Rita El Khayat

Les poètes andalous, Poèmes et proses universels de Rita El Khayat. Ed. L’Arbre à paroles, Belgique. Collection Poésie Ouverte sur le monde, 2011 ; 163 pages.

– Poèmes et proses universels -, que Rita El Khayat, (REK) accompagne de nombreux dessins, croquis et photographies de son cru ; première et quatrième de couverture incluses. Dans ce recueil kaléidoscope plurilingue (français, anglais, italien) sont convoqués tour à tour : un poète japonais (traduit de la langue française par l’auteure), des auteurs arabes, des mystiques. Il s’agit de cueillettes savantes, savoureuses qui se côtoient, se télescopent ; d’humeurs plurielles, personnelles, singulières, oscillant du chagrin à la joie ; de l’indignation à la gratitude ; de la description de tableaux quotidiens, « à côté de lieux mythiques aujourd’hui disparus » p.95 ; de poésie du lieu, celle de l’Andalousie perdue et rêvée : « Voyez ! / J’ai perdu mon Royaume / Poètes andalous, / Levez-vous » p.9. « Poètes andalous, / Ma peine est immense / Elle va jusqu’à la lointaine / Étoile jurer de mon chagrin, / Demain, / Je quitte l’Andalousie, / Berceau de mes pairs, » p.10.

Ainsi, d’après Rita El Khayat, ses pairs n’ont pas su retenir en leurs vers, la splendeur : « les trésors arrivés de partout », aussi « Rien de tout cela n’est demeuré dans vos poèmes, / Poètes andalous ! » p. 13 ; « Je suis le poète femme / Étranglé de misère / Aveuglé par la laideur / Meurtri par la déchéance, / Quand vous fûtes destitués, » p.16 ; « Ayez honte au fond de vos tombeaux, / Poètes perdus, / Poètes vains et vaniteux », car « L’Andalousie a été perdue ! » ; « On m’a ravi la terre de mes Aïeux » p.17.

Poésie du lieu encore, hymne à son pays, le Maroc, pérégrination d’une mélancolie amoureuse à travers les villes de prédilection de l’auteure : l’une native, les autres écrins de vie, du travail, du passage, du patrimoine, de la transformation. Rabat, Casablanca et Marrakech. Cette dernière : « unique, ‘la Ville Rose’ est un cadre enchanteur pour les passions dévorantes enfermées dans les romans. Marrakech est si caractéristique du pays tout entier qu’elle donne son nom au Maroc (…). Elle est la fête permanente de la lumière et de la couleur, l’endroit même de la musique et des percussions venues du fond des déserts, situés aux pieds de la ville qui en absorbe les résonances et les tonalités, les moments de chaleur intense et de tiédeur par les souffles des vents apportée ». p.65.

Sur Rabat, REK rapporte ceci : « mon enfance, à Rabat, tant de fraîcheur habitant les couleurs de ces aquarelles, ma passion quand j’étais fille, Perle de l’Atlantique, bijou incrusté sur la côté occidentale du Maroc » p.86 ; « Ensevelie paresseusement dans les rouges feu des hibiscus et les dégradés de violets des bougainvilliers, elle se repose au couchant de la flamme du soleil qui a caressé vigoureusement sa tête étalée sur les sables de la plage, son ventre clos sur les ruelles de la Médina et ses pieds allongés dans les ruines du Chellah, langoureuse citadelle aux secrets millénaires » p.87.

A propos de Casablanca, REK écrit : « La nostalgie de ma vie de jeune fille, du temps passé de la ville, de son apparence qui a tant changé s’empare de moi devant les édifices loqueteux ! Je suis si triste que l’on détruise ce qui est le musée mondial de l’Art Déco sans même relever les plans et mesures, archiver, photographier, reconstruire, épargner de l’oubli, préserver comme unique et fantastique… C’est Casablanca, l’une des plus belles villes du monde pour qui sait la regarder » p.97.

L’attachement portés à ces trois villes s’étend néanmoins à d’autres villes : « De Tanger à Tiznit, en aimant profondément toutes les merveilles du Maroc, un pays à nul autre pareil » p.113.     Une autre merveille est ici accentuée par l’auteure et concerne les portes : « Les portes de la vie terrestre se referment sur le repos de la nuit, sur la fin des fêtes et des cérémonies, sur le groupe de visiteurs venus refaire l’alliance », aussi « L’ineffable de la nature du Maroc réapparaît dans un objet aussi familier qu’une porte : au fond d’une impasse, encadrée de feuillage vert et luxuriant, parmi des fleurs flamboyantes, teintée, en bois massif, chaque porte raconte une maison, un quartier, une époque et tant de vies derrière elle écoulées » p.114.

Amoureuse de l’Océan « si près de la ville », REK assure : « Je suis née au bord de l’Atlantique : je ne le quitterai jamais. ».

Poésie des lieux ancestraux, et poésie de femme témoignant de destins d’autres femmes ; « les femmes sont des perles » p.63. En effet, au fil de l’écriture où transparaît le respect, l’empathie pour les destinées de femmes plurielles, s’égrainent des définitions telles que : femme-Fleur-Parfum-Souffle-Enfant-Mystère-Fatale-Flamme-Bijou-Lumière-Secret-Eau-Terre.

Les femmes modernes vivant en occident côtoient leurs sœurs d’Orient et d’Afrique qui « Voilées et pudiques, / Fortes et sincères, / (…) portaient sur leur tête / Les caravelles des coiffes, / Un enchantement, une bigarrure, / Vaisseau prêt à prendre le large, / Dans la chaleur et la violence / Du désert / Et / De la pauvreté », où  « des coins et îlots restent une terre rétive au modernisme et à la modernité brutale » p.64, et où encore « Trop de sang séché a rendu tout obscur, / Le sang des porteurs dans la forêt équatoriale / Celui des esclaves, / Celui des gésines et celui des morts, / Devant la case et sous le Baobab.. / Le sang des révoltés de l’Indépendance, / Une histoire grotesque après les Blancs… » p.74.

Et du Maroc actuel, secoué par les attentats, elle conte ceci « (…) le mardi 17 avril au soir, il y a eu un très gros orage sur Casablanca. Le bruit du tonnerre était assourdissant, empêchant quiconque de dormir. À une petite fille éveillée bien tard, on demande : ‘Qu’est-ce que c’est que ce bruit ?’ Elle répondit, tranquille, ‘le terroriste’ ». Mais même s’il est prouvé que l’on peut vivre dans  des conditions épouvantables, extrêmes et de haute dangerosité, Rita El Khayat ne se résigne pas à : « considérer normal ce qui ne l’est pas ». Et elle voudrait voir : « des champs de roses à l’horizon, dressées contre la laideur », à la place de la fureur meurtrière.

REK avec une certaine humilité et une bonne dose de philosophie fait ici aussi montre de son propre combat pour exister, en tant que femme, poète dans un monde qui lui a laissé des stigmates, ainsi : « brûlée à mon tour par les aberrations de la vie et les injustices innombrables que j’ai vécues » p.158.

Elle porte – sur le monde du vivant et des choses, sur l’histoire des petites gens, des puissants, et sur les paysages métissés, des regards à la fois lucides et nostalgiques, traduits à l’aide de sentences modérées, de critiques, de cris d’alarme, cris d’amour, cri de femme-Fleur-Parfum-Souffle-Enfant-Mystère-Fatale-Flamme-Bijou-Lumière-Secret-Eau-Terre ; femme qui avance dans une rectitude souvent approximative, – malgré tout ce qui fâche et révolte -, car « le ciel de ce jour n’est jamais, jamais celui de demain. La lumière est mille, une, multiple, rose ou orangée, elle se meurt à elle-même dans le temps qu’elle se réinvente, à l’infini » p.143.

Ainsi, Rita El Khayat, poète du lieu de la lumière, de la beauté fuyante, des émotions arlequines dépeint-elle – ici et maintenant – : « toutes les fibres inouïes de la tendresse, de la cruauté, de la limite et du gigantisme de chacun… » p.144, avec cet élan féminin, filial, maternel, maternant et décliné de manière humaine, trop humaine.

Minibiographie

Rita (Ghita) El Khayat est médecin psychiatre et psychanalyste, diplômée des Universités de Paris. Anthropologue spécialiste du monde arabe, professeur des université italiennes. Elle a publié trente-sept ouvrages, dont des essais, des romans, des nouvelles et de la poésie. Elle a écrit de nombreux articles sur la condition féminine dans le monde arabo-islamique. Elle est aussi journaliste et chroniqueuse littéraire à la radio.

Rome Deguergue

Pierre de Vilno

Elvire & Jeremy, Pierre de Vilno, roman – Improbable rencontre – Éditions Héloïse d’Ormesson (165 pages ; 16€).

Pierre de Vilno radiographie les rapports amoureux les plus complexes qui gouvernent les jeunes générations, ceux qui surfent sur la toile pour ferrer une conquête passagère et assouvir leur désir. Romance « online » qui se concrétise vite par le rapprochement des corps. « Un relais de perversions » que ces « conversations virtuelles ». Mais comment aimer sans connaître le grain de la peau de l’autre, son parfum (habit Rouge), le goût de ses baisers ?

L’auteur décrypte la naissance de l’amour et les pratiques amoureuses, fustigeant cette absence de désir, de sentiments pour les addicts du sexe qui se contentent d’« embrancher les bons câbles. Un soumis. Un domi », de jouir, sorte de « fast-love, d’amour Kleenex». Des yeux se matent, des corps s’abandonnent, s’entremêlent, s’enlacent ; des bouches se cherchent, se rejoignent, des mains se frôlent, se nouent, des sourires s’échangent, des êtres se séduisent. Où se croisent-ils ? Dans un bus « Le toucher est électrique. Son regard. Sucré. Décisif ». Lors d’un déménagement « Le garçon porte un débardeur sur des muscles hors proportions. La sueur ruisselle sur des tatouages mystérieux. Et sa petite voix qui dit : J’en ferai bien mon quatre heures ». Après un spectacle : « Elle cède à la tentation ». Dans une salle de sports : « Il a  admiré tour à tour la rondeur de ses fesses, ce bijou de corps, l’eldorado de beauté… ». Au Flore, Mathilde « s’avance sur un rythme d’élégante allégresse, décrochant son plus beau sourire avant que l’un ou l’autre puisse dégainer ». L’auteur tarde parfois à distiller l’identité de ceux qui cohabitent ou partagent souvent le huis clos d’une chambre, attisant notre curiosité. Qui sont-ils ? « Un parfait métissage de l’homosexualité française : black-blanc-beur », «  bi, hétéro, gay, lesbienne ». C’est sur les bancs de la fac qu’Elvire et Jeremy, les protagonistes qui donnent le titre au roman, vont s’aimanter. On plonge, en alternance dans leur quotidien, leur passé, jusqu’à leur rencontre improbable. Leurs affinités se dévoilent. Jeremy (jeune professeur) se remet d’une histoire compliquée. Il sort d’une séparation avec Chloé, celle-ci s’estimant avoir été trahie, blessée par Mathieu, le bel infirmier « Un Teddy bear prêt à recevoir des câlins », dont la nudité sous la blouse troubla Jeremy. Égaré dans « son maquis des sentiments », il se met à collectionner les conquêtes masculines « Désir subit et subi ». Son supérieur, Revel, la figure paternelle qui lui manquait, son confident, va lui remettre le pied à l’étrier afin qu’il soutienne sa thèse avec succès. Elvire, une de ses étudiantes, venant de rompre avec Daphnée, expérimente l’amour masculin et «  entraine Jeremy dans les effluves de l’élixir amoureux ». Vont-ils s’y brûler ?

Dans l’épilogue, Pierre de Vilno crée le suspense, l’attente. Quel est le contenu du monologue qu’Elvire adresse à Jeremy ? Il boit « ces mots qu’elle a mûris ». Quelle scène mélodramatique jouent-ils ? Le naufrage du bateau d’un gosse, repêché dans une explosion de joie, serait-il une métaphore de la destinée de ce couple ? Des êtres tourmentés par le dilemme : aimer ou fuir ?

Dans ce roman, l’auteur souligne la carence de communication entre les protagonistes, la peur de s’engager, de prendre une décision, les difficultés de certains individus à se positionner quant à leur orientation sexuelle. Il divulgue les rouages du plaisir égoïste pour ces êtres, désireux d’assouvir leurs pulsions. La notion de fidélité dans le couple est mise à mal. L’écriture de Pierre de Vilno épouse les vagues de la volupté, dépeint des moments intimistes, la nudité apportant sa touche d’érotisme. Les personnages virevoltent au gré de leur libido. En fond sonore, une suite pour violoncelle de Bach ou « l’enfer sonore » de night-clubs. Avec un tendre humour, il campe ses personnages dans quelques situations burlesques. Jalousie, solitude, culpabilité taraudent les êtres.

De nombreuses références littéraires (Kundera, Modiano, Gary, Montherlant) jalonnent le roman.

Il signe indirectement un plaidoyer en faveur de la tolérance concernant la sexualité, déplorant l’ostracisme de certaines familles, comme Christelle qui « n’a jamais accepté que son frère chéri se laisse embarquer par ces pédés », trouvant en Elvire quelqu’un de « précieux ». Ne faudrait-il pas avoir toujours en mémoire le titre de la chanson de Louis Chedid : « Il faut dire aux gens qu’on aime qu’on les aime » ? Et cesser de mettre « les gens dans des cases », car « il n’y a pas de dosage idéal pour que le cocktail fonctionne », Pierrre de Vilno rappelant qu’il suffit « d’un regard, la folie de l’un, de l’autre, des deux » pour déclencher l’étincelle, les pleurs aussi. Le mystère de cette alchimie reste une énigme, tout comme la versatilité des cœurs. Au lecteur de succomber.

Nadine Doyen

Eric Holder

Embrasez-moi, Éric HOLDER, Le dilettante (17€ ; 222 pages).

Éric Holder joue sur la séduction dès le titre. Ne va-t-on pas passer très vite du « embrasez-moi » à embrassez-moi ? Les pommes d’amour n’ont-elles pas la couleur rouge-baiser ? Ce trou de serrure n’est-il pas une invitation à épier ce qui se trame dans les alcôves ?

La préface, pour lecteurs avertis, préfigure la teneur de ces nouvelles, d’où un envoi à Maître Pierrat, collectionneur, éditant à la Musardine, dont il connaît la passion pour la littérature érotique.

Éric Holder ne cache pas son désir de s’acquitter de sa dette envers les auteurs qu’il découvrit sous le manteau, au pensionnat (Miller, Sade, Reyes) et qui l’initièrent à la géographie intime, féminine.

Il revisite ses souvenirs de jeunes ados comparant « la chose », exhume des anecdotes relatives aux premiers émois, aux relations initiatiques, réactive des confidences à travers « un voyage dans le delta et ses nombreuses ramifications ». Il ressuscite quelques jeunes femmes timorées, farouches ou intrépides, allumeuses, tentatrices, expérimentées dans l’effeuillage, renouant avec son talent de conteur d’histoires sulfureuses et campe des protagonistes experts dans l’art du baiser.

Il convoque la mémoire de Cathy, qui l’avait déniaisé, aux « lèvres d’un rose qu’aurait envié le jardinier, deux pétales sur lesquels un baiser aurait laissé une meurtrissure carmin ».

Éric Holder magnifie la beauté de ces femmes, leurs blandices, explorant leur nudité à la manière de Chardin, Watteau, Schiele ou de Toulouse-Lautrec. On croise Blandine « aux fesses hottentotes, proéminentes comme des ballons de basket » cédant à la fougue de Renato « un vigoureux amant », « s’offrant un festin de voluptés défendues » et sa mère : Jeanne, la cinquantaine, « mettant le feu aux broussailles ». Aurore « la belle gazelle » découvre les jeux érotiques, la confusion des corps à trois : « Elle ne sait plus à qui appartient cette main, cette bouche, cette peau ».

Pauline « aux seins semblables à des fruits exotiques » incarne « un temple de la sensualité, la framboise sur le gâteau du personnel ». La lingerie de Marie sans chemise (« des mega-soutiens-gorge, culottes maxi ») suffit à émoustiller son visiteur, tout comme «  sa langue au goût de cerise ou son lopin de poils noirs ou le moelleux des bras nus ».Farid « le moricaud charmeur » tomba dans les filets de Brigit « cette beauté supérieure, inaccessible, aux roploplos libres » dont « la peau provoquait la faim ». Il sublime les jambes « schuss le long des mollets galbés ».

Laetitia, « conseillère à la culture », se fait infirmière pour soulager Virgile, dont la danse de Saint-Guy est provoquée par des guêpes, en retour Virgile saura « la transporter, l’euphoriser, lui faire perdre les pédales ».Après avoir fait défiler toutes ces scènes torrides, l’auteur s’interroge sur la mémoire des lieux : L’amour, comme le crime, adhère-t-il aux murs ? ».

Éric Holder emploie un vocabulaire cru (« l’un tisonne, bamboute, l’autre gobe, lèche, on frétille »), des termes ambigus comme « buisson », une langue verte, appelant un chat un chat, comme à l’époque de Catulle. A la manière de Klimt, il offre un hymne au baiser « promesse de l’étreinte à venir » selon Belinda Cannone. Il explore les relations extraconjugales : marivaudage, libertinage.

L’auteur glisse une pointe d’humour : « Je déshabille Marie-France pour habiller Paul », de la drôlerie avec des scènes théâtrales : on frappe au paroxysme des ébats. Le suspense n’est pas exempt : Quel traumatisme a pu subir Farid pour paniquer à l’approche de la rue Petit-Saint-Jean ?

A la fin de cette nouvelle, Éric Holder affiche sa volonté de faire table rase des mauvais souvenirs et de « lustrer les bons comme de l’argenterie », manifestant sa gratitude au lecteur pour ce délestage.

Il signe un ouvrage qui laisse cours aux fantasmes de « son semblable, son frère, de son lecteur idéal qui n’a pas vingt ans », habité par le démon de midi. Il y décline l’art d’aimer sous toutes ses postures lascives, dans une exaltation des sens, dans le regard : « Le plaisir y faisait voguer les scintillements ». L’alchimie naît parfois d’une odeur, « d’un effluve, un profumo di donna ». Le sentiment amoureux, la morale sont relégués au second plan pour ces rencontres éphémères, parfois «  un coup au paradis unique », sources de frustrations et de désillusions. La galerie de portraits féminins cède vite la place à un ballet de corps électrisés, ondulant, ployant sous les caresses, les étreintes, les ventres incendiés s’épousant, mêlant désir et plaisir charnel, volupté et sensualité. Les épilogues savent surprendre. Les lieux de rencontre sont variés : dans un café, lors d’une réception dans une galerie (la peinture étant omniprésente) à Roissy ou dans un salon du livre.

Retenons que pour Éric Holder, celui de C., en Seine-et-Marne, est un raout mémorable.

Un recueil capiteux, mâtiné de tendresse.

Nadine Doyen

Arthur Dreyfus

Le livre qui rend heureux – A ne pas lire en cas de bonheur, Arthur Dreyfus (Flammarion, 122 pages, 12€).

Un titre qui peut laisser dubitatif. Cet essai se présente comme un puzzle composé de témoignages collectés lors de micro-trottoir (chacun donnant sa conception du bonheur, d’une vie réussie), truffé de références musicales (Nina Simone, Sinatra, Trenet, Brassens) et littéraires (en exergue), d’une anecdote de poète persan. Arthur Dreyfus y ajoute sa propre expérience, des exemples concrets, des scènes de rue dont il fut le témoin. Il se révèle un perspicace regardant, sachant se fondre dans la foule quand il sonde les pensées de ceux qu’il côtoie (dans le métro, la rue ou dans un parc). Il nous guide vers sa recette du bonheur, nous enseigne à poser un autre regard et à positiver.

Il distille des conseils avisés. A celui qui se retrouve à faire le pied de grue, il suggère de ne pas forger des interprétations trop hâtives. Il prône la tolérance au sein d’une famille, étayant son propos par le suicide d’un fils dont le père n’avait pas admis l’homosexualité.

Il nous encourage à lâcher prise plutôt que de se polluer la vie à persévérer.

Il valorise le goût d’apprendre, allant même jusqu’à envier « l’ignorant qui a tout à apprendre ».

Arthur Dreyfus glisse subtilement l’étymologie du mot bonheur, qui exprime l’idée d’aboutissement.

On sera étonné de découvrir la raison pour laquelle De Gaulle n’emportait jamais de parapluie, ce qui nous enrichit du mot « contingence ». On sera tenté de «  sourire très fort en écoutant son baladeur » pour vérifier si notre qualité d’écoute est meilleure. Il nous encourage à « améliorer nos capacités » par le questionnement et les échanges. Le partage favorisant une vraie pollinisation.

Il fait l’éloge de la gentillesse, « cette vertu rare », fêtée à grande échelle lors du « world kindness day ». N’est-on pas heureux que dans le bonheur des autres ?

Il encense la beauté que parfois on ne sait pas remarquer sur notre trajet quotidien (un bas-relief en céramique, la forme d’un nuage, la couleur du ciel, un clocher irisé) et les plaisirs minuscules (un sourire). Il nous invite à prendre le temps de flâner, de marcher en levant le nez et surtout à « prêter attention » à ce qui nous entoure. Et ainsi débusquer « des gouttières en vermeil, des graffitis imprenables ». La vue du musée d’Orsay lui suffit pour convoquer Monet. Avec humour, il relate une déception de gourmet, apprenant à ses dépens que garder une poire pour la soif ne lui a pas réussi. Désormais il se délectera de macarons sans attendre.

Il brasse divers thèmes dont l’ennui, la solitude, la fuite inexorable du temps, la finitude. Il nous rappelle que les jours ne se rachètent pas, que les choses ne se reprennent pas une fois passées sans profit. Alors préconiser « Le Carpe diem n’est pas si bête », en conclut-il.

A noter qu’Arthur Dreyfus rend hommage à Marceline, cette femme rescapée d’Auschwitz, à l’incroyable trajectoire, habitée par une énergie intarissable d’où elle puisa sa force de résilience.

Arthur Dreyfus a veillé à nous inoculer la capacité à composer avec l’inacceptable. Confortons-le dans l’idée qu’il a bien fait d’initier ce projet et de nous offrir ce florilège euphorisant. Dans ce bréviaire de sagesse, éclectique, l’auteur souligne l’importance de renouveler notre regard, de percevoir l’éclat du merveilleux derrière la banalité du quotidien. Il répand sur la vie comme une pluie d’or, illuminant ses réflexions, une façon de nous tenir du côté ensoleillé du trottoir.

Arthur Dreyfus nous donne rendez-vous au carrefour des possibles, afin de nous remettre les clés « d’une joie éternelle et continuelle de vivre ». Sa maison Félicité recèle bien des surprises, comme : « Le métier de vivre est sans concours », des aphorismes que l’on a envie de s’approprier : « Si la VIE n’a pas de sens le bonheur est sa direction ». Arthur Dreyfus a su relever le défi d’écrire sur le bonheur après les propos d’Alain, pour le plus grand plaisir du lecteur. Cet opus qui fredonne le bonheur est nourri de sollicitude et d’empathie pour les cabossés de la vie.

Pour parachever cette pépite, Arthur Dreyfus a su s’adjoindre le graphiste François-Xavier Goby dont la contribution est remarquable, jouant avec les contrastes : blanc, noir, orange.

Le livre qui rend heureux est un cadeau ludique, enrichissant, idéal pour cultiver l’amitié.

Un compagnon de route incommensurable, pour aider à rebondir. Un viatique roboratif.

A lire même en cas de bonheur.

Nadine Doyen