Claire Fourier – Dieu m’étonnera toujours, Suites pour le temps qui passe, récit, éditions Dialogues, 2013.

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  • Claire FourierDieu m’étonnera toujours, Suites pour le temps qui passe, récit, éditions Dialogues, 2013. (188 pages – 19,90€)

Certains rêvent de parcourir le chemin de Compostelle, d’autres d’effectuer une retraite spirituelle. C’est ce deuxième choix que Claire Fourier nous explique dans son « voyage au pays de Dieu » effectué l’été 2011 au coeur de la Chartreuse. La couverture annonce les occupations de la narratrice : jardinage, lecture, méditation, prière.

Claire Fourier nous décrit la configuration du site et nous ouvre la porte de son « ermitage » sur laquelle elle remarqua le mot «  suave ». Elle détaille l’ameublement de sa chambre. Avec un brin d’auto dérision, la novice Claire commente son intégration dans ce monde du silence, l’apprentissage des codes, d’où la valeur précieuse du sourire. La narratrice nous fait partage son quotidien, son repas frugal, sa communion avec la nature et décline tous les avantages de cet isolement pour retrouver son temps intime, la plénitude, et être « tout ouïe pour l’âme des choses ».

La voilà libre de gérer sa journée selon son gré.

Métamorphoser ce jardin à l’abandon devient une priorité pour cette amoureuse des fleurs. Avec délicatesse, elle dégage les fraisiers des liserons, grappille des framboises, se confectionne un fauteuil de lecture. Elle ne ménage pas sa peine, frottant, grattant. Chaussée des bottes du Chartreux, la narratrice va s’identifier à lui, et même tomber amoureuse de ce « presque co-locataire inconnu ». À l’instar de Christian Bobin, elle va voir Dieu partout : dans « ces lézards », dans les arbres, en elle-même. On plonge dans ses pensées les plus intimes. La « nonne poétesse » dévoile sa vérité, ses préférences : « j’aime la conversation au coin de la chair. J’aime la chasteté vibrant d’érotisme ». La nuit, elle se laisse visiter par ses fantasmes. N’est-ce pas encore Dieu « tapi dans le sombre résineux », cet « olympien conifère » avec qui elle dialogue ?

Claire Fourier arpente le ciel en jouant à la marelle. Elle guette les petits riens somptueux comme dans l’atelier de menuiserie un rayon de soleil tissant les toiles d’araignées « de fils d’or tremblants ». Mais ne devient-on pas ce que le regard contemple ? Elle s’émerveille devant « le courtil bichonné », devant « le grand calice de pierre blonde », cette fontaine, véritable «  harpe aquatique ». Elle a su « capter l’air de rien ». Tous ces instants supérieurs vont être engrangés afin de ressusciter et de permettre plus tard d’occulter « tumulte, crasse et vulgarité » de la ville et de la rue.

Comme Sylvain Tesson a testé les rigueurs hivernales de la Sibérie, Claire Fourier imagine ce qu’un moine a dû endurer. Et de conclure que la jouissance de Dieu devait anesthésier la sensation du froid.

Claire Fourier convoque ses amours d’antan, étayant ses souvenirs par cette réflexion : « L’amour est un mal qu’il faut prendre en patience et un bien qu’il faut prendre de vitesse. » Elle confesse les petits échanges verbaux (interdits) avec le gardien pour combler cette carence affective, puisque sa préférence va à « la relation homme-femme ».

Son rapport au temps change, ses journées sont ponctuées par les offices, l’angélus. Pas de contrainte : de « laisse électronique », pas de superflu.

La narratrice oppose les deux univers et décoche sa charge contre « le siècle mesquin, cruel et sordide » qu’elle a voulu fuir durant une décade. Toutefois elle reconnaît qu’elle ne pourrait pas y rester ad vitam aeternam, le besoin de musique l’habite.

Claire Fourier ne cache pas son désir de retrouver sa féminité et un peu de coquetterie.

L’originalité de ce recueil réside dans l’alternance prose/poésie. Les poèmes prolongent chaque chapitre, permettent de cristalliser les images. L’ «Extrême-Occidentale », comme Claire se définit, brosse le paysage environnant avec l’œil de son peintre culte Caspar David Friedrich : « Splendeur et majesté ».

On retrouve son écriture fiévreuse, alliant sensualité « Dansant nue sous la pluie » et mysticisme, et sous sa peau, le manège du désir. La narratrice joue sur les mots : extase/instase, exténuée/inténuée, extravaguer/intravaguer pour rendre « son feu intérieur », son « apocalypse ». De même, pour son adieu : « à Dieu, la Chartreuse. »

Une féerie de couleurs accompagne sa « saisie poétique » des lieux. Depuis le ciel d’azur, la pomme rouge, « un camaïeu de verts », l’or qui se mêle « au jade et à l’émeraude » jusqu’au « liseré turquoise » des cimes.

En alternant monologues (émaillés d’expressions latines), poèmes (saupoudrés d’un soupçon d’italien d’anglais), dialogues, apostrophe à l’absent, la romancière, « supersonique en mal de détachement », a su donner le tempo pour distiller les « élans erratiques »de son âme, ses interrogations, ses pensées, ses craintes, ainsi que pour traduire un soir d’orage « cette sublime folie de la nature ».

« L’ivresse de Dieu » fut le viatique qui guida Claire Fourier au point qu’elle en est contaminée, fécondée, même. Elle nous livre sa philosophie : « Se simplifier la vie est essentiel », se purifier l’âme, « vivre dans l’instant ». La plus belle conquête ne serait-elle pas histoire d’instants ? d’instants transfigurés ? Pour garder un lien avec son « béguinage », Claire Fourier conserve deux reliques : un bouton blanc trouvé dans le jardin et tombé de la bure qui, comme l’oeil du Chartreux ou de Dieu, veille sur elle désormais et un morceau de drap de laine faisant office de marque-page.

De « son expérience illuminative », Claire Fourier a retiré « la grâce du langage » et nous offre un livre « habitable et plein d’appels » mâtiné de lyrisme.

Dans cette confession érotico-poétique qui ne laisse pas l’esprit du lecteur en jachère, Claire Fourier, « celte et panthéiste », explore sa relation à Dieu, au temps qui passe, fait l’éloge de la lenteur et pointe les dérives de notre siècle et son rythme effréné. La romancière sait nous hypnotiser, nous envoûter et continue à nous étonner. N’aurait-elle pas inoculé à son lecteur son virus, lequel passe comme un mot d’ordre ou exhortation : « Récupérez-vous » ?

Claire Fourier signe là un opus divinement obsédant qui vous tatoue l’esprit.

©Nadine Doyen

Natalie Clifford Barney, Amants féminins ou la troisième, Collection Eros, Onyx (174 pages, 22,50€)

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  • Natalie Clifford Barney, Amants féminins ou la troisième, Collection Eros, Onyx (174 pages, 22,50€)

Chelsea Ray, « barneyphile », après des années passées à écumer des archives a exhumé ce titre inédit de « la volage Natalie Barney », dite l’Amazone datant de 1926.

À travers ce texte, établi conjointement avec Yvan Quintin, Chelsea Ray cherche à réhabiliter celle qui fut trop longtemps étiquetée Don Juan féminin. Qui était donc cette femme de lettres dont les références littéraires témoignent de son érudition ? Mélanie Hawthorne dans la préface en brosse le portrait. Elle souligne sa loyauté en amitié, sa sollicitude, son rôle de « consolatrice »

Jean Chalon apporta aussi son éclairage, confirmant l’influence de Baudelaire sur N., dans la biographie qu’il consacra à sa « Chère Natalie Barney ».

Dans son roman « moderniste », selon son propre terme, Natalie Barney décrypte le trio amoureux formé par M., N. et L. qui ne sont autres que Liane de Pougy et Mimi Franchetti, ses rivales. On croise aussi Romaine Brooks et la « Nouvelle Malheureuse », comme l’appelle Natalie Barney.

En explorant l’amour lesbien, l’auteur faisait figure de pionnière, brisant les tabous. Une succession d’échanges épistolaires, de télégrammes, de pneumatiques met en lumière la complexité de leurs relations tumultueuses, faites d’éloignement, de retrouvailles, de pacte, de bouderies, de rivalité, de jalousie. On y découvre leur langage amoureux, très suggestif, enflammé, jouissif, les prénoms qu’elles s’inventent.

La condition de « troisième » incarné par N. est analysée avec pertinence et ironie quelquefois.

Confrontée à une « épidémie de lâchages », N., pétrie d’orgueil, joue la carte de la résilience, décidée à ne plus souffrir. Avec lucidité, elle en conclut qu’il « est peut-être plus noble de vivre seul » et confie ses regrets et sa douleur à la page blanche.

Sa sensibilité à la poésie transparaît dans les poèmes traduits. De remarquables passages sont à souligner, comme son hymne à l’eau « le fluide amant ».

Dans l’épilogue, Natalie Barney livre sa vision assez pessimiste des relations humaines, constatant dans son entourage trahisons et infidélités dont elle-même fut aussi victime. Comment cette femme de lettres, tenant salon, considérée « un des honneurs » de l’époque, « unique », a-t-elle pu finir aussi seule ?

Roman irrévérencieux de Natalie Barney prônant la liberté d’aimer, avec une audace superbe pour l’époque encore engoncée dans les préjugés, Amants féminins ou la troisième fait écho au film La vie d’Adèle qui s’est vu décerner la Palme d’or du Festival de Cannes 2013. L’amitié « l’amour sans plaisir » et la passion avec un crescendo émotionnel y sont intimement liés.

©Nadine Doyen

Bernard Pivot, de l’académie Goncourt, Les tweets sont des chats, Albin Michel (160 pages- 12€)

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  • Bernard Pivot, de l’académie Goncourt, Les tweets sont des chats, Albin Michel (160 pages- 12€)

Ceux qui se souviennent du précieux conseil de Bernard Pivot dans son ouvrage Lesmots de ma vie: « Lutter contre le vieillissement, c’est renoncer à rien. Ni au travail, ni aux livres » ne seront pas étonnés de le voir sur Twitter. Des recherches de neurologues viennent d’ailleurs confirmer que « L’écriture sous forme d’échanges épistolaires est un excellent tonifiant cérébral », le clavier stimulant le cortex moteur.

Mais si Bernard Pivot se retrouve avec un nombre époustouflant et croissant d’émules, c’est qu’il continue à défendre la langue française et l’orthographe.

Dans la préface, l’académicien explique comment, contrairement à certains auteurs de sa génération, il s’est laissé séduire par ce mode d’échanges, engouement qu’il partage avec ses ‘suiveurs’. Il y voit une gymnastique de l’esprit. Communiquer en 140 caractères impose la rigueur et la concision, qualités indispensables pour le journaliste qu’il fut. Ne dédie-t-il pas cet opus à Maurice Noël « son rédacteur en chef au figaro littéraire » ? Le merveilleux titre en est l’exemple. Pour l’auteur, l’intrusion de « ces télégrammes décachetés » est aussi silencieuse que les pattes veloutées des chats. N’y aurait-il pas un lien supplémentaire avec le verbe anglais (to chat) ?

Si pour les plus frileux : « To chat or not to chat that’s the question », ils peuvent découvrir un copieux florilège des mots d’esprit de Bernard Pivot, qui croit encore à l’objet livre. « Le papier garde son prestige séculaire », confia-t-il dans une interview.

Chaque lecteur peut butiner à son gré en papillonnant d’une thématique à une autre, les tweets étant classés par mots clés. Sont passés au crible les sentiments, le sport, la météo, etc… sans oublier l’écriture et la lecture. En gourmet lyonnais, la nourriture n’est pas exclue. Et très vite, le besoin de réagir à ces réflexions vous plongera dans l’addiction de rejoindre le cercle des twittos ou au moins aiguisera votre curiosité à consulter régulièrement « les brèves de comptoir ». Si l’amoureux des mots en crée de nouveaux, comme les verbes évoquant des politiques, des inconditionnels ont forgé « pivoter » et la définition on ne peut plus flatteuse : « Distraire ses contemporains par de charmants » «  gazouillis ». Alors pourquoi ne pas désormais se laisser « pivoter » ?

Bernard Pivot voit dans ce chapelet de phrases comme la trame d’« un journal personnel intermittent ». En pédagogue, il s’efforce d’éclairer et d’initier les néophytes quant à la pratique de ce réseau social qui permet de fédérer des solistes.

Son secret ? Avoir trouvé en Twitter de quoi rajeunir de dix ans, sa « Jouvence de l’abbé Soury » ainsi qu’une source d’inspiration et de divertissement.

Ne passez pas à côté de cette succulente et roborative anthologie concoctée par « l’incorrigible curieux » qu’a toujours été Bernard Pivot.

Ce savoureux recueil de best of, pétri d’humour, enrichissant est à garder avec soi.

Un précieux sésame, un baume, antidote aux blues météorologiques, à la sinistrose.

©Nadine Doyen

Planète Larklight de Philip Reeve, illustré par David Wyatt, traduit de l’anglais par Jean Esch – Folio Junior, Janvier 2013. 415 pages, 18,30€.

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  • Planète Larklight de Philip Reeve, illustré par David Wyatt, traduit de l’anglais par Jean Esch – Folio Junior, Janvier 2013. 415 pages, 18,30€.

 

Nous sommes en plein cœur du XIXème siècle, la construction du Crystal Palace est en cours pour accueillir la première grande exposition universelle à Londres. Arthur Mumby et sa sœur, qui ont perdu leur mère, vivent seuls avec leur père, un scientifique spécialiste en xénologie, sur une lointaine orbite. Et ceci, littéralement, car Arthur et Myrtle habitent Larklight, une étrange maison-vaisseau un peu délabrée, qui appartenait à la famille de leur mère, avec pour s’occuper d’eux et de la maison quelques domestiques mécaniques d’un modèle un peu ancien, dont un automajordome en forme de chaudière nommé Raleigh, et des Porcs Voltigeurs, parfaits pour le ménage. Tout cela n’a rien d’exceptionnel à une époque où, grâce à Isaac Newton, les voyages dans l’espace sont des plus communs et les planètes et l’éther fort habités par toutes sortes de créatures. Les vaisseaux se déplacent tout naturellement grâce à l’alchimie et il y a des comptoirs de commerce un peu partout.

 

C’est comme ça que Philip Reeve nous propulse dans une odyssée haletante, baignée d’une atmosphère des plus steampunk, que Jules Verne aurait, sans aucun doute, adoré. La question qui se pose au fur et à mesure que l’on avance dans le livre, c’est « mais où va-t-il chercher tout ça ? ». En effet, l’auteur fait preuve d’une imagination absolument époustouflante, avec une profusion de détails d’une richesse inouïe, qui fait que nous ne pouvons que nous immerger totalement dans l’histoire et y croire. Impossible de s’ennuyer une seconde, c’est du grand roman d’aventure. Un régal ! Après avoir posé le décor de Larklight, très rapidement, l’auteur y amène Mr Webster, un mystérieux visiteur qui va faire basculer Arthur et Myrtle, bien malgré eux, dans une série de péripéties extraordinaires et très souvent terrifiantes. Après s’être échoués sur la face cachée de la lune et avoir failli servir de repas aux larves affamées d’une Mite Potière, ils seront sauvés par le jeune pirate Jack Havock et son équipage hors du commun. C’est le moins qu’on puisse dire, puisqu’il est composé d’une lézarde bleue spécialiste en alchimie, d’un crabe géant, d’un Ionien trapu à quatre bras, de deux Jumeaux Tentacules, sorte d’anémones de mer sur pattes qui roucoulent comme des oiseaux et d’un lutin très grossier. Tout ce joli monde vit de rapines en naviguant dans l’éther à bord du Sophronia. Accepter leur aide sera un véritable calvaire pour Miss Myrtle, une jeune fille tout de même très anglaise et très distinguée, mais la vie réserve souvent des surprises de taille, et chacun peut se surprendre lui-même dans des circonstances fort difficiles. Ici, elles s’enchaineront à la vitesse de la lumière de notre lampe de chevet, à même de réveiller, même chez le plus blasé des lecteurs, – adultes n’hésitez pas ! – l’enthousiasme et le goût du rêve qui demeurent tout au fond de nous. Un petit bémol peut-être, arachnophobes s’abstenir si vous le pouvez, mais je doute que quiconque puisse reposer ce livre, une fois qu’il l’aura commencé !

 

 

©Cathy Garcia

 

 

 

index Philip Reeve est né et a grandi à Brighton, où il a travaillé pendant de nombreuses années comme libraire, tout en commençant à coécrire, produire et mettre en scène des pièces de théâtre à petit budget. Passionné par l’écriture depuis son enfance, Philip Reeve est également illustrateur et a mis en images environ quarante livres pour enfants, dont plusieurs best-sellers couronnés de nombreux prix.

Aleksander Wat : sa réception en France au cours des dernières années

Aleksander Wat (1900-1967)

 

  • Aleksander Wat : sa réception en France au cours des dernières années

L’œuvre d’Alexandre Wat, l’un des plus grands poètes du XXè siècle, suscite ces dernières années un grand intérêt non seulement en Pologne, mais aussi en France. Le lecteur français connaît son œuvre essentiellement par le biais de son journal parlé intitulé Mon siècle, lequel est paru en 1989 dans une traduction de Gérard Conio.

Au printemps de l’année 2011, à Paris, à la Bibliothèque polonaise, à l’initiative de Maria Delaperrière, s’est tenue la conférence Alexandre Wat sur tous les fronts organisée par la Société Historique et Littéraire Polonaise. Dans son sillage, va paraître très prochainement un recueil collectif intitulé lui aussi Alexandre Wat sur tous les fronts qui regroupera des études portant sur l’auteur du Sombre fanal [« Ciemne świecidło », Lumen obscurum] écrites par d’éminents spécialistes de son œuvre (notamment Gérard Conio, Włodzimierz Bolecki, Jan Zieliński, Luigi Marinelli, Aleksander Fiut, Adam Dziadek, Marek Tomaszewski, Piotr Biłos). Il s’agit d’une admirable présentation des ouvrages de Wat, destinée essentiellement aux lecteurs et chercheurs français qu’intéresse la littérature polonaise. Le recueil contient des photographies, mais aussi des reproductions de documents d’archives provenant de la Beinecke Rare Book and Manuscript Library (Yale University) où est entreposé à l’heure actuelle le plus grand fonds d’archives liées à l’écrivain.

L’année 2012 a vu se produire un autre événement important : la maison d’édition L’Âge d’Homme a publié le recueil de nouvelles Lucifer au chômage de Wat dans une traduction d’Eric Veaux et de Sarah Cillaire. Ce recueil, qui avait été publié pour la première fois en Pologne en 1927, continue d’être lu aujourd’hui en Pologne dans un contexte regroupant les œuvres de Stanislas Ignacy Witkiewicz, Witold Gombrowicz ou encore Bruno Schulz. Il s’agit d’une prose dense, immergée dans un vaste réseau de relations intertextuelles, laquelle revêt des aspects aussi bien sociaux que politiques. Au moment de sa parution, ce recueil a anticipé d’une certaine façon la grande crise économique de 1929 tout en annonçant celle-ci. Mais on peut le lire dans un tel contexte aujourd’hui également, à un moment où la crise sévit et où continuent de s’étendre les influences de l’idéologie néolibérale. Les nouvelles sont précédées dans cette édition par une magnifique traduction de Moi d’un côté et moi de l’autre côté de mon bichon poêle en fonte, c’est-à-dire du premier ouvrage poétique publié par Wat et qui date de 1919. Ce long poème est une œuvre remarquable : il se distingue par une extraordinaire originalité, tout autant novateur que révolutionnaire, et il a profondément bousculé les milieux littéraires de la Pologne d’alors. Ce texte magnifique de Wat, cet étrange chef d’œuvre, doit être lu en référence au dadaïsme et au surréalisme, et il faut garder à l’esprit que la méthode employée par le poète (à savoir « l’auto-instantané ») était proche de ce qu’André Breton allait nommer quelques années plus tard l’écriture automatique.

Vient clore ce cycle de publications en langue française un choix de poèmes traduits par Alice-Catherine Carls accompagné d’une introduction de Jan Zieliński paru aux éditions de La Différence en 2013. Le lecteur français obtient ainsi une édition bilingue excellemment conçue intitulée Les quatre murs de ma souffrance. Ce titre est aussi celui de l’un des plus beaux poèmes de Wat, lequel pourrait être mis en exergue à toute l’œuvre de l’auteur de Mon siècle. Je pourrais abondamment m’étendre sur l’introduction de Zieliński, lequel à travers une forme condensée parle magnifiquement, avec une grande sagesse et réflexivité, de la poésie de Wat. Mais c’est à la traductrice qu’il convient d’adresser le principal éloge, car la poésie de Wat se distingue par une complexité extraordinaire, et chaque mot employé par le poète a sa profondeur historique et biologique : c’est précisément là-dessus que repose son caractère somatique, parfaitement rendu par la traduction. C’est aussi une poésie complexe sur le plan rythmique, or le rythme, c’est précisément – comme l’indique Henri Meschonnic – l’un des principaux éléments qui contribuent à façonner le sens des textes poétiques. Alice-Catherine Carls avait pleinement conscience de ce fait en créant – je souligne ce terme, puisque le travail du traducteur est indéniablement un travail créateur – ces traductions de poèmes choisis d’Alexandre Wat.

 

©Adam Dziadek 

(Université de Silesie, Katowice, Pologne)