La présence simple des choses, Éric Chassefière, L’Harmattan, Poètes des cinq continents, espace expérimental, juin 2017, 142 pages, 16€

Chronique de Lieven Callant

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La présence simple des choses, Éric Chassefière, L’Harmattan, Poètes des cinq continents, espace expérimental, juin 2017, 142 pages, 16€


Cinq déplacements donnent naissance à plusieurs poèmes scandés par des titres qui sont une succession de trois mots qui d’une manière simple con-dense le poème, le présente selon ses atouts les plus significatifs.

À titre d’exemple pour exprimer ma première impression à la lecture de ce recueil, je dévoile  la table des matières. C’est comme si elle dressait une carte de navigation à laquelle on peut se référer et qui donne un aperçu global des zones explorées.

Déplacement 1

« L’arbre, l’immobilité, la lumière »

« Le feu, l’âme, les mots

« Le jardin, le temps, le rivage »

Déplacement 2

« La ville, le fleuve, la solitude »

« Le silence, la lampe, le poème »

« Le poème, les mots, le jardin »

Déplacement 3

« La maison, l’âtre, la fenêtre »

« L’écriture, l’infini, la fleur »

Déplacement 4

« Le chemin, le vent, la vie »

« L’enfance, le miroir, la renaissance »

« La lumière, la chaleur, le rêve »

Déplacement 5

« Promenades, visions, éblouissements »

« La parole, la musique, le silence »

« Mer, îles, péninsules »

Au dos de la couverture du livre, nous pouvons lire qu’Éric Chassefière est aussi Directeur de recherche en physique au CNRS et qu’il étudie l’évolution du système solaire et des planètes. Le poète est donc habitué aux voyages immobiles, ceux que l’on fait en contemplant le ciel, en l’interrogeant indéfiniment. Les cinq déplacements sont presque du même ordre c-à-d qu’ils sont plus le fruit de l’évolution du rêve, du souvenir, de la pensée. Tous ont pour point de départ l’ ici et le maintenant. Des cinq sens du corps humain, celui que semble privilégier ce recueil est la vue. Tous les poèmes partent d’une observation minutieuse des choses simples. Le véritable voyage n’est pas celui qui nous emmène au bout de l’univers, le nôtre ou celui d’un autre, mais au contraire celui qui nous rapproche de ce que nous sommes. Le travail du poète commence par le regard souvent contemplatif qu’il pose sur lui-même et sur ce qui l’entoure, autant de paysages dans les cadres des fenêtres, autant de tableaux que l’esprit apprend à peindre et à dépeindre. Le véritable voyage est surtout celui qui confère à l’imagination les moyens d’observer le monde qui nous entoure, sa mystérieuse beauté, son évidence immaculée. Nul besoin de partir loin, d’un bout à l’autre du monde pour apprendre à le connaître intimement. L’arbre du jardin qui reçoit la lumière, le jardin qui entoure la maison que l’on habite, la maison, ses chambres et ses meubles sont autant de galaxies à explorer. Le regard du poète est celui d’un peintre, le poème est un tableau, une mature morte qui respire la vie, l’œuvre discrète d’un fin observateur.

Je pense que le titre « La présence simple des choses » résume parfaitement l’objectif que désire atteindre le poète. Éric Chassefière réussit à toucher de sa plume fidèle le cœur des choses simples, le cœur simple des mots justes. Regarder, voir, c’est déjà composer avec le tangible, reconnaitre le plus simplement possible la présence des choses.

©Lieven Callant

Philippe Jaffeux, Glissements, Éditions Lanskine, 2017, 55 pages, 12€.

Chronique de Lieven Callant

OLYMPUS DIGITAL CAMERAPhilippe Jaffeux, Glissements, Éditions Lanskine, 2017, 55 pages, 12€.


Ce qui fait de moi un lecteur c’est ma capacité mentale à associer les lettres d’un alphabet à des syllabes, de joindre les syllabes pour former des mots tout en leur donnant le rythme propre et nécessaire à la langue dans l’espoir de reconnaitre un sens, voire plusieurs. Outre les outils mis à ma dis-position: lettres, mots, ponctuation, règles grammaticales et autres conventions du même ordre, je m’appuie pour lire un texte sur toutes mes autres lectures, retournant parfois aux toutes premières où déchiffrer l’emportait sur reconnaître et comprendre.

Avec « Glissements », Philippe Jaffeux habitué à entrainer ses lecteurs sur la piste des expériences de lecture peu communes où les règles et le sens des phrases semblent être les fruits aléatoires d’un jeu de hasart franchit une nouvelle étape dans le dérèglement de l’écriture et de la lecture.

Nous avons tous fait l’expérience de lire des textes où les lettres ont été permutées ou remplacées par d’autres signes par exemple des chiffres. Avec un peu d’entrainement notre cerveau corrige spontanément et rend la lecture à nouveau significative. Pour ceux qui comme moi sont dyslexiques lire produit parfois d’étranges expériences où les lettres s’en-volent, s’inversent, où les syllabes changent de place et où les lignes des phrases suivent des courbes et confondent entre eux les espaces vides.

C’est un peu ce que Philippe Jaffeux a recherché à créer. Un jeu où les règles ont été revisitées. Un jeu où le glissement de l’erreur, de la faute, de la faille prend enfin un heureux plaisir à être elle-même LA règle du jeu. Cette défaillance soudain trouve une place importante dans le processus de lecture, de compréhension, de création. J’ai donc été particulièrement amusé par toutes les « aberrations » introduites de manière fortuite ou pas par Jaffeux, par tous les glissements produits par le texte.

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À force, la répétition de phrases où le sens se dérobe, où les mots s’alternent et semblent n’avoir été choisis par personne si ce n’est un pro-gramme m’a procuré une sensation où la lecture soudain s’accompagne d’une expérience plus visuelle : le texte se regarde comme une image, le texte devient un objet en tant que tel, un support qui permet de vivre une expérience au-delà du texte, de la réalité, du sens que peut avoir cette réalité. Lire c’est glisser vers un autre univers, se glisser en soi ou dans la peau d’un autre, c’est peut-être aussi accepter la glissade pour ce qu’elle est, notre défaillance.

Derrière ces manières expérimentales d’aborder la lecture en dénaturant la lisibilité du texte, c’est aussi le rôle de l’écrivain que questionne Phi-lippe Jaffeux. On lit, on déchiffre, on regarde, on glisse à la suite de celui qui est à l’origine de cette production de signes. Ces expériences me semblent être nécessaires à ceux qui s’interrogent sur ce qu’est la poésie et sur la place qu’occupe le poète à côté de celle-ci. La position de Phi-lippe Jaffeux est sans doute celle de l’absence, de la discrétion en ré-action aux ego souvent surdimensionnés des poètes actuels. Derrière les textes de Jaffeux, il y a un homme qui travaille comme une machine, qui poursuit un chemin infini avec la même obstination magique et joueuse.

©Lieven Callant

Roberto Arlt, L’écrivain raté, traduction de Geneviève Adrienne Orssaud, Édition Sillage.

Chronique de Lieven Callant

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Roberto Arlt, L’écrivain raté, traduction de Geneviève Adrienne Orssaud, Édition Sillage.

Un jeune écrivain ayant connu le succès avec son premier livre s’aperçoit que ses sources d’inspiration sont taries et qu’il ne pourra répondre aux espoirs qu’on a fondés sur lui. Dans un premier temps, il tente divers subterfuges pour se voiler la face et garder vis à vis de ses pairs un semblant de statut d’écrivain plein d’audaces. Il multiplie les projets qui n’aboutissent jamais à rien de concret. Il se met à écrire des articles et se pose en tant que critique littéraire et grand connaisseur artistique. Évidemment, ce qu’écrivent et réalisent les autres n’atteint jamais les points culminants de ces exigences. Il finit aussi par se lasser de cette posture.

Le texte est écrit à la première personne et l’on pourrait croire que Roberto Arlt analyse sa propre situation. Quel écrivain n’a point connu de grandes périodes de doutes, de remise en question de ses talents, aspirations? On devine que Roberto Arlt nous dévoile des situations qu’il a parfaitement connues et un microcosme qu’il a côtoyé.

Roberto Arlt écrit vite et ne manque jamais vraiment d’inspiration. Il fait partie de ces écrivains qui peuvent écrire avec humour des merveilles rythmées à partir d’éléments apparemment insignifiants. Je me demande donc si la question de l’inspiration est d’une quelconque importance. Écrire est un travail avant d’être un art. Arlt avait ses méthodes et probablement que pour lui l’inspiration ne jouait qu’un rôle très relatif. Le talent n’est pas un bienfait qui tombe du ciel.

Grâce à ce livre, il peut donc dénoncer avec humour, ironie même certains comportements typés de ceux qui constituent le petit monde littéraire de son époque auquel il appartient. Amitiés intéressées, mystères contenus et travaillés autour du prochain livre, mesquineries et coquetteries.

Heureusement, Roberto Arlt ne s’arrête pas là, il poursuit l’introspection jusqu’à interroger le rôle profond de l’écrivain. Qu’est-ce finalement un écrivain raté? Une personne qui refuse de continuer à publier parce qu’elle se rend compte en toute lucidité et honnêteté qu’elle ne pourra écrire mieux qu’elle n’a jamais écrit? Une personne qui continue à publier livre sur livre tous plus insipides les uns que les autres mais qui répondent d’une certaine manière à ce qu’attend le public? Rate-on son oeuvre parce qu’on a plus la force de la poursuivre comme on l’a commencée?

Il existe de multiples raisons de lire ce petit livre comme je viens de tenter de le faire dans cet article, une chose plus qu’une autre me parait importante d’ajouter. Pas de temps-mort dans ce texte, de lourdeurs, de redondances; écrire est aussi lier au plaisir, au rire, au bonheur de laisser l’encre couler à notre place. Je termine ma chronique en citant L’Écrivain raté car rien ne remplace le style, le ton d’un auteur tel que Arlt même s’il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit d’une traduction :

« Je défie quiconque de savoir tirer meilleur parti que moi des intentions avortées, des essais réchauffés, et des cécités et boiteries de leur prochain.

J’observe alors, avec plaisir, que ceux qui me supposaient aigri se retirent consternés, sans savoir dans quelle catégorie me classer.

Et ainsi passent les années. De mon inaptitude se détache une philosophie implacable, sereine, destructrice:
Pourquoi s’entêter dans les luttes stériles, si au bout du chemin se trouve pour toute récompense un tombeau profond et le néant infini? »

©Lieven Callant

Virginia Woolf, Flush: une biographie. Traduit de l’anglais par Charles Mauron, préface de David Garnett, éditons Le Bruit du Temps, 151pages, 2015.

Chronique de Lieven Callant

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Virginia Woolf, Flush: une biographie.
Traduit de l’anglais par Charles Mauron, préface de David Garnett, éditons Le Bruit du Temps, 151pages, 2015.


 

Introduction
C’est la rentrée (littéraire) et pourtant mon esprit préfère jouir de quelques moments de vacances et de liberté supplémentaires. Et puis, il y a encore tellement d’excellents livres publiés par des auteurs qui ont fait leur preuve depuis longtemps et que je n’avais pas encore lus qu’après avoir écouté cette émission de France Culture, je ne pouvais faire autrement que lire à nouveau Virginia Woolf. (https://www.franceculture.fr/emissions/avoir-raison-avec-virginia-woolf/du-cote-des-betes-des-poetes-des-biographies-inventees)
À en croire la préface et une lettre de 1933 écrite par Virginia Woolf elle-même, Flush aurait été écrit pour se distraire et se remettre de la fatigue occasionnée par l’écriture Des Vagues. Il est vrai que Flush est avant tout remarquablement amusant, étonnant, d’une forme stylistique que je trouve absolument délicieuse.
Une biographie
Flush, un épagneul cocker roux est le chien de la poétesse, essayiste et pamphlétaire anglaise de l’ère victorienne Miss Elisabeth Barrett Browning . La vie racontée de Flush nous permet donc d’avoir un compte rendu assez étonnant et décalé de l’univers dans lequel vit sa maitresse Miss Barrett Browning.

Prétendre que Flush se limite a être une manière détournée pour aborder la vie de Miss Barrett Browning et reviendrait donc à un exercice de style est évidemment inexacte. Virginia Woolf écrit là un livre qui sort des normes et catégories et créé s’il faut en créer un, un genre tout à fait nouveau et unique même si on le découvre parcouru par les thèmes chers à l’auteur et qu’elle a maintes fois repris, remodelés dans ses autres livres. En adoptant le point de vue du chien, Virginia Woolf peut dénoncer, démonter les mécanismes qui contraignent les êtres humains autant que les chiens, l’absurde rigueur d’une société patriarcale.
La comparaison entre sa maitresse et le chien est ainsi brièvement décrite par Virginia Woolf à la fin du premier chapitre. « Entre eux béait le gouffre le plus large qui puisse séparer un être d’un autre. Elle parlait; il était muet. Elle était femme; il était chien. Ainsi, étroitement unis, immensément divisés, ils se mesuraient du regard. Mais d’un seul bond Flush sauta sur le sofa et se coucha là où désormais il devait se coucher toujours- sur la courtepointe, aux pieds de Miss Barrett. »
Les premiers mois de la vie de Flush s’écoulèrent dans un modeste cottage près de Reading, la demeure Miss Mitteford qui fait don du chien à sa chère amie Miss Barrett. Dés l’été 1842, le cocker fait son entrée dans la demeure des Barrett, au n°50 de la Wimpole Street « Une nouvelle conception du monde avait pris place dans le cerveau de Flush. (…) Flush connut avant la fin de l’été que l’égalité n’existe pas chez les chiens; il y a des chiens qui sont des altesses, d’autres qui sont des roturiers. Desquels était-il donc, lui, Flush? » Mais Flush fait bien d’autres découvertes : « Contraindre, refouler, mettre sous le boisseau ses plus violents instincts – telle fut la leçon première de la chambre; leçon d’une difficulté si considérable, que maint érudit en éprouva moins à apprendre le grec, ou maint général à gagner une bataille. » Pour supporter cette vie de reclus, il a pour professeur Miss Barrett. Miss Barrett était une érudite et avait entre autre appris le grec ancien. Souffrant de paralysie, elle vivait recluse dans sa chambre, ne recevait que quelques amis. P34, pour résumer la description de la chambre et du milieu dans lequel vit Miss Barrett, j’ai retenu cette phrase: « Rien ici n’était soi; tout était autre chose. »
Flush constate que Miss Barrett passe le plus clair de son temps à écrire, et rêve à son tour de pouvoir transformer ses sensations et « Noircir du papier sans relâche. » alors que Miss Barrett s’interroge à propos du chemin inverse « Écrire ! S’exclama un jour Miss Barrett après une matinée de labeur, écrire, écrire… » À bien considérer les choses, pensa-t-elle peut-être, les mots disent-ils vraiment tout? Disent-ils même quelque chose? Les mots ne détruisent-ils pas une réalité qui dépasse les mots? »
Flush apprend à lire et à partager la moindre des émotions qu’éprouve Miss Barrett, il se sent lié à elle et quand « l’homme au capuchon » qui n’est autre que Mr Browning futur époux de Miss Barrett, rentre dans la vie de sa maitresse, il s’inquiète des changements qui se produisent en elle, éprouve de la jalousie et va jusqu’à mordre à deux reprises son rival. Après avoir subit une punition infligée par la domestique Wilson, punition approuvée par Miss Barrett, on lit page 69 ce merveilleux passage qui reprend les interrogations de Woolf. « C’est là, dans son exil sur le tapis, que Flush dut essuyer la plus tumultueuse des tempêtes sentimentales – un de ces maelströms où l’âme risque, projetée dur les rocs, de s’y briser définitivement, à moins que, sentant sous le pied un point d’appui parmi les algues, lentement et péniblement elle n’émerge, ne regagne la terre ferme, et, dressée sur les ruines d’un univers détruit, ne finisse par voir s’étaler devant elle un monde fraîchement créé. » Flush apprend « La haine n’est pas la haine; la haine est aussi l’amour. » et finit par accepter l’amoureux et devenir plus tard, l’ami de Mr Browning.
Un jour, Flush se fait voler et pour sa libération une rançon est réclamée. Évidemment, le père comme le futur mari conseillent de ne point céder au chantage. Pourtant Miss Barrett prend la décision de payer la rançon. « Qu’il eût été facile de se laisser retomber sur ses coussins en soupirant: « Je ne suis qu’une faible femme ignorante de la loi et de la justice; décidez pour moi. » (…) Mais Miss Barrett n’était pas femme à se laisser intimider. Miss Barrett prit sa plume et réfuta les discours de Robert Browning. »
« En elle seule, Flush gardait quelque foi. (…) Le moindre sursaut, le moindre mouvement qui traversait la jeune fille traversait aussitôt le chien. » Il est donc normal que Flush partage ses plus grands secrets, son mariage avec Mr Browning contre la volonté de son père et sa fuite avec son époux en Italie. « Ensemble s’évader d’un monde de despotes et de voleurs de chiens. »
C’est en Italie que Flush et donc probablement Miss Barrett vit ses plus belles et heureuses années. « Et Flush connaissait ce que les hommes ne peuvent point connaître – l’amour pur, l’amour simple, l’amour entier; l’amour sans nul souci dans son bagage; l’amour qui ne connaît ni honte ni remords: qui est là, puis qui n’y est plus – comme l’abeille sur la fleur est là, puis n’y est plus; aujourd’hui une rose, la fleur choisie est demain un lis; elle est tantôt la bruyère des landes, tantôt une orchidée ventrue, orgueilleusement nourrie dans la serre. (…) l’amour était tout; l’amour suffisait. »
« Il semble que la Beauté, pour toucher les sens de Flush, dût être condensée d’abord puis insufflée, poudre verte ou violette, par une seringue céleste, dans les profondeurs veloutées de ses narines; et son extase, alors ne s’exprimait pas en mots mais en une silencieuse adoration. Où Mrs Browning voyait, Flush sentait; il flairait quand elle eut écrit. »P114
« C’est pourtant dans ce monde des odeurs que Flush vivait le plus ordinairement. L’amour pour lui était surtout odeur; odeur la couleur et la forme; odeur la musique et l’architecture, le droit; la politique, les sciences – et la religion même. (…) Traduire sa plus simple expérience(…) dépasse nos possibilités. »P115

Les nombreuses citations que je me suis permise de faire montrent par elles-mêmes, je crois, tout l’intérêt de ce livre, qui est avant tout une belle réflexion sur la poésie, sur l’écriture et la difficulté de partager les sensations et les sentiments. Virginia Woolf explore les limites de la biographie, les dépasse même en inventant une véritable histoire et en faisant de Flush un personnage attachant. Si l’ère victorienne est connue pour ses multiples raffinements, elle l’est aussi pour ses injustices faites aux femmes, aux gens ordinaires qui vivent parfois dans une misère que l’aristocratie feint de ne pas voir et pour laquelle elle n’apporte pas de solution viable. C’est aussi tout cela que dénonce Virginia Woolf avec une intelligence ironique et donc une lucidité affutée.
Virginia Woolf propose en fin de livre une série de notes très amusantes qui complètent ou éclairent certaines allusions. Je retiens la note concernant le fait la domestique Lily Wilson qui a été fidèlement aux services de Miss Barrett Browning durant de si nombreuses années et qui apparait elle aussi dans la correspondance des Browning n’a pas eu droit à sa biographie.
Enfin comme tout bon biographe, Virginia Woolf donne les ouvrages qui lui ont servis de sources. Virginia Woolf ne cache pas son admiration pour son ainée et invite tout lecteur qui cherche à approfondir le sujet à lire la poésie et la correspondance de Miss Barrett Browning et à se renseigner sur les quartiers pauvres du Londres de 1850.

Flush: une biographie est bien plus que la petite biographie d’un épagneul cocker roux et à travers celle-ci la biographie de sa célèbre maitresse c’est aussi la critique de la période Victorienne et de la société qu’elle a engendrée telle que nous la connaissons encore aujourd’hui…

©Lieven Callant

Philippe Jaffeux, Deux, Tinbad, Théâtre, 2017, 21€

Chronique de Lieven Callant

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Philippe Jaffeux, Deux, Tinbad, Théâtre, 2017, 21€

White on White (Malevich, 1918)
La première fois que j’ai eu devant les yeux « Carré blanc sur fond blanc » de Kasimir Malevitch, j’ai pensé que l’artiste avait posé le geste ultime, qu’ensuite plus aucun peintre ne pourrait plus chercher à représenter le monde en pensant que c’était l’un des buts ultimes de la peinture, de l’art. C’était comme si Malevitch venait de tuer la peinture.
Il est bien des poètes qui posent à leur tour des gestes aussi extrêmes, remettant en cause non seulement le rôle du poème, de l’écriture mais aussi et surtout le rôle du poète et de sa place dans le monde qu’on scinde à volonté en catégories de genres, de styles.
Je pense que Philippe Jaffeux est de ceux qui poussent la réflexion artistique et donc poétique jusqu’à une de ses ultimes étapes et ce dans chacun de ses textes qui sont particulièrement difficiles à classer.
Ici, pour « Deux » on nous annonce qu’il s’agit de théâtre et sont effet rassemblés par Jaffeux les ingrédients de base: Un semblant de dialogue, des répliques alternativement numérotées N°1 et N°2. Un espace à multiples dimensions: la scène. Des acteurs autant que les lettres de l’alphabet, symbole cher à Jaffeux se partageront les 1222 répliques. Une thématique centrale: IL.

« IL existe à l’intérieur d’un silence qui dompte sa rencontre avec un malentendu théâtral. » Notre hôte habite une représentation théâtrale de notre voyage »

IL est ce qu’on désigne, c’est l’autre mais c’est aussi soi-même considéré comme un autre. IL c’est un dieu, (le God d’ « En attendant Godot » comme l’on remarqué certains chroniqueurs) un être créateur qu’on entoure de mystère et de respect parce qu’il pose l’acte, parce qu’il parle.
IL, le langage. IL, la pensée basique. IL, îlot. Lieu réservé entre scène et coulisses, entre salle de spectacle et cour.
« IL » pourrait tout aussi bien être un signe graphique: deux lignes verticales, une ligne horizontale. Le L dessine un angle droit, le coin d’un cadre et ce qui permet de délimiter un espace et de l’orienter.
Rien ne pourrait m’empêcher de penser que si les répliques peuvent être permutées et partagées selon le choix des acteurs de la pièc,e qu’on ne puisse pas aussi permuter les mots, leurs significations et construire ses propres lectures en associant mots et images, connotations et sous-entendus grâce à ce que disperse dans ses textes Philippe Jaffeux. Les interlignages, les blancs, les silences, les transparences, les oublis, le vide, la page blanche sont récurrents et reviennent constamment sous diverses formes dans le texte. « Une paire de numéros » représente une variété presqu’infinie de possibilités. À moi, lecteur d’établir le courant, des corrélations inattendues entre les locutions que met à ma disposition Philippe Jaffeux. L’auteur ne tempère pas son texte par des virgules.
Comme la peinture « Carré blanc sur fond blanc »de Malévitch ou celle de Piet Mondrian choisie pour la couverture, le texte de Philippe Jaffeux pose la question de la représentation. De la perception et propose une révolution de nos convenances esthétiques, visuelles et mentales.
« Deux » de Philippe Jaffeux n’est pas sans me rappeler « La dernière Bande » de Samuel Beckett où très peu de moyens sont engagés pour créer une pièce de théâtre qui se veut être une rupture, une remise en question des possibilités du langage à porter une pensée et à faire sens. Chez Jaffeux aussi on se rend compte qu’il s’agit surtout du monologue que l’artiste entretient avec sa propre oeuvre, son propre système de construction dérisoire, absurde, inutile mais qui pourtant revient à la charge avec ses questions, ses fausses affirmations, ses détournements, ses révoltes.
Jaffeux cherche à rompre nos habitudes de lecteurs qui font de nous très peu souvent des acteurs. La plupart du temps, on reçoit un texte et on en devient le passif spectateur.
« Deux », reprend les éléments chers à Philippe Jaffeux. Une structure de phrases simple où un nombre défini de mots, de blancs, d’interlignages sont permutés. Ainsi les sens des mots varient quelques fois en fonction du contexte et des assemblages. « Corps » fait à la fois référence à l’enveloppe charnelle d’un être vivant et à la taille d’une typographie, la place relative qu’elle prend dans l’espace. Le corps lié à l’interlignage détermine donc la lisibilité d’un texte. Notre corps nous rend-t-il plus vivant?

Bien des phrases s’attribuent aussi des sens aléatoires qui ne sont pas sans me rappeler les langues de bois, les compositions littéraires volontairement hermétiques qui masquent souvent le manque d’idées de leurs auteurs ou ne se limitent qu’à rassembler des mots parce qu’ils partagent des syllabes aux sonorités identiques. Le texte comme le corps d’un vide spirituel, comme l’écorce de ce que nous sommes. Alors lorsque le texte de Philippe Jaffeux livré à un coup de dé, au hasart, à une méthode arbitraire, tourne fou, se moque de la signification, je me permets subtilement de croire que Philippe Jaffeux aime tourner en dérision toute volonté de complexifier inutilement le langage pour de fausses raisons esthétiques.
Ne voit-on pas d’ailleurs les deux lignes noires de Mondrian s’entrecroiser dans le losange d’une toile blanche pou signifier un nouvel espace en révolte avec un cadre trop rigide et qui tend à restreindre l’espace infini de la pensée et du rêve?

« Deux » fait également directement allusion au système binaire, langage à la base de nos ordinateurs. On trouve sur le net les explications suivantes:

«  Le système binaire est le système de numération ne possédant que deux chiffres : 0 et 1. Il utilise donc la base 2. Autrement dit, c’est une manière d’écrire les entiers naturels avec les seuls chiffres 0 ou 1.
C’est un système positionnel : les entiers s’écrivent comme une succession de 0 et de 1, mais la signification du 1 dépend de sa position dans le nombre : le chiffre 1 peut représenter un, deux, quatre, huit, seize, …
Les microprocesseurs des ordinateurs ne comprennent que le langage binaire. Soit le courant électrique passe, soit il ne passe pas. Mais il est facile de passer d’une base vers une autre. Par exemple 0 en base 2 est 0, 1 en base 2 est 1, 2 en base 2 est 10 et 3 en base 2 est 11. On peut également passer de la base 2 à la base 10. On peut même faire correspondre une lettre de l’alphabet à un nombre binaire en utilisant la table ASCII qui a été acceptée par tout le monde. C’est pourquoi on peut écrire sur un ordinateur : les lettres sont transformées en nombre binaire en utilisant la correspondance avec la table ASCII, nombre binaire que l’ordinateur peut comprendre.

L’élément IL comporte deux lettres, deux alternatives contraires, le 0 et 1, le oui le courant passe et le non, le courant ne pas pas. Philippe Jaffeux invente sa propre langue, sa propre mécanique et nous invite à le suivre en réinventant à notre tour la lecture. Pour nous guider, nous avons quelques consignes mais elles ne font certainement pas figures de règles absolues. Nous avons à marcher entre les lignes, à nous fier à notre intuition, notre imagination pour créer un sens si nous en avons besoin d’un.

©Lieven Callant