Stella Nodari, L’animal vertige, Éditions du Petit Pavé, Le Semainier.


L’animal vertige. Une ode à l’amour charnel, au désir en son incandescence paroxystique. Aller jusqu’au noyau de feu de la chair désirante pour toucher l’absolu de la présence. Présence qui se fait absence submergeante quand la béance du père absent étend son ombre sur les brandons du jouir (l’auteure n’aura jamais connu figure de père, évacuée dans le non-dit et le rejet maternels).

Combat entre la volupté et la nuit, la soif indomptée de vivre et le mystère térébrant d’une origine censurée. Point ici de plaintes ni de larmes, ni même de mélancolie, mais la lame chauffée à blanc du désir pour résilience. Une poésie jaillissante, aux métaphores venues tout droit du brasier des entrailles et du geyser du sexe. Une poésie qui carillonne à pleine sève mais sait la ténèbre des profondeurs et, surtout, la menace mémorielle d’une enfance victime d’un « détournement de candeur ». C’est alors une poésie qui transperce, tel le cri de l’hermine les nuits de pleine lune. 

Contre toute attente, l’envolée érotique qu’est L’animal vertige s’achèvera sur la maladie et la mort redoutée de l’amant priapique, s’exacerbant toutes vannes ouvertes puis se recourbant en méditation de détachement.

Dès la première lecture, à l’effleurement même du texte, on sent la présence de cette chose mystérieuse qui habite les œuvres inspirées : le souffle. Les mots ici sont comme traversés et soulevés par une brise marine – houle du verbe qui s’enivre de lui-même jusqu’aux confins du lyrisme, mais sans jamais sombrer dans la dislocation du sens. Une poésie ni “classique” ni “avant-gardiste”, mais qui a intégré l’audace, la liberté de celle-ci et l’harmonie, l’intelligibilité de celle-là.

Une ode au dieu Éros, non pour s’enfermer dans l’alcôve rutilante du sexe, mais pour éprouver, au cœur et au-delà de la chair, le « fin vertige d’exhaler sa propre lumière », pour « toucher le limbe des astres humains » et, au bout de l’illusion « apprendre à perdre ce qui finalement ne s’étreint jamais/ ce qui finalement ne s’éteint jamais ».

Quelques perles parmi d’autres :

 « au couteau/ de mes baisers/dans d’immenses bouffées de soleil jetées/sur les draps/de satin » ; « mordre la pêche blanche de ta chair/qui sent/la colle à l’amande » (au couteau de mes baisers) ;

« l’essence de ta présence je la promène légère/mais sertie d’une pierre/sous mes pas elle crie reliance » ; « lever mon identité brume d’opalescence/sur les cendres du masculin/nié comme un vide d’air/ » (transpérance) ;

« sache que l’essence du grand galop/est solitaire/vise le très haut amour/ta seule alliance »  ; « l’or blanc d’être/le propre repère de sa mouvance/ » (id) ;

« laisser les anges descendre dans la cheminée » ; « regarder le corail de l’aurore se lever » (le nous révélé) ;

« crever le jaune des mimosas/dans l’encre absolue de nos regards » (désenclave-moi) ;

« de l’eau du baptême à l’extrême onction il n’y a qu’une eau au fil des peaux/du presque mort au presque en vie il n’y a que la blancheur d’un lit » (apprendre à perdre éperdument).

Extraits

André Doms, Chemins, Frontispice de Sébastien Dugué, Éditions L’herbe qui tremble, Collection Trait d’union, 2023, 144 pages, 18€,


Je traîne aux guêtres une foule d’actions et d’écritures qui me semblent devenues étrangères, tant elles se sont écartées de ma mémoire active. L’effacement commence à me défaire. Mais ma perte ne compte pour rien en regard du gouffre effarant de l’Histoire. Quand il faudrait s’interroger : qu’avons-nous sauvé des passés ?  

Poète, essayiste, traducteur de voyage, révélateur d’oeuvres poétiques peu connues(Glineur, Bourgeois,Praillet…), André Doms nous entraîne ici, je cite, sur les « chemins » ravinés, cahotiques , de sa vie, toujours à l’écart des belles et grandes routes…Mais s’il se hasarde à « une analyse de ses saisons intérieures », l’auteur n’abandonne pas pour autant ses réflexions critiques sur le monde comme il va. Parmi les thèmes  évoqués, citons, entre autre, l’amour(la poésie doit éclaircir les vérités de l’amour, les traduire en vérités sensibles),  le libre arbitre, la solitude humaine, les idéaux mensongers, l’enseignement, l’écart entre la vie et la littérature voire l’écriture elle-même. D’une manière générale, le propos d’André Doms est de nous signifier le fait que la vie n’est pas ce qu’on nous en montre, qu’il faut nous garder de vivre au niveau de l’opinion, de la vision tronquée des choses, de l’image, de la croyance irréfléchie et qu’il est urgent de retrouver notre vrai moi afin de devenir, le cas échéant,  le réceptacle et l’agent de l’accomplissement de la vie. On ne s’étonnera donc pas du fait que le poète se soit toujours évertué à mettre au jour un langage susceptible de coller au flux de la vie, de « résister » aux forces de corrosion du temps et en définitive, d’ouvrir l’être à de nouvelles dimensions d’être. En effet, pour Doms, la poésie ne fait que dire l’urgence de vivre notre vie au quotidien et est  à même de nous permettre de redécouvrir, sous la simplification abusive que sont les identifications, toute l’ampleur et la complexité du monde et des choses. « Chemins » est un livre brillant qui par la nature de son propos, attise la présence à soi, aux autres et au monde ; « Chemins » est un livre attachant en ce sens qu’il révèle la sensibilité et l’humanité profonde d’un homme pour qui vivre c’est aimer, être en projet, devenir sans cesse, s’éprouver citoyen du monde (matrice de son être profond) ; « Chemins », enfin, est un  livre inspirant dans la mesure où il nous permet subtilement de mieux comprendre que si rien ne dure, la valeur de ce que nous avons vécu, elle, dure pour toujours.

Comment dissocier l’auteur, l’acteur, de l’homme ? Que vaut, ou signifie un « style » ? C’est bien la moindre des choses qu’un écrivain sache écrire, précisément « sa » langue à lui, sa langue « personnelle », qui lui tient au corps, comme  le pinceau prolonge les doigts. L’emploi de l’outil ne révèle t’il pas la qualité de l’ouvrier ? Mots ou marteaux. C’est pourquoi les dictatures ne détestent pas les Arts mais la liberté dont certains portent le souffle. Sans doute, un passé monumental les rassure- t-il, comme dans les académismes mussolinien, nazi, stalinien et tant de néo-classicismes coloniaux, vaguement enguirlandés à la façon locale.  

Continuer Encres Vives sur les pas de Michel Cosem –  Appel à abonnement


Michel Cosem s’en est allé, et c’est pour beaucoup d’entre nous, qui avons été lancés et accompagnés par Encres Vives, une perte douloureuse. Encres Vives, avec sa revue, fondée en 1960, et ses deux collections, Lieu (poèmes liant un poète à l’un de ses lieux favoris) et Encres Blanches (plus spécialement réservée aux nouveaux poètes et aux rééditions de recueils publiés par la revue), venues plus récemment en étoffer la production de recueils de poésie, c’est près de 2000 recueils et 400 auteurs publiés, dont beaucoup ont acquis au fil du temps une vraie reconnaissance dans le milieu poétique. Nous sommes nombreux à devoir beaucoup à Encres Vives, nombreux aussi à avoir éprouvé le besoin de revenir fréquemment aux sources en confiant nos écrits à Michel Cosem, qui disait de la revue : 

« Tout en demeurant dans un format modeste Encres Vives continue d’attirer, de retenir, d’influencer des générations nouvelles, en faisant preuve à la fois d’exigence et d’ouverture. C’est là je pense une volonté affirmée qui regarde plus certainement vers l’avenir que vers le passé.

J’ai essayé de conserver l’enthousiasme du début, d’être attentif aux nouveaux, de les aider à se construire en bonne compagnie et il n’y a là rien que de très naturel. De là peut naître un rapport à la poésie avec qui il faudra compter. Cet afflux de nouveaux auteurs –et je ne saurais tous les citer – oblige à encore plus de rigueur mais aussi d’attention et de gestion. Mais aussi de demeurer en dehors des clans, des modes et des obligations que peuvent susciter les médias ou autres nouveautés. Avec comme volonté constante de demeurer à l’écoute de ce qui se passe ». 

Sans connaître bien souvent directement Michel, nous nous étions habitués à ses missives bienveillantes en retour des envois de propositions de recueils que nous lui adressions. Des mots toujours posés et encourageants, une fidélité sans faille dans le soutien aux nouveaux auteurs, passant dans certains cas, après quelques années, par un numéro spécial. Michel était la discrétion et la bienveillance même, ouvert à toutes les formes de poésie pourvu qu’elles soient authentiques, expressions sincères d’un engagement fort dans l’époque qui les porte. Il écrit ainsi dans le numéro 62-63 d’Encres Vives, daté de l’hiver 1967-1968, consacré à la civilisation occitane : « … l’écrivain, et plus spécialement le poète est situé dans sa civilisation, non d’une manière logique, mais par le fait même d’écrire : il engage tout de lui-même et en même temps tout de sa civilisation. L’époque des écrivains qui puisaient ici et là leur inspiration semble révolue, de même que celle de l’écrivain qui décidait de se consacrer à son clocher en exaltant un passé mort. L’écrivain – s’il n’est pas un faiseur – est tout entier l’homme de son époque. Et s’il ne l’est pas, il doit tendre à le devenir ». Homme d’une civilisation et d’un territoire, Michel Cosem l’était au premier chef, dans cette Occitanie tant aimée, berceau de sa famille paternelle, qu’il arpentait de ses pas et ses mots. 

La collection Lieu d’Encres Vives, que Michel définissait ainsi : « cette collection propose des poèmes liant un poète à l’un de ses lieux favoris : voyage, rêverie, méditation, quotidien, biographie, reportage », constitue précisément une ligne par laquelle de nombreux poètes, ancrés dans un terroir, ou voyageurs en quête au contraire de déracinement, ont pu exprimer leur relation, réelle ou rêvée, au monde qui les entoure. Qui, mieux que Michel Cosem, a su faire partager par sa poésie l’âme d’un lieu ? Avec près de 400 numéros, dans lesquels se sont exprimés plus de 160 auteurs, la collection Lieu d’Encres Vives, constitue un terreau d’humanité unique, tant par la diversité des lieux explorés, que par la façon de les appréhender.  Cette collection fut pour beaucoup d’entre nous, voyageurs-poètes, une bénédiction, permettant une formalisation rapide du carnet de poèmes, voyage dans le voyage, qui donne tant de relief aux lieux visités et aux personnes rencontrées. 

Dans son souci d’aider les poètes à publier, Michel créa également la collection Encres Blanches, « plus spécialement réservée aux nouveaux poètes », qui en 20 ans d’existence a révélé, ou aidé à mieux faire connaître, à travers la publication de près de 800 recueils, plus de 300 auteurs. Une entreprise considérable, regroupant une part significative de la communauté des poètes français, certains ayant ensuite fait leur chemin et acquis une vraie reconnaissance. Au total, en incluant la revue et les deux collections, c’est près de 400 poètes qu’Encres Vives a publiés, et pour une grande partie d’entre eux révélés au public. 

Nous avons, avec plusieurs membres du comité de rédaction, décidé, fidèles à l’esprit impulsé par Michel Cosem, de nous tourner vers l’avenir, ainsi qu’il le préconisait, et continuer Encres Vives, dont l’immense héritage, tant humain que littéraire, ne peut rester lettre morte. Faire vivre et fructifier la revue et les collections, dans l’esprit tracé par leur fondateur, au service d’une communauté de poètes toujours plus vivante et diverse, voilà l’objectif que nous nous sommes tracé pour les années qui viennent. La spécificité  d’Encres Vives, rappelons-le, est la publication, dans chaque numéro, d’un recueil d’un seul auteur, 16 pages au format A4, qui vont devenir 32 pages au format A5 à partir de janvier 2024. La revue restera mensuelle, avec 12 numéros par an et la possibilité, pour un surcoût modeste, de recevoir dans l’année 2 volumes de chacune des collections Lieu et Encres Blanches. L’abonnement donnera droit à un tarif préférentiel pour l’achat de n’importe quel volume de ces deux collections. 

Nous vous invitons, chers lecteurs de Traversées, à nous rejoindre dans notre démarche (bulletin d’abonnement joint), et vous remercions de transmettre l’information aux personnes de votre connaissance qui pourraient être intéressées.

Bulletin  d’abonnement à Encres Vives à télécharger sur ce lien


Béatrice Libert, Poèmes en quête de nuits douces, frontispice de l’auteur, Préface de Laurent Fourcaut, Châtelineau : Le Taillis Pré, 2023.


On a souvent disserté sur l’écart existant entre la littérature et la vie mais comme l’exprime Laurent Fourcaut dans sa brillante préface : « c’est là qu’intervient l’art, qui consiste en ce pari impossible : faire pénétrer un tant soit peu le réel dans le langage ». Pari réussi pour Béatrice Libert qui nous démontre magistralement au détour de chaque page, qu’une chose, un mot n’est pas ce qu’on dit qu’ils sont, qu’ils dépassent de loin les étiquettes verbales qu’on leur attribue.

M manie parfaitement plusieurs langues. Selon les saisons. M est amoureux du mimosa, du magnolia ou de la mimolette, ce qui n’est pas du tout pareil. Cela ne s’explique pas. C’est ainsi. Et ça le rend quelquefois aussi muet qu’une mandarine

Attentive à tout ce que la langue porte de musical en elle, l’auteur nous offre ici un foisonnement d’images riches, de vers audacieux qui déjouent nos perceptions communes, transgressent les valeurs établies et accélèrent la circulation des sens. On est ici en présence d’une poésie susceptible d’assumer la complexité irréductible du réel, d’engendrer une visibilité autre, de porter le monde sur un autre monde et de donner des ailes à une vie qui ne va pas de soi ; mieux, on est ici en présence d’une poésie à même de remettre en question le caractère définitif de la réalité, de bousculer nos habitudes de voir et de penser (« j’invente ce que je vois » / Marcel Havrenne) voire de révéler le fond caché de la vie. En bref, à travers ce recueil, Béatrice Libert rend le réel recomposé, bouscule le poids mort de l’institué et expérimente un langage qui nous permet d’entretenir de nouveaux rapports avec le réel soumis aux lois de l’organisation sociale et au joug de l’utilitaire. Poème en quête de nuits douces est un livre qui, non seulement, nous aide à développer le culte de l’émerveillement quotidien, mais démontre aussi que le poème est bien cet espace de liberté où la vie est sans cesse réinventée.

Tu me dirais le gris, le gris flanelle, le gris coton, celui qu’on plie comme un mouchoir, le gris sans pluie et sans chagrin, le gris vivant, le gris malin, fils de souris et d’Arlequin, tu me dirais le gris embusqué dans nos verts, sa pierre, sa taille, son ordonnance, sa lumineuse discrétion, sa page grisée d’émotions, tu me dirais la cendre de nos bénédictions, tu me dirais le gris intimement peuplé de nos hésitations.

© Pierre Schroven

Christian Tămaș, Le protecteur maudit, Ars Longa, 2023


Un nouveau roman de Christian Tămaș vient de sortir aux éditions Ars Longa, Le protecteur maudit. Son titre oxymorique suffit pour susciter la curiosité du lecteur. L’incipit nous fait découvrir le thème de prédilection de l’auteur celui du voyage, avec une nuance inhabituelle puisqu’il s’agit de découvrir après le choc d’un accident, le mental d’un personnage. Les glissements du réel dans l’irréel et dans le fantastique onirique donnent au récit une structure de labyrinthe.

En effet, il est question d’un voyage de nuit en voiture de deux amis,Georges et Pierre vers Paris. De l’aventure et du mystère, l’auteur en offre pleinement au lecteur. Le voyage réel n’est qu’un prétexte pour nous porter ailleurs, dans le dédale mental d’un personnage traumatisé, plongé dans le coma. 

Le lecteur est  mis en face d’un récit compliqué, difficile à démêler, car l’auteur y  superpose temps, personnages, identités, leur vécu. On découvre graduellement  les aïeuls de Georges, un architecte qui remonte vers Paris, après une soirée passée chez madame Delmar. Celle-ci avait fait l’arbre généalogique de son nom, Lamotte, remontant au temps des croisades et lui en avait parlé sans être prise au sérieux.

Le voyage est brusquement interrompu par une collision avec un motard qui fait sortir la voiture de l’autoroute.  C’est l’instant où les deux voyageurs  plongent dans l’irréel, se retrouvent dans une forêt bizarre, immobile, où le temps s’arrête, le moteur de la voiture aussi, Pierre disparaît sans traces et Georges a un nouvel accident. À la suite d’une brusque chute dans un bois irréel par son aspect, son corps semble se disloquer de sa tête et il est entraîné dans les plus bizarres aventures par des personnages tout aussi étranges. C’est comme un voyage de rêve en rêve, dans le temps et dans l’espace où il rencontre des gens qui lui semblent connus, qui lui donne un sentiment de déjà-vu, mais sans se rappeler leur identité. 

Le lecteur est emporté dans d’autres époques où Georges rencontre l’esprit de ses ancêtres et vit une séquence de leur vie, celle où chacun avait subi le choc d’un accident : le comte de La Motte, une chute de cheval a causé sa mort, le colonel de La Motte a été décapité par la lame d’un sabre, le baron de la Motte etc.

Plus on avance dans le récit, plus on comprend qu’il s’agit d’une régression dans le temps, d’un délire onirique du personnage. Se mélangent des séquences  du passé et du présent, avec de brefs instants de réveil et de lucidité pour succomber ensuite dans l’inconscient. La chute, l’accident, le choc, la mort des personnages relient les séquences irréelles vécues par Georges, spectateur des morts violentes de ses ancêtres  pendant l’hypnose à laquelle il est soumis par son psychiatre. 

En effet, plusieurs accidents ont lieu en des temps et des lieux apparemment différents: la chute de Georges dans la forêt, la chute de cheval du compte de La Motte dans la même forêt mais à une autre époque, la chute du colonel de La Motte lors d’une bataille d’un autre siècle, l’accident de moto responsable de la mort de sa  bien-aimée Margo quand Georges était adolescent. À chaque fois, le personnage se retrouve dans un lieu étrange, rencontre des personnages bizarres, confond les réalités superposées et est terrorisé par un regard perçant, inhumain, invisible au début, mais qui le glace comme le froid de la mort. Une voix de l’intérieur de son cerveau le pousse à avancer vers les espaces clos de vieux châteaux, à l’aspect de caveau, à voir des scènes violentes de batailles médiévales, décrites en détail, comme prises sur le vif par le romancier, à sentir chaque fois la terreur et la mort le pénétrer. Il est partout, au milieu des paysages et des événements effrayants, voit et sent comme dans un film en 3D, dans un délire onirique que seul le docteur commence à démêler.

Sa douleur affreuse à la tête, la pression sur le crâne, la sensation de vertige et d’être aspiré par un tourbillon dans un gouffre noir, le jet de lumière brillante qui jaillit et s’éteint dans son cerveau, son sommeil prolongé, la voix vibrante de sa tête, ses confusions aux brefs réveils font comprendre que le personnage a subi une commotion pendant la chute, qu’il est plongé dans le délire de ses visions, transporté dans  l’irréel. 

Le lecteur se trouve en face d’un  récit  compliqué, suit le personnage dans son labyrinthe mental, assiste à des scènes invraisemblables qui semblent si réelles sous le pinceau descriptif du romancier. Quand on essaie d’éclaircir le mélange d’images, de démêler le réel de l’irréel, on devine peu à peu la cause de la mort des ancêtres du protagoniste: un bijou de famille étrange, porté par chacun à l’instant fatal, un talisman à tête de dragon, aux yeux pénétrants. 

Le psychiatre qui soigne le malade inconscient n’est pas à son premier cas de ce genre. Il tente une expérience dangereuse pour lui, similaire dans les autres romans de Christian Tămaș Le chevalier noir (2019) et Un nom sur le sable (2021). Il veut découvrir la racine du mal causé par le talisman maléfique à ceux qui le portaient. Il tente de pénétrer dans le cerveau de son patient, le suivre dans sa régression dans le temps, voir avec lui son passé le plus éloigné pour comprendre le rôle du talisman dans la mort des personnages au fil des siècles. Une fois la cause du mal identifiée, il tentera de l’éliminer pour sauver la vie de son patient. Mais le transfert de personnalité sous l’hypnose risque de faire périr docteur et patient. Pour sauver Georges, le psychiatre a besoin du talisman, trouvé par sa femme, Hélène, parmi ses objets après son accident. Elle lui révèle la malédiction supposée de cet objet porteur de malheur sur la famille de son mari. 

La présence du bizarre talisman sur son bureau provoque au docteur des hallucinations pareilles à celles de son patient. C’est ainsi qu’il assiste à un étrange jeu de cartes dans un vieux château. Autour d’une table sont réunis les esprits des personnages décédés à cause du bijou fatal à la tête de dragon. Ils revivent chacun l’épisode de leur mort sous les yeux effrayés de Georges obligé à y participer. Le lecteur découvre le rôle paradoxal du talisman dans la vision d’un effrayant événement historique qui s’est produit au 13-e siècle dans  le château forteresse de Montségur: la résistance des cathares sous le siège de l’armée du roi qui voulait les obliger à abandonner leur foi pour passer au catholicisme, leur  trahison par le baron de La Motte, un aïeul de Georges de Lamotte, la mort atroce des cathares survivants brûlés vifs sur le bûcher, le vol du talisman protecteur à la tête de dragon porté par leur prêtre Jean d’Albi, la malédiction proférée par celui-ci sur le baron voleur et traître et sur ses successeurs. 

Le psychiatre découvre le secret du talisman: il était protecteur avant l’horreur de Montségur, mais il sera investi de malheur par Jean d’Albi pendant sa mort terrifiante dans les flammes du bûcher sur le baron, sa famille et ceux qui le porteront. On comprend à ce moment que le regard perçant qui hante Georges dans son délire onirique et la voix de sa tête le poussant vers des visions effrayantes appartiennent à ce personnage historique, dont le spectre l’accompagne dans sa régression temporelle avec son frisson glacial de la mort. Ce sont lui et le talisman la clé vers la guérison de son patient par un retour en arrière dans ce temps-là.               

Le romancier réussit à merveille à faire comprendre au lecteur un cas compliqué de psychiatrie sans faire appel à des termes de médecine, uniquement par la narration, évidemment difficile à démêler à cause de la superposition de temps, lieux, identités dans l’exploration du labyrinthe mental de son protagoniste. Il réunit avec un talent narratif à envier des connaissances historiques, psychologiques, psychiatriques, mythologiques dans un récit épais, fragmenté, syncopé, hallucinatoire. L’auteur conduit graduellement, à main de maître vers la fin, tout en gardant le mystère tout au long de sa ténébreuse histoire. Il sème partout des indices afin de mettre le lecteur à l’épreuve dans son aventure d’éclairage de la trame habilement imaginée et rendue dans un langage adéquat aux épisodes historiques évoqués, avec une prédilection évidente pour les batailles et la description des châteaux médiévaux et de leurs parages.