Claude Minière, L’année 2.0, Tinbad-poésie, 92 pages, octobre 2022, 15€, ISBN 979-10-96415-50-2

Une chronique de Lieven Callant

Claude Minière, L’année 2.0, Tinbad-poésie, 92 pages, octobre 2022, 15€, ISBN 979-10-96415-50-2

« Durant l’année 2.0, j’ai étudié l’histoire de la Mésopotamie, j’ai médité le combat du « Zéro » et j’ai passé des heures dans le jardin public où les enfants s’étonnent des statues.

Puis je suis revenu à la civilisation. J’ai pensé à Orphée. » 

Qui pourrait mieux résumer ce livre si ce n’est l’auteur lui-même? Tout semble admirablement repris par cet avant-propos pourtant on s’en doute, cela ne suffit pas car ce n’est pas seulement pour ce qu’il énonce, raconte clairement qu’on appréciera ce livre, c’est surtout pour tout ce qu’il suggère. La poésie trouve sa place dans l’écart entre ce qu’on dit, ce qu’on écrit et ce qu’on tait soigneusement, ce qu’on propose et évoque sans jamais le dire vraiment.  

Le titre, année 2.0 me fait penser à un recommencement, un parachèvement du temps qui dans sa version première comprenait trop de « bugs », d’erreurs qu’évidemment on pense désormais avoir pu effacer avant de se rendre compte que d’autres erreurs surgiront forcément. Mais le temps n’est pas un programme informatique même si on peut l’écrire, le décrire et en faire la raison de poèmes ou créer un langage qui lui est propre.

Si je retire le point, je lis l’année 20 et je songe aux folles années du début d’un siècle, le vingtième où justement un poète a décidé de supprimer toute ponctuation de ses poèmes. Quelle déroute pour ses lecteurs!

Je préfère ne pas songer aux 20 années du début du vingt et unième siècle. Car elles m’ont fait vieillir et 2020 ne fut guère une année de réjouissance à cause d’une épidémie mondiale. Un signe que certains ont pu interpréter comme un ultime avertissement de la planète que nous habitons. Il n’est peut-être pas trop tard pour reconsidérer notre place, nos rôles au sein des dérèglements que nous lui imposons. 

Ce recueil comporte quatre parties: 

  1. Mésopotamie
  2. Calendrier
  3. Torso
  4. Penser à Orphée.


Dès les premières lignes, il est question de « entre-deux » de « mezza voce » et tout le restant du texte est un appel à d’autres textes. Un mot est posé afin qu’il en évoque un autre. Roland Barthes a écrit :

« Tout texte est un intertexte ; d’autres textes sont présents en lui, à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues. […] L’intertexte est un champ général de formules anonymes, dont l’origine est rarement repérable, de citations inconscientes ou automatiques, données sans guillemets. » 

La poésie de Claude Minière dans ce recueil se love dans l’écart, dans un tissus d’allusions qui invite le lecteur à chercher, à douter, à se recueillir et finalement à comprendre que la poésie réside dans ce lieu, cet espace extensible qui nous pousse à comprendre, à établir les plus étranges ou les plus communes corrélations. Assemblages de sons, de mots qui se ressemblent à s’y méprendre mais sont pourtant sensiblement différents. La poésie est une expérience avant tout personnelle, intime. Sa forme superflue? Non bien sûr.

La Mésopotamie est probablement le lieu de naissance de l’écriture. Nourriture première de ce livre, lieu entre deux fleuves, lieu entre deux voix.

« Ils écrivaient avec des clous 
avec l’écrit ils fermaient le cercueil »

Si les « clous » sont les premiers signes de l’écriture, ne dit-on pas d’une chose de peu de valeur qu’elle ne vaut pas un clou. Paradoxalement, le clou du spectacle en est aussi le point culminant. À mi-chemin de la fin et donc du début. Claude Minière s’amuse.

« Entre deux eaux entre deux fleuves nous avançons
pierre et sable, les roseaux

le temps coule
coups de poinçons dans l’argile, nous racontons

à l’est et à l’ouest
à droite et à gauche 
mezza voce »

L’étude de la Mésopotamie amène le poète, le lecteur à voyager dans le temps. Au gré d’allusions diverses, de jeux avec les mots, nous effleurons l’Histoire. Petites histoires de peuples, d’hommes, de femmes. Petites histoires de vies et de morts. Petites histoires de mots, de récits, d’appréhensions différentes du monde.

« Je suis dans la chambre
Les dieux tamisent
les fleuves murmurent la vie

le pont 
s’il en est
les chercheurs tentent de faire le pont
entre les civilisations.

Que faire des morts? »

« Les exils et les esclavages

les victoires font l’histoire

les naissances les bornées

des populations entières disséminées
traversent mon cerveau »

Claude Minière lance des bombes de graines, à chaque phrase, de potentielles idées vont germer dans l’esprit du lecteur. La poésie n’est pas prévisible nous dit le poète. on ne la voit qu’après rajoute-t-il pour bouleverser le sens.

Le scribe disait si

ça ne tient pas debout peut-être ça tiendra

couché.

Dans la deuxième partie, Calendrier resurgit la numérotation des poèmes  de 1 à 21 mais c’est « zéro » qu’on interroge. 

4- Le temps cavale

le zéro désarçonne

à partir de lui tous les chiffres
tous les nombres négatif positif

zéro, allez voir

10 -Je suis dans le zéro entre hier et demain

à l’instant entre deux versants

je vous tiens par la main

Plus encore que dans la première partie, Claude Minière opère sans cesse des basculements de sens, des allez-retour entre rires, jeux, amusement et interrogations sévères, réalistes, lucides. Ici le 14 fait-il allusion à la guerre de 1914?

14- Les héros morts retrouvent le zéro

à la pliure du livre, à son dos

l’Univers n’a ni commencement ni fin? 

Je peux déduire de cette partie que l’écriture, l’impression d’un signe aujourd’hui sur un écran ou une feuille de papier, hier sur l’argile ne se réduit jamais à rien, à nullité même si l’on part de rien, qu’on compte (conte) à partir du zéro (néant / n’ayant rien). Il faudrait reconnaitre en ce signe, cette trace, un effort de mémoire, une volonté d’arrêter l’envolée du temps.

Pour éviter la confusion, le titre « torso » est utilisé pour signifier qu’il s’agit bien du torse humain et donc du corps ou de sa représentation en sculptures dans un jardin public. Pourtant l’auteur ne peut s’empêcher de jouer sur les mots. Torse adjectif ou torse substantif.

Ni antique ni moderne le torse est tordu
comme il s’arrache tout droit à l’obscurité

et s’impose dans l’éternité au-dessus du vide
avec ses ailes invisibles très blanches

Les épaules issues des nuages
ou des eaux comme soudain le rivage
le visage souriant de l’écume humée

Ils ont choisi le torse parce qu’il tire le corps vers le haut

La torsion de la pensée
comme papier dans le feu

Les torses au long de l’allée forment un choeur
de voix silencieuses telles des fleurs
épanouies

De bonnes heure et de dos les ombres
ressemblent aux pommiers tors de Rimbaud

Ces quelques phrases témoignent une fois encore qu’au-delà des apparences, au-delà de ce qui est énoncé par l’auteur c’est l’évocation qui prime. On ne regarde pas simplement les torses, on contemple des oeuvres et à travers elles l’histoire, l’évolution du regard, de la critique. Dans ce livre, il est plusieurs fois fait allusion au poète Rimbaud. (Voyelles, L’Éternité, Saison en enfer, Illuminations)

Orphée charmant les bêtes sauvages avec sa lyresarcophage du iiie siècle av. J.-C., musée archéologique de Thessalonique (Inv. 1246).

Pour clore ce recueil mais aussi en illustration sur la couverture: Orphée. Orphée se servant de sa lyre pour charmer les bêtes sauvages. Penser à Orphée, ce n’est pas seulement songer au héros de la mythologie grecque, à ce qu’il a pu symboliser pour certains poètes et artistes du 20ème siècle. C’est aussi une manière de penser à la mort, à l’entre-deux monde, au domaine du rêve qui cruellement s’oppose à celui de la vie éveillée, à ce qui nous éloigne insidieusement de ceux que nous avons aimés et qui ne sont plus de ce monde.

Disons dans les Enfers je vais chercher

des jours heureux l’éclat entrevu

et le ramène vers la page

avant qu’il ne glisse 

et n’en reste plus que l’écho révolu

sous de nouvelles métamorphoses.

Disons, je renoue avec mes Eurydice

Perdre et reperdre ce qu’on a de plus cher
est-ce là
l’explication de la Terre?

Nous sommes descendus en Enfer, une saison.

Nous en sommes sortis revenus — et après?

Et avant?

On peut aussi se demander avec le sourire si ce ne sont pas nous, les lecteurs simples mortels, qui sommes les bêtes sauvages qu’inlassablement le poète tente de charmer?

Le livre se termine comme par magie sur ce vers :

Je m’éteindrai comme une bougie

Il suffira qu’un Ange souffle.

La boucle est bouclée. Pourtant le lecteur reste comme suspendu dans l’air, ou aux lèvres du conteur et continue d’être l’heureux voyageur de tant d’univers se superposant comme un mille-feuille ou au contraire se mélangeant et se bousculant.

© Lieven Callant

Sophie Divry, Cinq mains coupées, Éditions du Seuil, Paris octobre 2020, 121 pages, 14€

Une chronique de Lieven Callant

Sophie Divry, Cinq mains coupées, Éditions du Seuil, Paris octobre 2020, 121 pages, 14€


Allô Place Beauveau du journaliste et documentaliste David Dufresne recense depuis novembre 2018 toutes les violences d’état commises par la police lors des manifestations des Gilets jaunes. 

Les armes incriminées sont :

  • La grenade lacrymogène instantanée GLI F4 responsable des mutilations dont il est question dans le livre.
  • Le lanceur de balles de défense LBD40
  • La grenade de désencerclement GMD

Il y a eu 992 signalements, 4 décès, 353 blessures à la tête, 30 éborgnés, 6 mains arrachées.

La France est le seul pays d’Europe à utiliser ce type d’armement sur sa population. Ces armes de guerre provoquent de sévères lésions pourtant le ministère de l’intérieur a renouvelé son stock en passant une nouvelle commande massive de ces armes.

« Cinq mains coupées » n’est pas un livre ordinaire d’abord parce qu’aucune des phrases n’a été écrites par l’auteur. Sophie Divry a recueilli les témoignages des cinq personnes qui ont eu la main arrachée lors des manifestations des gilets jaunes. Elle a repris mot pour mot, phrase après phrase ne modifiant que la ponctuation et la juxtaposition des propos. Le texte obtenu respecte ainsi aussi bien l’intégrité du témoignage que celle de la personne. On s’écarte du voyeurisme, de la dramatisation ou au contraire de la banalisation opérée par les « grands » médias. Les victimes parlent en choeur, on devine que ce qui a bouleversé leur vie aurait pu arrivé à chacun d’entre nous. 

Les histoires racontées dans ce livre se ressemblent, des Français un jour décident de sortir de chez eux, de se joindre au mouvement de contestation qui dénonce les difficultés que rencontrent de plus en plus de gens à vivre correctement et dignement de leur salaire. Les fins de mois sont de plus en plus difficiles. Beaucoup aussi se sentent concernés par la situation écologique de la planète et exigent de nos gouvernants qu’ils prennent les mesures politiques nécessaires. 

Un jour leur vie bascule et ne sera plus jamais la même. 

Les souffrances sont multiples et diverses. Les blessures sont graves et conduisent toutes à l’amputation de la main droite . La plupart des victimes ignorait totalement ce qu’était une grenade de désencerclement, n’avait pas d’expérience violente en manifestation. Aucune n’a ramassé la grenade en vue de la relancer vers les forces de l’ordre, comme cela a été affirmé par les forces de l’ordre et le ministre de l’intérieur de l’époque. Toutes les victimes se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Aucune n’était violente ou susceptible de commettre une violence. L’usage de la force s’est abattue sur ces personnes d’une manière totalement disproportionnée.

Pourtant pour les cinq personnes qui ont perdu leur main et pour leur famille, l’incompréhension ne se transforme jamais en haine revancharde. Les questions sont nombreuses et restent sans réponse. Pourquoi une telle violence a-t-elle été utilisée contre eux?  Qu’avaient-ils fait pour mériter un tel traitement aussi violent et arbitraire? La police n’est-elle pas censée protéger la population même quand elle manifeste? 

« Cinq mains coupées », ce titre me fait tristement penser aux châtiments divers et multiples infligés à une population qu’on veut réprimer et asservir. La punition la plus courante du système répressif brutal et sauvage mis en place par l’administration belge au Congo était justement de couper la main à ceux qu’on réduisait à l’esclavage et qui osaient se rebeller. Ce châtiment est malheureusement encore utilisé par les dictatures et les régimes sanguinaires. On devine le message que le gouvernement veut envoyer à la population: S’opposer au régime est un crime. Que ou qui cherche-t-on à protéger? A-t-on encore l’opportunité de manifester ou de se mettre en grève sans risquer une répression brutale et sauvage de la part de ceux qui sont censés nous protéger?

Heureusement, le livre de Sophie Divry n’est pas un pamphlet et se garde soigneusement de sombrer dans la mise en garde politique. Ce qu’on entend ce sont des êtres humains, celle qui répercute ces voix est une personne sensible et sans apriori. Il est tout simplement nécessaire d’entendre ceux et celles qui sont blessés dans leur chair sans les juger, sans les condamner. 

Ce livre comme bien d’autres m’interpelle sur la notion de liberté, ce qu’elle implique, ce qu’elle réclame et revendique. Naturellement, cette notion se travaille, se réfléchit. On la nourrit aussi par l’expérience, la vigilance personnelle à l’égard des autres, de tous les autres.

©Lieven Callant

Jamila Abitar, Chemin d’errance, poésie, Édtions Traversées, 55 pages, 25€, 2022.

Une chronique de Lieven Callant

Jamila Abitar, Chemin d’errance, poésie, Édtions Traversées, 55 pages, 25€, 2022.


Le cheminement poétique de Jamila Abitar est fait de lumière, est porteur d’images qui rendent les rêves plus tangibles. Le monde sensible semble à portée de main. C’est sur des notes profondément positives que s’ouvre ce recueil. Dans la noirceur ambiante, face à l’ironie désabusée de certains, ces brins de fraîcheur d’esprit et d’optimisme volontaire apportent un peu d’espoir mais surtout nous invitent à focaliser notre attention sur ce qui importe le plus pour chacun d’entre nous. 

La vie est une errance et pour réussir à en saisir l’ardente beauté, il nous faut passer par le poème. La quête du poète est spirituelle et outre-passe les frontières. Il ne s’agit pas d’une longue traversées du désert mais au contraire d’un voyage qui va d’oasis en oasis.

Jamila Abitar cherche « Un parfum d’éternité / Sur les lèvres du présent. » Il s’agit d’« Être dans et hors du temps/ dans le visible et l’invisible. » « Pour veiller /à la fragilité de l’imperceptible.» L’auteur est « Certaine qu’il existe en poésie / une saveur commune / à toutes les langues. » et veut « Restituer le poème /…/au plus proche de l’âme. »

Le poème est « Ce qui nous console de vivre, ce qui entre en harmonie avec nos vies. Pour voler vers le langage des fleurs avec ludisme. » « La halte du poème intarissable » est « la caresse venue de l’infini ».

Si l’on part à la recherche d’autres significations du titre, on trouve une belle réponse à la page 31, presqu’à mi-chemin du livre et que je ne peux m’empêcher de reprendre ici:

Marche exilée

De tout temps, j’ai porté des voiles pour assurer
à ma démarche, une part de féminité.

Je porte toujours l’habit qui rappelle
le dernier instant.

Une rencontre du corps et de l’esprit
sur une terre sans nom.

J’ai vu mes semblables courir après le vent,

trahir la lumière par la force,
ils sont entrés dans ma chambre.

J’ai vu mes cahiers d’écolière rompre
avec ma jeunesse.

Mon corps ne se souvient d’aucune rue,
je suis exilée à l’aube de l’éternité.

J’honore la surface de la terre

sans que l’ombre d’un missile
ne vienne défigurer ma pensée.

Je retrouve l’exquise dérive
qui ne mène à rien et sans doute à tout.

Sollicitée pour être,

une épouse,

une maîtresse exilée,

comme une femme,

comme un poète.

Ce texte, comme tous les autres, témoigne du travail patient de l’auteur pas seulement sur les mots avec les mots mais sur elle-même avec la vie. 

Accepter d’être c’est accepter l’errance, c’est aller sur le chemin qui ne nous offrira jamais de certitudes franches et définitives, pour aller au fond de nous, apprendre à habiter le monde sans se leurrer il faut passer par le poème, apprendre à déchiffrer le rêve, le désir, la solitude, l’amour et l’abandon.  

Le poème pourra peut-être devenir le lieu d’une expression de la colère et de la révolte. En lui on trouvera une « libération et la force de vaincre ». Le poème est ce qui nous permet de « Naître de l’épaisseur de la nuit. »

« Le rôle du poème est d’élever les consciences. »  «Le souffle du poème, c’est celui-là même qui ne s’écrit pas. Aimer à n’en plus vivre noyé dans le poème. Tu te réveilleras chaque matin comme une nouvelle note. »  

Avoir pour errance la poésie avec toutes les modalités et perspectives que cela implique et qui font de ce chemin à la fois une épreuve et une source de joies potentielles est le projet de vie que nous propose ici Jamila Abitar.

©Lieven Callant

Georges Charbonnier, Antonin Artaud, Poètes d’aujourd’hui, Seghers, 218 pages, Paris 1976.

Une chronique de Lieven Callant

Georges Charbonnier, Antonin Artaud, Poètes d’aujourd’hui, Seghers, 218 pages, Paris 1976

Essai de Georges Charbonnier, cinquième édition.

Par définition et de manière intrinsèque la poésie échappe à la grille rigoureuse de l’analyse en lui ajoutant un fardeau dont elle aimerait se défaire: le raisonnable. Elle dépasse les mots qui tentent de l’encercler. Cela est d’autant plus vrai pour la poésie d’Antonin Artaud. La poésie est définitivement « contre l’artifice verbal.» « Jamais la science n’admettra que ce qui est l’homme dans l’homme est ce qui lui échappe ».

Pour connaître un poète, il faut le lire. Sans apriori, sans patron, sans son mode d’emploi, au risque de ne pas le comprendre complètement mais avec cet esprit d’un travail sur soi-même éternellement à reprendre. Lire m’impose d’écrire même si pas un seul mot ne se couche sur la page. 

Georges Charbonnier ne nous propose donc pas une analyse chronologique des textes et de l’oeuvre. La structure si on la repère quelque peu grâce à la table des matières n’est guère ce qui importe et ce qui est souhaitable face à Artaud. Il alerte bien vite que « nous sommes tous réduits à parler d’Antonin Artaud avec une langue qui n’est pas la sienne. Avec des mots qui ne sont pas les siens. »

Pourtant, Georges Charbonnier procède à une mise en abîme renouvelée, au départ du même point: Antonin Artaud lui-même. Il entreprend d’écrire avec Antonin Artaud en sondant le langage jusque dans ses retranchements les plus brûlants, les plus sombres, les plus ignorés, les plus inaccessibles. Le langage d’Artaud est magmatique. Le poète est de feu et de passions, il tend à se rapprocher de l’émotion par une voie nouvelle qui n’est pas celle à laquelle on est habitué, pas celle de la connaissance, pas celle de l’esprit rigoureux et rationnel.

Il m’est personnellement difficile de ne pas considérer la réaction de la société face à Artaud. Une réaction qui l’a poussé à se retrancher, à souffrir de ne pouvoir répondre à ses exigences de conformité, de distinction, de classification. Une société qui a jugé sa poésie et a décrété que l’auteur devait subir l’internement psychiatrique durant de longues années. Guérit-on jamais de soi-même, de ce qu’on est à coup de traitements et d’électrochocs?  

On ne peut donc dissocier l’oeuvre de l’homme, de sa vie, de ses tentatives, de ses échecs. De ce qu’on lui reproche? 

Depuis son retranchement, Artaud constate « dans l’éparpillement de ses poèmes » « un effondrement central de l’âme, une espèce d’érosion essentielle à la fois et fugace de la pensée ». Artaud a senti en lui, un manque congénital et prédestiné, ce qu’il manque à la vie.

Le langage assure notre insertion dans la société. Les mots sont des instruments de mesure de l’état social, ils jaugent et jugent l’esprit. La société exerce par là une pression sur l’individu. À la réalité sociale s’oppose la réalité poétique, faite d’« Images bouleversantes », elle est envoûtement par ce qu’on n’avait pas prévu en imaginant le langage. La poésie est imprévisible et  à chaque instant est susceptible de produire des réalités différentes.  

« La réalité prolifère poétiquement. On ne peut bannir aucune forme poétique du réel. La poésie est irréductible . »

« La vie est de brûler des question.
je ne conçois pas d’oeuvre comme détachée de la vie »

Antonin Artaud veut changer l’angle de la réalité.

« Cette chair qui ne se touche plus dans la vie,
cette langue qui n’arrive plus à dépasser son écorce,
cette voix qui ne passe plus par les routes du son,
cette main qui a oublié plus que le geste de prendre
qui n’arrive plus à déterminer l’espace où elle réalisera sa
préhension,
cette cervelle enfin où la conception ne se détermine plus dans ses lignes,
tout cela qui fait ma momie de chair fraîche donne à dieu une idée du vide où la nécessité d ‘être né m’a placé.
Ni ma vie n’est complète ni ma mort n’est absolument avortée. »

Il y a un mur infranchissable, une incompatibilité entre deux systèmes distincts de réalités. « Les tours par lesquels on s’exprime », les habitudes du langage, ses conventions, n’expriment rien et ne traduisent pas avec exactitude. Il y a une inaptitude de nature du mot. Le mot n’est qu’un signe et lui, Antonin Artaud est rupture et destruction en acte. Il abandonne ce qu’un homme doit aux autres hommes. Dénoué, vagissant, effondré, Artaud souffre, la chair affectée par une asphyxie centrale.

Antonin Artaud n’a cessé d’arracher le mot au signe pour lui restituer ses propriétés fondamentales: permettre la circulation des valeurs. Introducteur de valeurs le mot est introducteur de réalité, générale fondamentale, individuelle. L’âme poussée à bout, vers une révolte contre ce qui la comprime, il appelle à créer une poésie indépendante du langage articulé.

« La poésie est anarchique dans la mesure où elle remet en cause toutes les relations d’objet à objet et des formes avec leurs significations. Elle est anarchique aussi dans la mesure où son apparition est la conséquence d’un désordre qui nous rapproche du chaos. »

Ce livre de Georges Charbonnier écrit il y a fort longtemps préserve toute sa pertinence et est un exemple à suivre d’analyse d’une oeuvre poétique complexe et variée. Georges Charbonnier n’évacue pas les contradictions et les essais manqués d’Artaud. Il replace aussi merveilleusement l’oeuvre dans son époque en montrant ce qu’elle critique, ce qui la distingue. Le travail de Charbonnier par sa qualité dépasse aussi le genre de l’essai. Écrire est un acte d’amour, de passion, de révolte.

© Lieven Callant 

Hugh Raffles, Créatures de Tchernobyl, L’art de Cornelia Hesse-Honegger, Éditions Wildproject, 85 pages, février 2022, 12€

Une chronique de Lieven Callant

Hugh Raffles, Créatures de Tchernobyl, L’art de Cornelia Hesse-Honegger, Éditions Wildproject, 85 pages, février 2022, 12€

Cornelia Hesse-Honegger a commencé à dessiner des drosophiles mutantes dans les années 1960 lorsqu’elle était illustratrice scientifique à l’Institut de zoologie de Zurich. Elle s’est ainsi formée à observer de très près les Quasimodos comme appelaient alors les chercheurs, les insectes dont elle avait à reproduire avec minutie les infirmités pitoyables et monstrueuses créées en laboratoire. Pendant, son temps libre, elle continuait d’être fascinée par les insectes, elle a appris à les récolter, les collectionner, les représenter. À partager avec eux une sorte d’intimité. 

Quand le réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl a explosé, Cornelia Hesse-Honegger était prête pour entreprendre ce travail de longue haleine: établir les cartes où les retombées radioactives s’étaient produites, entreprendre des collectes, repérer les anomalies sur les insectes.

Différentes formes de la même perturbation sur une espèce de punaise écuyère (Lygaeidae, Lygaeus equestris) à Tubre (Italie), village touché par le nuage radioactif de Tchernobyl en 1986 : ailes froissées, cloques, trous, perturbation du pigment et de la chitine. (1994)

En perfectionnant ses méthodes de recherche, sa collecte de données est devenue beaucoup plus systématique et sa documentation plus rigoureuse. Son travail prend alors une autre dimension qui le situe à la croisée de différents domaines. Cornelia Hesse-Honegger s’implique aussi différemment dans une approche qui se veut plus militantiste. Elle contribue par son travail et par son questionnement sur ses méthodes à démontrer qu’« il ne saurait exister d’habitat de référence sur une planète entièrement contaminée par les retombées d’essais nucléaires hors-sol et par les émissions des centrales nucléaires ». Elle vise à faire reconnaître les effets des radiations à faibles doses sur les insectes et les plantes. Il n’existe pas de seuil zéro où aucune altération cellulaire ne peut être observée.

Mécoptère de Reuenthal, canton d’Argovie en Suisse, près de la centrale nucléaire de Leibstadt. Les deux ailes du côté droit sont déformées, et l’abdomen est gonflé et déformé.

Pour illustrer son rapport à l’insecte, Cornelia montre à Hugh Raffles, les dessins des détails de la lune qu’a réalisés au XVI siècle Galilée et qu’il a observés grâce à ce nouvel instrument, la lunette astronomique. Pour ses collègues de l’époque, ce n’était pas la lune qu’il représentait, la lune telle qu’ils la connaissaient et la voyaient. Comme Galilée à son époque, Cornelia a dû affronter une sorte d’incrédulité et de rejet. De la part de ses collègues scientifiques réfutant à son travail pourtant si méthodique, le rôle de marqueur scientifique, de preuve intangible qu’il se passe quelque chose qu’ils refusent de voir ou de tenir en considération. Par les critiques d’art qui situent son travail pourtant hors normes en dehors du champ artistique. Pour eux, il ne s’agit que d’illustrations. Personne ne considère l’aspect singulier de ces petits êtres mutilés, il serait pour beaucoup absurde d’y voir simplement des portraits. 

« J’aime que l’insecte puisse être lui-même. c’est pour cela que je représente l’individu tel qu’il est. » (…) « Ce qui m’intéresse, c’est de montrer ce qui fait un individu. »

Le père de Cornelia Hesse-Honegger, Gottfried Honegger était une figure de proue du mouvement artistique international de l’art concret. Sa mère, Warja Lavater était une graphiste et illustratrice reconnue. La peinture concrète de cette période d’après-guerre refusait les références figuratives ou même métaphoriques. (cfr « carré blanc sur fond blanc » de Malévitch). La peinture concrète n’avait pour références qu’elle-même et ses propres procédés, se situait en rupture totale face au conservatisme de l’art figuratif.

« Max Bill, Richard Paul Lohse et les autres pères fondateurs de l’art concret prirent pour modèle le constructivisme soviétique, les expérimentations géométriques de Mondrian et De Stijl, et le formalisme du Bauhaus. » 

« L’art abstrait qui s’appuie sur un langage visuel fondé sur les symboles et sur les métaphores, revient encore à « peindre des choses », il est encore lié à l’objet qu’il mime. » L’art ne devrait parler que de lui-même, pour les artistes concrets.

Il existe en effet un lien secret entre l’art concret dans lequel a été baigné son enfance et le fait que chez Cornelia tout soit géométrique, mesuré, et que les insectes soient minutieusement représentés sur une grille. Dans son désir aussi de peindre en effaçant le plus possible sa trace personnelle. 

Pour elle, « l’art et la science sont complémentaires et interdépendants. » 

« Peindre est  une manière d’apprendre à connaître un sujet sous toutes ses facettes, de le percevoir dans toute sa richesse biologique, phénoménologique, politique. Ce n’est pas simplement un moyen d’exprimer ce que nous voyons, c’est une discipline qui s’apparente à une école de la vue – qui nous enseigne comment voir en profondeur. »

« Le regard actif stimulé par la pratique de la peinture et le dessin est la base de l’enquête scientifique, la méthode empirique commence par un développement artistique d’un mode d’attention fondée sur l’observation minutieuse de la nature. »

Cornelia aimerait que les gens voient dans ses oeuvres autre chose que la dimension emblématique de l’insecte. Autre chose qu’un indicateur biologique, un signe d’alerte, la prophétie d’un jour qui a déjà commencé à poindre. Les peintures de Cornelia évoquent un destin commun, une vulnérabilité physique commune face à la malveillance industrielle, un empoisonnement invisible et sournois. 

La lecture de ce livre de Hugh Raffles mais aussi de cet autre intitulé insectopédie qui évoque d’une manière plus étendue et complète des histoires singulières d’hommes et d’insectes a eu sur moi un impact profond. Elle a comme changé mon rapport au monde et en particulier mon attention face à ces êtres singuliers et multiples que sont les insectes. Il y a de quoi être ému de leur beauté méconnue et du sort qu’il leur est réservé fait d’indifférence et d’ignorance. Je me trouve aussi confortée dans l’idée que les barrières entre les disciplines diverses sont arbitraires qu’il est indispensable pour un poète, un écrivain de ne pas se couper, se défaire, s’éloigner de connaissances qui ne seraient pas de son domaine. J’aime envisager la poésie comme mode de connaissance de la vie, de l’humain et de l’univers au sein duquel il est comme n’importe quelle autre particule, conscient ou pas des destins qui nous unissent.  

Il y a quelques jours, la NASA et L’ESA ont révélé au public pour la première fois les images du nouveau télescope spatial James Webb. Je n’ai pu m’empêcher de songer aux images de Cornelia Hesse-Honegger qui offrent aux regards des spectateurs une réalité qu’on ne soupçonnait pas et comment ces images peuvent modifier nos connaissances, notre vision. Les images du nouveau télescope Webb sont de 6 à 10 fois plus précises que celles que nous a envoyées l’ancien télescope Hubble. Pendant des dizaines d’années notre imaginaire collectif s’est forgé grâce à des images floues, incomplètes. Il faut aussi songer qu’au-delà de ces nouvelles représentations d’artiste de l’univers ancien, ce qui intéresse principalement les chercheurs ce sont les autres spectres de la lumière, le rayonnement infrarouge entre-autre qui leur permettront d’analyser les températures, le contenu des gaz, etc..Bref, il s’agit de données et d’informations, qu’il me faut moi simple humaine seulement très vaguement comprendre. 

Cette inclinaison à se surpasser par l’imagination, la volonté de comprendre peut me permettre à moi comme à plein d’autres d’avoir accès à l’impensable, à ce qui en apparence contredit d’éventuelles croyances ou savoirs. En poésie, il est souvent question pour moi de cette limite du visible, de l’imaginable. Contrairement à tellement de domaines scientifiques pointus, la poésie reste ouverte, accessible aux plus simples d’entre-nous.      

©Lieven Callant

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« Les images du James Webb Space Telescope sont extraordinaires »


Atomic Photographers : Cornelia Hesse-Honegger