Simon-Gabriel Bonnot, La clémence du sable, L’Harmattan, Poètes des cinq continents, Août 2017, 66p, 11€

Une chronique de Lieven Callant

Simon-Gabriel Bonnot, La clémence du sable, L’Harmattan, Poètes des cinq continents, Août 2017, 66p, 11€


Écrire un poème semble simple. Le poème surgit, interrompt, capte l’attention puis la libère. L’apparente simplicité témoigne en fait du travail d’orfèvre du poète, de sa volonté à traduire finement et à rendre presque tangible pour d’autres une réalité qu’il est seul à percevoir. Ce désir, cet élan se confrontent bien vite au fait que quelque chose finit toujours par s’évincer du poème, de sa forme écrite. Cet instantané poétique, s’il comble une partie de nos attentes met également à jour ce qui nous manque. Cette tension est présente dans chacun des poèmes de ce recueil. 

Quelques mots, quelques images campent une situation, donnent à ‘un état d’âme, à’une prise de conscience une teneur unique. Le poème s’installe alors dans une sorte d’harmonie provisoire avant que d’autres mots, d’autres images provoquent un basculement ou improvisent pour le lecteur et sans doute aussi pour le poète une autre vision du monde. De nouveaux sens naissent d’autres doutes, d’autres questions. Ainsi se multiplient les points de vue comme si le poème était vu au travers du prisme d’un kaléidoscope.

Lire un poème m’amène bien souvent à me questionner sur sa facture, sur sa portée. Il est l’éclat d’un autre univers, un nouvel état de partialité où il nous faut deviner la finalité véritable de l’écriture poétique. Les poèmes de ce livre conviennent parfaitement aux voyages de la pensée, aux excursions du rêve car ils ont un caractère un peu abstrait dans le sens où ils ne cherchent pas à représenter. Même s’ils sont incisifs, proches de ce qui fait de nous des humains et que nous appelons la réalité, il y a en eux ce qu’il y a dans une peinture abstraite et qui nous parle presque sans mots. Les poèmes nous touchent avant tout dans notre chair en mettant à nu nos désirs, nos espoirs, nos absurdités, nos malaises. 

En lisant ce livre, je me suis questionnée sur ce qui peut dans notre vie nous rendre à même de tout comprendre sans vraiment comprendre, d’établir en nous une sorte de conscience absolue et pourtant indéfinie, impalpable pour laquelle on devine bien qu’il existe des mots pour l’exprimer mais des mots qu’on ne peut tout simplement pas prononcer comme s’ils étaient scellés par une sorte de pacte. Est-ce la souffrance? Est-ce la maladie qui se libérerait de nos faiblesses en nous octroyant une soudaine et incompréhensible faculté?

La clémence du sable est pour moi, la clémence du temps, la mansuétude de ce qui s’échappe, des mots qui glissent comme des grains de sable entre les doigts, indulgence finalement que l’on découvre au fond de soi. Une indulgence à la racine de notre humanité.

La clémence du sable  s’exprime de bien des façons pour ce jeune auteur. Je vous encourage vivement à découvrir ses talents en le lisant.

Simon-Gabriel Bonnot a depuis ce fabuleux premier recueil COURIR DANS LA CHAIR DES MURS et celui-ci LA CLEMENCE DU SABLE tout aussi impressionnant de justesse, écrit deux autres livres LES BARBELÉS DE LA LUNE et À UNE GÉOGRAPHE MEXICAINE que j’espère prochainement pouvoir commenter.

© Lieven Callant

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Monique Charles-Pichon, On habiterait le monde, L’Harmattan Éditions, Collection témoignages poétiques, 176 pages, 18,50 €

Chronique de Lieven Callant

Monique Charles-Pichon, On habiterait le monde, L’Harmattan Éditions, Collection témoignages poétiques, 176 pages, 18,50 €


Sur la couverture, l’illustration réalisée par l’auteur nous montre un couple comme assis au bord du monde et le contemplant comme on contemple un paysage au delà de son horizon. En sur-impression, des mots mais aussi des plis, des rides, des lits de rivières, un entrelacement de chemins ou de racines se partagent l’espace et promènent le regard d’une dimension à une autre. Les teintes vont de l’ocre au jaune et créent une forme de lumière particulière, les deux personnages se soutiennent l’un l’autre dans ce qui ressemble à une lecture ou relecture de leurs vies réciproques.

Ce livre comporte plusieurs types d’écritures puisqu’il propose côte à côte dans la première partie poésie et prose et que la deuxième partie est un journal de bord, un carnet de route. Une longue réflexion de l’auteur sur les manières d’habiter le monde au regard de ses propres expériences personnelles mais aussi au travers de ses lectures diverses de philosophes, psychanalystes, écrivains ou poètes qui ont compté pour elle. L’avant propos tente une brève présentation par l’auteur de ses principales motivations à écrire ce livre.

« Jours et contre-jours » prend comme base de départ un tableau de Bonnard représentant une femme se baignant, une femme imprégnée de lumière, qui n’est pas sans faire songer à l’illustration de la couverture. L’auteur questionne le temps et l’idée d’appartenance à un univers fermé ou non comme peut l’être un tableau grâce à son cadre ou grâce à ce qu’il dévoile ou au contraire dérobe. 

Et moi qu’est-ce qui me fait rater le présent? qu’est-ce qui fait emprise et empreinte? Quand je piste la beauté, ses saillies, ses coups d’éclats, J’ai l’impression d’être dans le vif du présent. Mais qui sait? p37

Les poèmes convoquent le souvenir, la vie, les sensations, l’amour et la mélancolie, le rêve sans doute aussi et proposent aux lecteurs plusieurs manières d’habiter le monde, sans qu’aucune certitude finalement ne vienne jamais bloquer le processus d’être à soi-même, d’être et de devenir au monde. Le poème apparait tel qu’il s’écrit avec sa part de mystères non élucidés et puis sur l’autre page tel qu’il se traduit au jour éveillé. La mort, la fuite du temps, le souvenir tissent ainsi des liens imaginaires qui tentent d’élucider nos pourquoi et de répondre aux angoisses. Au besoin de croire se substitue le désir au contraire de se défaire d’une emprise. Pour répondre à la mélancolie, il y a la résilience qui est une sorte d’acceptation de soi et du chaos.

Chaque poème devient la pièce d’un puzzle à la dérive sur le magma de la vie.

Carnet de route égraine les jours, les semaines, les mois et parfois aussi de courtes absences. Le journal de bord commence le 1 décembre 2016 pour se terminer le 12 octobre 2017 et raconte l’aventure de l’écriture de ce livre et ce qu’il a exigé de l’auteur. Rompre certains mécanismes et schémas de penser, nouer ou dénouer les angoisses liées à l’existence et à la mort, séparer les parts de culpabilités dévorantes et inutiles d’une véritable remise en question de soi, renouer les liens défaits, défaire ceux qui nous privent de choisir ou masquent notre manque de lucidité. 

L’auteur interroge surtout celle qui écrit, ce qu’elle écrit et ce livre en devient le puissant témoignage. Elle revient sur sa vie de petite fille, d’adolescente, de jeune femme, de femme, de vieille femme avec pudeur et sous un angle constructif. Elle analyse donc son sentiment d’emprisonnement et de ses désirs d’en sortir, de vaincre une sorte de destinée, de dépasser un schéma pré-établi. Elle revient sur les choix qui l’ont forgée, sur l’importance de certains auteurs: Roger Caillois, René Char, Shengers ou Michaux et encore Borges et Winnicott. 

« Curieux comme ce carnet m’entraîne à chercher un fil d’Ariane à mon histoire », écrit-elle déjà le 5 décembre consciente qu’écrire est la voie d’excellence pour tenter d’habiter le monde autant de fois que possible au travers de nos multiples vies sans renoncer au désir de les élucider.

« Ce qui m’étonne toujours, inlassablement, ce sont les efforts que l’homme doit faire pour trouver sa place, faire sa niche, s’accoutumer à la cohabitation avec lui-même et avec le monde. Quelles que soient les histoires individuelles, il y a une rugosité, une désadaptation, une part d’étrangeté essentielle. Le monde garde une dimension de labyrinthe incernable et l’homme peut se sentir tellement à part dans la création qu’il se vit comme monstrueux ». 84

Finalement, le titre dans l’utilisation du temps conditionnel: on habiterait le monde, outre le fait qu’il s’interroge sur les manières de l’habiter, ce monde, de s’y arrimer, de s’efforcer à être à soi comme aux autres, il pose aussi la question du choix, d’un choix qui serait éventuellement de ne pas habiter ou de constater contre toute attende qu’on ne l’a pas assez habité. 

Semble se glisser entre les lignes et les discours, entre les raisonnements et les logiques, entre le langage, au delà des mots et des principes éthiques, moraux, philosophiques ou théologiques une voie nouvelle, une voie plus audacieuse, une des voies de l’écriture artistique: la poésie. Reste à déterminer ce que cela signifie, ce à quoi elle invite. Un chantier permanent de soi-même? Peut-on habiter poétiquement le monde? A quel prix (humainement parlant)?

©Lieven Callant

Philippe Jaffeux, Mots, Éditions Lanskine, 2019, 172 pages.

Chronique de Lieven Callant

Philippe Jaffeux, Mots, Éditions Lanskine, 2019, 172 pages.

Avec ce livre, Philippe Jaffeux revient sur les mots importants qui jalonnent son oeuvre. 

On redécouvre les principes chers à l’auteur qui sont de confier aux textes différents rôles: l’un purement esthétique se basant sur des aspects visuels et sensoriels. « Mes textes éprouvent le besoin d’être vus autant que lus » P79. Les textes ne comportent aucun paragraphe et remplissent les pages à la manière d’une couleur qui remplirait la toile de fond d’un tableau. L’autre fonction du texte, plus voilée ne doit rien à l’apparence visuelle mais nous invite à découvrir les profondeurs, à établir la genèse, à renouer avec les bases essentielles de l’écriture. Écrire n’est pas que transmettre un message, faire passer des sensations. Pour Jaffeux, il importe aussi de circonscrire des étendues plus vastes et presque impossibles à mesurer ou à décrire avec de simples mots: l’intime valeur des choses et des concepts. 

Le texte est à la fois matière « vivante », charpente qui se dévoile dans sa forme la plus visible mais il est aussi ce coffre-fort difficile à ouvrir et qui nous donne ce qu’il a de plus essentiel et qui naturellement ne dépend d’aucun standard artistique. On peut regarder le texte s’étendre de page en page mais si l’on veut percer ses mystères, il faut le lire. Il faut se confronter à tous les textes présents en lui. 

Le lecteur a donc un rôle crucial à jouer dans les textes de Jaffeux. Une fois de plus, il est invité activement à s’interroger avec l’auteur sur la gestation d’un texte. Mots, lettres, interstices, ponctuations et rythmes, souffles et essoufflements de l’être mi-robot-machine, mi-humain-faillible. Si la question essentielle se porte sur les choix des mots, sur les mots eux-mêmes et les concepts qu’ils portent, elle ne va pas jusqu’à retirer à l’humain ce qu’il a de plus fondamental, au contraire. 

L’alphabet est la graine, le mot, la feuille, la phrase, la fleur, le texte la plante. La terre, le support c’est l’homme. Ce qui met en jeu l’écriture, comme un cycle de vie, c’est l’idée guidée par le jeu, vouée aux hasarts*, acceptant ou défaisant les lois et les règles. L’idée ou l’absence d’idée car on revient sans cesse sur ses propres pas dès qu’on imagine, dès qu’on rêve. On redevient l’enfant ou on le reste si l’on touche à l’écriture. Lire c’est aussi jouer.

Une fois de plus Philipe Jaffeux obtient un texte qui défie les genres, ce n’est pas un essai où se déploie en toute logique une vision de l’écriture et de ses éc-arts. C’est un texte qui explore aussi sa propre disparition. C’est sans doute cet aspect qui m’interpelle le plus en me confrontant à ma propre disparition et aux rôles joués par un auteur/acteur. 

Les textes sont ouverts à tous les possibles. L’égo réussit à s’effacer et à être dépassé. Bien évidemment, le texte ou peut-être plus justement les textes de Jaffeux font références à d’autres oeuvres littéraires, musicales cinématographiques ou à des courants de pensées comme le Tao si bien qu’en de nombreux endroits, le lecteur est comme prisonnier d’une galerie de miroirs. Dans un labyrinthe d’échos et de reflets, il se produit une mise en abîme enivrante, presque infernale et malade des oeuvres. 

Philippe Jaffeux invoque les mots et son écriture participe à une sorte d’étourdissement, un étourdissement salutaire car au final en explorant l’infini il détermine nos limites singulières.  

À la page 75, l’auteur s’interroge, cette question m’a semblé définir à elle seule les défis que se lance Philippe Jaffeux à lui-même et par l’intermédiaire de ses textes à nous tous : « Comment écrire sans écrire; sans intervenir afin de laisser vivre une langue, en contact avec ses propres limites, qui s’ouvre sur une complexité du réel? » Comment vivre sans vivre, comme se retirer de ce que nous avons commencé d’écrire sans y mettre fin? La complexité du réel est ce à quoi nous confronte la vie jusqu’à sa limite humaine ultime.

citations

La fabrication d’un texte situe le lieu où le visible et l’invisible se confondent. L’acte d’écrire se rapproche-t-il d’une forme de méditation; est-il un outil qui peut nous éveiller aux potentialités inexpliquées du sommeil? p33

L’acte d’écrire est un sport sorcier, comparable au zen: une modeste discipline spirituelle qui fortifie la puissance incantatoire de notre silence. P37

Le hasart*, véritable auteur de mes textes p46

A ce propos ces « Mots » ont été écrits avec l’intention de ne plus faire de distinction entre la théorie et la pratique; entre le texte d’argumentation et celui de la création. P49

Mes textes ont été écrits pour tenter de traduire des musiques qui, elles-mêmes, sont peut-être les seules à pouvoir interpréter mon écriture. Les mots trouvent un sens neuf, un déséquilibre opportun, lorsque des phrases s’imprègnent d’une alchimie ou d’une structure musicale.P69

L’acte d’écrire s’apparente parfois au rêve ou au somnambulisme; à des états de conscience modifiés, à des hallucinations, voire à de la transe ou à l’extase.P77

Les lecteurs-regardeurs se perdent dans un labyrinthe de mots et de pensées chaotiques.


© Lieven Callant


Hasart* est un mot volontairement mal orthographié par Philippe Jaffeux et régulièrement utilisé dans ses textes. Comme si au hasard, l’auteur confiait une faculté artistique.

Éric Brogniet, Bloody Mary, Road movie pour Marilyn Monroe, Éditions Le Taillis Pré, janvier 2019, 14€, 85 pages.

Chronique de Lieven Callant

Éric Brogniet, Bloody Mary, Road movie pour Marilyn Monroe, Éditions Le Taillis Pré, janvier 2019, 14€, 85 pages.

Road movie, 

« Le road movie (littéralement « film routier ») est un genre cinématographique nord-américain dans lequel le fil conducteur du scénario est un périple sur les routes et à travers de vastes espaces avec pour moyen de locomotion la moto, comme dans Easy Rider (1969), ou l’automobile, comme dans Thelma & Louise (1991). En général, cette errance se termine mal plutôt que bien. » peut-on lire sur la wikipédia.

Si l’on applique cette définition au livre d’Éric Brogniet, on retrouve la fluidité imagée d’un film, la succession de scènes où les points de vue se multiplient, le jeu ou plus exactement peut-être les jeux de ses principaux acteurs: le poète et à travers lui, tous les hommes, la star et à travers elle tous les destins hors du commun, la poésie et à travers elle toutes les formes d’écriture.

Les thèmes de l’errance, de la quête de réponses ou de l’absence de réponses à la vie sillonnent les pages du livre d’Éric Brogniet consacré au souvenir de Marilyn Monroe. Pour répondre aux poèmes cinématographiques comme autant de scènes découpées d’un ensemble plus vaste, il y a les illustrations très graphiques de Thierry Wesel. Une trame jette une ombre sur les images, nous révèle ou nous cache pudiquement les éléments d’un cocktail « diabolique ». 

Le bloody Mary n’est pas qu’un cocktail pimenté qui devrait son nom à Marie Tudor fille du roi d’Angleterre Henry VIII, il n’est pas seulement la boisson alcoolisée à laquelle on associe aussi parfois le célèbre auteur américain Hemingway qui craignait s’il revenait à la maison l’haleine chargée, les remontrances de sa femme Mary qui surnommait « satanée Mary ». Le cocktail qui a tué Marilyn on le connait, il est fait d’excès, d’éléments disparates, de coïncidences cruelles et inexorables que relatent les poèmes de Brogniet entremêlés parfois de poignantes citations de la commédienne.

« Elle exposait sa paradisiaque blessure
Glaïeul rouge, épiderme neigeux… »

Il y a ce questionnement aussi qui nous informe sur le cocktail mortel:

« Comment vivre scindée
Sinon de la métamorphose faire
Cette loi unifiant les phases
Ta vie jetée dans l’absolue volonté d’exister
À la face émerveillée d’un monde
Avec lequel jouer, quand de l’enfance saccagée
Du père inconnu et de la mère devenue folle
Il ne reste que des débris d’images
Comme en un film surexposé où la lumière
A blanchi jusqu’à effacer les silhouette
Sur la pellicule qui tremble…

Lorsqu’on connait les ingrédients du cocktail mortel parvient-on pour autant à désamorcer l’explosion finale? Au-delà de ce qu’on nomme « destin de star », il y a vie humaine, errance, défaites. Le road movie poétique ne s’arrête pas à ces questionnements, il parle surtout d’un voyage et qu’importe finalement le regard que jette dessus le destin, il a quelque chose d’envoutant, d’enivrant. Il s’inscrit dans les diverses mouvances humaines. La sorte de beauté charnelle qu’incarnait la star sur scène témoigne aussi peut-être de notre attrait fait de combinaisons magiques, de rapports qui tentent de s’équilibrer et qu’on retrouve à la base, dans les racines de tout art, y compris celui du langage. 

© Lieven Callant

Marian Drāghici, Lumière, doucement, Accent tonique-Poésie, L’Harmattan, avril 2018 144pages, 13,50€

Une chronique de Lieven Callant

Marian Drāghici, Lumière, doucement, Traduction du roumain et postface de Sonia Elvireanu, Préface de Michel Ducobu, Accent tonique-Poésie, L’Harmattan, avril 2018 144pages, 13,50€


Ecrire depuis l’endroit de solitude, coincé entre la table et la page blanche. S’évaporer en fumant une cigarette et puis une autre, se servir de la loupe du petit verre. Fumer et boire. Jusqu’à se perdre et s’en rendre compte sans vraiment prendre plaisir à l’ivresse.  

Ecrire sous la contrainte d’une voix qui dicte les lambeaux du rêve. Concevoir une lucidité qui se moque de la vie que mène le poète confronté à ses limites, à ce qu’il en reste parce que la mort rode et est venue enlever celle qu’on aime. 

De plus en plus souvent, recevoir la visite de fantômes. Souvenirs désuets, songes usés, réponses banalisées par l’habitude d’être désormais seul, inconsolable. 

Se sonder comme un puits, être comme le petit verre. Bu et re-bu.

Ecrire malgré tout. Ecrire un poème tout en lui repérant ses frontières de mots qui cernent d’une image un souvenir intact, pur. Comprendre qu’il est impossible de les transcrire, constater jour après jour sa défaite. Obtenir un texte en deçà de sa réalité poétique.

Le poète est un franc-tireur, il tire dans ses propres pieds. Le poète est un joueur d’harmonica rouge-rouge, un buveur de petit verre, un homme ordinaire. Le chien Carl Gustave est tout à fait capable de prendre la relève dans l’écriture du guide de la survivance du poète quand celuici veut boire avec les amis. Le rôle du poète, celui de l’homme est négligeable, il est insignifiant et il est bon, voire salutaire de rire de soi. De se moquer de celui qu’on aimerait être mais qu’on n’est pas.

Résultent chez Drāghici un texte, une poésie dont les distances l’écartent du rêve, de l’illusion narrative d’une vision ou d’une apparition fantomatique « romantique ». Le travail du poète, derrière la table, face à la page blanche n’interdit pas « les crachats du diable » autrement dit le confronte à une réalité autrement palpable. C’est finalement surtout cette réalité qui se laisse traduire: la femme qu’on aime est morte. Les guerres, les dictateurs ne sont pas que des spectres. Les plaies se ravivent, les blessures ne se tarissent jamais totalement. 

Pourtant la poésie de Marian Drāghici est loin d’être sinistre et noire, elle ne se plaint pas. Elle accuse. Elle dénonce et laisse présumer que pour vivre sa vie bien des options nous sont offertes. Tout est question de choix. choix lucides ou choix illuminés. Doucement, on ne peut qu’avancer. 

Sonia Elvereanu livre une postface éclairée et a assuré la traduction de ce livre. Elle écrit « L’acte d’écrire n’est que la transcription de la vision du poème dans un langage poètique, le fruit d’un travail incessant sur le texte pour plus « d’expressivité/véritè esthétique, illusoire, peut-être ». Le poète s’avère ainsi l’instrument par lequel le sacré se révèle à l’homme résumant ainsi à merveille l’essentiel de la poésie de Drāghici.

© Lieven Callant

Inger Christensen, Alphabet, traduction Janine & Karl Poulsen, YpSilon éditeur, 132 pages, 21€, 2014

Une chronique de Lieven Callant

Inger Christensen, Alphabet, traduction Janine & Karl Poulsen, YpSilon éditeur, 132 pages, 21€, 2014


Pour se rafraîchir en temps de canicule, rien n’est plus efficace que de lire de la poésie venue du Grand Nord. J’ai donc commencé par lire l’anthologie proposée aux éditions Gallimard par André Velter: Il pleut des étoiles dans notre lit, cinq poètes du Grand Nord. L’effet est immédiat, dès le titre emprunté à un poème du poète finlandais Pentti Holappa. J’ai donc tout naturellement continué a explorer ces poèmes en lisant ceux de la Danoise Inger Christensen. Je poursuivrai sur ma lancée en lisant Holappa. 

Les poèmes proposées par Inger Christensen basent leur construction lit-on dans la postface, sur la suite de Fibonnaci mais aussi sur l’alphabet. À cette rigueur apparente s’ajoute comme par magie une fortuite beauté, une élégance hors cadre à vous couper le souffle. C’est dans ces interstices, depuis ces espaces libres, blancs et vierges que surgit véritablement la poésie. Une neige immaculée. Pure. Sur laquelle s’inscrivent d’une manière limpide, les premiers pas de l’écriture. Apparaît un texte qui s’oppose à la poésie surchargée de règles et de principes obscures. Bien loin d’un texte rigoureux porteur d’un message volontairement masqué nait le texte qui initie peu à peu à ce que je nomme en moi comme un secret: l’harmonie. Harmonie naturelle condensée par le mathématicien et reprise tant de fois par les artistes et les bâtisseurs pour assurer à leurs oeuvres une certaine sérénité, un équilibre. —Je ne sais pas vraiment si les fleurs entre elles parlent de la même harmonie en déployant leurs pétales, elles doivent sans doute avoir un mot pour désigner la beauté, j’aime le penser. Est-ce ce mot que cherchent les poètes? Comment désigner la rose qui fleurit tout naturellement dans l’âme? —

La fraîcheur vient sans doute aussi de la discrétion d’Inger Christensen. Discrétion faisant modèle. À la source du poème, il y a l’alphabet et non pas le poète. Les lettres sont les semences de la langue. C’est ici, qu’il devient important d’avoir texte original et traduction côte à côte afin de repérer non pas ce qui se perd d’un texte à l’autre mais plutôt ce que l’on gagne. Retrouver le poisson initial qui nage dans les eaux d’une première langue commune à tous les langages.

En lisant d’une seule traite ce livre, par petites gorgées précieuses, je me suis ressourcée en profondeur, sans m’alourdir de pensées qui ne sont pas les miennes et qui se superposent jusqu’à me devenir nocives. 

Cure de jouvence, renouvellement assuré. 

© Lieven Callant

Eric Dubois, L’homme qui entendait des voix, éditions Unicité, 2019, 53 pages, 13€.

Chronique de Lieven Callant

Eric Dubois, L’homme qui entendait des voix, éditions Unicité, 2019, 53 pages, 13€.


Eric Dubois signe ici un récit autobiographique émouvant à bien des égards, le principal étant d’évoquer avec le style concis et épuré qu’on lui reconnait dans ses autres écrits, le thème presque tabou de la maladie psychiatrique. En effet, l’auteur a été diagnostiqué schizophrène en 1996 alors qu’il était âgé de 29 ans. Cette date trace une démarcation entre l’Eric d’avant et l’Eric d’après qui pour fonctionner « normalement » dans notre société doit avaler tous les jours neuroleptiques et cachets de paroxetine.

L’Eric d’avant a presque toujours été pour ses collègues une proie facile et docile subissant bizutages et harcèlement moral. Il en est hélas presque toujours ainsi dans le monde du travail mais aussi dans l’enseignement, des comportements allant de la simple blague à l’attaque humiliante systématique sont ce que subissent les personnes fragilisées atteintes de troubles psychiatriques. L’auteur pourtant ne se plaint pas et n’a jamais introduit la moindre protestation pour confondre ses collègues malfaisants. Ses propos ne sont pas de cet ordre. Eric Dubois plaide plutôt pour l’information juste et précise de ce qu’est la schizophrénie et comment elle s’exprime, s’est exprimée au travers de lui.

L’homme qui entendait des voix c’est lui, Eric. Des voix qui se sont mises à l’oppresser, à gaver ses pensées de fausses vérités et à l’entrainer dans une sorte de spirale infernale où chacun de ses gestes subissait le jugement effroyable de ses voix sorties de nulle part. On comprend que rien n’égale une telle souffrance parce qu’elle se terre au plus profond de la personne sans lui accorder le moindre répit, l’isole socialement. Le déconstruit.

Mais heureusement, les voix entendues ne sont pas toutes destructives. Certaines sont celles de la poésie et c’est à celles-ci que finalement Eric Dubois répond. Il entretient avec elle une sorte de dialogue salvateur. S’il répond aux questions, c’est bien sûr aux questions qu’elle lui pose personnellement. Ses poèmes, son style sont les fruits d’une reconstruction permanente. Reconstruction rendue possible grâce aux thérapies qui ouvrent de nouvelles voies à la discussion, au dialogue. La parole occupe une belle place dans le travail de l’auteur. Parole de poète, parole de peintre, parole humaine, parole vraie.

La schizophrénie est une maladie complexe aux symptômes très variés, ce récit plaide aussi contre toutes les stigmatisations dont sont victimes les patients atteints d’un handicap invisible comme si la maladie frappait plusieurs fois au travers du regard de l’autre, du regard que la société pose sur les « différences ». Non, la personne ne se scinde pas en deux et non, on ne guérit pas de la schizophrénie, on est obligé d’apprendre à vivre avec sa maladie en s’attelant à détecter et à prévenir les excès destructeurs. Vivre avec la schizophrénie c’est vivre avec une attention toute particulière au monde, aux émotions qu’il provoque.

« Le délire mystique, les associations étranges d’idées, les hallucinations visuelles auditives, olfactives, tactiles, sont le quotidien du schizophrène en crise. La phase maniaque (bouffée délirante aigüe et autres manifestations) n’est pas sans souffrance, c’est à la fois une violence du langage et une violence de soi qui se heurtent au mur d’incompréhension des autres. Il n’y a plus de dialogue possible entre le malade et ses proches. Le malade s’emmure vivant et mort dans sa folie. On ne peut difficilement résister à ses attaques répétitives. » P35

Je retiens ce poème « Planète humaine » que le lecteur découvrira à la p27 et aussi LA LETTRE qui commence ainsi :

« Depuis qu’ils retiennent mon corps en otage, je suis condamné à vivre par procuration dans le tien. Je te traverse.  J’épouse le flux et le reflux de tes pensées. Que de découvertes inouïes je fais chaque jour! »

Extraits qui je l’espère donneront envie de lire et d’approfondir le travail de ce poète hors du commun.


Eric Dubois anime la revue en ligne Le Capital des Mots

Les tribulations d’Eric Dubois


©Lieven Callant