrir : « tu vas morfler… ».

Et si on a en mémoire l’injonction de la mère du narrateur (1) qui espérait le voir cesser ses mensonges, force est de constater qu’ils ont perduré, dans la relation avec Isabelle, la femme de Paul. « Je peux facilement tromper mon monde », rappelle-t-il.

Le narrateur brosse un autoportrait sans complaisance du jeune homme qu’il était avec ses « lunettes de myope, son absence de charme, peu mature, futile,farouche, mal dégrossi… ».

Par contre on note qu’il est toujours le fils obéissant, le bon élève exemplaire qui continue à réussir brillamment.(DESS de Droit du travail en poche à 22 ans). Fan de Goldman qu’il écoute en boucle.

La lecture a comblé sa solitude, le quotidien morne des cours. Grand lecteur de Duras, d’Hervé Guibert, de littérature étrangère. Il rend un discret hommage aux librairies qu’il a fréquentées avant d’y revenir pour signer. (Mollat de Bordeaux et L’Armentière de Rouen).

Pour rassurer sa mère, il consent à passer un check-up, c’est alors qu’une anomalie de sang est décelée. Pas facile de suivre en même temps les cours et le traitement nécessaire. Il va vivre un moment douloureux, mais bien entouré, il surmontera les contraintes.

Il nous émeut quand il nous fait partager les affres de l’attente de son premier résultat, puis du second, celui du test HIV. Et si lui aussi était atteint ? Comment en parler à Paul ?

Philippe Besson saisit l’occasion pour décliner sa gratitude envers le personnel médical.

Imagine-t-on cette époque où il n’y avait pas de portables pour écouter une voix aimante, réconfortante dans son lit d’hôpital ? Dans cet épisode, l’écrivain explore la relation patient/soignant ainsi que celle du malade avec son entourage. Avec le recul, c’est avec poésie qu’il relate sa traversée au long cours comme sur « un bateau ivre ». Le lecteur quitte ce navire qui « a tangué sur des eaux houleuses, dans un décor d’apocalypse », avec la nausée et secoué ! Soulagé d’apprendre sa guérison mais bouleversé par le poignant message qu’il glisse à sa mère.

Pendant la période de la maladie où il a tutoyé la mort, il se sent double. Celui qui est « insouciant, amoureux », et l’autre « soumis, anxieux ».

L’ évocation de son ami disparu, Matthieu, renvoie à l’ouvrage « Patient zero » (2), dans lequel Philippe Besson évoque « cette saloperie » qui lui a ravi ses amis proches. « Chaque annonce, le plus souvent au téléphone, est une crucifixion ». Matthieu, aux « yeux verts en amande » lui a inspiré son personnage Vincent de l’Étoile dans En l’absence des hommes.

Quand le travail de Paul le conduit à Paris, une question le taraude : l’éloignement va-t-il sonner le glas de leur relation ? L’évolution de leurs liens, au lecteur de la découvrir.

Chez Philippe Besson, on retrouve des thèmes récurrents : la dépendance, le manque, la morsure de l’absence, les amours malheureuses, secrètes et impossibles et la frustration qui en découle.

Pour insister sur certains mots, phrases, il les met en italique : « parade amoureuse », « corps somatique», « inévitable ». L’aveu de Paul : « je refuse que tu meures » montre son attachement.

Il apporte un éclairage nouveau sur ses romans précédents et montre comment ce qu’il a vécu a irrigué ses fictions tout en transposant la réalité. « Un écrivain joue en permanence entre vérité et mensonge, sur une ligne de crête. Qu’on écrive des romans ou de l’autofiction, on emprunte toujours à sa vérité intime », confie-t-il dans une interview.

En toile de fond, le récit embrasse les évènements qui ont secoué le monde : en 1988 l’explosion de l’avion sur Lockerbie, « l’affaire Judith Barsi ». En Juin 1989, la finale de Roland Garros « entre dans l’histoire » tandis qu’à Pékin , sur la place Tiananmen, un jeune homme fait face aux chars.

La bibliothèque Mitterrand est en projet. A la radio, on passe « Man in the Mirror » de M. Jackson.

Dans ce roman empreint de nostalgie et de gravité où Eros et Thanatos se côtoient, l’auteur convoque ses souvenirs de jeunesse et se livre sans filtre avec sincérité et sensibilité.

Un livre qui aurait pu s’intituler : « Et rester vivant » si ce titre n’avait pas déjà été pris par Jean-Philippe Blondel. Comme Annie Ernaux, Philippe Besson est soucieux de laisser une trace. Pour lui, « écrire témoigne qu’on n’oublie pas ». S’il trouve que les mots lui manquent pour traduire son ressenti, il réussit parfaitement à nous émouvoir, à susciter notre empathie et à nous donner envie de lire ou relire les romans mentionnés.

Une fois refermé, souvenez-vous, lecteur, que « Tout est dans les livres. Tout » !

©Nadine Doyen

(1) Dans Arrête avec tes mensonges de Philippe Besson, Prix du roman Psychologies 2017 ; Julliard

(2) Patient zéro de Philippe Besson – Incipit (12€)

Christophe Carlier, L’eau de rose, Phébus, janvier 2019, ( 233 pages – 18€)

Une chronique de Nadine Doyen

Christophe Carlier, L’eau de rose, Phébus, janvier 2019, ( 233 pages –  18€)

A ne pas en douter Christophe Carlier a une prédilection pour les îles.

Dans Ressentiments distingués, il campait son intrigue dans une île battue par les vents, cette fois il nous embarque pour une île des Cyclades (dont il tait le nom), à la fin de l’été où Sigrid, écrivaine, entreprend de rédiger une « romance ».

Mais peut-on appliquer une recette?

Pour Serge Joncour, ce n’est pas un cake, il n’y a pas de recette.

Sigrid, telle une cuisinière, a son plan pour mitonner son histoire «  Prendre une idée en l’air. L’enfourcher comme un cheval sauvage qui se cabre avant de s’élancer »,« privilégier les amorces aguicheuses ». Pour personnage : choisir « une femme jeune et jolie, prête à souffrir pour être heureuse ».

Pourra-t-elle mener à bien son récit ?

Comme dans L’assassin à la pomme verte, Christophe Carlier met en scène toute une galerie de personnages, « une cohorte étrange », en vacances à la Villa Manolis. Comme dans Ressentiments distingués, les personnages se croisent lors des repas ou sur la terrasse, s’observent, conversent, s’espionnent même, d’autres s’apprivoisent, tombent amoureux !

L’auteur confirme son talent à croquer ce microcosme réuni dans cet «  hôtel anachronique ». Parmi les estivants Sigrid remarque deux Anglaises, un couple de pharmaciens, un archéologue contemplatif, un amateur d’insectes.

Mais celle qui l’hypnotise sur le champ, c’est cette « jeune fille en noir », gothique, à l’allure de «  Sylphide », « yeux clairs, peau diaphane, traits harmonieux », à la « grâce énigmatique », «  à la voix sûre ».

Une Italienne, cantatrice arrivée plus tard, apporte une diversion avec le vol de son émeraude. Leandros, le plagiste bronzé, émoustille les jolies baigneuses.

Des liaisons se nouent, souvent éphémères, parfois adultères, mais qui contribuent à resouder un couple ancré dans l’ennui, la lassitude.

Leurs journées de farniente ( plage, baignade, sieste, excursions) sont ponctuées  par le rituel de l’apéro en compagnie du perroquet de Manolis. Ce volatile qui, lui aussi, observe «l’étrange zoo » humain qui l’entoure, le protégé de Sigrid, aurait pu être croqué par Sempé !

L’auteur ausculte en particulier la relation amoureuse de ses deux protagonistes Sigrid &Gertrude. Sigrid a-t-elle succombé à un coup de foudre ? La voilà obsédée, habitée par cette inconnue qui la fascine par ses tenues excentriques, qui lui donne l’impression de jouer un rôle. Pourquoi une telle attirance, une telle aimantation ? Elle scrute le moindre de ses gestes, toujours aux aguets pour capturer l’apparition de « l’aimée », pour s’en approcher, pour l’amadouer.

La présence de cette femme mystérieuse, magnétique, intrigante, dont elle sait si peu, a cette vertu merveilleuse de transcender le moment, de transfigurer le lieu, ce que Bobin traduit pas « l’enchantement simple ».

Un dîner ensemble qui ne se prolonge pas puisque Gertrude prend la tangente  plonge Sigrid dans un vrai maelstrom. La voilà taraudée par cette fuite inexpliquée, ressentant la morsure du manque : « Son absence est douloureuse comme une piqûre de guêpe ». Pourquoi s’est-elle évanouie soudainement, se demande aussi le lecteur.

L’auteur dissèque au jour le jour la passion dévorante de Sigrid pour «  sa merveille, son fer de lance, son idole ». Deux facettes cohabitent. La romancière vampirisée par Gertrude, à qui elle voue une dévotion insensée, un amour fou, mais à sens unique, « redevient une adolescente ». De l’autre Sigrid, adulte, qui tente de se raisonner devant l’absurdité de cette attraction incontrôlable. Comment sortir de cet envoûtement ? Se libérer de cette emprise ?  

La jalousie la tenaille de voir l’aimée, déjà si courtisée, flirter avec le plagiste.

Pour Mario Rigani Stern «  Chaque événement de notre vie est lié à d’autres faits qui consciemment ou non, dans l’écoulement du temps, s’enchaînent et se rattachent à des personnes et à des lieux », et d’ajouter que «  l’endroit où l’on a passé une période sereine demeure dans la mémoire ».

Pas surprenant que Sigrid convoque des souvenirs heureux d’il y a quinze ans, sous le soleil grec : entre alors en scène Clara, cette fillette qui l’avait adoptée, se plaisait  à l’accompagner dans la découverte de l’île. Complices inséparables.

Même si elles s’étaient quittées sans échanger d’adresses, Clara avait caressé l’espoir de la retrouver. Sa vie nous est retracée, à 16, 18, 20 ans. Suspense.

On suit donc Sigrid dans sa solitude de romancière, de femme amoureuse qui cède aux avances de Gertrude, un abandon, une fusion, les corps se fondent.

Une tornade qui exacerbe leurs sens. Un embrasement. Le masque tombe.

Une révélation de Gertrude provoque une onde de choc chez Sigrid, « un séisme » et sidère le lecteur. Quel impact cet aveu aura -t-il sur sa vie ?

En parallèle, on assiste à la rédaction du début du roman de Sigrid comme si on  en était le premier lecteur. Une love story qui réunit Priscilla et Robert, qui se connaissent depuis l’enfance, se sont aimés à l’âge de l’insouciance, se sont perdus de vue, puis retrouvés pour finir par célébrer leurs noces prochainement. La narratrice s’intéresse aux liens entre ces fiancés chez qui le désir de s’appartenir ne semble pas réciproque. Elle distille du suspense en annonçant le plan nocturne de Priscilla ! Serait-elle nourrie par F.Cheng pour qui «  La passion charnelle reste la plus haute forme de quête spirituelle » ?

Si on retrouve Priscilla métamorphosée, épanouie après sa «  nuit d’amour », d’étreintes, la réalité est consternante, Cupidon ayant mélangé les cartes !

Un twist de la narratrice va créer des rebondissements en chaîne.

La romancière en vient à superposer la fiction et la réalité. Attendait-elle comme L’écrivain national (1) «  que la vie lui serve des idées » ?

On plonge dans ses interrogations, dans ses fantasmes. Est-elle victime des hallucinations dues à l’excellent pain au pavot de l’hôtel quand elle croise le diable?

Le choix d’une romancière comme protagoniste permet à Christophe Carlier de montrer combien la lisière réalité/fiction peut être poreuse. Quand Sigrid passe par la phase d’invisibilité comme si elle avait endossé le manteau d’Harry Potter, quand elle se transporte dans le temps, dans l’espace, fait un saut à son domicile parisien, elle agit comme si elle était un personnage de roman et disposait d’un super pouvoir sur lui.

Le récit prend des allures hitchcockiennes même si ce ne sont pas des corbeaux, ni des moustiques qui envahissent le site paradisiaque ! Cette invasion de papillons devient un vrai cauchemar, et oblige les pensionnaires à se cloîtrer.

Les objets jouent un rôle particulier : Sigrid se confie à son miroir ou à ses trois amulettes, Priscilla se confiait à son ours. Le médaillon que porte Gertrude,

«  prénom en forme de malle aux trésors », intrigue. Les jumelles achetées permettent à Sigrid, «  la fiancée illégitime , « des heures extatiques de contemplation dévote et d’adoration morfondue » tout comme la photo prise de l’élue.

Dans ce récit est soulevée la question du lieu d’écriture, variable selon les écrivains. De toute évidence, cette île grecque ( que l’auteur ne nomme jamais) n’a pas nourri suffisamment Sigrid. Ne faut-il pas laisser du temps pour que cela infuse ? N’a-t-elle pas réussi à trouver la condition d’ascèse nécessaire ?

Pourtant sa rencontre avec Gertrude a irrigué l’épilogue de son roman.

Comme le fait remarquer une lectrice dans L’écrivain national (1) : «  Tout part donc du réel ? Il faut donc vivre avant d’écrire ? »

Quant au point final, pas facile de savoir si l’histoire est définitivement achevée, Sigrid y revient à deux reprises et nous bluffe par sa pirouette finale.

Ce roman est traversé par de nombreuses références mythologiques, mais rappelons que l’auteur a commis un essai intitulé : Des mythes à la mythologie.

Mais aussi par des références cinématographiques ( Lubitsch), littéraires ( Manon Lescaut).

Le narrateur titille notre sens olfactif. Divers parfums s’exhalent : de cire, de sel, d’eau de rose, de jasmin, d’eau de Cologne, odeurs des pins.

Tel un peintre, il offre de multiples tableaux . Paysages variés de l’île brossés avec précision : «  le littoral âpre, sauvage, déchiqueté », «  une côte ourlée de récifs » ou une crique aux eaux turquoises ; « la mer rosissant sous le soleil couchant »,  la beauté de la nudité de l’amante révélée dans la toile magnifique «  Gertruda desnuda » ; massifs de bougainvilliers roses et mauves .

L’écrivain souligne la guerre des genres, s’offusquant de voir la littérature sentimentale considérée comme «  un genre mineur », sous -estimé, pourtant prisé par les lecteurs,taclant au passage ces « auteurs qui campent à la télévision ».

Christophe Carlier signe un roman gigogne, avec l’histoire en cours de rédaction, «  ce work in progress, imbriquée dont il déroule le making of, ce qui permet de voir comment la propre vie d’une écrivaine peut irriguer son écriture.

Il explore la relation filiale, les affres sentimentales, la complexité des intermittences du coeur, livrant des passages empreints de sensualité.

On retrouve avec plaisir son art consommé du portrait, nourri par une observation hors pair de ses semblables. Son esprit facétieux entrelace les destins des estivants dans le huis clos de la villa Manolis au décor suranné et aborde la question de la sérenpidité. Il tient en haleine avec le vol de bijou, le secret de Clara, l’énigme du médaillon, le mystère des chambres visitées.

Sous la plume de « la cuisinière » Sigrid, l’auteur a mitonné un roman, baigné de lumière, émaillé de touches roses, servi par une langue riche, soignée, précise, poétique, sous les auspices des dieux, le souffle du meltem et la protection de l’oeil bleu grec ! Une couverture chic pour voir la vie en rose !  « Charming » !

( 1) L’écrivain national de Serge Joncour

©Nadine Doyen