Auteur : lievenn
Nous sommes tous Charlie
Jean-Philippe Blondel a rencontré les lectrices du journal pour découvrir en avant-première son dernier roman « Un hiver à Paris ».Photos Jérôme BRULEY
Chrystel Mukeba : Les errances existentielles
Avec Chrystel Mukeba la réalité cesse d’être ordinaire au sein même de sa banalité. Elle n’est plus simplement celle que l’on connaît et qui se reconnaît en cette reconnaissance. Elle échappe au temps et à l’espace quotidien au sein même du temps et de la vie de tous les jours. Le regardeur est face à une réalité émergente qui appartient au réel mais qui introduit une distance entre ce qui est et la manière dont cela est saisi.
On peut appeler cette approche : distance critique. S’y exerce à tout moment une vigilance esthétique qui régente chaque prise. Celle-ci n’est pas un désaveu du réel mais la manière de lui faire résistance. Elle soumet le regard à s’identifier à ce qui dans le réel est passablement étranger, elle oblige à se reconnaître dans un miroir où surgissent des vérités que nous tentons d’éviter : la vieillesse, la pauvreté par exemple. La photographe belge crée une puissance de mise à nu de corps recueillis dans leurs assises charnelles.
Les scènes captées dans leur minimalisme aride et sans fioritures, qu’elles soient de rues ou intimes, affirment un dédoublement entre une intériorité de l’être et l’extériorité qui la suggère. L’image se confond avec des êtres dont on ne sait rien mais qui néanmoins font corps avec nous et qui deviennent une visibilité de qui nous sommes.
Chrystel Mukeba n’interrompt pas le vacarme de la vie mais suggère au milieu ce qu’il en est de l’abandon, du silence et de la perte (quelle qu’en soit la nature). Par le dépouillement des clinquants de certains ancrages réalistes, elle passe à une extrême exigence d’introversion. Le monde extérieur est là mais il se tient en retrait des choses, il se replie vers son cœur de déshérence.
Le tout sans le moindre pathos : la plasticienne exclut la facilité de l’expression de la souffrance et de la désolation. Sans s’en déprendre toutefois mais en l’amplifiant dans une approche aussi touchante que cérébrale dont la lucidité donne à chaque cliché une sorte de vérité. Dès lors – et c’est la force de l’œuvre – ce qui est montré ne pourrait se dire par d’autres vecteurs.
Il s’agit de scruter le réel de la réalité là où presque physiquement s’éprouve soudain l’existence de la manière la plus violente et pénétrante. L’image prend le relais des mots pour que se perçoive un abîme quotidien inaccessible au verbe. Quelque chose de radicalement caché, fermé et qui s’ouvre témoigne d’un grelottement existentiel. Fascinant.
©Jean-Paul Gavard-Perret
Traversées n°74 – Décembre 2014
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