


À douze reprises, dans ce recueil, Christian Ducos accompagne un tableau qu’il admire (souvent célèbre comme La Chaise de Van Gogh, Le baiser de Klimt ou Le boeuf écorché de Rembrandt …) de quelques strophes, toujours concises, élégantes et énigmatiques, qui souhaitent – dit une très brève préface – non commenter les oeuvres, mais raconter le saisissement contemplatif que l’auteur eut devant elles. Cette « tentative de dire cela qui saisit » est ce qui importe, dit Ducos, et il s’y tient.
Cela qui saisit, qu’est-ce donc ? La « saisie » n’est certes pas ici la confiscation d’un bien par un huissier, ni non plus le recours à l’arbitrage d’une autorité (comme on en appelle à l’avis d’un tribunal), ni même d’ailleurs l’appropriation par un geste ou la captation par une force physique; si le danseur saisit un partenaire, le musicien son orchestre, le sculpteur son bloc natif, comment un peintre, lui, peut-il nous saisir ? Pas plus que les formules d’un poète, les formes planes et mêlées d’un tableau n’ont moyens ni titres de nous « saisir », n’étant ni forces, ni choses, ni organes pour s’emparer, sinon métaphoriquement, de nous. Et pourtant, sans que le poète n’élève la voix ou même ne fasse le malin, sans que le peintre n’intensifie sa touche et ses coloris, ni ne corse ou caricature ce qu’il fait voir, nous pouvons être saisis, c’est à dire happés, investis et mis en demeure par un irréel venu nous émouvoir soudain à ses rythme et conditions, nous mettant à la disposition même de ce qu’il nous procure, et se satisfaisant (mystérieusement) de nous faire user de lui. Ce qui nous saisit nous met en mesure d’être assignés à sa contemplation : les rendez-vous de la perfection ne tolèrent aucun retard. Sa fascination, on le sait, rend le poète bavard (il aime commenter ce qui envahit sa conscience, et, probablement, ressaisir le cours de sa propre attention, redevenir maître de sa ferveur un peu « baladée » par cela même qu’il admire). Comment ?
La peinture, par principe, montre ce qu’elle figure ou représente, mais ne peut exprimer que ce qu’elle a dû d’abord montrer. La poésie, elle, dit ce qu’elle suggère ou évoque, mais ne peut exprimer que ce qu’elle a d’abord dû dire. Montrer ou dire, il leur faut choisir : tout poème est aveugle (hors du calligramme, il avance à tâtons, en étranger, dans les choses visibles qu’il n’est ni ne possède), et seule une peinture d’accompagnement pourrait prétendre et révéler qu’il fermait simplement les yeux, et soutenir, en l’illustrant, le regard qu’elle lui prête. De son côté, tout tableau est muet, – en tout cas inaudible – et seul un poème d’accompagnement peut le prétendre et révéler simplement silencieux, et prendre la parole qu’il lui donne. Seul un poète, non un prosateur, le peut, car le poète « joue avec des mots qui se jouent en retour de lui » (comme disait Etienne Souriau), exactement comme le peintre joue avec des formes colorées qui se jouent en retour de lui. C’est au fond un pléonasme : seul le poète peut formuler ce qu’il y a de poétique dans une peinture; mais cette évidence cache une irritante énigme : qu’est-ce qui rend poétique un tableau ?
Ce qui serait pictural dans un poème, on le sait : la catégorie du pittoresque dit exactement l’irrégularité intéressante, la couleur locale rude mais séduisante, l’effet singulier de présence rendu, verbalement, par une situation contrastée ou inattendue; mais, en retour, ce qui est poétique dans une peinture, quelle catégorie pourrait au mieux l’exprimer ? Peut-être celle du rayonnant, qui dit la capacité à éclairer au-delà de soi, à faire évoquer par des figures colorées plus qu’elles-mêmes, c’est à dire l’origine qui les permet, ou la destination qu’elles autorisent. Mais alors, pourquoi la peinture ne pourrait-elle pas « rayonner » toute seule, sans les mots d’un poète, en laissant au monde qu’elle pose sur la toile le soin de fixer lui-même l’amont et l’aval de sa propre présence ? La réponse que donne Christian Ducos (non pas en la formulant théoriquement ou formellement, mais en l’incarnant dans la souple et intrigante substance de ses poèmes) semble être celle-ci : la peinture (avec sa liberté géniale de composition) peut assembler les choses qu’elle illustre par tous moyens extérieurs à elles et entre elles, mais seuls les mots peuvent faire communiquer des choses par des éléments restant exclusivement intérieurs à chacune. Les mots ont seuls pouvoir de relier les choses par leur dedans à elles, dans leur dehors (grammatical et prosodique) à eux.
Par exemple, dans La Chaise de Vincent, aussi bien les éléments du siège (dossier, barreaux, pieds, paille …) entre eux que les rapports de la chaise avec le carrelage, la porte, la pipe, la caisse, la paroi, ne passent les uns par les autres que dans des mots. Formule géniale de l’auteur :
« comment peindre
autant d’espace
dans si peu de chaise
mais aussi bien
comment peindre autant de chaise
dans si peu d’espace » ? (p.13)
De même, dans la Nature morte (1920) de Morandi, pourquoi ces quatre ustensiles peints nous font-ils penser à une espèce de Sainte-Famille objective, chosale, minérale ? Parce que leurs entre-manifestabilités, leurs apparitions mutuelles croisées ont un véritable « air de famille » : chacune prend sur elle ce qu’elle offre de présence aux autres, comme s’il y avait gènes communs de leur entre-rayonnement. Cette entre-dépendance des pudeurs respectives de ces choses, les fait rayonner « poétiquement » par un quant-à-soi partagé, comme en une famille de vivants, mais que peut seul formuler un poème :
« dans le même temps
où les choses
s’offrent à la lumière
elles viennent se recueillir
au plus sombre
de leur ombre
et c’est folie pour le peintre
de vouloir saisir
l’impossible de ce moment » (p.57)
.. mais ce n’est pas folie du tout, on le voit, pour le poète, de vouloir célébrer en être saisi ! Il sait dire, sur Le Boeuf écorché, comment les choses passent par le monde pour nous saisir, mais passent, dans les tunnels d’échos de leurs dénominations, les unes par les autres pour nous faire ressaisir leur monde :
« … la nacre chatoyante
des os
si ronds si frais
ou bien ces plages de graisse
qui tant poissent et bientôt
si bon puent
et ces perles de sang d’un noir troublant
qui appellent
qu’on les boive
et là
si tentant si tendre
le rouge éblouissant des viandes
ah ! laissons là visages humains
ce qui pend ici c’est le monde
écorché ventre ouvert » (p.71-72)
« Un poème ne sera jamais un tableau » avoue, lucidement, Christian Ducos; mais rien ne le montre mieux que ce qu’il en dit : seule la parole poétique fait saisir la supériorité sur elle du silence pictural
« attentifs
seulement
à l’attente
sachant
que
de l’attente
il n’y a
rien
à attendre » (p.91)
Que cherche ainsi notre poète ? Faisant dialoguer exclusivement les choses entre elles, ou les éléments de la chose entre eux, mais de telle sorte que chacun(e) y vienne par son seul dedans, Ducos allie la tendre innocence des choses à leur intime et fraîche interaction : les voilà, poétiquement, qui se pensent sans pouvoir penser à mal, en se complétant littéralement sans faute, ne se souciant, comme des enfants au jeu, que du concert de leurs spontanéités, de la perfection qu’elles forment ensemble (non de celle qu’on viendrait gagner dans son couloir !). Natures mortes poussées ainsi à confidences, hai-ku d’anges se volant dans les ailes, l’infatigable, l’inscrutable, l’indévisageable paix de la nature nous est soudain donnée par « celui-qui-écrit ».
« diabolique
cette
innocence
mais sainte aussi bien
cette
violence des signes
qui ordonnent de faire face
à l’absence
d’un visage » (p.28-29)
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Cécile Holdban me signale l’existence d’un auteur infiniment peu connu, dont quelques proses, dit-on, sont accessibles – site/blog À la mèche lente – sur Internet. Et en effet : ce sont toujours de courtes (six à vingt-cinq lignes) proses, extraordinairement acérées, drôles, élégantes, subtiles et sombres. Voici, par exemple, un trimestre estival brossé en quelques coups de semonce (et de trompette) :

« Juin est un mois de vents abrasifs au contact de quoi il se produit, parmi les arbres et dans la végétation, un mouvement immédiat de rétraction; et la terre devient incassable. L’eau du corps humain s’évapore, distinctement, par les joues en feu des garçons et des filles qui s’amusent. Juillet cherche à tuer des vieillards, reculés au fond d’une pièce obscure où ils feignent la pétrification : leur coeur bat à peine, les organes secondaires et les pieds reçoivent peu de sang. Août, plein d’orages, éviscère les chênes, foudroie des taureaux assis d’une tonne » (Climat tempéré bancal, 19/08/20)
On trouve, comme méthodiquement, un mot rarissime par texte (« amodié », « gâtine, « longévif », « pouacre », « acérer » (le verbe), « dormoir », « filipendule », « flehmen », « marégraphe », « feluque »…), comme si l’auteur, par modestie, se refusait à dégainer de francs néologismes. D’ailleurs, l’auteur ne cache ni sa propre conscience malheureuse, ni sa joie de la mettre personnellement en joue dès que l’occasion (poétique) s’en présente :

« Parfois, je surprends, au coeur de la forêt dense, loin de la civilisation des moteurs, un genre de créature que l’on dit de mauvaise humeur, âme sensible ou défectueuse que le monde déçoit et qui ne parle en tête à tête qu’avec elle-même. Une, de taille moyenne, suivie par des oiseaux sonores, qui la trahissent, marche à pas vifs, sans trébucher, courbée au-dessus d’un livre qui, peut-être, libère un gaz de consolation, ou hypnotise. Une autre … » (Âmes sensibles, 01/09/20)
Son monde est un monde à l’ancienne (à l’indécrottable), où la haine, la veulerie, le ressentiment, la mesquinerie, l’attentisme, la résignation vont de soi (l’asthénie est civilisationnelle, et chose acquise); où, inversement, l’ambition, l’esprit d’aventure, et même la vanité sont inconcevables, passeraient pour lubies martiennes.

« Altéré, affaibli par les siècles, mal aéré, le sang des vieilles familles est désormais très malade. Il ne rend plus que des garçons pâles et inquiets, non musclés, enclins au rhume et dont le coeur à l’âge mûr cesse de battre plusieurs fois par an. Certains font des hémorragies à table. Des filles naissent irréparablement démentes, d’autres si lunatiques qu’elles ne seront jamais mères. On parle aussi, secret de polichinelle, de petites créatures incomplètes, cachées dans des instituts où elles vivent à la fenêtre comme des araignées » (Vivre empire, 17/12/21)
Il y a, chez Dutois, de monstrueux tics, non d’écriture (l’auteur est infaillible; il n’y a pas une seule formulation fautive, toc ou rentre-dedans. L’habitude est à l’indigène perfection), mais tics de relances, de ressorts d’intrigues, de reprises concluantes, de rendez-vous d’événements. Ses « au lieu de quoi … » sont de véritables odes au patatras. Ses « telle autorité, administration, ou source privée d’information … est formelle » précèdent le constat qui tue. Ses « de toute façon… » foudroient nos souhaits de salut, nos voeux de miracles, nos espoirs de sortie honorable. Un même titre ouvre plusieurs textes : « Vivre empire« , et la signification est nette : il y a de moins en moins souvent eu pire que ce qui arrive ! Romance de l’aléa mérité, fin d’un sacré grouillant de parasites brouillons et hagards, ironie du sort priant en vain qu’il puisse y en avoir un …
« On note le retour dans les bois des gens qui errent: variétés de criminels, malades des nerfs, esprits sans boussole que la tournure des événements déçoit. Certains construisent un feu que novembre, écartant les feuilles, éteint sans peine; invariablement la meute des chasses à cor et à cri piétine un couvert … » (Vivre empire, 09/12/21)
Trois modes, partout habituellement séparés (le descriptif, le narratif, le lyrique) sont, dans cette oeuvre-ci, comme à chaque instant mêlés, dans un art neuf, époustouflant, décisif : celui de la caractérisation. Pas de concepts, mais des équipes d’aspects comme consanguins, comme des coups de dés de la même main. Par exemple, un dimanche de promiscuité campagnarde s’installe pour jamais en deux lignes (formées d’une phrase de quatre mots, une autre de quatre virgules) :
« Les gens gênés écoutent. Sentent-ils, à la quinte systématique, au contact de l’air, du père qui gronde, qu’un nouveau drame se prépare ?« .
Il serait difficile de dire moins pour faire voir autant : Vincent Dutois est un maître de la prescience suspicieuse, de la pressentimentalité. Toute l’attention malheureuse et forcée (le versant sombre de la libre vigilance des hommes !) est ici mise en route, saisie, convoquée, contagieuse ; le retour à l’envoyeur, la précaution fatale, les secours qui s’égarent ou tombent en panne, les prudences incrédules, la pathétique entre-prestidigitation des vaincus, tout ici est comme le « jeu » vendéen ou charentais « d’apercevoir l’Amérique » aux jumelles, exactement saisi comme cela saisit, exactement comme une vie ne sait jamais dérouler que ses moyens du bord (dans les réelles fins de repas, fins d’addiction, fins de vie). Trois exemples :

« Après le repas (pendant lequel on a ri : des guêpes élégantes, en jupes de combat, marchaient sur un oeuf qu’une semi-aveugle, bientôt centenaire dans vingt ans, allait gober), la force bruyante des hommes s’éteint et les vieillards malodorants, que les températures cherchent à tuer, se reculent au fond de la végétation, où ils pantèlent » (Le nécrologe, mai 21)
« Il faudrait, dit-on, pour que les maisons s’aèrent, un nouvel orage, que des nuages crèvent. Au lieu de quoi, la rumeur court de la découverte chez lui, avec son chien, du corps d’un bougre, âgé et seul et qui buvait, réduit à l’état d’aliment » (Vivre empire, 10/12/21)
« Emportée par une ambulance à la faveur de la nuit, la dame de la maison d’à-côté (avec la marquise et les volets bleu doux) avait eu, lors d’une conversation de voisinage, un avis prémonitoire sur les avis de décès récents » (Vivre empire, 14/12/21)
La densité du propos vient de ce qu’il unit les uns aux autres les rapports essentiels qui organisent (et empoisonnent, indissociablement) les affaires humaines. Ainsi, en dix lignes, se toisent et s’entre-pénètrent les relations hommes/femmes, jeunes/vieux, dedans/dehors, minéral/organique, animaux/humains, pros/amateurs, ringards/ connectés, normal/pathologique, actifs/passifs … qui, simultanément, tissent leur récit tendu et, toujours comme malgré lui, cohérent :
« L’eau, sur la terre comme au ciel, n’est pas encore impotable. Un eczéma de petites maisons élémentaires, semées dans les plis du paysage, noircit au contact des quatre climats. On entend, au loin , le bruit contre les arbres des outils à main des hommes que les femmes, que tout inquiète, appellent, par des cris longs et rauques, à l’heure obligatoire du repas; les gens âgés, atteins de courbures, devenus peaux de chagrin, chevrotent des airs d’antan à des couples d’oiseaux encagés ou à des nouveau-nés, pour qu’ils s’endorment. Échappés des écoles, les garçons et les filles comme des garçons jouent, à l’air libre, à préparer des plans de bataille, des assauts, des guet-apens, à cueillir des fleurs. Cachés, dans les collines, entre les jambes des chevaux, ils observent, armés légèrement (silex, canifs, badines, bâtons pointus), le va-et-vient sonore des engins de chantier d’autoroute, des poseurs de rail et de lignes électriques qui, à la fin du deuxième millénaire, jour après jour progressent vers eux » (Fin du deuxième millénaire, nov.20)
Ici aussi, les ravins générationnels se creusent selon le cours réel du temps. L’érosion de la nostalgie passe physiquement avec ce qu’elle emporte. L’époque (lointaine pour qui n’y a pas grandi) où chaque vie humaine – malgré sa brièveté – prenait le temps de s’emporter toute (prenant soin de ne laisser aucun sillage incongru de soi), où l’on savait laisser propre le site d’existence à de plus vivants que soi rendu, est comme un autoportrait de la péremption même :
« Tout autre qu’eux sent bien, à leur reflet dans le verre, à la multiplication des plis, au crémeux de leurs joues, à leur teint ochracé, signe d’un désordre qui vient, qu’un demi-siècle a déjà passé. Nés ici, mariés entre eux, on dirait des chiens pathétiques qui cherchent à entendre, malgré la saleté des vitres, par-dessus les affiches d’un cirque en ville, l’écho qui s’éteint du concile des femmes autour de la vraie couleur d’un fil, du chant des vaisselles que le trot d’un commis sur le parquet en chêne émeut, de la voix d’un marchand de crayons (dont un sur l’oreille), sa dame impératrice à la caisse, maintenant tous deux réduits à l’état d’os, avec le même flehmen, le même sourire de dents que leur faisait l’idée d’un petit bénéfice » (Vivre empire, 13/12/21)
L’auteur profite aussi d’imaginer pour résoudre, au jugé, d’irritantes énigmes, même scientifiques – comme celle, en fin d’été, du déclic migratoire des hirondelles :

« Selon moi, elles ont dedans leur petite tête étroite, accroché à la paroi, un nuancier, un tableau des couleurs qui agissent comme des drapeaux, de sorte que sitôt elles perçoivent le roux brûlé des merisiers, la chute des feuilles oxydées des charmes, sitôt une alarme inaudible est donnée entre elles, un angélus des hirondelles, le signal du départ » (Deuil provisoire, 05/09/21)
Cette empathie heuristique n’empêchant pourtant pas de régler d’atroces comptes avec les sédentaires, les a-tempestives, les bestioles fixes, si cruellement épinglées :
« Reste ici, un rat volant, l’impossible pigeon ramier, pouacre, infectieux, crasseux et, bien sûr, sa grêle cousine, la tourterelle turque, mauvaise chanteuse à deux notes toujours les mêmes, pondeuse intempérante, d’une stupidité de fille cadette de propriétaire immobilier (on pense, à la voir, à une petite niaise mijaurée à la sortie de la messe) » (idem)
Parfois, aussi, malgré la longueur disponible de vie, le moindre infime premier pas d’un tardif projet de sagesse n’a pu être effectué, et une horrible vieille, livrée à la fin d’elle-même, hurle d’angoisse et de rage devant l’invasion domestique de rats :

« Elle pense à des pièges, à des cages, à du poison, à envoyer des chats et des prédateurs ou sinon des gaz mortels; elle veut les anéantir, non pas les chasser mais les tuer tous, avant que des milliers de rats noirs, tombés de partout, ne la dévorent pendant son sommeil et emportent dans un trou, vers les profondeurs de la terre, sous les fondations, sa tête qui vacille; avant qu’ils ne jouent avec » (Les rats, nov.20)
De cette si singulière virtuosité – tout à la fois de compassion et de cruauté – il faut dire ici qu’elle n’est qu’un moyen. L’auteur est une immense intelligence qui, peut-être, veut seulement nidifier pour nous dans le langage : on voit, admirablement, en tous ces micro-récits, le monde comme il s’advient, les vivants comme ils sont sommés – également, indifféremment – de tenir et passer (on n’a de valeur que sursitaire, semble-t-il dire partout – mais de sursis qu’à son poste !), les agonies mêmes comme, exactement, elles se passent en nous faisant une fois pour toutes passer (et, à ce titre, normalement vindicatives, crispées – on s’effondre comme on a vécu, mal ! – et de plus en plus évasives au-dedans), et ce dernier texte dira, mieux que ma plaidoirie, le prodigieux talent de Vincent Dutois, et sa si inactuelle maîtrise :
« Il proteste, à travers le mur, et maugrée qu’il n’est toujours pas au confort dans le lit. Une petite fille s’est cachée dans sa voix lorsque, à pousser sur les os de mains sans chair, il crie, de ce cri spécifique aux êtres à vif, qu’il ne veut plus que le monde touche à son corps. Il tient mal assis dans l’attitude d’un dieu du courroux, son oeil est un bétyle brûlant, des muscles acèrent la bouche et sa langue assoiffée lape l’air. Il entend ses dents fendre et grogne que l’eau à boire a le goût d’un gaz, que les gens dans la pièce ont forte haleine, que l’afflux des mouches empire : elles passent sous la porte leurs yeux de la couleur du sang de monstre miniature. Selon lui, des enfants cavalcadent à l’étage. Vers le soir, à bout de souffle, il appelle des absents et les invective »
Vincent Dutois (né en 1966) est un croquemort bénévole, un ascète des innombrables corps d’appoint qu’il visite et ponctionne. Il écrit comme Lucchini parle. C’est Dhôtel revu par François George, Michon chez Michaux, Krebs déguisé en aimable libraire. C’est le génie rédigeant sa lampe : gare, lecteur t’y frottant, à tes voeux !

« Il y a que la mort soudaine, par brutalité du choc, laisse parfois le corps à peu près intact, à peine déjeté ni trop désarticulé, au bord de la route secondaire ; de sorte que le promeneur ébahi s’étonne de la beauté chez les bêtes, de la vraie couleur du fin tissu de l’armure d’un plumage, de la densité des yeux tandis qu’ils s’éteignent (on peut s’entr’apercevoir dans le mercure de ceux des rats), de l’acéré et du pointu des griffes qu’un dernier instinct a sorties. Mais, déjà, des mouches en émail, malades d’excitation à la seule idée du sang, accourent et, suspendu dans le ciel, un manège d’oiseaux éboueurs tournoie, appelle et vocifère » (La beauté chez les bêtes, juin 21)
(Toutes les images proviennent du blog de Vincent Dutois)
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L’explication du titre nous est probablement révélée par la sculpture en couverture et le poème de la page 61. Un oiseau s’envole, emporte avec lui des « odeurs de terre » « des odeurs d’agrumes » et il est question de « l’orange bleue des promesses » faisant ainsi une allusion directe comme le soulève dans sa préface, Jeanne Champel Grenier à « la terre est bleue comme une orange» de Paul Éluard.
Curieusement mon esprit n’a pas fait que songer au fruit, à sa pulpe lumineuse et à sa couleur juteuse. « Mandarine » pour moi faisait référence au mandarin, la langue et par extension à tout ce qui se rapporte à la Chine dans ce qu’elle a de plus érudit.
Lorsque Francine Hamelin évoque sa passion pour la sculpture, elle parle d’« entrer dans le rêve des pierres » et de « voir émerger/ sous ses doigts/ les esprits fluides de la matières vivante/ et dure et douce/ et si pleine de lumière/ le temps d’un autre temps/ entrer dans le rêve des pierres. »
Comment ne pas songer aux jades translucides de la Chine ancienne où le travail de l’artiste se « limitait » à faire émerger de la pierre le monde qu’elle contenait en elle? Au fil des millénaires, les lettrés n’ont cessé de révéler les valeurs symboliques à la fois spirituelles et philosophiques contenues dans les pierres si savamment sculptées. On attribuait à la pierre des qualités thérapeutiques.
L’accord entre la sculptrice et la poète s’inscrit donc à mes yeux dans une longue tradition qui consiste à dévoiler l’univers, le monde, ciel et terre contenu dans la pierre. Certes, Francine Hamelin ne sculpte pas le jade mais l’albâtre. Elle donne à cette matière minérale une opalescence d’agrume, une chair et inscrit son geste par le choix de ce matériau dans une tradition et une esthétique sans doute plus occidentale qu’orientale. Subsiste pourtant au gré des sculptures, des valeurs ancestrales et humaines qui guérissent et l’âme et le corps en tissant des liens magiques, une forme d’appartenance à l’univers.
Je pense immanquablement aussi à Roger Caillois qui voyait dans les structures complexes des minéraux une ressemblance d’avec les structures de l’imaginaire humain. Le texte d’Auzou regorge d’allusions. Si l’on y songe les strates géologiques se lisent comme des livres, chaque couche correspond à un chapitre qui nous révèle une des histoire de notre planète, son évolution. Apparitions et disparitions de la vie. Fossilisations. « L’archipel des Îles-de-la-Madeleine est sur le site d’une mer datant de l’époque où les continents étaient réunis (pangée). » nous apprend la Wikipédia, la géologie particulière de la région a donné naissance à cet albâtre si particulier qui a séduit l’artiste.
La poésie de Barbara Auzou demeure pour moi hautement énigmatique, intensément féminine et essentiellement tournée vers le déchiffrement d’un soi profond. L’existence s’interroge dans un rapport aux éléments naturels: vent, marée, lumière. On le comprend assez vite, le texte n’explique pas l’oeuvre sculptée mais instaure une dynamique forte et intime qui invite le spectateur-lecteur à chercher ses propres repères, à s’éloigner d’une vision pré-incarnée où l’oeuvre artistique sert d’illustration au poème, où le poème sert de légende à l’oeuvre artistique. Les deux oeuvres vivent leurs vies l’une à côté de l’autre, interfèrent sans renier leurs spécificités. Sans donner d’explications à leurs mystères.
Interpréter une sculpture, son matériau et à travers lui, lire en lui ce que l’artiste a vu et a été en mesure de nous transmettre ne peut se limiter à une simple traduction d’un langage ou d’une histoire. Quelque chose nous échappe toujours. C’est pour moi, le plus important des messages de ce livre.
L’altérité, même l’amitié la plus profonde, l’amour le plus passionné ne peuvent la dissoudre. L’autre garde sa magie indicible qu’il faut respecter.
Ce livre est donc le fruit d’une belle collaboration entre deux femmes, deux artistes. Un échange se produit, un partage de qualités, de sensibilités se laisse découvrir au fil des pages. L’écrit se sculpte, la sculpture se déchiffre. L’une et l’autre se lient au delà des distances temporelles et matérielles pour donner naissance à une sorte de magie prodigieuse.
Pour rappel, Barbara Auzou a publié un livre chez Traversées.