Philippe Leuckx, Carnets de Ranggen, Editions Le Coudrier, Mont Saint Guibert, 92 p , 14 €., 2015

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

carnets

Philippe Leuckx, Carnets de Ranggen, Editions Le Coudrier, Mont Saint Guibert, 92 p , 14 €., 2015.

A la recherche de la simplicité, Philippe Leuckx baratte et articule non le plein mais le (presque) vide en un rêve sans fin « gage d’autre chose dans le regard ». C’est là sans doute inconsciemment tenter de sortir de l’angoisse et de la douleur tant que le corps résiste et que du temps demeure disponible. En poèmes brefs, le lecteur emprunte des labyrinthes et leurs marées montantes. Parfois son être se noie là où la trace vit son propre trajet. L’extérieur est à l’intérieur. L’intérieur est à l’extérieur entre enfoncement et résurrection des surfaces. L’image achevée demeure mobile, immobile, immobile, mobile.

L’histoire de tels carnets ressemble donc à celle de l’escargot. Elle demeure en suspens. Enroulée elle se déroule. Déroulée elle s’enroule. Soudain un espace laissé vacant fait d’un creux une baie. Noir sur blanc apparaît l’espoir de la fugue et celui d’un désir particulier. L’espace est son point de départ. Le poète s’y livre des exercices d’apparition. Et de fugue. Chaque texte crée l’interstice, le passage, la jetée sous les arches grises du temps. Et c’est soudain le secret qui à la fois précède et précise la vision. Le corps omniprésent semble à la conquête de sa source inconnaissable pour renaître de la douleur. Son secret est le jadis. Il précède le temps comme le temps l’a précédé forcément.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Leigh Ledare, galerie MFC – Michèle Didier, Bruxelles, 2015.

Leigh Ledare & al., Leigh Ledare, WIELS Contemporary Art Centre, Brussels, and Mousse, Milan, 2012, 144 p., 35€.

Les photos de Leigh Ledare possèdent un contenu ouvertement sexuel. L’artiste est célèbre pour les clichés de sa propre mère prises dans des positions subjectives. Certes l’œuvre ne se résume pas à cela. Mais montages, collages, portraits travaillent la même interrogation visant à porter en un « supremus » l’habituelle scène érotique et/ou pornographique dans un irrespect radical.

L’omniprésence de la mère (l’artiste Tina Peterson) n’est pas anecdotique. Reprenant une problématique à la Molinier, les « prises » voyeuristes de la mère sentent le souffre en un travail (« Pretend You’re Actually Alive ») qui « couvre » une période de 8 ans. On voit Tina prenant du plaisir seule ou accompagnée. Les photos sont accompagnées des notes tapées à la machine à écrire ou manuscrite, des pages de magazines qui encadrent le propos du créateur.

Leigh Ledare affirme que l’idée de la série vient de sa mère. Elle voulait voir comment elle apparaissait dans le cadre photographique. Ce face à face reste passionnant puisqu’il frôle une sorte d’inceste puisque celle qui représente la maternité s’offre totalement devant son fils à des inconnus trouvés sur des magazines de petites annonces. Si le nu est dominant la crudité est souvent évacuée au profit d’émotions touchantes. Leigh Ledare néanmoins cherche à cultiver le malaise même si le voyeurisme laisse place à une analyse des relations entre les êtres.

L’ex-femme de l’artiste (Meghan) pose également sur de multiples photographies qui forment le projet Double Bind. Dans cette série, Leigh Ledare a passé trois jours dans la forêt en compagnie de son ex-épouse à la photographier, puis il a demandé au nouveau mari (Adam) de celle-ci le même travail. Sur les clichés, au contour noir pour celles prises par Leigh Ledare et blanc pour celles de Adam Fedderly, l’épouse et ex-épouse apparait tantôt parfois aimante parfois effrontée.

Là encore il s’agit de témoigner des relations entre les êtres leit-motives de son œuvre. Pour Personnal Commissions (2008), il répondit à des annonces de femmes au foyer recherchant des relations sexuelles tarifées et auxquelles il demanda de le prendre en photo. Larry Clark n’est pas loin. Pour Collector’s Commissions, l’artiste demande à des collectionneurs de le photographier, au milieu d’objets de leur choix. Le photographe apparaît alors dans les mêmes positions que celles dans lesquelles sa mère apparaissait. Ajoutons que le photographe modifie le regard des interventions « intempestives sur ses photos originales : il a d’ailleurs fait scandale en proposant à une fillette de 5 ans de griffonner une photo où la mère prend la pause de « L’Origine du monde » de Courbet. Ce qui lui attira certains ennuis. La morale mettant son nez là où pourtant elle n’a rien à y faire.

Leigh Ledare ne cesse toutefois de s’interroger sur la relation au modèle. Comme par exemple dans « Double Bind » édité par la galerie bruxelloise. Mais dans son travail la mise en scène d’un modèle échappe au seul imaginaire de l’artiste. Devant un tel face à face et même si celui qui est derrière l’objectif semble le maître, la question se pose de savoir qui est maître et serviteur. De « victime » potentielle le modèle se fait acteur ou actrice. Leigh Ledare pousse vers les plus extrêmes conséquences ce qui fait spectacle dans ce face à face. Faut-il alors le préciser : celui-ci n’est en aucun cas le fonds de commerce de l’artiste mais le « prétexte » majeur afin de percer les rouages les plus exacerbés de la machine humaine dans sa relation à l’Autre.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Thomas Lerooy, « GLASSTRESS 2015 », Galerie Rodolphe Jansen Bruxelles et 56ème Biennale de Venise. De Thomas Lerooy, “Bittersweet”, Hatje Cantz, 136 pages

Chronique de Jean-Paul GAVARD-PERRET

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Thomas Lerooy, « GLASSTRESS 2015 », Galerie Rodolphe Jansen Bruxelles et 56ème Biennale de Venise. De Thomas Lerooy, “Bittersweet”, Hatje Cantz, 136 pages

L’œuvre du peintre Belge Thomas Lerooy est une résistance à tous les enfermements et les captures. Elle ne cesse d’ouvrir les champs des possibles dans un esprit aussi classique que néopunk. Les hybridations transforment les vanités classiques en monstres opérationnels. Des orbites des crânes coulent des pampres et ceux-là deviennent des cornes d’abondance. S’y traduit le mélange des genres au sein de morceaux décomposés, renoués, tordus, enchevêtrés au sein d’anamorphoses inédites.

En ce sens l’artiste est dans la parfait ligné des démiurges belges. Il réinvente des hauts lieux de l’imaginaire qui perce le réel déploie l’effacement de tout but. L’art se réinvente non sans arrachement et/ou harnachements guerriers. La puissance poétique fascinante vient de tels rébus et leur fantaisie. Il y a là pourtant un véritable retour au tragique. Mais selon une ironie et une virtuosité exceptionnelle. Reprenant ce sentiment là où l’avait laissé un Beckett ou un Michaux en littérature, un Plensa ou un Delvoye en art ? l’artiste belge le fait resurgir de manière volcanique, ample et dérisoire au sein de farces graphiques. Un tel travail est aussi inquiétant et drôle que sublime. Une nouvelle aventure plastique commence là où tout reste en vibration, commotion, chocs, braises dans l’éclat des jours comme dans l’obscur, brandons magiques pour la scarification des ciels.

La plupart du temps pour ses dessins – mais aussi pour des œuvres en 3 D –  le peintre et sculpteur utilise de vieilles pages de magazines et de catalogues. A partir de ses segments il crée des œuvres impressionnantes. Le papier est découpé et sur une base : « on peut les voir comme de vieux sols en bois, un parquet fait de lattes » précise le créateur. Sortant ainsi de la peur de la page ou du support blanc il propose un travail d’une maturité rare qui le ferait passer pour un vieux maître. Il invente un nouveau monde baroque empli autant des stigmates de la mort que de la vie.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET

Mélanie Matthieu, ´ »Lâmo Lâva », 122 pages, Alauda publications, Amsterdam, 2015, 38 Euros

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

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Mélanie Matthieu, ´ »Lâmo Lâva », 122 pages, Alauda publications, Amsterdam, 2015, 38 Euros.

L’artiste belge Mélanie Matthieu propose un livre bilan d’un voyage – pèlerinage intempestif – sur le site de Notre Dame de la Salette dans les Alpes françaises. Le titre patoisant veut dire « Là bas, là bas ». Ce furent les mots que prononça Maximin Giraud à Mélanie Calvat, les deux petits bergers qui le 9 septembre 1848 virent dans les alpages au-dessus du village de La Salette en Isère une « Belle Dame » en pleurs, toute de lumière. Elle leur confie un message de conversion, pour « tout son peuple ». Après 5 ans d’une enquête, l’évêque de Grenoble reconnut par un mandement validant l’apparition de la Vierge.

Ne prenant pas partie dans le mystère d’une telle révélation (en une période qui en France fut fertile en de telles manifestations – Lourdes, Lisieux – et donnent lieu à de bien diverses spéculations), Mélanie Matthieu cultive astucieusement l’ellipse pour proposer un rituel laïque. Le récit du miracle ne la décoiffe pas forcément : ni elle ne l’entérine ni elle ne le conteste ouvertement. La beauté du lieu l’émeut, les marques de piété la laissent plus distante même si parfois elle recueille « religieusement » en ses images les actes d’amour des croyants.

Certes elle ne va pas donc jusqu’à épouser les mots de Bataille au sujet de telles apparitions : « Celui qui l’assaille est dépossédé de son être ». Néanmoins son livre ne peut être admis dans le cercle sacré des objets de piété.

La seconde partie multiplie des parallèles et des analogies en y intégrant des textes d’auteurs aussi différents que Léon Bloy, Camille Claudel, Roger Callois et Julia Kristeva. Ces témoignages littéraires, poétiques et philosophiques se répondent pour mettre en « voix » un théâtre de l’inconscient religieux au sein d’un labyrinthe textuel et visuel qui souligne autant l’histoire de l’apparition, la biographie des « élus » (ou des illuminés), une réinterprétation de leurs silhouettes dans une poésie du lieu et de l’histoire ou de la légende. Le livre est passionnant car beau et intelligent.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Betty Tompkins’s work, the Artsy booth à Art Brussels 25-27 avril 2015.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Photo by Emily Johnston for Artsy.

 

Betty Tompkins’s work, the Artsy booth à Art Brussels 25-27 avril 2015.

Après ses « Cunt Paintings » et « Kiss Paintings » dans lesquels déjà le sexe était dévoilé et omniprésent, Betty Tompkins offrit des interprétations particulières du corps sous le titre de « Fuck Paintings ». Payant le prix de ses audaces, l’artiste tomba en disgrâce et presque dans l’oubli jusqu’à sa redécouverte grâce à Mitchell Algus, spécialiste des traques intempestives des arts « irréguliers ». Désormais Betty Tompkins est très présente aux USA. Elle fut redécouverte en Europe grâce à une galerie belge puis par la biennale de Lyon. L’opprobre qui recouvrait l’artiste sa calme peu à peu. Son « exhibitionnisme » engagé, féministe, bissexuel, très particulier et expressionniste est enfin compris. Il n’en demeure pas moins que certains voient toujours en l’œuvre un corpus diabolique, malveillant, ordurier.

Dans ses dernières séries (photographies et peintures) présentées à Bruxelles divers types de pénétrations sont traitées en une approche hyperréaliste en noir et blanc et parfois en couleur. L’évidente radicalité tient pourtant à une paradoxale « abstraction » dans la mesure où l’artiste « serre » la mécanique des scènes au plus près. L’effet de très gros plan provoque une mise en abyme des images pornographiques dont elle s’inspire. Betty Tompkins n’a plus à caviarder ses images des tampons « Censored » pour couvrir ironiquement ce qu’on ne saurait voir.

Les figurations d’éléments captifs et captivants oxygènent la peinture du temps de manière particulière. Les membres deviennent le miel à laquelle la peinture renvoie sa saveur de sel. Devenus armoires et armoiries ils sont transmués en motets visuels : leurs sens est donné par le tableau lui-même. Ils semblent leurs captifs consentants avant de leur retourner le compliment. Les veines des signes sont alimentées par la pulpe de la chair. Elle en devient syllabe, cil du désir, jouissance buissonnière. En bordure de ravin les figurations sont prises dans la sorcellerie perceptive : des parcelles de bleu, de rose, de blanc bâtissent de nouveaux terriers. Ils sont plus aptes à dire et surtout à montrer le plaisir. Berry Tompkins devient la subtile architecte et la reli(gi)euse des corps et des images afin de provoquer de nouvelles interrogations. Par enlacements le verrou des syntaxes est levé. A la cage de la raison, à la ménagerie de verre des nominations répond la nécessaire démence du chant des formes et des couleurs. Impressionnant ?

©Jean-Paul Gavard-Perret.