Lyliane Mosca, La Vie rêvée de Gabrielle, Muse des Renoir, Terres de France, Presses de la Cité, Mars 2018 (21 € 364 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Lyliane Mosca, La Vie rêvée de Gabrielle, Muse des Renoir
Terres de France, Presses de la Cité, Mars 2018 (21 € 364 pages)


L’année 2019 met les Renoir à l’honneur. Elle marque le centenaire de la disparition du peintre Pierre-Auguste Renoir mais aussi les soixante ans de la mort de Gabrielle, modèle favori du peintre. Qui était-elle ?

Dans son  passionnant roman, Lyliane Mosca nous invite à découvrir son parcours depuis son enfance dans le joli village aubois d’Essoyes.

Récit étayé par des écrits de Bernard Pharisien, son petit-neveu, disparu en 2018.

Le récit débute l’été 1894, quand la jeune Gabrielle (16 ans), qui vient d’être embauchée au service des Renoir, monte à Paris. On l’accompagne pour son premier voyage en train, puis dans son installation dans la famille du peintre.

On la suit arpentant le quartier de Montmartre, le Maquis. L’appréhension qui l’habitait s’est vite dissipée, s’adaptant facilement au mode de vie de l’artiste. Elle aura le double rôle de bonne et de nounou, à la naissance de Jean.

Elle apparaît délurée, effrontée, ne manquant pas de toupet. Elle va inspirer le peintre qui la fait poser avec son tout jeune fils, au point que son épouse la jalouse. Jean ne quitte pas sa « Bibon » d’une semelle. Celle-ci drape d’une tendresse infinie le père et le fils.

Sa cote est en hausse, les marchands d’art lui rendent visite.

Lyliane Mosca sait aiguiser notre curiosité quand elle nous montre Gabrielle surprenant Auguste en train d’écrire des lettres à un(e) destinataire inconnu(e), et surtout à l’insu de sa femme Aline. De plus il semble enclin à révéler son secret à son gracieux modèle, qui reconnaît éprouver une certaine attirance pour son « patron ». Toutefois Gabrielle découvre que Marie Maliverney, elle, sait, puisque chargée de poster ce mystérieux courrier. Va-t-elle réussir à percer le secret ?

Plusieurs lieux sont associés aux Renoir. A Paris, il y a eu d’abord l’appartement du château des Brouillards, à Montmartre, puis un appartement Rue de La Rochefoucauld. A la campagne, la maison louée à Essoyes avant l’acquisition d’une propriété qui comprendra l’atelier Renoir. Ce qui lui permet de s’enivrer de la « nature luxuriante : « les vignes rousses à l’automne, les reflets émeraude de l’Ource » ; de trouver des sources d’inspiration nouvelles et d’autres modèles : les laveuses, les vendangeuses. «  Ses toiles lumineuses laissent filtrer la vie ». Le village recèle des trésors à peindre. Il a de quoi « paysanner ».

Et dans le Sud, un hôtel à Nice puis une villa louée à Magagnosc, et enfin, le domaine Les Collettes à Cagnes-sur-mer. Aline, sa femme, espère que Renoir pourra y soigner ses rhumatismes déformants qui le handicapent de plus en plus dans son travail. A Aix les-Bains, Renoir accepte de suivre une cure, moments de grande complicité avec Gabrielle, qui endosse le rôle de dame de compagnie. Nouveau logement à Saint-Cloud, puis Rue Caulincourt.

Le lecteur navigue donc entre ces divers lieux au fil des pages, au fil des saisons.

On y voit simultanément grandir Jean (qui deviendra le célèbre cinéaste), et vieillir son père qui souffre des ravages de l’âge, de la maladie (polyarthrite). C’est en fauteuil roulant qu’il va peindre in situ, observant « le spectacle vivant », en parfaite communion avec Gabrielle.

La maison d’Essoyes permet de recevoir le beau monde, dont Julie Manet, fille d’artistes. Par elle, Gabrielle va découvrir l’existence d’une certaine « Lise », prénom tabou !

La cohabitation avec la famille Renoir n’est pas sans heurts, sans différends. Renoir entrera dans une colère noire quand il réalise que Gabrielle l’a espionné et vu en bonne compagnie. Il se résout donc à lui confier son secret, ainsi elle sera la troisième personne à le connaître. Cette fois le lien entre Lise et Jeanne est clairement établi.

Gabrielle, en délicatesse avec Aline, l’épouse de Renoir, se retrouve congédiée, déçue de constater le peu de soutien de son patron, avec qui elle s’en entretiendra plus tard. Celui-ci garde ses secrets, rien ne filtre concernant Pierre, cet aspirant peintre, à l’allure bohème que Gabrielle avait rencontré à Montmartre.

Jean accuse le coup de la séparation avec sa nounou, « sa Bibon » adorée, il devient plus capricieux. Par miracle, Gab réapparaît pour son grand bonheur. En effet, Aline, épuisée par sa troisième grossesse, sous la pression de Renoir qui veut finir ses nus, accepte de la réembaucher. Elle endossera en plus le rôle de lectrice particulière et d’infirmière au chevet de son patron qui ,cette fois, lui livre ses derniers secrets. Rebondissement, Aline a tout entendu : se sentant trahie, humiliée, elle congédie ses employées.

Une nouvelle bonne s’occupera du dernier né Claude, les aînés font leurs études. Pierre a embrassé une carrière de comédien. Jean rejoint le corps des dragons. Avant son départ, il avoue son amour à « Ga » et lui vole des baisers, cherche à savoir le degré d’intimité qui la lie à son père. Les rumeurs colportées à ce sujet ne la touchent pas, au contraire elle prend plaisir à entretenir l’ambiguïté.

Gabrielle qui incarne pour Jean « la loyauté, la pureté, la tendresse », finit par réaliser son rêve : rencontrer un artiste, américain, Conrad Slade et même l’épouser après avoir éconduit maints prétendants.

Le destin incroyable de Gabrielle, « la grâce incarnée » que nous relate Lyliane Mosca avec brio, suscite beaucoup d’émotion. C’est en Grèce qu’elle sera informée de la disparition d’Aline Renoir, par une lettre de Marie, dite la Boulangère.

Quant à Renoir, jusqu’à sa mort, il croque de jeunes modèles dont la fascinante Andrée Heuschling, rayonnante de beauté, que son fils Jean épousera.

Ces séances de pose convoquent chez le lecteur qui aurait vu le film « Renoir » de Gilles Bourdos, le sublime décor de ce spot.

A la disparition du peintre, le couple Slade rend visite aux enfants Renoir, Gabrielle tient à effectuer un pèlerinage sur les pas de l’artiste et enquête sur Pierre, persuadée qu’il était un fils caché de son maître.

Le récit s’achève par des dates importantes qui ont jalonné la vie de couple de Gabrielle : la naissance de son fils, Jeannot (à la santé délicate, nécessitant des soins à Berk), son mariage avec Conrad Slade et son départ aux USA.

Le fil avec les Renoir n’est pas rompu pour autant. Retrouvailles fréquentes.

C’est émue aux larmes que Ga prend connaissance de la lettre que Renoir lui avait écrite, lettre retrouvée par Claude. On comprend qu’elle puisse être profondément troublée en lisant cet aveu : « Dieu, que tu m’as manqué !  Merci d’être ce que tu es, tu enjolives tout ce que tu approches».

Ce roman dense présente un double intérêt, il ressuscite Renoir, ainsi que d’autres figures artistiques de l’impressionnisme qu’il reçoit, côtoie (Degas, Monet, Julie Manet, Cézanne, les marchands d’art).

Il rappelle en toile de fond la guerre, qui explique la présence sur le front des fils du peintre mobilisés  pour «  cette saloperie de guerre » d’où ils reviennent blessés.

Lyliane Mosca livre un portrait coruscant de Gabrielle, Muse inspirante pour l’impressionniste et nous fait partager le quotidien de la famille Renoir à Paris, dans la campagne champenoise et dans le Sud. Elle nous invite en filigrane à visiter le musée d’Essoyes, à admirer les tableaux cités dans cet ouvrage, à découvrir ou nous replonger dans les films de Jean, le cinéaste et lire son Pierre-Auguste Renoir, mon père pour retrouver la rayonnante Ga.

L’écrivaine signe une biographie romancée très enrichissante, baignée de lumière, qui met Renoir « l’ouvrier de la peinture » au premier plan.

Quelques dates :

Pierre Auguste Renoir : 1841 – 1919

Aline Charigot , son épouse en 1890: 1859 -1915

Gabrielle Renoir :1878 – 1959

© Nadine Doyen

Philippe Vilain ; Un matin d’hiver ; Grasset, (15€-141 pages), Avril 2019

Chronique de Nadine Doyen

Philippe Vilain ; Un matin d’hiver ; Grasset, (15€-141 pages), Avril 2019

Dans le prologue, Philippe Vilain nous révèle la genèse de son roman. Une rencontre avec une inconnue, lors d’un séminaire universitaire, qui débouche sur des confidences, terreau idéal pour un écrivain surtout quand il trouve un aspect romanesque dans cette vie qui lui est déroulée, comme servie sur un plateau !

Un écrivain, pour Nancy Houston, « c’est un braconnier d’histoires, un chapardeur, qui s’accapare de bribes, pour les sertir telles des pierres précieuses ». Avec l’accord de la confidente d’un jour, Philippe Vilain a procédé à un travail « d’ensecrètement » pour garantir l’anonymat de son héroïne.

Il se glisse avec brio et délicatesse dans la peau, le coeur, le corps, la vie d’une femme pour un peu plus de vingt-quatre heures.

Précisons que sa narratrice est une femme amoureuse qui relate sa rencontre avec Dan, tous deux enseignants dans la même université.

Les deux portraits se tissent simultanément.

Elle, Julie, la trentaine au début du récit, la quarantaine quand on prend congé d’elle. Elle décline sa passion pour la littérature : « compagne fidèle », l’amie des insomnies, « un secours nécessaire ». Ses amies la considèrent «  rêveuse, idéaliste ».

Lui, « charismatique », « se sent profondément américain » et accorde peu d’importance à l’apparence, à sa tenue vestimentaire. Ce qui compte, « ce qui fait la qualité d’un homme, c’est son travail, son oeuvre ». Un charme certain auquel Julie succombe.

On devine la dépendance amoureuse de l’enseignante à la voir rivée à son téléphone, guettant les textos de l’élu de son coeur. Philippe Vilain dont on connaît l’exigence quant à la qualité du français (1) pointe les risques de « la déchéance de la langue » dans cet usage d’émoticônes en rafales, de négligences orthographiques. Ce que l’enseignante de lettres conteste.

Vient le mariage précipité par un heureux événement en vue : « l’enfant de l’amour », leur princesse, leur « poupée de porcelaine » qui transforme Dan en « un père prévenant, soigneux, organisé » et Julie en mère poule.

Le Noël des cinq ans de Mary marque un tournant, le moment où la vie de la narratrice va basculer. Elle tient le lecteur en haleine, en justifiant son émoi. Elle sait ce qui est arrivé. Une situation qui rappelle ce phénomène des évaporés que Thomas Reverdy a évoqué dans un de ses romans. Cette disparition est d’autant plus énigmatique que notre société est hyperconnectée. Les parents de Dan, tout autant démunis, sont prêts à soutenir leur belle-fille, à faire mieux connaissance avec Mary. Le grand-père concédera au désir de cette dernière : fouler les endroits que son père a fréquentés. On imagine aisément la difficulté pour l’enfant de grandir, confrontée à un tel mystère. Quand lui dire la vérité ?

On voit cette femme ébranlée aux confins de la folie, taraudée par la culpabilité.

Elle passe en revue toutes les hypothèses plausibles, celles qui l’arrangent. Son inquiétude parvenue à son climax génère une atmosphère éprouvante qui gagne le lecteur. Elle pensait former un « couple heureux, solidaire, complice ».

Il s’avère que Dan n’aimait pas parler de ses recherches ni de ses enquêtes sur le terrain relatives au racisme, les considérant « secret affair »

En explorant le couple, Philippe Vilain décrypte en quoi l’arrivée d’une enfant peut modifier la relation entre les parents. Il montre le moment où le doute s’empare de la protagoniste. N’auraient-ils pas parfois négligé de communiquer ou ne se sont-ils pas quelquefois réfugiés dans le silence ? « Le silence est la diplomatie du coeur, se taire est la meilleure solution », pense-t-elle.

Une réflexion de Louis Guilloux renvoie à la situation de cette femme acculée à vivre en solo, formant toutefois, à ses yeux « un beau petit couple » avec sa fille. « On jouit mal de ce qu’on a, on ne possède que quand on a perdu. Mais on possède peut-être mieux encore, quand on a failli perdre et que l’on retrouve ». Dans son introspection, cette mère évaluait la chance d’avoir une famille heureuse, et les retours de Dan étaient toujours fêtés avec Mary transpirant le bonheur des retrouvailles. Elle ne peut s’empêcher de convoquer leurs « sweet memories », leurs instants de grâce », car « Le bonheur n’a pas de mots, il n’a que des images radieuses… ».

Dans une succession de flashbacks, elle revoit, se remémore sa vie conjugale et fait l’amer constat de la perte, de « l ‘anesthésie du désir ». A qui la faute ? La lassitude, la monotonie qui s’installe ? Des professions trop prenantes qui confisquent le temps pour la sphère privée ?

L’auteur aborde la notion de l’identité et l’avenir des couples mixtes. Dan avait-il le mal du pays ? Vivait-il mal sa situation d’expatrié ?

Le romancier soulève la question de la fidélité quand le mari est si souvent en déplacement.

Dans la partie retraçant l’enquête initiée par celle qui vit mal l’abandon, le lecteur qui est conduit dans les bas fonds de villes américaines, découvre les conditions pour lancer un avis de recherche,ce « wanted » vu dans les films et comment fonctionne la police des deux côtés de l’Atlantique. Épaulée par Paul Peeters, le père du disparu, Julie va écumer le maximum d’endroits au risque de s’aventurer dans les « quartiers de sauvages », ce que l’on leur déconseille.

Tous deux sont déterminés à « remuer ciel et terre », déçus du manque de coopération de la police. Ce qui offre au lecteur de traverser des zones industrielles aux murs tagués, aux « môles bétonnés d’une soixantaine d’étages, chatouillant le ciel » ; d’entendre la couleur sonore de Houston avec « ses voix immigrantes ». Des halls d’immeubles aux « boîtes aux lettres défoncées ».

Puis, c’est le pouls de la ville d’Atlanta que l’on sent vibrer, sa rumeur, ses odeurs qui nous parviennent avant de découvrir la vue panoramique que Julie balaye du regard. Elle est comme en pèlerinage dans cette ville aimée car liée à Dan, ville « où le soleil brille toute l’année », ville aux « immenses parcs verdoyants, fleuris d’azalées qui donnent un sentiment de liberté ».

On est témoin du maelstrom qui étreint Julie, oscillant de l’espoir au découragement, à l’angoisse. (« L’espoir se réfrigérait dans la cuisine ».)

Dan aurait-il été victime d’un guet-apens ? Est-il en vie ? Pouvait-il être « un agent infiltré » ? Comment en parler à sa famille, ses collègues ? Et que dire à sa fille qui grandit et s’interroge aussi? C’est un permanent questionnement qui alimente l’esprit de la narratrice. Le lecteur est suspendu au moindre indice qui mènerait sur la bonne piste, ce qui maintient une certaine tension.

L’auteur a enregistré dans ce récit tous les pics d’émotion que traverse son héroïne, tel un sismographe : son impatience de retrouver Dan aux prémices de leur passion dévorante ; la joie de la maternité ; les affres de l’attente, la morsure du manque. Il décortique de façon saisissante la période interminable de l’absence : « L’absence, c’est vivre avec un sentiment d’inachevé » et montre comment la narratrice va apprivoiser l’absence, une fois la sidération passée.

Une caractéristique du style de Philippe Vilain, c’est son goût pour les énumérations qui prennent parfois la forme de l’anaphore.

Il a l’art de tisser des récits à la trame cinématographique, ce roman ne fait pas exception. Le gros plan en clôture sur Mary tenant la main de sa mère près du lac parfois « strillé par des écharpes de brume », dans Piedmont Park, est une scène lumineuse et joyeuse. On referme le livre avec encore en tête les chansons de Bob Dylan et Janet Joplin, de quoi alimenter la bande son.

Comme Nicolas Carreau le fait remarquer (2) : « Philippe Vilain est devenu le spécialiste du roman d’amour non cucul !  Ce qui compte c’est sa manière de décrire le couple, le désir, le manque ». Il sait adopter une voix féminine, il sait se muer en femme avec une extrême sensibilité. Il brosse le portrait d’une femme multiple (« célibataire endurcie, amoureuse éperdue, idéaliste, enseignante studieuse, mère appliquée, veuve éplorée »), avant tout courageuse et résiliente.

Elle force l’admiration par sa détermination au vu des vicissitudes rencontrées. En la sachant apaisée désormais, délestée de sa pensée unique et obsessionnelle de Dan, et bien accompagnée, le lecteur referme le livre, lui aussi apaisé.

Une histoire incroyable, touchante, prégnante, servie par une écriture pleine de subtilité avec une once de poésie. Un témoignage utile pour la fille du disparu.


(1) : La littérature sans idéal de Philippe Vilain

(2) Émission du samedi  6 avril 2019 sur Europe 1


Extrait : « Je n’ai pas écrit pour faire le deuil de Dan Peeters, l’oublier ou expurger je ne sais quelle ancienne souffrance, mais pour mieux me représenter sa disparition et témoigner de ce qu’elle fut pour moi : l’événement de ma vie. D’ailleurs, je ne crois pas que l’on écrive pour oublier, mais pour retrouver au contraire, dans l’univers du langage, ceux que l’on a perdus ».

© Nadine Doyen

David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

David Foenkinos change de registre aimant surprendre son lecteur.

Il nous immisce d’abord dans un couple en crise, en train de se déliter/se fracasser soudainement et nous rend témoin de la rupture d’autant plus brutale, violente, pour Mathilde que l’été ils parlaient mariage. Aucun signe décelé, pas de préavis.

La première partie se focalise sur Mathilde, professeur de français, la montrant dans son milieu professionnel.

On la devine pleine d’abnégation, très investie et désireuse de transmettre sa passion pour Flaubert.

On la voit dans son rapport avec ses élèves, ses collègues.

Sabine, sa collègue la plus proche, la loser sentimentale l’envie, la jalouse même.

Quelle ironie quand le lecteur, lui, connaît la réalité !

L’autre facette de Mathilde c’est celle d’une femme délaissée, aux abois, qui voit son couple partir à vau l’eau, en proie à une douleur indicible, guettant un texto.

Comment mener sa classe, poursuivre l’étude de « L’éducation sentimentale » sans rien laisser paraître ?

Le romancier excelle à plonger son héroïne dans un engrenage hors contrôle, la faisant disjoncter.

Tout bascule pour l’enseignante avec le cadeau de Matéo, (cet élève considéré comme un « fayot », avec qui elle avait lié une relation privilégiée) et ses paroles maladroites qu’elle prend pour de la provocation.

Son dérapage va la conduire dans des méandres bien sombres et aux mensonges : « Une erreur dans un océan de perfection, et c’est l’erreur seule que l’on regarde ».

David Foenkinos décrypte la rupture sous deux angles. Pour Étienne, « le bourreau » qui a choisi de quitter Mathilde, il aborde cela comme une renaissance, une liberté retrouvée. La compagnie d’Iris, l’ex revenue, est si magique, que « même un mauvais film l’enchante », que même « la pluie ne mouille plus ».

Pour Mathilde, « la victime de ghosting» (1), totalement anéantie, c’est le scénario « Mourir d’aimer » qui l’habite. La vérité imparable, elle l’apprend de Benoît, l’ami d’Étienne. Véritable couperet. Comment va-t-elle survivre à cette absence si prégnante, à ce naufrage amoureux, elle qui a mis le turbo à sa souffrance ?

Elle nage, non pas dans le bonheur comme le pense Sabine, sa collègue, mais dans un total marasme. Sa voisine psychiatre va-t-elle pouvoir lui apporter une aide ?

L’auteur soulève la question : Que reste-t-il d’un amour ? Un kaléidoscope de souvenirs comme autant d’éclats de frustration (La Croatie!) et de beauté mêlés.

Des souvenirs « qui souffrent de la garde alternée des mémoires » !

La phrase : « Elle perdait toute sa vie », par l’usage de l’imparfait traduit l’inéluctable fugacité de cet amour.

Toutefois, à la fin de l’acte I, le lecteur quitte les deux sœurs confiant, car Mathilde   est prise en charge par Agathe, cette sœur qui n’hésite pas à prendre un jour de congé pour apporter du bien-être à sa cadette. Il apparaît vite qu’elles n’ont guère d’affinités, déjà dans leur enfance leurs rapports étaient conflictuels, « des montagnes russes ». La disparition de leurs parents avait toutefois resserré leurs liens : « une forme d’alliance nécessaire à la survie de la famille ». Mais la remarque glissée par le narrateur nous met en alerte : « Tout prendrait bientôt une tournure différente ».

Cette fois leur rapprochement a été initié grâce à la naissance de la fille d’Agathe, Lili, dont raffole la tante.

Si Mathilde, férue de littérature, lit à haute dose, peut-être trop, elle constate que les livres manquent dans le foyer de sa sœur et le déplore.

N’avance-t-on pas que plus tôt un enfant est entouré de livres, plus vite il sera « un  grand lecteur »? Ici David Foenkinos aborde la place accordée, dès l’enfance, à la lecture au sein d’une famille. La transmission de parents à enfants est primordiale.

La partie 2 nous immerge dans le duo formé par Agathe et Frédéric, un couple modèle, heureux qui, faute de solution, va recueillir Mathilde. Ce qui n’est pas sans perturber leur intimité. Cette dernière manifeste une fibre maternelle certaine pour pouponner sa nièce dont elle occupe la chambre. On suit au quotidien ce trio d’adultes, mais la présence d’une tierce personne ne risque-t-elle pas de faire exploser le couple, d’autant que Mathilde se révèle intrusive, arbore un décolleté aguicheur un soir ? Et si leur cohabitation en huis clos se transformait en un trio amoureux ?

L’entomologiste des coeurs féminins confirme son talent de se glisser dans le corps et l’âme de ses héroïnes et dresse deux portraits très fouillés de femmes.

L’auteur explore la relation sororale et s’attache à la jalousie que l’on voit poindre entre Agathe et Mathilde. Gouffre délétère dangereux. La jalousie, « mécanisme fascinant qui vient brouiller toutes les cartes dans une histoire d’amour », telle la définit Amélie Nothomb. Et on peut devenir monstrueusement jalouse ! Suspense.

Avec la même justesse et sensibilité, il autopsie le couple. Hugo, collègue de Frédéric, réalise qu’il ne plaît pas aux femmes. Son ex l’a quitté pour une femme.

Iris, de retour d’Australie, a « repris sa place impériale » dans le coeur d’Étienne.

Frédéric, lui, manifeste un certain trouble devant Mathilde, vraie Ophélia « en chemise de nuit blanche, cheveux longs détachés » et son aveu a de quoi le déstabiliser. Toutefois, il témoigne son amour à sa femme par un geste délicat.

Le romancier soulève cette injonction au bonheur (douce chimère) dont on est abreuvé sur les réseaux. Peut-on devenir méchant à force de souffrir ? D’autre part, peut-on être heureux au détriment de sa sœur, sans une once de culpabilité ? »

Il souligne le lien des lieux avec les êtres. Si l’héroïne de Philippe Besson dans « Se résoudre aux adieux » fait un pèlerinage sur les lieux visités avec l’être aimé, Mathilde, au contraire, désire les éviter et raye les quartiers de Paris liés à Étienne, à leur bonheur révolu. Par contre elle est envoûtée par la magie de sa balade nocturne avec le mari de sa sœur, au retour d’un concert.

David Foenkinos fait une incursion dans le domaine de l’intelligence artificielle, « au coeur du métier de Frédéric », sujet auquel s’intéresse Mathilde afin de pouvoir mieux comprendre le travail de son beau-frère. Elle a même lu La guerre des intelligences de Laurent Alexandre, ce qui ne peut que le flatter.

Il met en exergue le pouvoir des livres : si on leur prête un effet thérapeutique, si les « livres prennent soin de nous » (2), comment interpréter l’assertion de l’écrivain : « On ne pouvait pas être heureux quand on avait trop lu. Tous les malheurs venaient de la littérature. » ? Néanmoins Mathilde, qui nourrit la même passion pour Flaubert que Marie-Hélène Lafon (3), suscite la curiosité de lire ou l’envie de relire                «  L’éducation sentimentale ».

Si les aficionados d’Amélie Nothomb traquent dans ses romans son mot fétiche « pneu », ceux de David Foenkinos guettent ce qui fait son ADN, à savoir une constante, les mots : « la Suisse, cheveux, deux polonais…). Récurrent également le nom de la protagoniste Mathilde Pécheux que l’on retrouve dans le film Jalouse.

Quant aux notes de bas de page, si certains s’en accommodent plus ou moins mal, d’autres, à juste raison, crient « au génie ».

Le scénariste sème des références cinématographiques et nous offre des travellings sur ses personnages arpentant Paris by night, dignes du cinéma de Woody Allen. Après la réussite de l’adaptation du Mystère Henri Pick, on attend celle de « Deux soeurs ».

A souligner également le côté théâtral de certaines scènes : Mathilde déclamant le prénom d’Iris telle une litanie ou Mathilde en train de faire cours à une classe imaginaire. Le cameraman centre son objectif sur les gestes : le cruel, le tendre.

Malgré l’ombre de l’absente en filigrane à la fin du roman, l’auteur séduit toujours par son style d’écriture et ses tournures inattendues comme : « arnaque au zygomatique ou « Le coeur de l’autre est un royaume impossible à gouverner » !

David  Foenkinos signe un roman intimiste au dénouement tragique et glaçant.

Un choc terrassant. L’empathie que l’on éprouvait pour Mathilde se transforme en sidération, voire en incompréhension. Il dépeint avec précision, comme au cordeau l’érosion et l’inconstance des sentiments, les griffes acérées de la rupture et la jalousie, le tout exacerbé par la souffrance du deuil amoureux et la spirale du malheur. Un sentiment de vacuité totale, d’échec.

C’est la gorge serrée que l’on referme ce thriller psychologique bien vertigineux.

Parmi les livres qui l’aident à vivre, Agathe Ruga confie : « L’oeuvre de David Foenkinos est presque un être cher. La Délicatesse me réconforte. Charlotte me fait pleurer. Le potentiel érotique de ma femme me fait rire ». N’oublions pas Le mystère Henri Pick, adapté à l’écran par Rémi Bezançon. une comédie séduisante.


(1) ghosting : néologisme issu de l’anglais ghost (=fantôme) : virer un amour, un ami sans explication, rompre sans un mot.
(2) Les livres prennent soin de nous de Régine Detambel
(3) Flaubert Par Marie-Hélène Lafon- Buchet-Chastel Les auteurs de ma vie

© Nadine Doyen

Claudie Hunzinger ; L’affût ; ou Comment je me suis transformée en cerf ; avec des photographies de Fernande Petitdemange ; Editions du Tourneciel – Collection le miroir des échos (113 pages – 20€) ; 3ème trimestre 2018

Une chronique de Nadine Doyen

Claudie Hunzinger ; L’affût ; ou Comment je me suis transformée en cerf ; avec des photographies de Fernande Petitdemange ; Editions du Tourneciel – Collection le miroir des échos (113 pages – 20€) ; 3ème trimestre 2018

L’éditeur Albert Strickler (1) a apporté beaucoup d’esthétisme à ce livre avec sa couverture velours et les photos de fragments de ramure qui ponctuent le récit.

Quand on habite à Hautes-Huttes, « un lieu spécial », au fin fond de la forêt, « un îlot secret, sauvage », dans « un coin resté longtemps sans aucun accès carrossable », on peut s’attendre à faire des rencontres de bêtes sauvages.

Claudie Hunzinger ne les nomme pas de suite, emploie le pronom personnel « ils » , laissant planer le mystère, mais confie « nous savions qu’ils étaient autour de nous », « nous les avions repérés ».

Jusqu’au soir du 29 octobre 2017, où en revenant d’une rencontre en librairie, en promo pour son dernier roman (2), elle manque d’entrer en collision avec « un bolide extraterrestre » : « un tonnerre de beauté, tête et cou rejetés en arrière, ramure touchant le dos, proue du poitrail fendant la nuit ».

Cette rencontre provoque un déclic chez la narratrice : s’introduire dans la cabane construite par Leo, en guise d’affût, dont elle a la clé, inutilisée depuis 10 ans, afin d’observer « ces grands animaux » dont elle devine la présence.

La romancière ne cache pas sa fascination pour la ramure du cerf, « qui porte ses bois comme le blason de son domaine » (3)

Elle s’emploie à mieux connaître les mystères de ces êtres invisibles sur lesquels elle s’est documentée. Curiosité exacerbée par Leo, photographe animalier, qui connaît tous les cerfs, et leur a même attribué un prénom.

On suit ses préparatifs (achat d’une tenue, de jumelles, confection d’un filet de camouflage). Elle s’impose un protocole, impatiente de les observer.

Tel un détective, elle commence ses repérages dans la neige, débusquant la moindre trace, au coeur de la nuit, la peur au ventre. Elle se sent « une proie », tels ces cerfs qui la fuient.

Si Leo met en exergue la beauté des animaux qu’il prend en photos, d’autres les  exposent en trophées, recueillant même des médailles. Difficile à admettre pour les défenseurs de la cause animale. Leo, en naturaliste, a tissé une relation singulière, « de personne à personne » avec ces êtres mystérieux, comme il le relate à la narratrice. Il se remémore « l’âge d’or », déclinant le portrait des disparus (Wow, Merlin), mais aussi de ceux qu’ils sont susceptibles de croiser : Apollon, « le patriarche du clan , le sage», ou Géronimo. On se familiarise avec un vocable spécifique qui les décrit : « c’est un 12 aux empaumures puissantes », « c’est un 16 cors à mi-juillet », « déjà en velours ». Le champ lexical s’agrandit avec : le merrain, la perche, les épois, les chevillures, le larmier.

Leo soulève la question du massacre de cette faune par des adjudicataires et des chasseurs, allant jusqu’à les traiter « d’abrutis », de « mercenaires ». Pour les uns, il s’agit de régulation imposée par l’ONF ; pour les défenseurs de la cause animal on parle de massacre. Leo nourrit des craintes pour ses protégés, comme Arador, « à la ramure interminable ». Par contre il retrouve le sourire quand il apprend que « ses cerfs » affamés ont brouté le potager de l’auteure. Leo relate ses années d’observation, évoque avec émotion son souvenir unique de Wow « en lambeaux », hélas victime « d’un tir sanitaire ». Il confie avoir été « hypnotisé, comme possédé » au point d’être incapable d’immortaliser l’instant. Le voici mû par la « la soif d’être un humain augmenté d’un corps animal », par le désir de devenir lui-même un « homme-cerf ». Mais de quel bord est-il vraiment ? Anti chasse ou pro ?

Le récit épouse les mois et accompagne la mue qui se produit en fin d’hiver.  Retrouver les bois perdus tient du miracle et on devine la joie de la romancière de trouver un bois d’Apollon. Prisées par Leo, ces branches, il les entasse sur son bureau.

Quant à Claudie Hunzinger, elle a enfin percé le mystère de « ces grands coups effrayants » qui tambourinent l’été. Car, vers la fin juin « tous ont allongé ».

Il s’agit de la «  perte des velours », la troisième métamorphose du cerf.

Elle fait entendre les « raires », les premières voix, les brames (« un baryton magnifique ») lors de ses sorties avec Leo et son frère Roland pour vérifier des affûts.

Claudie Hunzinger dépeint avec précision la beauté des paysages ensevelis sous la neige, les « éboulis de moraines » glaciaires, les forêts interminables.

Elle magnifie les ramures des cerfs, met en exergue l’harmonie, la splendeur des andouillers, de la « forêt » qui les coiffe.

Elle réussit à créer une atmosphère mystérieuse où s’invitent peur et tension d’autant plus angoissante la nuit. Une ombre passe sur l’amitié tissée avec Léo quand elle découvre que ses photos « illustrent le site d’une boucherie ». Elle se sent trahie.

L’écrivaine contemplatrice signe un récit original de sa « métamorphose en cerf », à force de se fondre dans leur environnement. Elle offre un bain de nature et une immersion initiatique dans l’univers des cerfs au rythme des saisons qui prône la patience et le respect de ces « herbivores clandestins ».

La narratrice rejoint tous ceux qui militent pour la cause animale dans son injonction finale : « Sauve-toi Apollon, sauve-toi ».

Quant à vous lecteurs, soyez à l’affût des romans de Claudie Hunzinger.


©Nadine Doyen

(1) : Vient de paraître : Journal 2018 d’Albert Strickler : Le coeur à tue-tête, éditions du Tourneciel, collection Le chant du merle

(2) Dernier roman de Claudie Hunzinger : L’incandescente , éditions Grasset.

(3) Aphorisme de Sylvain Tesson

Jérôme Garcin, Le syndrome de Garcin, Gallimard nrf

Une chronique de Nadine Doyen

Jérôme Garcin, Le syndrome de Garcin, Gallimard nrf
Décembre 2017,( 153 pages – 14,50€ )


PRIX HUMANISME ET MEDECINE 2018

Collège Français de Pathologie Vasculaire

Mieux vaut ne pas connaître « le syndrome de Garcin » (1) qui doit son nom à Raymond Garcin, éminent neurologue, grand-père paternel de l’auteur.

Il lui rend un vibrant hommage dans ce récit et dresse le portrait d’un homme « humaniste », plein de compassion pour la souffrance de ses semblables, avec la vocation de soigner, « de guérir parfois, soulager souvent », d’alléger les maux.

Si les souvenirs de ses jeunes années se sont évanouis, Jérôme Garcin les exhume d’une lettre de sa mère. Il adorait ce grand-père (qui avait le culte de la famille) et ne voulait pas le partager avec son jumeau Olivier (2) On devine son besoin « exclusif » de ces moments de grâce à « apprendre à dessiner, rêver, à colorier le monde ».

Il nous invite dans la maison normande et nous peint la campagne « vert vif ».

Il se remémore leurs sorties en voiture :  à bord d’une Versailles !

Son attachement à « cette terre mouillée », à la vallée d’Auge qui abrite « son refuge, son oratoire, son écritoire.. » remonte à plus de trente ans.

Le récit devient poignant quand Jérôme Garcin nous restitue son pèlerinage, l’été 2016, sur les traces de ce grand-père né en Martinique, au moment où lui aussi est devenu grand-père. Ce retour aux sources le conduit à la maison de Saint-Laurent, voici la tirelire des souvenirs qui s’ouvre : « C’était bouleversant, enivrant, dérangeant. Je respirais mon passé ».

Il retrace la généalogie de ses ancêtres, cette lignée de « blouses blanches », notant que ce fut « une entreprise chimérique ». Il remonte au premier de cordée : Alexis Boyer, au parcours stupéfiant, jusqu’à son grand-père, « l’exilé antillais », qui a dû fuir la colère du Mont Pelée et dont la famille a perdu les biens. Le narrateur consacre plusieurs pages à cette catastrophe apocalyptique, qui a balayé Saint-Pierre. (éruption que Daniel Picouly évoque aussi dans Quatre-vingt-dix secondes »)

Un paysage de désolation qui contraste avec le bocage normand où il s’est installé.

Dans le chapitre : « Docteur Garcin, I presume ? », qui montre le neurologue en activité, à la Salpêtrière, on réalise ce qui l’a conduit à une telle notoriété, un charisme, une bonté hors normes et un viatique : « Écoutez vos malades, ce sont vos seuls maîtres ». Pour lui « la base de la médecine était l’amour ».

Jérôme Garcin a regroupé les témoignages dithyrambiques de ses confrères, de ceux qui ont travaillé à ses côtés (étudiants, internes) et encore plus touchant, il a recueilli la gratitude d’une de ses patientes. Il a écumé les archives familiales et déniché des articles qui mettent en exergue son côté « janséniste » cultivant la satisfaction du devoir accompli, ainsi que sa force d’âme « qui lui permirent de supporter les épreuves, les morts accidentelles de sa femme, de son petit-fils ». Pour Jean Métellus,  « cet honnête homme incarnait la grande médecine sensuelle, tactile, visuelle, auditive et olfactive ».

L’auteur peut être fier de ses prédécesseurs, qui ont eu accès à des postes prestigieux, à l’Académie de Médecine. Le docteur Chauffard a même eu l’honneur de soigner un certain Verlaine. Le « Papi, si romanesque » a légué à son fils Philippe « le goût de la perfection, la vertu de l’altruisme, une faculté phénoménale de travail » et à son petit-fils la passion pour la littérature. Jérôme Garcin montre l’impact de ses deux grands-pères « lettrés et contemplatifs », humanistes, sur ses lectures d’adolescent.

Il avoue qu’il avait « fini par croire que soigner était moins un verbe transitif que le complément d’objet direct de la lecture, une variante de la poésie… ».

À noter que sur sept générations, on était médecin de père en gendre, côté paternel (Raymond Garcin perpétuant « une tradition endogamique ») et de père en fils, côté maternel.

Ce sont ses « tourtereaux » de parents qui ont « clos le roman-fleuve de la médecine », toutefois il les considère « cliniciens », pratiquant « la chirurgie artistique ». Ils avaient trouvé dans la peinture et la littérature, « les remèdes à la cléricature ».

Sa mère, fille du pédopsychiatre Launay, qui restaurait les tableaux avait transformé leur salon « en bloc opératoire sentant le détergeant et la térébenthine ».

Quant à son père, « éditeur aux Presses Universitaires de France », tel un « obstétricien, il accouchait ses auteurs après avoir accompagné et surveillé leur grossesse ». (On pense à Amélie Nothomb qui, chaque année, est « enceinte » d‘un nouveau roman.)

L’auteur se livre à un considérable name-dropping des penseurs de l’époque dont son père a publié « les œuvres pérennes ».

En brossant le portrait de cet homme dynamique, qui force admiration et respect, plane l’ombre de l’absent, de l’enfant perdu. Relire La chute (3) qui relate le destin tragique de son père. Jérôme Garcin nous donne une autre définition du « syndrome de Garcin «  dans la mesure où son père laissait « ses émotions à la maison , en dissimulant la douleur d’avoir perdu un enfant ». Il y voit une façon « d’être au monde sous une carapace », « de cultiver la solitude dans des lieux fréquentés », « de se donner aux autres avec parcimonie », « d’être plongé dans une incessante conversation avec soi-même », « de s’ingénier à n’être jamais percé ».

Par ce récit, Jérôme Garcin permet de voir l’évolution de la médecine avec « la chaîne des découvertes » et montre des aïeux la vocation chevillée au corps, investis dans les recherches ( neurologie) pour faire évoluer les diagnostics et traitements.

Le biographe confie un regret, celui de ne pas avoir accolé à son nom le patronyme de Pam, son grand-père maternel Launay envers qui il éprouva une grande tendresse.

Si Laurent Selsik se considère « un fils obéissant » en conjuguant l’activité de médecin et d’écrivain, Jérôme Garcin relate la rupture dans la chaîne familiale « hippocratique ». L’occasion pour lui de payer sa dette à ses grand-pères dans un exercice d’admiration très émouvant et de revenir sur deux disparitions très éprouvantes. Celles de son père et de son frère à qui il a élevé « des tombeaux de papier ». Écrire pour témoigner, pour qu’on ne les oublie pas et pour laisser une trace. N’écrit-on pas par consolation ? En résumé le mémorialiste de la famille Garcin conclut : « si soigner, c’est sauver des vies, écrire c’est les prolonger ».

Jérôme Garcin signe un récit intime foisonnant, émaillé d’éclats de poésie, dans lequel il réussit une chirurgie délicate, à savoir « ligaturer deux mémoires » dans cette « dynastie de mandarins ».

On connaît le journaliste à l’Obs, l’écrivain « intranquille », l’animateur du Masque et la Plume, ajoutons-lui une nouvelle casquette : chantre de la mémoire familiale.

Quant à sa petite-fille, Lou, peut-être embrassera-t-elle une carrière médicale ?

© Nadine Doyen


(1) Définition du Syndrome de Garcin : « Paralysie unilatérale progressive, plus ou moins étendue de nerfs crâniens ».

(2) : Olivier de Jérôme Garcin, récit autobiographique qui relate le destin tragique du frère jumeau de l’auteur. Gallimard.

(3) La chute de Jérôme Garcin. Gallimard.