GWEN GARNIER-DUGUY : “NE LAISSONS PAS LE POÈME MOURIR EN NOUS”


Gwen Garnier Duguy a obtenu pour son livre Enterre la parole suivi de La nuit phoenix, poèmes, Lettre et post-face de Jean Maison, Revue NUNC, éditions de Corlevour, le prix Yvan Goll 2020. À l’occasion de la remise de ce prix le 10 juin 2022 (retardée pour cause de pandémie) il a écrit et lu le texte suivant originellement publié sur le site Presse Profession Spectacle que vous pouvez également lire ici


Le 2 octobre 1920 Yvan Goll signa un poème intitulé LE TORSE DE L’EUROPE. Il se termine ainsi :

« Mais dans mille ans, peut-être, viendra un poète, un nouvel homme d’amour.
Il grattera de ton socle le mensonge du Temps,
Il retrouvera sous l’uniforme d’airain ton cœur oublié :
Car tes meurtriers oublièrent de tuer le cœur : ils l’ignoraient !
Alors ton sang se répandra comme un jet d’eau, jadis enseveli.
Il donnera le signe de nouvelle vie, et ce sera une auréole rouge sur le monde !
Alors, Torse, tu recommenceras à vivre, homme, ancien chef d’œuvre de Dieu !
Qu’importeront alors tes bras, tes mains coupés !
Qu’importeront toutes nos paroles et nos révolutions !
Toi qui posséderas ton cœur,
Frère immortel, tu seras heureux.
 »

Au regard de ce poème qui relève d’une forme d’Annonciation, je voudrais souligner le fait que le prix qui vient de m’être remis, en 2022, fut attribué à mon livre en 2020. Ce paradoxe temporel est très instructif car il révèle un état historique particulier, un état du monde à partir duquel nous avons appelé un autre monde. La pandémie nous a montré notre condition à bout de souffle.

Cette expression, à bout de souffle, n’est pas seulement une métaphore. Elle contient une vérité à la lettre : aussi la situation du monde dominé par l’espèce humaine, serait le miroir que l’Homme projette sur la nature. Le monde n’est-il alors l’image que de ce que nous parvenons ou non à intégrer en nous-mêmes ? La situation de ces deux dernières années me force à penser dans ce sens, elle nous force peut-être à élever notre conscience et mettre en accord notre pensée et nos actes pour entrer dans une harmonie vivante ?

Il y a donc un moment charnière, ce moment défini par le coronavirus instituant l’année 2020 comme l’année officielle d’un changement de paradigme.

Pourtant, cet autre monde appelé « le monde d’après » semble renvoyer à quelque chose qui est en train d’advenir, lentement, secrètement, à pas de colombes, et que porte en elle-même la poésie. Par ces mots, « le monde d’après », nous disons que nous espérons quelque chose qui marquerait une rupture avec les conditions imposées par le matérialisme exclusif épuisant le souffle des êtres. Ce matérialisme, nous l’avons vu par les décisions politiques prises par les différents gouvernements du monde, contient à travers ses applications une structure qu’il ne peut plus cacher malgré ses efforts de dissimulation, une structure fondamentalement autoritaire, absolument intolérante et aveugle à ce qui n’est pas lui. Lorsque, en fanfarons, nous avons pris l’habitude de dire que par notre action, nous combattons, nous nous abusons. Nous ne combattons pas : nous sommes combattus. Nous nous défendons contre quelque chose qui veut notre mort. Julian Freund a dit : « Vous croyez que c’est vous qui allez définir à qui vous faites la guerre et à qui vous ne la faites pas. En fait c’est celui qui vous fait la guerre qui vous définit et qui vous empêche de cultiver votre jardin. » Je tiens cette citation d’un maître qui me l’a enseignée, l’un des plus grands peintres vivants, Roberto Mangù, Don Roberto dont l’esprit pictural a inspiré ces quelques mots.

L’œuvre d’art, nous le savons, ne connaît pas le progrès. En cela elle n’appartient pas à notre modernité. Elle en est protégée et participe à son émancipation.

Tout ce qui nous importe désormais avec ce que cette crise nous révèle, c’est d’être au bon niveau de conscience. Une parole, issue d’une pensée, est d’abord d’être une langue intérieure. Son expression est sa formulation extériorisée, donc notre projection intérieure sur le monde. Le monde mondialisé serait la projection du désir d’unité de notre être. L’asservissement que nous faisons subir à la nature incarnerait notre peur inconsciente de notre nature dont nous ne parvenons pas à regarder la profondeur en face. Et cette angoisse générée par notre finitude produirait cette fuite en avant technologique défiant les limites de la mort avec ce fantasme transhumaniste projetant sur le monde son rêve de vie éternelle. L’Histoire de cette modernité ne serait l’histoire que de notre inaccomplissement, d’une frustration empruntant violence, malhonnêteté, souffrance pour nous donner à nous-même l’illusion que nous vivons vraiment.

Alors la pensée poétique comme signe d’intégration de ce qui chaque jour nous met au défi de dépasser notre animalité pour élever notre être dans une verticalité d’Homme.

Que signifie désormais la parole des poètes depuis ce que nous pouvons appeler maintenant la Génération de 2020 ?

La poésie est consubstantielle à l’être humain.  Le poème est cette part de nous-mêmes inaliénable aux violences de l’empire techno-centré. Il est la part de nous-mêmes en désir de faire corps avec notre conscience. Il est, le poème, la part la plus naturelle de notre complexion surnaturelle, la part féminine désireuse de danser avec nous. Ce que cache la formule « le monde d’après », c’est une élévation, non pas du sentiment de vivre, mais de la vie elle-même au cœur de nos existences. Le poème nous écrit en permanence. À nous de l’emprunter pour lui donner la forme de nos vies accomplies. Parce que : nous sommes de verbe. Aussi souvenons-nous : nous relevons du Poème. Voilà notre identité qui vient de se rappeler à notre bon souvenir par cette pandémie nous révélant notre visage. La génération de 2020 aura la responsabilité d’inventer le mythe du retournement ontologique, d’assumer le retour à la Foi, à la Beauté et de revendiquer le Merveilleux.

Notre « jardin » doit être cultivé à tout prix. Cette respiration que notre cœur réclame, c’est la Poésie même, dans toutes ses expressions, qui peut l’apporter à une humanité en attente d’un saut quantique intérieur, celui de l’Espérance. Cette pandémie, comme le poème de Goll, porte une annonciation : celle de la sortie, à échelle mondiale, de notre état d’esclave Égyptien jusqu’alors acceptée, celle de la traversée de notre mer rouge intérieure.

Aussi, chers amis, ne laissons pas le Poème mourir en nous. Cultivons-le en le lisant. Il est la racine profonde du meilleur d’aujourd’hui, la porte de toutes les conquêtes anthropologiques. Avec lui, les bras coupés, les mains coupées dont parle Goll, sont en train de bourgeonner.

Je tiens à remercier les membres du jury, mon éditeur Réginald Gaillard et le poète Jean Maison pour m’avoir fait l’honneur de deux très belles postfaces. Je salue chaleureusement Richard Rognet. Et mon ami Matthieu Baumier.

©Gwen GARNIER-DUGUY

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Dans le N°101 de la revue Traversées, on peut lire quelques uns de ses poèmes.

René Frégni, Dernier arrêt avant l’automne, Folio no 6951, (192 pages – 7,20€), poche janvier 2022.

Une chronique de Nadine Doyen

René Frégni, Dernier arrêt avant l’automne, Folio no 6951, (192 pages – 7,20€), poche janvier 2022.

Pour stimuler un écrivain en panne d’inspiration, un libraire l’exhorte d’accepter une offre providentielle: gardien et jardinier du monastère de Ségriès, sis à neuf kilomètres de Moustiers. Job bien rémunéré. Calme assuré, paysages de Provence grandioses, des arbres centenaires, des couchers de soleil hypnotiques. Un décor de rêve pour un romancier en quête de tranquillité. 

Il reste à s’approprier les lieux d’autant que les deux silhouettes qui surgissent lorsqu’on emprunte le chemin d’accès ont de quoi impressionner, effrayer même surtout de nuit : « deux moines hideux, main droite coupée». 

« Il y a parfois des lieux qui nous mettent mal à l’aise dès qu’on y met les pieds, et d’autres qui vous accueillent, vous adoptent, comme s’ils vous attendaient. » (1)  Le voici «  rôdant nuit et jour autour des vieux murs ».

On suit son installation, son adoption d’un chaton ronronnant si fort qu’il le nomme Solex. Leur façon de fraterniser est touchante. Il fait penser à l’écrivaine Colette quand il restitue son dialogue avec cette « pelote de laine blanche » ! Il instaure un rituel matinal : saluer les « vrais gardiens du temple » ces deux moines ( tondus, vêtus d’une cape à capuche, tenant un livre dans la main gauche) dont l’un représente Bernard de Clairvaux. 

Il vaque à ses travaux d’entretien : il sarcle, pioche, bêche afin d’arracher à la sauvagerie ces murs abandonnés ; débroussaille et pour ce faire répare l’outil, taille la colonie de bambous qui a proliféré de façon incontrôlée, arrache, nettoie les abords du monastère, le jardin en terrasses et le cimetière des moines, coupe sécateur en main, ramasse le bois pour une flambée… 

Il s’interroge sur le passé du lieu ( fouille les tiroirs), fait des recherches sur les moines qui ont occupé le monastère et également sur ce mystérieux milliardaire, l’homme à la Bentley, propriétaire du domaine depuis trois ans.

Pour rompre son isolement, il se rend à Riez une fois par semaine, fait une halte chez ses amis libraires qui voudraient tant pouvoir mettre son livre en vitrine. Il croise aussi l’Indien, qui entretient la bâtisse depuis quelques années. Tous deux dépendent du même employeur. Chacun se raconte : Ok Dinghy relate son parcours, l’écrivain, alias Bernard de Clairvaux, à son tour, explique sa présence dans ce lieu. Prévert s’invite dans leur conversation! 

Il ose même s’aventurer dans le camp des gitans. Les pensait-il coupables ?

Le récit rebondit au chapitre trois, quand le jardinier effectue le défrichage du cimetière. Sa découverte macabre le sidère même si – Ce n’est pas le fémur de Rimbaud (2) ! Une totale psychose le saisit quand il retourne dans la maison de l’évêque. Soirée dans un huis clos angoissant : « Pendant plus de deux heures, il fait l’aller-retour, des fenêtres du deuxième étage à l’épaisse porte en bois », à l’affût du moindre bruit. Il se munit du tisonnier et d’un couteau de cuisine.

Le rêve se mue en cauchemar. « En une seconde tout basculait dans l’horreur. ». La compagnie de sa chatte lui apporte du réconfort dans cette nuit d’épouvante.

A-t-il raison d’épier le moindre recoin, de se verrouiller à double tour ? 

Il s’empresse d’envoyer un message à Pascal, le libraire. 

Faut-il prévenir la police ? Et si les gendarmes le suspectaient ?

Pourrait-il être inquiété ? Ne le prennent-ils pas pour un écrivain bizarre, marginal? Pourtant il est déjà passé à La Grande Librairie ! (3)

Il va trouver refuge chez ses amis, leur rend service en récoltant leurs olives.

Pendant ce temps les gendarmes enquêtent, les techniciens de l’identité criminelle sont dépêchés afin d’exhumer des indices.

Pourtant il se hasardera à revenir, tout en sombrant dans la paranoïa. Ses angoisses récurrentes se communiquent au lecteur. Le moindre bruit le fait sursauter, or « en automne, il y a toujours quelque chose qui craque, tombe, roule, éclate. Il se barricade, les ombres qu’il a vues le plonge dans l’effroi.

Le chapitre «  Confession » déclenche un vrai tsunami chez le narrateur.  L’indicible vérité lâchée lève le voile sur l’énigme qui le taraudait. 

Le lecteur aura-t-il deviné avant? 

Réné Frégni décrit les paysages sur le motif tel un peintre avec beaucoup de précisions. Sensible à leur beauté, il fustige l’homme qui saccage la planète. Ses réactions sont des plus sensées, nourries par des convictions écologiques. 

Il déplore « l’insatiable voracité et l’égoïsme des hommes qui détruisent tout, saccagent les entrailles de la terre. Ne vise-t-il pas à faire prendre conscience  que «  nous avons rendu la planète malade » ? Sorte de requiem, à l’instar de Serge Joncour dans son roman coup de poing Nature Humaine.

Sa vie monacale le rend disponible pour observer les petites merveilles de la nature comme les gendarmes, « vêtus de tuniques rouges » ou un papillon, un lézard, écouter pinsons, alouettes, corbeaux et tourterelles.

Cette aptitude de l’accueil relève d’une sensibilité exacerbée à habiter poétiquement le monde, à la manière d’Höderdlin.

Et comme il n’a pas fréquenté une femme depuis des lustres, caresser Solex, chatte « d’écriture et de silence », « aux deux billes bleues » reste un baume. Une tendresse indéfectible les relie. Auprès d’elle, ses inquiétudes s’évanouissent.

Son écriture sublime, au fil des saisons, la Provence chère à Giono.

Quand la neige vient de tomber, «la vigne vierge autour de la fenêtre forme une étincelante broderie de diamants. »

Ses descriptions des couchers de soleil sont une féerie de couleurs : « Le ciel soudain comme la gorge des pigeons. Le vert jouait avec le violet, le bleu avec le gris. Des roses extraordinaires glissaient, flambaient… ». D’autres soirs « un vin rose et violet s’étale et ruisselle dans la vallée du Colostre, inonde d’un sirop de plus en plus rouge et noir un plateau de lavande qui va se jeter dans la Durance ». La Durance, «  un corps de fille qu’il a parcouru, caressé, dont il connaît les moindres courbes …».

A l’ automne, il admire « la forêt qui s’embrase, les abricotiers qui s’entourent de cercles d’or, les allées pourpres, les flammes sur les coteaux ».

Il convoque ses souvenirs avec ses parents, sa venue à Clairvaux. Les mots tilleul  lessive, patchouli suffisent à lui livrer, avec acuité, des réminiscences de jeunesse.

On se surprend à sourire quand on croise plusieurs fois le mot «  pneu », ce mot qu’Amélie Nothomb s’est mis au défi d’employer dans chacun de ses romans !

L’auteur décline une ode aux livres : C’est par la lecture que l’Indien a engrangé ses connaissances. Il rend hommage à sa mère qui lui a lu de si beaux textes dans leur cuisine de Marseille, et aux libraires dynamiques, ces militants du livre si passionnés. Il déploie aussi un hymne à l’amitié et à l’amour. 

L’écrivain narrateur aborde l’écriture, pointe son côté « magique » à aller « chercher des débris de vie dans les replis secrets de nous-mêmes ». Il fait l’éloge de « la beauté mystérieuse des mots, de la puissance de leur simplicité ». 

Il questionne sur le métier d’écrivain, pose un regard critique et caustique sur ceux qui écrivent : « Tout le monde écrit des romans, les flics, les voyous, les anciens ministres ( on pourrait ajouter les anciens présidents!), les chanteuses qui passent deux fois à la télé pour leur décolleté » ! Lui, il écrit «pour entendre la voix de sa mère » et rappelle la situation financière des écrivains  « taris » !

René Frégni signe un roman lumineux ( mais aussi peuplé d’ombres), qui sent bon le patchouli, la lavande, le romarin, la garrigue où le rapport tactile , sensuel et auditif est aussi prépondérant. Ses envolées poétiques, ses comparaisons subjuguent. S’y ajoute le mystère avec ces « neuf mois hors du temps, de silence et de tumulte », où  le mal et le bien se sont opposés.

Un séjour qui lui a fait noircir à nouveau ce cahier resté vierge depuis deux ans et retrouver « le bonheur de faire glisser sa plume sur du papier ».

Concluons par cette belle réflexion de l’écrivain à propos de la langue (3) :

« Ce n’est pas la quantité de mots qui fait la grandeur d’un livre, c’est la grandeur de chaque émotion qui est creusée par le stylo. »  


(1) Citation extraite de Chien-Loup de Serge Joncour

(2) Le fémur de Rimbaud, roman de Franz Bartelt

(3) Dans  La Grande Librairie du 15 juin  2022, René Frégni était l’un des invités.

© Nadine Doyen

 Alen BRLEK – Théories nocturnes (Noćne teorige) – traduit du croate par Martina Kramer – L’Ollave, juin 2022, 70 pages, 15 €

Une chronique de Marc Wetzel


 Alen BRLEK – Théories nocturnes (Noćne teorige) – traduit du croate par Martina Kramer – L’Ollave, juin 2022, 70 pages, 15 €

Nous pensons à nos vies sans les penser, et tournons en rond dans leur progression même; la poésie, qui mène par principe à tout ce qu’elle sait formuler, et fait rencontrer tout ce qu’elle évoque, pourrait-elle théoriser une vie que nous nous remettrions à imaginer sans retour ?

« Tu nais puis toute ta vie tu essayes de revenir.

Le matin aux serviettes, le soir aux oreillers, aux couvertures et au rêve.

La terre mouillée sur les mains n’est pas agréable

car tout sort d’elle, sauf toi. Tu lui appartiens

et pourtant personne ne t’a appris à mourir.

Les jours changent de saveur mais tu ne changes guère de goût

ni d’allure et tu es malade, à la fin tu es toujours malade

de toi-même. Tu n’es pas assuré d’être vivant,

tu respectes les queues à la banque et les panneaux de signalisation.

Tu respectes l’inanimé pour sa présence même quand tu t’en vas.

Puis tu cèdes devant les publicités, les pilules

et les saisons,

branché à la perfusion du marketing

et tu attends de retourner dans quelque chose comme une mère » (p.25) 

 « Théories nocturnes«  … voilà bien un titre (paradoxal, ironique, provocant ?) de poète ! Car une théorie semble toujours là, au contraire, pour mettre au jour le fonctionnement d’une réalité (même pour expliquer la venue quotidienne de la nuit, il faut éclairer, et non assombrir, la mouvante interposition régulière que fait une moitié de Terre entre le Soleil et l’autre), et il fait toujours jour dans une théorie (l’articulation des hypothèses y doit être visible de l’esprit, ce qui est exposé par la raison devant constamment l’être à elle).

Une théorie conçue ou agissant de nuit, comme s’en figure notre jeune poète, n’est pourtant pas une simple facétie : même avant son sens de prise en considération intellectuelle d’une réalité, d’un corps cohérent de propositions qu’on avance pour rendre compte de ce qu’on voit s’ordonner et se dérouler ainsi ou autrement, « théorie » renvoie, dans son origine grecque, à un défilé de gens envoyés pour assister à un événement sacré, une procession de députés chargés, hors de chez eux, d’observer et de cautionner le cours d’une fête solennelle ou la consultation d’un oracle. « Théorie » est l’idée d’une sorte d‘ambassade désintéressée, faite non pour nouer un rapport de pouvoir, mais plutôt pour assumer ce qui la dépasse, pour se rendre auprès de ce qui lui échappe pour témoigner d’une volonté supérieure qui s’y manifeste, et acquérir le droit de lire le sort de tous. Avant donc d’être une troupe complète d’idées se déduisant les unes des autres, une « théorie » est un groupe d’envoyés au mystère se suivant méthodiquement les uns les autres, s’avançant vers la révélation que leur seule discipline de cheminement méritera. On y sent alors un poète davantage à sa place ou dans son élément ! « Théories nocturnes » y ajoute la marche plus périlleuse (en tout cas moins harmonieuse) dans l’obscurité, le risque de ne pas même pouvoir voir ce qu’on est venu enregistrer, et la pluralité des processions simultanément en marche vers leur vérité. En tout cas, dès la première page (éponyme) du recueil (p.11), au moins trois thèses « théoriques », ou considérations fondatrices, trois « avancées » spéculatives à la fois graves et ironiques – une logico-scientifique, une psycho-spirituelle, une historico-écologique respectivement, nous sont, poétiquement, données :

« La plus grande distance est celle de zéro à un« 

« Dieu est une cicatrice/ La peau est toujours la même » 

« En fait personne ne raconte rien d’important./ Car rien n’est important/ depuis qu’une tortue a mordu pour la première fois/ une bouteille en plastique » 

Ce qui reste d’une poésie traduite – surtout quand sa langue originale nous est si lointaine – c’est l’essentiel : une pensée qui chante. La leçon de vie d’un poète est donc toujours quelque chose comme : que ton existence se conduise comme une pensée chante ! Et il y a, sous la subtile sobriété et (parfois) l’obscure rudesse de ce jeune (né en 1988) poète, de naturelles indications morales, de nets appels à la vertu, car l’usage que la poésie a de la parole mime, en quelque sorte, celui que la vie a de sa propre humanité.

En toute poésie, d’abord, la parole se promet de trouver exclusivement ses ressources en elle même (et non, prosaïquement, comme arme, outil ou faux-nez d’autre chose : une idée, une intrigue ou une fonction), et ne trouver son appui que dans la suite « inspirée » qu’elle se donne à elle-même, dans la fécondité autonome de son propre cours. Ensuite, par le don de la surprise poétique, l’écrivain a coeur de redonner en mots ce qu’il a reçu d’eux : c’est comme bienfaiteurs de la pensée qu’il les reconduit dans ce qu’il sait faire résonner d’eux. En toute poésie enfin, même ésotérique ou nihiliste, le meilleur du mystère est comme solennellement partagé; promesse y est faite (et tenue, si le poète est, comme ici, intègre) que celui qui saura bien lire cela s’écrira mieux lui-même, formulera mieux le cours de sa propre conscience.

On n’a donc pas de mal à reconnaître, respectivement, dans les simples conditions d’exercice d’un parler poétique, trois vertus communes : loyauté, gratitude et générosité. Ou, pour le dire négativement, en poésie, la manipulation traîtresse, l’arrogance spirituelle et la sécheresse de coeur sont comme techniquement impossibles. On pourrait, avec Carlo Ossola, nommer urbanité cette cordialité tissant les liens utiles à ce qu’une parole humaine est venue faire là. Aménité sans complaisance ni astuce qui, même angoissée et perplexe, étaye noblement le bien quand il est possible et paralyse ou enraye discrètement le mal qui se croit nécessaire. Ainsi s’expriment vertus de loyauté, gratitude et générosité en trois passages comme :

« Je vous porterai les racines

même après mille labours.

Dieu est là, telle une noix,

derrière les yeux » (p.26)

« Aujourd’hui je suis un homme sans  souci

qui sait

que nous étions rêvés par les enfants des Sumériens

dans la poudre à canon du printemps.

Notre sort astral a été

écrit par

des coeurs brûlants » (p.32)

« Notre satiété n’a coupé la respiration à personne,

seul le silence s’est retiré dans de petits bruits

hors du corps et nous aimions » (p.34)

  Et ce dernier génial passage, qui semble bien les résumer tous :

« Il faut trouver l’endroit, une intention ouverte

qui ne prive pas. Comme les barrages

construits par les castors. Il faut

tendre le ventre vers le ciel, inviter dieu

à poser sa tête, à essayer de s’endormir.

Il faut renoncer aux angles droits

et à tout autre intouchable,

avec ses pouces partager le coeur à l’infini, telle une pomme,

distribuer aux enfants.

Il faut verser, comme une volée d’oiseaux dans un arbre,

les humains dans les humains » (p.43) 

 L’effort poétique de compréhension peut-il pour autant réussir ? L’avancée théorique restera « nocturne », car la pensée a beau chanter, elle rencontre presque aussitôt des choses dont elle ne peut décider. Par exemple, dit le poète, aimer – qui est vouloir le bien d’un être – consiste surtout à lui épargner ardemment le pire, à désarmer, autant qu’on peut, le pouvoir du mal sur cet être aimé. Mais quel est le plus grand mal : le vice privé et personnel (dans la surenchère passionnée des désirs) ou l’inégal traitement des prétentions (dans le dérèglement public des échanges, ou la corruption des contrats) ? Est-ce le vil ou bien l’injuste ? On l’ignore. Mais alors comment l’amour pourra-t-il s’assurer du mal à défaire ?

« je ne sais toujours pas ce qui a apporté plus de mort

l’individu ou le collectif

et s’il est possible d’aimer vraiment

sans ce savoir » (p.54)

De la même façon, complexité du monde et maturation d’une vie en lui sont-elles seulement compatibles ? La complexité force à prendre en compte des déterminismes de plus en plus divers, en interférences de plus en plus chaotiques; mais la maturité est, à l’inverse, un effort d’optimalité dans un secteur que prudence et lucidité savent de mieux en mieux isoler des autres. (« Chargé de pioches j’ai fait le geste vers l’été en moi » p. 51). Où forger alors son « été » idéal si toutes les saisons s’en mêlent et s’emmêlent ?! Même la maturité démocratique se mène une vie impossible si perfectionnement et diversité tirent par principe en sens opposés ? D’où les délicates contorsions d’une civilité se rêvant à la fois authentique et solidaire !

« Je voulais lever l’ancre, trouver un frère, lui dire

approche et tu entendras en moi la chair sauvage et silencieuse de la nuit

monter comme la grande marée. Dis-moi

comment démolir les murs, comment ensuite fabriquer un continent

une famille, comment tirer à trois-poins, comment siffler

dans une ville qui envahit tes poumons tel un cancer.

Comment fermenter enfin sans dire de sottises » (p.55)  

Alen BRLEK

C’est, comme on l’a deviné, un formidable poète, qui mérite pleinement l’attention à laquelle il nous appelle, et dont les quelques obscurités viennent de ce que la clarté lui est donnée par grâce, et que la grâce est, on le sait, une présence qu’on a moins le plaisir de construire que la joie d’intercepter. C’est comme si ce qui manquait au réel venait, dans l’esprit de ce méditatif et malicieux poète, directement donner le coup de pouce qui nous le révèle. Avec l’art merveilleusement difficile d’un visionnaire savant et nuancé, mais sans oeillères.   

Claude Luezior, Sur les franges de l’essentiel, suivi de Écritures, Éditions Traversées, 2022

Une chronique de François Folscheid

La chronique a été publiée originellement ici sur le site Le Pan poétique des muses et nous a été amicalement proposé par Claude Luezior.

Claude Luezior, Sur les franges de l’essentiel, suivi de Écritures, Éditions Traversées, 2022

Sur les franges de l’essentiel, suivi de Écritures, la nouvelle publication de Claude Luezior, au titre ample et majestueux, est un recueil de poèmes et proses au format à l’italienne, illustré en couverture d’une huile sur toile de Jean-Pierre Moulin. 

Le liminaire, d’entrée de jeu, nous happe. Par son thème (l’évolution de l’écriture), ses images hautement picturales. Son goût de silex sur la langue râpeuse des origines. Ses ombres de mammouth qui s’étrécissent dans les casses de Gutenberg et vont se dissoudre dans les tweets de l’abrutissement digital.

Puis viennent les poèmes, denses, ciselés. On retiendra, dans Clarté, cette vision de l’aube perçue comme « ce grêle espoir / dans le cambouis de failles / que j’ai crues éternelles » ; dans le poème suivant, ce « soleil (qui) émerge en majesté », comme un « monocle de feu » ;  l’émouvant (p.30) : « scarifiée par les tourments, la jeune femme a choisi un chemin de cendres […] » ; l’Orage, habité par les forces telluriques ; Racines, à la nudité âpre, au goût de sable et de rocaille ; et puis ce magnifique, aux accents persiens (p.86) : « Aux grands flots offerte, seule face à l’assaut, la lagune, telle une fiancée polie par les caresses […] »

On ne saurait clore cette succincte et incomplète énumération sans évoquer ce poème magistral qu’est Rupture, la beauté de ses images et de sa symbolique – cette flamme de l’amour enfui face à l’hostilité du monde et à l’érosion du temps : « nous serons, l’un à l’autre / ces labyrinthes de craie / quand les torches vives / devaient porter leur feu » […] « si tendre et innocente / la braise de nos nuits / restera le trait d’union / de nos chairs qui s’éteignent » […] « et dans l’eau précieuse / de tes regards en amande / restera la transparence / d’un commencement ». 

Écritures (deuxième partie du recueil), réflexion-introspection poétique sur l’art d’écrire, par sa tonalité à la fois grave et légère, ne manquera pas de faire résonance chez ceux et celles qui s’adonnent, peu ou prou, à « l’ancienne et très vague mais jalouse pratique » (Mallarmé). On appréciera notamment : Écrire, Burine ta page, Mouettes, ainsi que les savoureux Saint-Graal et Alerte

De ce corpus, une perle nous saute au visage et à l’âme – perle qui à elle seule justifierait l’existence de ce recueil :

« Écrire, c’est officier sous la voûte des étoiles, c’est chercher le gui à mains nues, sur les ramures du chêne. » (Hallucinogènes).

Mais on ne saurait prendre congé sans évoquer la préoccupation anxieuse (et encolérée) de Luezior pour les « malheurs du monde », sa violence, ses injustices. Sous la forme de petits textes en prose serrée, elle parsème régulièrement le recueil, telle une basse continue. Dans ce genre d’exercice, forcément la poésie rogne ses ailes, mais la prose fine et ciselée du poète transmute sans effort ce déficit poétique en parole universelle. 

Quoi qu’il en soit, il le sait : « Écrire est un acte dangereux : c’est une mise à nu avant l’immolation. »

©François Folscheid, 

Saumur, juillet 2022

Richard Rognet – Le porteur de nuages  (Ed. De Corlevour / revue NUNC. 77. pp.)

Une chronique de Xavier Bordes

Richard Rognet – Le porteur de nuages  (Ed. De Corlevour / revue NUNC. 77. pp.)

Richard Rognet est un poète à la modestie couverte de divers prix de poésie. Sa longue suite de livres est d’une poésie attentive à ce qu’il a nommé « les frôlements infinis du monde » dans un recueil ainsi titré paru en 2018. C’est ce que j’apprécie dans son œuvre, sous-tendue constamment d’une implicite et pudique foi en la grandeur de ce qui nous dépasserait, sans qu’il soit toujours nécessaire de lui donner un nom – les noms, qu’on le veuille ou non, étant toujours réducteurs en incluant dans la trame du langage cela même qui l’excède infiniment :

il y a dans cette poésie une clarté qui m’évoque un Fra Angelico… En voici un exemple (P.29) :

Quel poème sera

         suffisant pour Te dire

               que vivre auprès de Toi

est un chemin troublant

         que mes pas, mot

                à mot, empruntent

en tremblant, en plein

         coeur d’une joie immense

                où je chavire ? …/…

Cette joie, en quoi est-elle enracinée ? Je dirais qu’elle pousse à partir de la situation naturelle d’un être humain dont la contemplation se nourrit de son être-au-monde, contemplation perspicace, qu’alimentent les moindres détails, ces frôlements qui ressemblent à ceux des courants d’invisible dont le poète est éventé par « l’aile de l’ange » : et de là, comment me retenir de citer intégralement cet autre poème de la page 58, qui avec une désarmante simplicité nous fait secrètement le portrait du poète, tout en nous donnant la clef d’une inspiration qu’il veut transmettre et partager :

Il ne faut pas défaire

ce que l’ange du soir

entre rêve habité 

et présence légère,

a pris grand soin de répandre

sur les branches où la buée

du soleil de septembre

distribue ses reflets – fragiles,

certes, mais tellement proches

de cette envie de joie

où se redéfinit mon nom,

il ne faut surtout pas

les tromper, les gestes

de l’ange, les changer

en caresse confuses

où ne se révélerait point

la lumière du lieu

d’où il est descendu

pour dissiper ma peur

d’entrer de plain-pied

dans le temps qui se retire,

à l’entrée de la divine source.

Naturellement, ce poème-ci est un parmi tous les autres d’inspiration et de tenue analogues, qui balise le chemin méditatif, étagé de douce altitude spirituelle, que proposent ces quelques soixante-dix pages précieuses d’un poète qui a, disons, « passé l’âge autorisé pour lire encore Tintin ». Nous sommes ici invités au sein du meilleur, du plus mûr, du plus noble de l’écriture de Richard Rognet. Une écriture qui joint à l’extrême maturité du propos une fraîcheur conservée, laquelle me fait penser à ces flacons de vieux vin qu’on laisse à la limpidité de la rivière jusqu’au moment du pique-nique en pleine nature, parmi les oiseaux, les soleils miniatures de la rosée et autres joies de toutes sortes : et lorsqu’on retire la bouteille du bord du ruisseau, c’est pour, grâce à ce philtre, partager une merveilleuse ivresse, qui n’est nullement inconscience ou négation de notre condition de mortels, mais sa transfiguration à travers la vie des mots et l’échange chaleureux :

Écrire la mort, lui

donner une forme

un visage, ça c’est

la vie, la fulgurance

d’un vol de mots

lancés, au hasard,

sur un paysage surpris

par tant d’effroi, de sens

falsifiés, paysage pourtant

pacifique où souvenir

et vie courante semblent

faire excellent ménage …/…

Ne défaisons donc pas ce que le langage du soir, « entre rêve habité et présence légère, a pris grand soin de répandre » dans les recueils inspirés et profonds de Richard Rognet, dont la subtile sérénité et la simplicité (qui n’est pas naïveté) sont aptes à aider à vivre un certain nombre de lecteurs : au nombre desquels, en souriant, je me compte…

© Xavier Bordes – Paris, 11/07/2022