Les lectures du mois d’octobre 2023 de Patrick Joquel

Bonjour,

octobre et ses lectures. Des poèmes et des albums croisés au salon du livre de Mouans-Sartoux ou arrivés dans ma boite aux lettres.

Moments à partager. Cependant si vous n’en voulez plus, dites-le moi simplement.

Bel automne

Patrick

¨PS : on peut découvrir la couverture de mon dernier livre de poèmes : La rime a des bisons que le gazon ne connait pas, illustré par Yves Barré, sur mon site.

Lectures d’octobre 2023

www.patrick-joquel.com

Poésie

Titre : Nice the place to be
Auteur : anthologie du collectif Photon 
Éditeur : Pourquoi viens-tu si tard
Année de parution : 2 023

Des photos des photographes du collectif Photon. Des photos prises à Nice. Et confiées au hasard à des poètes Niçois ou non. Cela donne un regard particulier sur la ville. Un regard hors sentiers battus. Une autre vision de la ville, d’autres visions de la ville. Les poèmes qui accompagnent ces photos contribuent également à ce décalage. 

L’Art est, entr’autre, ce qui ouvre de nouvelles perspectives à la réalité. Ce livre en est la preuve efficace. 

Il permet d’appréhender la vitalité de cette belle et grande ville, sa variété et ses richesses.

Un livre à offrir à tous ceux qui aiment Nice et à ceux qui un jour ou l’autre y sont venus ou y passeront.

http://www.association-lac.com/editions/editons.html

https://www.facebook.com/editionspvst/


Titre : Aire d’accueil des gens du voyage
Auteur : Balval Ekel
Éditeur : Tarmac
Année de parution : 2 023

Comment habiter le monde ? Comment habiter sa vie ? Deux questions que se posent beaucoup de gens. Les poètes en font partie, bien sûr. Avec dans leur questionnemnet la place du poème dans ce monde ou comment le poème le rend habitable etc.

Balval Ekel ouvre une autre dimension à ce questionnement en s’interrogeant sur la dualité sédentaire/nomade. Qu’est-ce qui fait que l’un parcourt le monde quand l’autre le construit ? Il n’est pas question d’opposer ni de prendre partie mais simplement de vivre.

Le livre comporte cinq parties.

– Habiter le vent, le ciel, l’eau, les sables mouvants… On y habite le ciel mais aussi un rond-point ; une cité ou une résidence d’été… Chacun choisit ou subit son habitation. Il reste une échappée possible : celle des sentiers de traverse.

En marchant

Contrairement à ce dont ils voudraient nous convaincre

les sentiers bien souvent ne mènent nulle part

en tous cas pas là où nous conduisent les routes

aussi sont-ils empruntés par les bêtes, les bergers et les poètes

appréciés des rêveurs, des nomades et des enfants

Certains en font une piste d’envoi

et laissent une trace sans rien déranger

d’autres s’y réconcilient avec

des tempêtes de ciel bleu

le froissement des feuilles

la douceur de la boue

les bourdonnements

Tous savent combien le détour tient de la métamorphose

et que pas un de ces chemins ne revient véritablement à

à son point de départ

– habiter dans sa tête et dans celle des autres

On y parcourt une galerie de portraits. Difficile de donner à voir une vie et ses désirs ou peines dans les quelques vers d’un poème. Le contraire d’une photo ou d’un tableau. Les personnes croquées ici deviennent des personnages tant sont lisibles leurs particularités. 

– habiter l’art et la littérature

Des poèmes hommages à quelques artistes. Des poèmes sur des thèmes divers comme la danse, la poésie et autres formes d’art y compris le spectacle. Divers lieux de culture, diverses personnes. On reste, comme dans la partie précédente à hauteur d’humain. Profondeur, empathie et délicatesse.

– habiter des refuges provisoires

Le provisoire de l’autre et l’absence qui suit. La perte. Le souvenir. Le provisoire d’un lieu, d’un paysage et d’un moment heureux. Les provisoires d’un hôpital, lieu de passage toujours subi. Des moments et des lieux à habiter si on veut ne pas perdre pied avec le monde. 

– habiter une maison

Choisir la sédentarisation. S’attacher à une maison. Bâtir un jardin. Chaque jour construire un petit monde à partager. Où grandir. Comprendre que malgré tous les soins donnés, on reste de passage. Nomade sans autre domicile fixe qu’une planète et quelques bribes de ses territoires. 

Un livre à donner à lire dès le lycée et bien au-delà. Et en particulier à tous ceux et toutes celles qui s’interrogent sur la présence.


Titre : à l’intérieur de moi
Auteur : Anne Bonin
Images : Valérie Linder
Éditeur : L’Ail des ours 
Année de parution : 2 023

De courts poèmes avec un « je » pour narrateur. Un jeu de facettes multiples. Une exploration d’humeurs, de désirs, de sensations, d’émotions. Toutes à hauteur d’enfance. Autrement dit à hauteur d’humain. Tout en douceur aussi. Comme une caresse. Un baume. 

On est tout cela pas à la fois, pas en même temps ; mais ce tout fait qu’on est un. Unique. Mouvant et toujours soi.

Comme souvent, un livre de poèmes n’est jamais aussi simple qu’il en a l’air. 

Les images de Valérie Linder, des oiseaux. Chacun avec sa couleur. Ils accompagnent dans leur attitude les poèmes. Avec légèreté. Grâce et un brin d’humour au bec.

Un livre qu’une classe peut mettre en voix et en scène. Chaque enfant prend en charge un poème et la classe crée la dynamique du spectacle.

À lire dès la maternelle et bien au-delà.


Titre : Juste vivre
Auteur : Luc Marsal
Encres : Nour Cadour
Éditeur : Donner à Voir
Année de parution : 2 023

Vivre. Tant de questions ? De points de vue ? De surprises… Le poète ici, dans ce petit recueil à déplier, nous partage ses volontés, ses désirs. Avec une série de stophes de cinq vers qui toutes commencent par Je veux.

Un programme simple et efficace auquel nombre d’entre nous souscriront. Auquel chacun ajoutera ses Je veux personnels. Nous sommes tous différents et nos aspirations divergent autant qu’elles se ressemblent.

Les encres qui accompagnent ces poèmes sont discrètes, légères et bien vivantes. Cette vivacité donne un air sobre et joyeux à cet ouvrage.

À lire à tout âge car il n’y a pas d’âge précis pour juste vivre.

éditions Donner à Voir

http://www.donner-a-voir.net


Titre : Un refuge autre que l’exil
Auteur : Theombogu 
Éditeur : Éditions du Cygne 
Année de parution : 2 023

Des proses courtes. Une page en général. Denses. Des textes comme autant de traits de projecteur sur une situation de vie d’une personne. 

Des personnes venues de loin, ici. Des personnes sans papiers. Des que les gens d’ici ne voient pas vraiment mais dont ils parlent abondamment. Entre eux. Dans la presse, quelle qu’elle soit. Migrant ? Exilé ? Aucun mot ne convient vraiment. Humain serait le terme. Des gens comme ceux d’ici ; mais loin de chez eux. Plus aucun chez eux. Ils sont partis pour sauver leur vie. De la misère, de la mort de… Ils sont là. C’est leur vie. Ils la construisent. Avec ou sans aides ; ou un peu des deux… 

C’est pour chacun, ceux de là-bas venus ici comme pour ceux d’ici restés ici, l’histoire d’une vie. Des vies qui ont du mal à se partager. À se rencontrer.

L’écriture, et donc lecture ou écoute, offrent des ponts pour relier ces territoires. Pour vivre à hauteur d’homme. Et ensemble.

Un livre à donner à lire dès le lycée et au-delà. À lire et à relire, lentement pour en savourer les profondeurs.

albums

Titre : Ou bien
Auteur : Antoine Geniaut
images : Juliette Iturralde
Éditeur : L’Initiale 
Année de parution : 2 022

Un petit saut dans l’absurde ça vous dit ? Si oui, Ou bien est pour vous. Courez l’acheter de ce pas, en voiture, en trottinette ou en ce que vous voulez, avec ou sans gorille dans le dos.

C’est un livre sans fin. Que le lecteur peut poursuivre aussi longtemps qu’il le souhaite. Aussi loin qu’il en a le désir.

Les images l’accompagnent en beaux à plats de couleur. On se sent bien à sourire dans ce petit carré de l’Initiale. 

À offrir dès la petite section de maternelle et jusqu’à plus soif.

https://linitiale.fr/


Titre : À moitié endormie
Auteur : Antoine Géniaut
images : David Clèves
Éditeur : l’Initiale 
Année de parution : 2 023

La règle du jeu est toute simple : prendre une expression de la langue française. Par exemple et pourquoi pas : être à moitié endormi.

La regarder. L’écouter. Entendre toutes les idées qu’elle porte avec elle, les passer en revue. Suivre ces logiques de l’absurde le plus loin possible. Jouer avec tous les sens, toutes les directions de l’expression. Bref : s’amuser avec la langue. Rien n’est plus sérieux que le jeu. Et quand il arpente les sentiers de l’imaginaire, sourire garanti.

Un livre réconfortant car différent. Réconfortant car pas vraiment sérieux, quoique… si on prend le temps de se laisser prendre au jeu…

Un livre à offrir dès la grande section de maternelle et bien au-delà. Un livre qui sera un point de départ inépuisable à mille et un autres jeux.

https://linitiale.fr/


Titre : Le septième roi
Auteur : Danièle Fossette
illustrations : Bénédicte Nemo
Éditeur : Cipango 
Année de parution : 2 016

Un magnifique album grand format autour du mot LIBERTE. Un texte fort ; simple et dense. Un texte qui vibre avec le monde d’aujourd’hui. Avec ces idées qui attaquent la Liberté ici et là : via l’ignorance, via la cupidité, via la soif de pouvoir etc. Je ne vais pas tout dévoiler ici. Découvrez le livre. 

Des images qui résonnent avec le texte. L’accompagnent fermement.

Le mot espoir vient en fin de livre. Comme un horizon vers lequel on va et qu’on atteindra un jour. Bientôt.

Superbe album à partir des grandes classes du primaire et bien au-delà.

https://editions-cipango.com/category/actualites/


Titre : Le Samouraï et les 3 brigands
Auteur : Pascal Fauliot
illustrations : Marc Ingrand
Éditeur : Cipango 
Année de parution : 2 017

Un livre aux tons chauds. Texte minimaliste mais efficace et riche. Images chaleureuses en pleine page. Un beau livre à tous les étages.

Un Samouraï, un ronin pour être exact. Une auberge. Trois brigands. Trois mouches et un bol de soupe. J’oubliais les deux sabres et les deux baguettes. 

Un extrait :

Aussi paisible

qu’un bouddha,

il demeurait tranquille,

semblable au miroir de l’étang

que ne trouble 

le moindre souffle de vent.

Il = le Samouraï, vous l’aviez compris.

À offrir dès le cp à tous les enfants qu’on aime et pourquoi pas aux autres. Le livre fera également les délices des plus grands avec sa dimension de Savoir Être.

https://editions-cipango.com/category/actualites/


Titre : Selfies pour la planète
Auteur : Bénédicte Nemo
Éditeur : Cipango
Année de parution : 2 021

21 portraits à l’acrylique ou l’aquarelle. Enfants, adultes. Filles, garçons. D’origines différentes. Bref des humains. Sur chaque portrait, on trouve quelques animaux : certains sont en bonne santé, d’autres en voie de disparition. Sur chaque page on a également une information : renard, famille des canidés ; daim, famille des cervidés ;Ticiana, famille des hominidés. C’est dit : nous sommes tous des vivants posés ici ou là dans l’arborescence de l’histoire de la vie animale. On lit également un texte écrit par l’hominidé peint par Bénédicte. Il parle des animaux qui l’accompagnent. 

Par exemple : « Ils(le renard, le daim et le lapin) me racontent des histoires de forêts millénaires qui existaient bien avant les premiers hommes sur terre, toutes les espèces d’arbres et d’animaux, unis dans le même élan, obstinés à vivre et à survivre… ».

Le texte se termine par un CLIC. Celui de l’appareil photo qui prend le selfie.

Un album engagé pour la planète et le respect de la vie, de toutes les vies. 

À mettre dans toutes les bcd des écoles dès la maternelle comme au primaire. Les CDI des collèges ou des lycées l’accueilleront également pour sa diversité.

https://editions-cipango.com/category/actualites/


Titre : Le renard et la hyène, conte de Najd
Auteur : Saäd Bouri
illustration : Émilie Camatte 
Éditeur : éditions du Jasmin
Année de parution : 2 019

Ce conte nous vient d’Arabie Saoudite. Un long voyage jusqu’ici. Une ambiance chaude, dans les couleurs d’Emilie. De vastes espaces autour des protagonistes : la hyène, ses enfants, le renard et quelques autres animaux. Le renard voudrait bien croquer un ou plusieurs petits de la hyène et il emploie toute sa ruse pour le tenter. Bien sûr, il a besoin d’aide et va donc voir d’autres animaux. Ceux-là sont prêts à l’aider contre un cadeau. Le renard s’y emploie… mais malgré tous ses efforts, le renard n’en attrapa aucun (petits de la hyène).

Un conte en écho avec le montrer patte blanche… une histoire qui emporte le lecteur. Accessible dès la maternelle et bien au-delà. Les contes comme les poèmes n’ont pas d’âge.

https://editions-du-jasmin.com/albums/139-le-renard-et-la-hyene.html


© Patrick Joquel

Philippe VEYRUNES, «AFFAIRES DE FAMILLE», Nouvelles – Ed. Les Presses Littéraires- Prix 20 euros


                                   

Un règlement de compte sur relents de nazisme; des parricides croisés de petits commerçants frustrés à l’éducation stricte; des transports amoureux en montgolfière; l’héritage d’un malfrat notoire, »oncle d’Amérique » corse; un jeune appelé qui échappe au S.T.O. mais pas à la foire aux bestiaux; sans compter un grand questionnement au sujet des colonies françaises avec des conclusions claires qui tiennent vraiment lieu de principe:  »L’enfer, c’est d’avoir perdu l’espoir…ou de ne plus pouvoir se regarder en face dans le miroir » Huit histoires détaillées, précises, menées tambour battant vers leur chute inattendue.

L’ensemble de l’oeuvre baigne dans un milieu plutôt bourgeois ( bien illustré par les deux reproductions de peinture en couverture: »Portrait de famille » par Peder  Severin Kroyer, et  »La famille Bellelli » d’Edgard Degas; et partout des repères nombreux nous rappelant la Provence, entre Hérault et Gard, ce qui n’empêche pas une sorte de proximité de vue avec nos classiques de la comédie humaine plus parisienne de Balzac, et parfois l’ambiance des Rougon-Macquart de Zola. Tous deux excellents peintres de types marqués, conteurs de drames, archéologues d’intérieur, enregistreurs du bien et du mal, le tout peint avec sobriété et force.

Philippe Veyrunes excelle dans la description précise et rapide tant des lieux que des personnages:

 »La secrétaire, une trentenaire rousse au maquillage outrancier…( p.94: Mon oncle d’Amérique)

-Saperlipopette! S’exclame le gros homme avec une moue de dégoût qui accentua ses bajoues »(p.51: Question de régime)

 »des yeux durs, des sourcils épais et des lèvres fines habillaient de sévérité son visage rond »( p.13: Un héros encombrant)

Originalité du thème de chaque nouvelle, présentation soignée des héros et des situations, narration nette et précise qui n’exclut pas la poésie, sans lyrisme, mais avec un fort pouvoir de partage:

 »La tramontane avait lavé le ciel et les étoiles s’aiguisaient au froid de décembre ( p.171)

 Rappelons que l’auteur est Prix de Poésie Paul Verlaine 2001 de l’Académie Française pour son recueil :  »Les voleurs d’arc en ciel ‘‘ 

On le voit, « AFFAIRES DE FAMILLES » est un livre riche, vivant, qui nous concerne par sa précision psychologique et son fort pouvoir de mimétisme réveillant des souvenirs personnels dont la chute demeure inattendue… à l’image de la vie.


Pour souscrire voici le bon de commande téléchargeable

Marc GUTLERNER – Poésies – & Carine GUTLERNER – Dessins – Editions L’Harmattan – aga –  format 21×29,7- nombre de pages 60 – 4 -ème trimestre 2023   


Voici quelques années déjà que je connais Carine Gutlerner. C’est au cours d’un récital en l’église Saint Merry que j’ai croisé son chemin. Signe prédestiné, le hasard n’existant pas ! À ce propos je me souviens d’une interprétation magistrale d’une certaine « Appassionata » de Beethoven, qui me laissa pantois. Je fus littéralement transporté, jusqu’aux larmes.

Au terme de ce récital je voulu absolument me procurer un ou plusieurs CD de Carine Gutlerner cette pianiste virtuose. Je n’ai pas résisté de lui dire combien son récital m’avait bouleversé et combien son jeu musical la métamorphosait, comme une sorte d’extase rayonnante, une transcendance, une illumination.

Pour connaitre la merveilleuse pianiste je ne connaissais pas la dessinatrice et plasticienne, car Carine Gutlerner est très discrète à ce propos..

Puis un jour je fus invité chez elle, véritable ilot de paix et de création. Ancienne maison de Django Reinhardt.  Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une œuvre graphique allant du format raisin au très grand format. L’œuvre était digne des meilleurs plasticiens. Puis j’ai découvert aussi son livre d’art où était représenté un certain nombre de ses œuvres.

Face à une semblable œuvre j’ai pris l’initiative de constituer un dossier pour le présenter au Cénacle européen des Arts et des lettres fondé par Léopold Sédar Senghor dont je suis vice-président, pour le prix Botticelli, qui lui a été attribué à la majorité. Mais revenons à notre recueil.

Je connaissais donc la pianiste, la compositrice, mais pas la dessinatrice, ce qui fut une révélation. Le trait puissant, précis, révèle toute la force intérieure de ses sujets qui sont le plus souvent des éléments humains en majorité des portraits, l’art de saisir l’âme et l’esprit subtil. Traduire l’indicible.

Ne vous attendez pas à des portraits de complaisance, ni des portraits mondains, mais plus précisément à des portraits de l’intime estompé, cri de l’intérieur poignant de vérité. Toutes les douleurs, tous les cris de l’humanité sont là, puissants comme le cri terrifiant d’Edvard Munch.

Mais le cri plus bouleversant encore, celui du silence de Zoran Music rescapé in extremis des camps de la mort. Cri mémoire, pour ceux qui comme Zoran Music le disait avec clairvoyance : « Nous ne sommes pas les derniers » car en effet, triste est de constater que l’histoire n’a pas de mémoire.

L’œuvre de Carine Gutlerner se veut témoignage, pas un plaidoyer, moins encore une litanie, mais simplement un rappel au bon sens, à l’humain, à la sagesse, comme pour dire : « Non ! Il ne faut pas que ça recommence, halte à l’infamie. »  

Au regard des circonstances actuelles, des bruits de bottes et du grognement des chars, il me semble qu’aujourd’hui cette précaution soit des plus judicieuses et des plus incertaines.

Attention prudence, lorsque l’obscurantisme revient, l’anéantissement n’est pas loin ! Les pogromes non plus. Un peuple faisant l’autodafé de ses livres, est un peuple en voie de disparition.

Cet ouvrage jumelé de Carine Gutlerner et de Marc Gutlerner est celui de deux artistes oscillant entre fusion et confrontation, opposition et confession. Deux esprits acérés, deux « flammes jumelles. »  

Nous sommes les témoins d’une fratrie des plus talentueuses où l’art, l’expression et la sensibilité sont à tous les degrés.

Bien que ne se considérant pas pour un poète, Marc Gutlerner avait une noble conception de la poésie qu’il portait en ses plus hautes cimes, tel un acte incarné ou sacralisé.

La poésie est pour lui une véritable incantation, dont nous n’aurions pas pu trouver mieux pour l’illustrer que les remarquables encres de chine de Carine Gutlerner s’offrant au monde bras ouverts dans l’accueil le plus intense du verbe. Signe imparable de la force absolue de ce duo lié dans la fraternité.

La vie est un grand spectacle, la commedia dell’arte, une foire aux vanités permanente, une insondable bouffonnerie dont Marc Gutlerner avait parfaitement conscience, lui dont l’esprit était tendu comme une corde de violon. Poète de l’extrême, artiste torturé : « qui pour l’art pourrait crever. » et pour qui : « chaque syllabe est un murmure du cœur. »      

Puisse ce jumelage graphique et poétique, vous faire prendre conscience que l’art c’est avant tout revendiquer son besoin d’amour, d’humanisme, c’est respecter la vie sous toutes ses facettes, c’est oser encore croire en l’homme, c’est tendre vers son devenir lumineux, loin des aveuglements sectaires, des régressions radicalisées et des ignorances obscurantistes.

« La poésie c’est ne plus subir l’hypocrisie. » Tel est le crédo de Carine et de Marc.

Gérard Le Goff, Les chercheurs d’or Hommages «À la manière de», Ed. Stellamaris, 155 p., 4e trim. 2023, ISBN 2-36868-828-1

Gérard Le Goff, Les chercheurs d’or Hommages «À la manière de», Ed. Stellamaris, 155 p., 4e trim. 2023, ISBN 2-36868-828-1


Simple amusette ? Variations sur un thème, à l’instar de celles que pratiquent parfois les compositeurs ? Le Goff demande d’emblée pardon au lecteur, aux grands lettrés qui pourraient se montrer sourcilleux face à sa démarche. C’est que son livre est pour le moins original : écriture « à la manière de » pour une bonne cinquantaine d’auteurs français ou francophones des XIXe et XXe siècle. Tous disparus car je ne souhaite pas déranger les vivants, sachant toutefois combien la parole des morts nous permet souvent d’exister. Prudence et fascination devant l’écrit, de la part de l’auteur ! Nous passons de Charles Baudelaire à Henri Michaux, d’Arthur Rimbaud à Andrée Chédid, de Blaise Cendrars à Georges Perros. Le portrait de chacun est tout d’abord habilement dessiné par Le Goff et flanqué d’une vraie citation.

Rassurons-nous : on sent en tous points l’amour de la littérature, l’admiration pour ces auteurs majeurs, le respect. Les textes originaux de Le Goff, miment de gré à gré le style de ces seigneurs du Verbe. Affirmation enjouée mais discrète de la culture face à l’inculture rampante actuelle. Les formes sont diverses. Tour à tour un savoureux poème de Maurice Fombeure, une soi-disant lettre d’Antonin Artaud à son psychiatre, une pseudo-interview avec Louis Aragon ou René Char, une rencontre putative avec Yves Bonnefois, une missive que Philippe Jaccottet ne recevra jamais.

Le ton est amusé, avec un zeste d’humour, la relation est amicale mais humble face aux éléphants. On admire l’éclectisme de l’auteur, son agilité d’esprit, sa faculté de changer de style pour mimer les grands écrivains. Un exemple pour l’incontournable et ombrageux Victor Hugo :

L’orage accourt depuis l’horizon de l’autre monde,

Bouscule ses cohortes démentes, ses démons immondes

Qui prirent forme dans les amas de nuages gris (…)

On est effectivement dans le style du maître romantique…

Ou bien Valéry Larbaud dans un Orient-Express plus vrai que nature :

Emmène-moi,

Avec pour seul titre de transport mon rêve,

Ô Compagnie Internationale des Wagons-Lits !

Je sais les plafonds en cuir de Cordoue,

Le velours italien tendu aux embrasures

Les luminaires et la pâte de verre bleutée de Lalique (…)

Et, devant les châteaux imprenables qui passent, imperturbables devant les fenêtres du train :

Ces forteresses aux serres de pierre

Crispées sur les crêtes, hérissées,

Qui semblent défier les nuages (…)

Nous reconnaissons Gérard Le Goff poète dans l’âme. Le classement de cet ensemble de textes « à la » n’est ni chronologique, ni thématique et ne suit pas la logique alphabétique des patronymes. L’ensemble n’est ni une supercherie littéraire, ni une compilation présomptueuse. Le Goff s’amuse et nous amuse. L’on sent que l’auteur a une réelle proximité avec ses aînés, les chercheurs d’or (joli concept en référence à l’épitaphe inscrite sur la tombe d’André Breton), les chercheurs de mots et d’idées de la littérature française. À l’unisson, tous ont les mains dans la rivière, les pieds dans la glaise, à l’affût de pépites.

Et si Gérard Le Goff était, à l’instar de ses pères spirituels, lui-même un orpailleur ?

Patrick Hellin, Terres levées, poésies, Éditions Traversées, 67 pages, 20€


« Terres levées » pourrait être une allusion comme l’auteur nous le suggère p 29, à la pâte à pain qu’on fait lever avant de la reprendre, de la pétrir à nouveau et de l’enfourner. « Terres levées » matière mole, malléable de laquelle on tire poteries. « Terres levées » paysages qui se révoltent. 

Terres labourées, récoltes terminées, mort de toutes les saisons sauf de l’hiver. Les premiers quatrains en quatre mouvements seraient comme les quatre saisons mais l’on sent qu’à travers les vers de Patrick Hellin, le temps ne passe pas, l’été brille de quelques éclats, le printemps remue à peine l’espoir. L’automne pluvieux et l’hiver s’éternisent.

Seul vers la plaine nue
Les mots n’ont plus d’écorce
C’est un sel froid
D’une sève morte s’élève un chant

L’humeur humaine a ses saisons et je sais combien les champs bruineux, vidés, visités par les cris de quelques volatiles noirs peuvent révéler à l’homme sa solitude, sa finitude, l’absurdité de sa vie. Les terres levées bouchent l’horizon. La dépression cette folie inversée gagne par capillarité l’être entier. Pour s’en sortir, il faut accéder à la lucidité, s’agripper au réel. C’est ce à quoi nous invitent les textes de Patrick Hellin.

Tu observes sa fuite
Son échappée, la route
De tes pas, ton allure
Tu te cramponnes à ses ravins 

C’est un espace affranchi d’ombres et de lumières
Il y brûle des soleils factices
Un noeud de lisières, de rameaux et d’oranges
On y sème les sources qui avalent le ciel

On aura compris que le chemin sera difficile, jalonné d’obstacles qu’on contourne ou affronte avec obstination. 

Les saisons sont étroites
Celle où je vis
En équilibre sur le rétréci
Et l’éveil se vêt de sommeil

À quoi se rattacher?
Écoute le silence des mots
L’écho de l’instant

La poésie, l’écriture a-t-elle un rôle à jouer dans notre quête à être?

Dans tes yeux qui s’affament d’oubli
Le geste du sourcier
Qui cherche le néant
Et ce qui en sa cendre lui survit

À cette « cendre » répond à la page suivante comme en un miroir le mot « pollen »

Ce sont des ombres ailées
Le pollen de demain
Et la poussière des choses

Valerius De Saedeleer- Vóór de lente-olieverf op doek-tussen 1905 en 1941

La poésie de Patrick Hellin fait grand usage des métaphores se rapportant à la nature, aux saisons, à la terre. Les tableaux proposés ressemblent à ceux qui ont bercés mon enfance. Je pense aux paysages hivernaux de Valerius De Saedeleer  ou ceux d’Albert Saverijs. Je regardais les tableaux sans trop comprendre ce qu’ils avaient de sombre et d’éclairant à la fois, ces paysages hivernaux, ces champs d’automne. Plus tard, j’ai compris comment cette grisaille, cette lumière de reflets et d’éclats de miroir caractérisent une position intermédiaire, faite de compromis, jalonnée de quêtes contre l’extrême noirceur. Position d’équilibre. Rien ne semble acquis pour toujours, il faut sans cesse vouloir reconstruire sans pour autant partir de rien.

Albert Saverys (1886-1964)
Paysage hivernal sur la Lys Huile sur toile Signée en bas à gauche H_63 cm L_78 cm

Sur la crête sombre
Figé à la limite
Des ombres et de la lumière
Ce solitaire est nu

L’immobilité tombe du ciel, étreint la terre
Le gel encore a saisi les labours
Un peu de givre accompagne
Leur houle

Dans le ciel mat, l’écho d’un oiseau noir
L’attente et le suspens se couvrent
De nuit. Une vague de terre court vers
Le ciel, ombres et lumières figées

Elle est solitude, monodie du temps
Ce qui parle en costume d’infini
Immobile aussi
Dans les cercles du soir

Où le ciel est un creux que les mots ne peuvent combler

Voilà  le poème que j’ai choisi comme étant le plus représentatif de ce très beau livre des éditions Traversées. En couverture, on admira l’illustration « Le messager » signée Jean Dutour. La mise en page raffinée due à Patrice Breno assure une belle lisibilité à l’ensemble des textes.