Éric Dubois, Paris est une histoire d’amour, suivi de Le complexe de l’écrivain, éditions Unicités, 55 pages, 2022, 13€
Eric Dubois nous propose deux récits où l’on appréciera la limpidité lucide de son style, sa franchise, son humour et le désir de laisser le lecteur libre de voyager dans des lectures à plusieurs niveaux.
Le premier récit est celui d’une rencontre entre un homme d’une cinquantaine d’années, le narrateur et d’une jeune étudiante à la terrasse d’un café. « Oser, c’est l’histoire de toute ma vie » glisse le narrateur dans son auto-portrait où il se demande dès les premières pages, s’il doit « surjouer son personnage ».
Il tombe amoureux même si cela lui apparaît être une « lubie ». La jeune femme lui a à peine adressé la parole, il ne connait d’abord que son prénom qui résonne comme celui de la traductrice Jesenská qui échangea avec Kafka des lettres passionnées : Milena.
Le narrateur pourrait étrangement correspondre à Éric Dubois lui-même. L’auteur devient alors le personnage de ses histoires car la vie, la vraie est une histoire d’amour. Ce qui traverse ce premier récit et d’une manière plus générale l’écriture d’Éric Dubois est une force impalpable, une obsession fuyante qui ressemble au sentiment amoureux.
« Je bous intérieurement, j’écris quelques mots, sur la nappe en papier, qui recouvre la grande table inutile de mon salon, des mots de colère et de désoeuvrement »P23
« On peut se perdre dans l’anonymat dans une ville tellement grande que ses tentacules peuvent vous étouffer et vous laisser mourrir dans une chambre de bonne ou sous des cartons, sur l’asphalte, dans la rue, invisibles. »P24
Pour ne pas sombrer le narrateur veut croire au destin d’une rencontre, veut croire à l’amour, à la folie du sentiment amoureux. L’auteur, succombe au désir d’écrire une histoire d’amour, amour d’écrire, amour des mots et de la phrase se superposant à l’autre. Cela répond à mon sens à cette question de la page 27: « Comment vivre avec une obsession? Comment vivre malgré elle? »
Il faut dire aussi que le narrateur ne se reconnaît pas dans les gens de son âge « les cacagénaires » et se voit comme un « voyageur des âmes et des coeurs ». Pour l’ami et conseil, le narrateur « traverse une zone de turbulences, peut-être une dépression ». Il faudrait «ne retenir de la vie que l’ennui ». Alors que le narrateur et peut-être l’auteur cherche « à travers le miroir, l’autre, un autre que moi dans l’intensité lumineuse ».
Le premier récit se termine en soulevant plus de questions qu’il ne donne de réponses et c’est bien là le grand art d’Éric Dubois: suggérer, lumineusement, instaurer un questionnement en profondeur sans faire peser la moindre lourdeur ni imposer de jugement arbitraire. Le récit se termine en laissant toutes les portes ouvertes même celles qu’on aurait pu croire fermées dès le départ. N’est-ce point là, un des principes majeur de l’art de la nouvelle? Un fin inattendue qui ne fait figure de fin que pour certains esprits.
« Le complexe de l’écrivain » suit les pistes lancées dans le premier récit mais sous des angles totalement différents. Le complexe est plus qu’un synonyme du mot « obsession » qui revient plusieurs fois dans la première partie du livre. On peut l’interpréter comme une volonté de l’auteur, un désir de ne pas simplifier les choses si ce n’est en apparence. On devine que chaque écrivain est en proie à des peurs, à des doutes. « La page blanche », la popularité, la lisibilité, l’accessibilité de l’oeuvre, les enjeux commerciaux, « l’air du temps ». Éric Dubois s’intéresse à ses sujets mais les porte aussi en dérision avec un humour subtil et dénué de rancoeur. L’écriture d’ Éric Dubois est une écriture poétique avant tout. Ses grandes qualités sont une limpidité déconcertante, une approche du quotidien, de l’ordinaire pur et beau, sans fioritures inutiles. Il est de ces auteurs qui résument la vie entière en quelques mots, en quelques phrases. Son monde est à portée de main et bien souvent à portée d’âme.
Malcolm de Chazal, une pensée multidimensionnelle et transdisciplinaire.
Par Michel Bénard
« L’art n’a pas de pays, n’a pas de frontières. À mon sens, l’art est la seule chose qui peut créer l’humanisme transcendant et qui nous fait découvrir l’ultime sens du sacré.»
Malcolm de Chazal.
Jeanne Gerval Arouff, « Pour MALCOM De Chazal l’essentiel monolithe. », Préface Dana Shishmanian, Facsimilés, documents et illustrations divers, Format 14 ½ X 20 ½, Nombre de pages 377, Impression Repro Rapid – Béziers – 2022 –
Ces bien modestes lignes ne sont que les fragiles reflets d’un hommage rendu à Jeanne Gerval Arouff pour sa remarquable étude : « Pour MALCOLM de Chazal l’essentiel monolithe. »Cet ouvrage publié en 2022 est toute la résonnance d’une vie de reconnaissance et d’admiration. Car l’auteure découvre ce grand esprit universel vers 23 ans alors qu’elle était encore étudiante.
Je ne reprendrai pas ce qui a déjà été écrit brillamment par la poétesse, écrivaine et essayiste Dana Shishmanian, dans la préface du livre, tout simplement je me laisserai porter par mon ressenti au fil de ma lecture, au rythme de l’esprit et du cœur.
Malcolm de Chazal est un personnage singulier, insaisissable et cependant tellement attachant d’idéal et de passion.
Quelle plus belle preuve d’admiration et de respect puisse démontrer une artiste à ce génie qui est une référence, un guide intellectuel et spirituel, sinon lui consacrer un livre de haute tenue, c’est exactement ce que fit Jeanne Gerval Arouff pour ce penseur mauricien hors normes, défiant toute logique, le philosophe, le poète, le peintre tardif mais étonnant. Malcolm de Chazal, qui pense avoir« trouvé le fil d’universalité… le Principe-Homme », est en quelque sorte un chercheur d’Absolu, un esprit mutant, considéré comme un excentrique sur son île mauricienne et reconnu en France par des écrivains, penseurs et artistes tels que Jean Dubuffet, André Gide, Léopold Sédar Senghor, Jean Paulhan, André Breton, Gaston Chaissac, Jean-Marie G. Le Clézio, Olivier Poivre d’Arvor, etc. etc.
Esprit d’exception, Malcolm de Chaza, est tout à fait conscient que toutes les choses qui sont les plus importantes pour l’humanité, passent le plus souvent totalement inaperçues. Cependant il n’en démordra jamais : « La poésie seule peut sortir l’humanité de l’abîme où elle se trouve car elle est la seule puissance rédemptrice ayant seule la clé de tout. » « Créer est le seul domaine où il faut se déposséder pour s’enrichir. » La poésie doit demeurer abordable et s’ouvrir sur le cœur.
Malcolm de Chazal dans l’esprit du philosophe Swedenborg croit au principe de « L’hommeuniversel », c’est son côté anthropique, mais il écrit : « L’homme a été fait à l’image de Dieu. » Et il poursuit dans le même élan : « La nature a été faite à l’image de l’homme…/… ». Petite objection à ce propos, il me semble plutôt que ce sont les hommes qui ont créé une image de Dieu, pour servir et justifier en toute bonne conscience, leurs actions ou exactions.
Le parcours de le vie intellectuelle de Malcolm de Chazal fut très marqué par la pensée du philosophe mystique Swedenborg. Ainsi il voit en l’homme la mesure de toute chose, sorte de mètre étalon, c’est la mesure de la connaissance. Ici la priorité est donnée aux sensations. Dans l’œuvre de Malcolm de Chazal le dépouillement particulièrement n’est jamais bien loin, il touche une sorte de nudité divinisée et cosmique qui engendre l’idée du sexe sacral. Ce qui est perceptible dans son œuvre majeure – Sens plastique – où il traverse une période mystique tout à fait significative, dont l’idéal est en fait une volonté d’humanisation de l’art. Poète épris du « GrandTout », il rêve d’accéder aux noces mystiques, ce qui me conduit à Saint Jean de la Croix. Par ce principe théorique il est très proche de la philosophie zen. Il est fasciné par l’idée du « Grand Œuvre. » Penseur,artiste multidisciplinaire d’une grande ampleur, son œuvre demande une approche progressive. Il possède une vision androgyne fondée sur le principe d’une unité masculin-féminin. Le principe d’un monde global n’est jamais très loin.
Malcolm de Chazal se marginalisa dès son enfance, il portait déjà en lui un besoin de solitude afin de mieux se plonger dans la source créative. L’idée de poésie est la partie dominante dans son œuvre, il va chercher les matériaux de ses poèmes dans une sorte de jardin intérieur épuré, une piste dans le désert, un refuge aux pieds des météores. Il faut bien comprendre que notre penseur était en avance dans bien des domaines, ce qui l’isole encore un peu plus. Adulé, contesté, admiré, dénigré, il n’en était pas moins pour autant une espèce de réformateur, un novateur de la pensée, passant d’un mysticisme libéré à un panthéisme régénérant.
Il attirait l’attention sur les méfaits d’une modernité incontrôlée devenant la pire pollution de la société contemporaine. Convenez, que nous sommes ici confrontés à un petit parfum prémonitoire.
Sans doute Malcolm de Chazal devait-il se sentir limité, un peu à l’étroit dans ses disciplines initiales, la philosophie, la littérature et la poésie etc., alors il lui vint comme un défi le besoin viscéral de pratiquer les arts graphiques, de faire parler lignes, volumes et couleurs. Tout à son honneur, il n’eut jamais de prétention quant à l’art pictural et reconnaissait volontiers son manque de formation, d’ailleurs ne disait-il pas : « En peinture, il ne me fut pas donné d’avoir des professeurs, d’où ma qualité d’autodidacte. » Aujourd’hui si nous devions situer l’œuvre peinte de Malcolm de Chazal, il serait placé parmi les peintres dits singuliers, naïfs ou art brut, nous pourrions aussi songer au mouvement COBRA, d’ailleurs ce n’est pas tout à fait par hasard qu’il se rapprocha de Gaston Chaissac et Jean Dubuffet, précurseur de ces mouvements à contre-courant. Malcolm de Chazal se rapproche d’un art épuré, simplifié, il veut pouvoir peindre comme les enfants, simplement, sans calcul, naturellement, loin de toutes formes esthétiques. Sa conception est une recherche de la peinture-poèmes, du poème-images. Pour lui ce qui est considéré comme un crayonnage enfantin est l’apogée de l’expression libre. Par cette vision « naïve » il y voit un art qui s’ouvre vers l’universel dont les images surgissent de l’inconscient : « Par la couleur j’ai le verbe immédiat. » Vous constaterez que la poésie est toujours présente. Retourner au jardin de l’enfance pour peindre comme un enfant et fermer les yeux pour éclairer les étoiles, tel était le rêve intérieur de Malcolm de Chazal, créer des images nouvelles, une effervescence stylistique et chromatique différente.
Néanmoins, si la peinture occupe désormais beaucoup de place dans le champ de ses nombreuses activités, la philosophie reprendra ses droits, afin de rester un homme droit et debout. Il reste cependant prudent, voire distant envers les erreurs philosophiques. La réflexion philosophique conduit irrémédiablement sur des chemins constellés d’hypothèses, qui demandent à être confirmées. Le vide des choses peut vite devenir le plein du cœur et le sens de la vie ne serait-il pas tout simplement rattaché à « La poétique de la rêverie », pour reprendre le théoricien de la poésie de l’imaginaire, Gaston Bachelard. C’est aussi l’idée du retour à l’être androgyne, forme première, voire biblique de l’humanité. C’est la symbolique fusionnelle du conscient et de l’inconscient, de l’intellect et de l’imaginaire, de la raison et de l’intuition. Tout est là, ici je retrouve le grand principe de Nietzsche : « Retourner à l’état androgyne pour renaître – HOMME TOTAL – » l’homme fondu dans le grand TOUT.
Malcolm de Chazal, poète, est un merveilleux créateur d’images et je retiens ici deux extraits significatifs :
« La mer avait ouvert ses cuisses et on sentait l’odeur des algues. »
ou encore :
« Prends-moi nue dit la fleur au soleil avant que la nuit ne me ferme les cuisses. »
Malcolm de Chazal est ébloui par l’alchimie permanente les métamorphoses universelles. Parmi ses référents je ne peux pas écarter Krisnamurti, ce grand réformateur de la pensée qui nous invitait à nous méfier des philosophies trop excessives et des religions trop dogmatiques, qui ne peuvent que conduire au sectarisme et à l’obscurantisme : « La vérité est un pays sanschemin ».
Sous forme de conclusion car Malcolm de Chazal est une sorte de massif montagneux à multiples faces dont l’ascension est d’une haute et dangereuse difficulté. Personnage singulier jusqu’à l’extrême, honnête envers lui-même, il avait une aversion pour les honneurs et distinctions qu’il écartait royalement. Dans sa préface de « La vie derrière les choses » Olivier Poivre d’Arvor écrivit : « Il a eu le tort et la grandeur de n’être point commerçant de ses visions. » Mais il avait cette conscience profonde que : « La seule ivresse du poète est l’inspiration. »
Il y aurait tant et tant à écrire, à dire sur un homme à l’esprit kaléidoscopique, à la pensée tentaculaire, cependant je conclurai ici en rendant hommage à celle qui fut son rayonnement, son alter égo, car il est impossible de ne pas louer la clairvoyance de Jeanne Gerval Arouff, artiste également, peintre, sculpteure, et femme de lettres, qui fut comme une sorte de troisième œil pour Malcolm de Chazal. Comme nous le savons les femmes particulièrement possèdent une sorte de sixième sens, des ressentis intuitifs et des visions prémonitoires, les femmes ont cette notion de l’avenir et dans cette perspective, Jeanne Gerval Arouff pressentira le destin d’exception de Malcolm de Chazal. Elle lui consacrera une grande partie de sa vie, et elle vient de publier avec brio un ouvrage qui est une incontournable somme, d’informations, de réflexions, de témoignages : « Pour MALCOLM de Chazal l’essentiel monolithe ». Ouvrage visionnaire, objectif, lucide et pertinent qui nous donne la preuve, si besoin était, que seule une femme écrivaine et artiste est capable d’une telle preuve de compréhension et dévouement.
« même l’avenir que je trace du bout du doigt / pourrait être le souvenir oublié / de mes vies imbriquées »
Les trois déplis des Imprécations nocturnes de Grégory Rateau, dans la confusion des espaces et des durées, disent que le réel est un simulacre. Mais comment trouver l’issue en son labyrinthe ? Du Je au Tu en passant par le Il (et même le Elle), l’incarnation des « chairs anesthésiées » n’est pas un lieu sûr. La présence à soi et au monde est une quête où les ombres vont « sans forme ». Le « mouvement est pétrifié dans un entonnoir de vase ». Au commencement comme à la fin, le corps est « presque nu », dans une maison sans cesse à inventer. Il faut pourtant paraître pour conjurer le silence et laisser venir le désir. Gare cependant au « vaste champ lexical de l’amertume » dont la jeunesse aime à se parer.
La langue, avec son verbe tantôt majuscule tantôt minuscule, à ras de ciel ou à ras de terre, est mise à la question. Souvent meurtrie dans ses espoirs, quelque atrabile parfois la ronge et la ratatine. Evoquant l’enfance qui revient boiter en nous, Grégory Rateau réaffirme cette évidence : « Ecrire est superflu si personne ne vient s’approprier ces quelques mots ». Et si un double s’empare nuitamment du manuscrit fiévreux, la situation de l’âme est bien précaire. Ce qui nous amène au duel perdu d’avance du poète contre la littérature même s’il [ne reste qu’elle pour lui sourire]. Comme dans son précédent recueil, Conspiration du réel aux éditions Unicité, de nombreuses voix sont appelées à la rescousse. Celle de Pierre Michon d’abord, qui s’affranchit des « rodomontades juvéniles de La lettre du Voyant ». Puis celles de Van Gogh le desdichado, de Thierry Metz penché sur son chemin toujours à reprendre, de René Char dont la lucidité est une blessure…
De Palerme en Sicile à Gyula en Hongrie, Grégory Rateau s’adresse aussi aux Dieux et à leurs créatures empêchées. Son Minotaure reste prisonnier du dédale qu’il a lui-même construit dans des refuges illusoires. Quant à la Gitane qui « danse jusqu’à l’extase », aucun Thésée ne viendra la libérer des « liens empoisonnés ». Le parage divin est décidément trop taiseux et les petits mythes aux assises insécures ne disent rien non plus. Le poète cependant les entend marmotter depuis ses enfances poisseuses et l’allégorie du mendiant lui revient sous les [barbelés du ciel]. Mais mendier quoi sous le masque aveuglant des chimères ? Si l’être éparpillé échoue à se rassembler ? Le chantier d’un chez-soi peut-être, avec des amitiés sans impasses, et une « table mise à la même heure ». Pour retrouver la lisibilité du corps et de l’esprit. Et siphonner [la bile au fond des poches].
L’écriture du recueil est d’un souffle presque régulier, sans lignes de rupture dans le mouvement des vers. Le lecteur découvre çà et là quelques regroupements en tercets et quatrains avec, à deux reprises, un recours à l’anaphore dont la dramaturgie souligne les obsessions de l’auteur. Notons également la tension que Grégory Rateau imprime souvent à la fin de ses textes pour mieux les prolonger dans l’imaginaire de celui qui les goûte. Un rideau tombe sur la scène des représentations, aussitôt relevé, comme si ombre et lumière jouaient à ricocher. Voici quelques exemples parmi les plus poignants : où la sueur a signé sa fatigue / à la mesure d’un Dieu que tu coudoies à en périr / entre ton carnet vide et ce cendrier plein de poèmes / et la houle ondulant au fond des tripes… Ou, encore, jeté comme un cri en ce siècle aux humeurs corrompues : qui donc racontera mon histoire ? Et l’imprécation se change, allons savoir, en supplication. Avec ce bredouillement : qui donc, qui donc, qui donc…
Comme le dit à plusieurs reprises Jean-Louis Kuffer dans sa préface, Grégory Rateau tient son ancre à l’écart des poéticiens qui font des embarras. Oserons-nous, pensant à Léo Ferré, le néologisme de poétichien ? « Un poète ça sent des pieds, on lave pas la poésie, ça se défenestre et ça crie aux gens perdus », chantait l’éternel enfant de Verlaine et Rimbaud. Si Grégory Rateau est un chien, quelques-uns traversent sa Conspiration du réel, c’est un chien sans pedigree, un bâtard errant. Mais quelles traces peut-on suivre, passées et à venir, quand le nom qu’on porte, ou qu’on croit porter, est un fardeau ?
Grégory Rateau est un écrivain et poète français né en 1984 dans la banlieue parisienne et vivant aujourd’hui en Roumanie où il dirige un média. Il est l’auteur d’un premier roman, Noir de soleil, chez Maurice Nadeau (sélectionné au Prix France-Liban et au Prix Ulysse du premier roman 2020) et d’un premier recueil très plébiscité, Conspiration du réel, chez Unicité. Ses poèmes sont valorisés dans plusieurs anthologies et dans une trentaine de revues en France/Corse, Belgique, Suisse, Roumanie, Portugal, Pérou, Haïti, Espagne et Italie (Arpa, Europe, Esprit, L’Orient le jour, En Attendant Nadeau, Verso, Place de la Sorbonne, Points et Contrepoints, Le Persil, Traversées, Bleu d’encre, Recours au poème…). Son nouveau recueil, Imprécations nocturnes vient de sortir chez Conspiration éditions ainsi qu’un livre illustré de ses poèmes en collaboration avec le peintre Jacques Cauda, Nemo, chez RAZ éditions.
Le flot de la poésie continuera de couler (Florilège de poèmes chinois des lettrés Tang.) J.M.G. Le Clézio, (avec la collaboration de Dong Qiang) – Folio, Gallimard.
L’île rebelle – Anthologie de la poésie britannique au tournant du XXI ème siècle. (Bilingue).Choix de Martine De Clercq – Trad. M. De Clercq et J. Darras ( Préf. Jacques Darras) – NRF coll. Poésie/Gallimard.
Cahiers de l’ermitage (Proses poétiques japonaises, auteurs : Urabe Kenkô, Kamo no Chômei) Préface, choix des textes et notes de Zéno Bianu. – coll. folio / sagesses, Gallimard.
Voici trois livres, inégaux en taille, certes, mais tous trois lestés d’un dense intérêt, à la fois pour qui globalement se soucie de poésie, pour qui est curieux de la poésie britannique, si souvent ancrée dans l’ici et maintenant, pour qui est tourné vers la pensée de la sagesse extrême-orientale. Je les mentionne dans l’ordre où je les ai reçus, sans que cet ordre évidemment ne suppose une quelconque hiérarchie.
Le florilège de Le Clézio est un livre somptueux à plusieurs égards. Une iconographie merveilleuse, restituant l’ambiance de poèmes de lettrés qui éventuellement étaient aussi peintres de talent ou amis de tels peintres, se voit incorporée à un texte qui nous promène à travers les poètes chinois classiques Tang (des huitième et neuvième siècles surtout) les plus fameux tels que Li Bai (transcription moderne de Li Taï Po), Du Fu (Tou Fou), ou Sou Dong Po (anciennement Sou Tong Po), éclairés à la fois par la traduction et par la collaboration de M. Dong Qiang (lui-même poète chinois, grand spécialiste de la littérature française et de notre langue). Collaboration dont on sent qu’elle étaie et alimente les intuitions et la scrupuleuse documentation, les unes et les autres instructives et captivantes, de J.M.G Le Clézio, qu’on n’attendait pas sur ce terrain de la poésie chinoise, ce qu’il précise de son propre aveu dans le texte du quatrième de couverture.
Notre anthologiste est manifestement entré avec passion dans le flux de ces poètes chinois, qu’il nous présente sous tous les angles, historique, littéraire, culturel (du taoïsme notamment), etc. qu’il accompagne constamment de commentaires eux mêmes poétiques, et d’une érudition qui nourrit remarquablement la lecture des poèmes choisis, lesquels apparaissent au fil des pages dans l’écrin continu du texte, replacés à leur époque et dans leur ambiance culturelle : texte limpide par lequel Le Clézio nous transmet sa dilection et son enthousiasme pour une poésie tout imprégnée du souci d’exprimer un juste rapport au monde et aux autres, en y incluant ce recul implicite des sagesses d’influence confucianiste, bouddhiste ou taoïste. À cette poésie rien n’échappe, mais le filtre de la réflexion en assure toujours la portée, et pour ainsi dire exfiltre de la temporalité ce qu’elle exprime, fût-ce la circonstance qui a suscité l’émotion que tel poète n’a pas rechigné à transmettre par l’écrit.
Le trajet du livre épouse son titre : à la façon d’un fleuve parsemé de reflets, un beau flot continu de poésie alimente les quelque deux cents pages, flux émaillé d’images admirables qui font écho à la richesse des poèmes et répondent au texte de l’auteur. L’ensemble est remarquable en ce sens que l’on y perçoit un goût profond pour les poètes qu’il présente, à travers la qualité habituelle propre au style du romancier que l’on connaît. En tant que lecteur familier de ces poètes depuis l’adolescence, je dois avouer que non seulement ce livre m’a encore appris des choses, mais que surtout j’ai trouvé un plaisir extrême dans sa lecture – autant qu’à y revenir capricieusement en l’ouvrant le matin, au hasard, pour parcourir quelques pages et profiter de la sérénité – parfois « crispée » – et de l’altitude subtile de pensée qui s’en dégage… Voilà un livre d’une beauté rare qui se fréquente et qu’on ne refermera que pour le r’ouvrir souvent !
Pour L’île rebelle, l’anthologie considérable et bilingue – soulignons-le, ce qui pour de la poésie est essentiel – de Martine de Clerc, associée à Jacques Darras pour la traduction (On n’a pas oublié les deux volumes de Whitman dont il a donné des versions françaises fort poétiques naguère), il faut souligner d’emblée la variété considérable qu’on y trouve de poètes britanniques de première grandeur, dont certains méritent d’être mieux connus. L’éclectisme géographique du livre couvre non seulement l’Angleterre proprement dite, mais aussi l’Ecosse et le Pays de Galles, dont les tonalités poétiques sont subtilement différentes. (L’Irlande a fait l’objet d’une anthologie bilingue séparée des mêmes complices passionnés de traduction, au Castor Astral.) L’intéressant en premier lieu est que pour traduire des poètes, il importe d’avoir soi-même quelque accès à la poésie. Ensuite, que les tempéraments des traducteur et traductrice les poussent vers des choix qui les intéressent eux d’abord, et non la seule réputation des poètes et poétesses traduits. Et enfin, que tous deux soient chevronnés dans l’exercice de traduire ne gâte rien. Je précise tout cela parce que, pour ce que j’ai pu en juger en regard des poèmes originaux, je trouve que les versions en français proposent des textes si j’ose dire « caméléons », qui nous restituent heureusement les divers états d’esprit qui caractérisent les poèmes choisis pour passer en français. Parmi ces réussites, j’ai été particulièrement sensible p. 328, à l’écriture poétique de Carol Ann Duffy, et p. 507 à la modernité des deux courts poèmes de l’écossaise Kathleen Jamie.
Globalement, cette anthologie brosse le tableau d’une richesse en auteurs-poètes, constamment inspirés d’une forme de phénoménologie réaliste (doublée de quelque incursions sous-jacentes dans le mythe et parfois la magie), à laquelle le lecteur français, s’il n’est pas « littérairement » anglo-phone, peut difficilement avoir accès, car le nombre des traductions de ces poètes est relativement limité, voire certaines confidentielles. Martine De Clerc et Jacques Darras avec cette anthologie remettent pour nous, si j’ose dire, la pendule de la poésie britannique à l’heure contemporaine, et font œuvre – éminemment – d’enrichissante salubrité : en Grande-Bretagne, il n’y a pas que des premiers-ministres hors-sol, mais aussi de grands poètes et poétesses capables de nous transmettre avec force, même à travers des poèmes qui ont été traduits en français, leur rapport à la vie et leur monde – qui n’est pas toujours tout à fait le nôtre et nous offre en cela des perspectives inattendues, grâce à une subtile « étrangère proximité ».
Cette « étrangère proximité » quoique de toute autre essence, fait aussi le puissant attrait du choix de Zéno Bianu, qui dans les textes-journaux des poètes et penseurs japonais Urabe Kenkô, et Kamo no Chômei, a choisi des extraits remarquables, imprégnés de la fine culture de lettrés japonais auxquels les classiques chinois (comme il se devait alors) sont familiers. Ce sont pages qui offrent à chaque ligne, par des notations au jour le jour et sans prétention, l’accès à une réflexion permanente empreinte de sagesse extrême-orientale, sagesse qui a donné une forme proprement japonaise (popularisée chez nous sous le nom connu de Zen) à la forme du bouddisme Ch’án mêlé d’influence taoïste qui s’est répandue dans la société chinoise, avant de gagner le Japon et d’influencer fortement la culture japonaise. C’est cela que l’on peut constater chez les peintres et les poètes japonais fameux – depuis les célèbres Bashô, Ryôkan ou Dogen, jusqu’aux non moins célèbres Sesshu, Enki ou même Hôkusaï – aussi bien que dans les écrits que nous présente ici, avec introduction importante et notes détaillées, Zéno Bianu. Le livre matériellement est assez mince, mais son contenu regorge de motifs de réflexion immenses ! On a un peu le sentiment de lire, chez Urabe Kenkô, 243 extraits du journal d’un Montaigne de 55 ans quelque peu retiré en ermitage, qui eût été bouddhiste, et auquel la méditation quotidienne de petits faits (parfois de plus importants pour la société japonaise, comme l’était par exemple l’abdication d’un empereur âgé) inspire de tirer avec humilité de ce qu’il avait observé, mine de rien, des leçons de haute sagesse concernant la façon dont un humain lucide sur sa condition ici-bas aurait avantage à gérer sa vie.
Entre autres passages, je relève, assez caractéristiques, ceux-ci : « Solitaire sous la lampe, c’est une joie incomparable que de feuilleter des livres et de se faire des amis avec les hommes d’un passé que je n’ai point connu. » Ou encore : « Loin des hommes errer près des eaux et des herbes pures, il n’est de pareil réconfort. » Ou : « En toutes choses, il est bon de se comporter avec réserve. Un homme raffiné se vantera-t-il de ce qu’il sait, puisqu’il le sait ? » Ou : « Ce qu’il ne sert à rien de réformer, mieux vaut ne point le réformer. » Et enfin : « La sagesse consiste à reconnaître ses propres limites et à s’arrêter tout de suite dès qu’on sent qu’on ne peut aller outre. Ce serait une erreur de reprocher à quiconque une telle sagesse car, si l’on se force, on a tort. L’homme sans fortune qui ne reconnaît pas sa pauvreté, en arrive au vol. L’homme qui ne reconnaît pas ses limites quand la force physique est affaiblie, finit dans la maladie. » Il y a dans dans ces formules quelque chose du « in medium stat virtus » des Latins…
Pour les « Notes de ma cabane de moine » de Kamo no Chômei, nous sommes dans un autre registre, plus philosophiquement religieux, dirais-je. « La même rivière coule sans arrêt mais ce n’est jamais la même eau », par exemple, est une phrase qui rejoint la formule héraclitéenne. Cette seule entrée en matière révèle que notre moine a un tempérament plus préoccupé, voire parfois tourmenté, par l’impermanence des choses ; et ses considérations sur la vie sont constamment appuyée sur du concret, des récits circonstanciés d’où l’auteur tire quelques considérations « surplombantes » en prenant du recul : par là il philosophe, certes, mais sa lutte pour la sagesse, en empruntant la « voie du renoncement » (p. 98), vise surtout à gagner à travers le bouddhisme la réalisation du vœu exprimé par les lignes finales de son texte : « La lune brille, mais il est triste de la voir disparaître derrière les monts… Puissions-nous voir la lumière éternelle ! » Ces notes en cela sont davantage sur le ton de la confidence d’une âme touchante et mélancolique, que sagesse et poésie imprègnent à son insu, ou presque, que le journal de Kenkô qui précède. En ce sens peut-être sont-elles plus intemporelles, plus proches de l’universelle préoccupation propre à notre temps.
De la pile des recueils de poèmes reçus il y a déjà plusieurs mois, piqué par la curiosité j’extrais celui-ci… De Provence côté maternel, je suis de Gascogne côté paternel et le souvenir du temps d’Aliénor d’Aquitaine, du trobar clus, (etc.) contribuent au sentiment du poétique dans mon esprit. On ne s’étonnera donc pas que le mot occitan Paratge(Parage en provençal – voir sur le Net à l’adresse: https://occitanica.eu/items/show/13096) ait immédiatement suscité ma curiosité. Quoique Carles Diaz ait reçu, ce qui n’est pas rien, le Grand Prix de la SGDL en 2020, je n’avais pas eu jusqu’à présent l’occasion de me pencher sur sa poésie. Je le fais aujourd’hui. Et c’est un bonheur. Auquel contribue la grande beauté de l’expression, autant que la simplicité et la gravité profonde, mais non pesante, de ce poète discret. S’il est épris – quoique originaire du Chili – de son terroir landais, et plus largement gascon, il poétise ces racines avec une réussite dans la formule que j’admire. Un poète du « lieu », qui sait éveiller avec une densité puissamment évocatrice sa manière « d’habiter cette terre », d’amener son langage à déployer la réalité singulière du lieu avec lequel il entretient une relation intime. Une superbe leçon de poésie.