Christine Hervé, Dernier émoi, 120 p., Ed. Traversées, 2023, ISBN 9782931077078
Curieuse expérience que de lire une prose sans aucune ponctuation : on s’y perd un peu, mais finalement, en relisant, en scandant sa propre respiration, naît une sorte de complicité avec la poétesse, en une manière de décodage qui n’est pas désagréable.
On ne connaît plus les nuances du vert de ses yeux la douceur de ses mains mais l’écho de sa voix vibre encore fantôme offert au blanc du ciel
Le « on », rehaussé par une lettrine, est à la place du « je » et renforce le contexte dramatique. Désespérance ?
On accroche les guenilles de nos songes on se plaît à de belles retrouvailles au mitan du lit on lui crée des histoires héroïques lui chante des louanges il se complaît à nos fantasmes habillé de lumière ou de brume il resplendit.
Prose poétique, bien entendu, où naissent et s’étoilent les images. Nous ne le dirons jamais assez : certaines proses ont davantage de poésie que des textes rimés et à la verticale.
L’absence a ici un rôle central, térébrant, incantatoire. Dans un silence assourdissant, exprimant une violence contenue mais surtout une révolte et son lot de souffrances. Paradoxalement, jusqu’à porter les espérances en étendard, jusqu’à danser sur ses silences…
Cela dit, ce recueil est pluriel, avec des textes comprenant des phrases syncopées, lapidaires, rythmées par une très abondante ponctuation (comme si l’autrice était en manque) et enfin des poèmes libres, jetés sur le blanc de la page. Tour à tour :
Scanner. Tumeur. Dans le bas ventre. Son homme ne dort plus. Il arpente la chambre. Broie le noir de la nuit. Et elle qui voudrait se reposer ! Elle entend jusqu’à ses pensées -Viens, le lit est froid.- Non, je vais à l’étable. Une vache doit vêler.
Puis, plus tard, dans le chapitre Dernier émoi :
Ne dis rien
Seules nos mains
Seules nos lèvres
personne
De façon étonnante, la section poèmes s’intitule tourbière, alors que leur fluidité aurait suggéré « torrent» ou « cascade ». Toujours est-il que l’autrice maîtrise plusieurs styles, lesquels donnent une différente coloration à chaque texte.
Vers la fin, ce recueil renoue avec le registre d’une symphonie amoureuse :
Son baiser
oublie les années
et mon cœur bondit
au parfum sauvage
de l’adolescence
Expérience littéraire hors normes. Condensé d’âmes, de fulgurances : Christine Hervé joue avec les mots, la (non)-ponctuation, l’espace de la page mais aussi ses (et nos) sensations, notre empathie, certainement.
Sonia Elvireanu, Le regard… un lever de soleil, Lo sguardo … un’alba, traduzione di Guiliano Ladolfi, Guiliano Ladolfi Editore, 15€
Nota : les citations extraites du livre de Sonia Elvireanu figurent entre guillemets.
Forte de trois recueils : Le souffle du ciel, Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré et Ensoleillements au cœur du silence, publiés entre 2020 et 2022, l’œuvre poétique récente de Sonia Elvireanu s’enrichit aujourd’hui d’un nouvel ouvrage.
Dès le titre, en établissant un lien inattendu (une sorte d’oxymore) entre l’œil humain et l’aurore, on retrouve l’une des principales spécificités de sa poétique : établir des synesthésies entre le monde matériel (avec une attirance assumée pour la nature) et le monde spirituel (avec pour prédilection affichée la création artistique).
L’œil, le regard, est donc ici celui d’un peintre. Un peintre lecteur qui avoue son désarroi face à la poésie:
« il est difficile de pénétrer le mystère des vers […] j’ai eu la sensation qu’ils choisissaient le lecteur et je ne crois pas que j’étais parmi les élus ».
Puis il confesse ne pouvoir communiquer avec quelqu’un d’autre qu’il ne nomme pas :
« je suis comme un mur qui ne te laisse pas aller plus loin ».
Voici une autre constante dans la démarche de Sonia Elvireanu : amorcer un dialogue avec un absent dont on ne sait rien.
Par ailleurs, le mur évoqué par l’artiste concrétise de manière aussi absurde qu’abrupte l’énigme du monde qui se pose à tout un chacun. Il appartient au créateur d’en prendre conscience pour ensuite opérer une transcendance :
« le mur peut être une métaphore, le vers une couleur ».
Dès lors, le regard intérieur, plus encore que l’œil biologique, grâce à l’intercession de l’art, va tenter de résoudre le mystère immanent et engendrer ainsi l’espoir. Ce qui nous ramène au titre :
« la sensation d’impénétrable se brise ainsi […] / le regard est lever de soleil ».
Le mur, à la fois abstrait et hostile, qui hante le peintre, sur lequel il s’est heurté jusqu’à présent, devient un support, une toile où s’accordent tous les tons de sa palette :
« je vois tous les murs en couleurs, / bleu, violet, jaune, vert, orange / ou un mélange qui réabsorbe les couleurs ».
Fort de ses pouvoirs, le démiurge décide de se lancer dans une quête au cours de laquelle il saura déchiffrer les plus profonds mystères du monde :
« On porte en soi la quête, / le visage invisible de la lune, / de la mer, l’abysse, l’infini».
Le lecteur est alors convié à un voyage initiatique qui va s’effectuer à la fois dans l’espace et à travers le temps. Une quête qui doit permettre de lever tous les secrets, car :
« il n’y a pas de mur à ne pouvoir décrypter… ».
Cependant ce même lecteur peut se poser la question de savoir qui lui parle ainsi : est-ce le peintre, l’ « autre » insaisissable ou bien le poète elle-même ? Peu importe après tout, puisque :
« ils portent la quête en eux, une sorte de connaissance, / comme tout ce qui existe sur la terre, / comment ne pas être ébloui par tant d’énigmes, / les murs contre lesquels on se heurte ».
Celle qui compose ces chants aux allures de psaumes (qui peut s’incarner tour à tour dans l’un ou l’autre des protagonistes) nous transporte dans diverses contrées à travers le monde réel. On identifie certains de ces pays, à titre d’exemple, grâce à une notation botanique — la fleur Aechmea pousse surtout au Mexique—, géologique — Nilgiri désigne une chaîne de montagnes en Inde — ou archéologique — l’Acropole. Parfois elle s’attarde sur un site à la fois enchanteur et emblématique comme l’île de Skiathos dans l’archipel des Sporades, berceau de la Grèce moderne. Sans pourtant négliger de temps à autre un détail concret pour donner de l’épaisseur au récit : ainsi, au monastère d’Evangelistria, où fut tissé le premier drapeau national grec, le voyageur se voit offrir un verre d’Alypiakos, nectar issu du vignoble de la communauté. On errera encore en sa compagnie dans le désert du Sahara :
« bédouin entre des sables brûlants, / je t’ai retrouvé entre les palmiers, / près du lac, séduit par le mirage, / le tien ou celui de l’eau ».
Plus loin, elle évoque les fjords scandinaves puis l’Himalaya.
Mais Sonia Elvireanu se souvient aussi d’un jardin et d’une maison. Un espace de repos pour y faire étape. Ce refuge est parfois le sien :
« lundi chez moi… comme dans une peinture, / silence ensoleillé alentour, le ciel clair », parfois celui du peintre ou de l’« autre » : « Sa maison, réelle ou rêvée, / avec le soleil glissant à travers tous les murs, / habillée avec les nuances de l’arc-en-ciel ».
À l’inverse des pays traversés, ces lieux ne sont pas situés dans un espace géographique précis. L’arbre planté là peut être le pommier — répandu dans tout le septentrion — ou l’olivier — fruitier méridional par excellence. Ils ne sont pas non plus figés et peuvent s’inscrire dans une campagne, sur une colline ou un rivage.
Le parcours se déroule aussi dans le temps. Question mur à décrypter, comment ne pas évoquer le travail de Champollion consacré au texte rédigé en trois langues, qui fut gravé à jamais sur une stèle noire ? Cette fameuse pierre de Rosette découverte par hasard sur un chantier se métamorphose dans l’imaginaire du poète en un « fragment de pyramide ». À la faveur d’un autre raccourci spatio-temporel voici le lecteur propulsé en pleine préhistoire. Lascaux et tant d’autres sites découverts depuis exercent toujours leur fascination :
« tant d’énigmes sur les parois peintes des grottes ».
Dans l’obscurité de ces tanières humaines, la lumière (physique et spirituelle) s’avère nécessaire pour discerner et apprendre :
« La paroi est vivement colorée, / un monde bizarre prend vie sous le vacillement de la flamme / on les [ces dessins rupestres] regarde pour découvrir et comprendre ».
Plus loin nous atteignons les rives de l’Attique :
« Je reviens à l’histoire, / le soleil du lieu où les dieux / ont ensemencé le rivage, […] / La Mer Egée et le ciel. »
L’écrivain ose se transposer en Egypte pour rejoindre un prophète et son peuple acculés face à la Mer rouge, Pharaon à leur poursuite :
« Je suis entre les eaux ouvertes / par le bâton de Moïse ».
Par ailleurs, comme cela était le cas avec Ensoleillements au cœur du silence, Sonia Elvireanu s’ingénie à établir des correspondances entre réalité et mythes païens et/ou chrétiens. Ici, ces correspondances entrent en jeu à l’occasion de visites de sites consacrés. Le poète se rend ainsi au théâtre de Dionysos, où elle devine :
« la solitude d’un monde éteint où les dieux s’arrêtaient autrefois ». Elle prie dans un monastère dédié à l’Annonciation : « sous les icônes, devant les saintes reliques, / dans le silence comme l’eau de la mer, je murmure / la prière du pèlerin arrivé sur un rivage béni ». Elle est impressionné par le temple d’Athéna : « sous le soleil brûlant, / des regards brillants l’ont construit ». Ou dans une église orthodoxe semble troublée par une icône : « sur le mur blanc, en pierre, une icône, / un homme d’une beauté divine brille au-dessus ».
Que ce soit le voyage terrestre, un saut dans le passé, la visite de lieux sacrés ou les souvenirs heureux de séjours à la campagne ou au bord de la mer, la démarche est toujours sous-tendue par l’idéal de la quête :
« il existe quelque part un élu, un destin, une mission sur la terre, / et celui qui ne regarde qu’une pierre, un mur, / chacun voit autre chose, certains à la surface, d’autres au plus profond ».
Cette quête est empreinte de spiritualité. Le concept d’une divinité est omniscient même si le vocabulaire religieux apparaît moins sollicité que dans les recueils précédents. On retrouve cependant la figure christique en fin de volume accompagnée d’une profession de foi :
« le murmure d’une source de lumière / remplit l’espace : la beauté, la piété / et la douceur de l’homme / rayonnant sur la croix de bois /son mystère, un nimbe de lumière, / traverse les temps, son éclat vivant nous touche».
La poétique de Sonia Elvireanu, embrassant les couleurs du peintre (avec une prédilection pour le bleu), les composants de la nature et les quatre éléments, nous entraîne dans un irrésistible tumulte de sensations et d’images et affiche souvent une tonalité incantatoire :
« Je porte le sable en moi, le mystère, la mer, / l’amour, l’écoulement lent, / l’île ou la forteresse sur les vagues, / la montagne, la forêt, la clairière, la plaine, ».
Pratiquant une versification libre de toute contrainte, qui donne plus de puissance à son propos, elle parvient à rendre sensible le « miracle de l’amour et de la poésie ». Serait-ce la clef du mystère ? Le peintre, quant à lui (ce double qui bronchait devant les vers), découvre en toute fin que : «le noir n’est plus opaque». Sa quête et celle du poète se rejoignent, sont une puisque :
« l’impénétrable se déchire tel le noir sur lequel / le peintre met une autre couleur, de même le poème / son noyau s’illumine d’un grain, on entre dans le cercle / de la vie, au-delà du tourbillon des sentiments».
Une telle œuvre, dense et riche d’interprétation, peut dérouter le public. Elle nécessite plusieurs lectures si on veut en maîtriser les arcanes — ce que j’ai accompli en doutant d’y être parvenu tout à fait. Les poèmes constituent une matière en fusion et résisteront toujours — un peu ou beaucoup — à une analyse fouillée tout en nous ouvrant des fenêtres sur les étoiles. C’est cela le paradoxe inhérent à toute création artistique. Je laisserai l’immense René Char conclure : Le poète ne retient pas ce qu’il découvre ; l’ayant transcrit, le perd bientôt. En cela réside sa nouveauté, son infini et son péril.(*)
Philippe Videlier, Rendez-vous à Kiev, suivi de L’escalier d’Odessa, Gallimard, mai 2023, 173 pages.
Philippe Videlier nous décrit avec force détails les horreurs des guerres quasi fratricides entre Russie et Ukraine, avant et après la révolution bolchevique de 1917.
Entre cette date et 1920, pas moins d’une vingtaine de changements de pouvoir, tout aussi sanguinaires ! Tout est dit !
Même si cet opus est paru dans la collection blanche de Gallimard, il n’en est pas pour autant un roman. C’est un véritable livre d’Histoire qui nous est offert et l’auteur a dû réaliser un véritable travail de titan et de documentaliste pour rassembler les éléments de ce terrible puzzle. Ne se sont succédés que des tyrans depuis l’empire des tsars jusqu’à nos jours et les populations juives et non-juives ont été sans cesse massacrées, torturées, exilées, empoisonnées, affamées… sous quelque prétexte que ce soit.
Philippe Videlier nous décrit l’indicible, souvent consenti et avalisé par des gouvernements occidentaux qui ferment les yeux. L’auteur nous offre ici un véritable devoir de mémoire en l’honneur de tous ces martyrs, qui n’ont pas demandé de vivre dans ces régions en plein délire ! Aussi nous apercevons une faible lueur d’espoir quand il nous dit que les tyrans ne s’en sortent – pratiquement – jamais ! Poutine, prends garde à toi !
Chacun des personnages que décrit l’historien est une légende en soi et pourrait à lui seul faire l’objet d’un livre, tant leurs vies sont denses. Lénine, Trotsky, Eisenstein bien évidemment ! Mais aussi Alexandra Kollontaï, Christian Rakovsky, Nestor Makhno… révolutionnaires et/ou anarchistes en diable.
Nous avons ici deux récits richement documentés qui nous aident à mieux comprendre le monde russo-ukrainien d’hier et d’aujourd’hui.
Chacune des deux parties pourrait être plus large, mais l’auteur a voulu ramener notre conscience à l’essentiel.
Depuis quelques temps, je m’efforce de mettre à jour la page qui concerne les auteurs publiés par la revue Traversées en me fiant à la liste suivante qui comporte plus de 1200 auteurs :
Ce travail prend du temps: collectes d’informations fiables, tri et mise en page mais il me semble utile. J’espère qu’un jour il mettra en lumière la diversité des auteurs qui ont participé à l’aventure singulière de la Revue Traversées.
Je viens seulement de terminer les deux premières lettres de l’alphabet soit à peu près 1/10 ème du nombre total d’écrivains figurant sur la liste. Les personnes concernées peuvent vérifier si les informations sont complètes et exactes. On peut me contacter directement pour les modifications éventuelles ou pour une fiche-auteur qui ne figure pas encore dans la liste.
Henri Michel Yéré, Polo kouman Polo parle, écrit en nouchi et en français, Éditions d’en bas, Lausanne, 80 pages, 12 euros.
Un soir on s’en gabassait de plages Orage était dans ciel fatigué Ils nous ont pas djah, donc on va casser papos Ils pensaient on était comme zinzin dans la rue Nous on s’en gabassait des plages Or c’est maga-tapé son latchô qui est là
Un livre surprenant, parole du cœur et des profondeurs, où le français grave, ciselé fait écho au nouchi, vernaculaire de la rue Abidjanaise. Polo nous parle et nous emmène là dans un poème en quatre temps (Polo parle / les vérités de Demain / L’affrontement / Résolution) qui pose la question existentielle du présent et de l’avenir d’un jeune Ivoirien au 21ème siècle. Entre folie des bulldozers, travail bon marché, chemin bouché malgré les études, humiliations mais aussi espoirs. L’histoire d’un Ivoirien, oui, mais à l’écho universel.
Mon gbayement gâte / mon tchapali on dirait bas-fond
(Mon cri s’est perdu/ ma langue est une tranchée)
Ce qui frappe le plus c’est la langue, la beauté musicale et l’inventivité du nouchi pour qui ne le pratique pas, empruntant assez au Français pour qu’un francophone d’ailleurs puisse un peu s’y dépatouiller. Le lyrisme de la version française épouse et renforce la puissance évocatrice du propos.
Nous avons survécu pour porter témoignage
Nous laissions croire avec nos airs d’épouvantails
Que nous tournions le dos aux plages
Ce choc ou parfois cette imbrication des langues pose la question de l’identité et de l’acculturation et, loin d’y soulever un problème, l’auteur nous donne plutôt à entrevoir, sans l’imposer, ce tissage des langues et des cultures comme une richesse de dimensions de l’être humain. Dans la dernière partie du recueil, Résolution, il semblerait même qu’une porosité s’installe entre le nouchi et sa traduction : les langues en vases communicants, unies comme une arme ou un rêve contre les oppressions (c’est dans la langue là je vais te soulever / pour faire concours de légèreté avec nuages).
Au-delà des turpitudes et des périls identifiés du monde moderne, Henri-Michel Yéré plonge aux racines, racines crues, coupées des ancêtres désormais aphones, mais racines imaginaires et cependant bien présentes car ingérées à notre insu dès le sein de la mère, dès son ventre même. Racines-voix qui nous tiennent debout face à demain. Polo parle et cette voix est enlacement, vérité ou invective. Verbe.
Vous qui dites que je gamme pas en français-là : mon hoba-hoba perce les murs !
Avec Polo, Yéré nous dit que ce verbe, qui fut au commencement, qu’il soit nouchi ou français, anglais, créole ou farsi, sera toujours véhicule de nos traversées, boussole de nos devenirs. Meilleur gage de liberté.
Polo kouman (Polo parle) est précédé d’une lumineuse préface de Marina Skalova.