Pablo Neruda – Tes pieds je les touche dans l’ombre – Poèmes retrouvés – (Seghers – Poesie d’abord – Edition bilingue. Textes inédits.)

Chronique de Xavier Bordes

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Pablo Neruda – Tes pieds je les touche dans l’ombre – Poèmes retrouvés – (Seghers – Poesie d’abord – Edition bilingue. Textes inédits.)


Il s’agit d’un livre inégal dont Jacques Ancet s’est efforcé de donner une traduction aussi poétique que possible : quelques beaux poèmes d’amour, d’autres dans la veine du Canto General, et quelques textes de moindre importance. On ne peut évidemment pas s’attendre, avec des reliques, à autre chose qu’un recueil composite, mais ces poèmes, en dépit du côté « retrouvé » qui évidemment signifie qu’ils n’avaient pas pu entrer (encore ?) dans la composition d’un grand recueil, ont le mérite de nous restituer la grande voix de Neruda, dans sa version « spontanée » ou presque.
C’est ce dont témoigne, outre le fait qui mérite d’être souligné que le livre est bilingue, l’adjonction d’un épais dossier qui présente quelques-uns des poèmes en fac-similé, et des notes et commentaires utiles, comme l’éditeur Seghers s’est souvent astreint à le faire dans la fameuse collection des Poètes d’aujourd’hui. On y découvre cette chose passionnante : des textes écrits tels que l’auteur les avait laissés, parfois raturés, dans la course et le rapt de son écriture rapide, de son geste naturel, avec le papier jauni attestant de l’âge du document. Il me souvient, lorsque Pierre Seghers était encore, me semble-t-il, en pleine activité, vers 1967, en avoir une fois discuté avec lui en marchant, à propos du fac-similé de St John Perse « Midi, ses fauves, ses famines …», dans le livre présentant ce poète. Il avait dit – et la déclaration m’avait surpris -, sur un ton un peu bourru, ces mots qui me sont restés : « Il paraît que le style c’est l’homme. Pour moi, l’écriture matérielle du poète aussi ! » (Il est vrai qu’à l’époque, c’était la grande mode de la graphologie, graphométrie, etc.) Nous avions également évoqué le Fac-Similé du poème qu’Eluard avait écrit pour Nusch, sa femme, dont le nom sur le manuscrit, à la fin, avait été barré et remplacé par le mot Liberté.
Oui, incontestablement la vision des manuscrits est instructive quant aux mystères de la création et de la personnalité d’un poète. Le livre que Jacques Ancet nous présente concernant l’auteur des Alturas de Macchu-Picchu (un sommet aussi de sa poésie), est un merveilleux vecteur de curiosité, et réveille en nous l’envie de relire les autres puissants recueils du poète chilien, à travers certains inédits tels que « Qu’offre-t-elle à ta main d’or… », immense poème d’amour auquel il semble que le traducteur se soit particulièrement attaché, et qui nous fait entendre une dernière fois la voix, restituée en français, de Neruda en sa plénitude d’inspiration, intense comme dans ses meilleurs moments de passion.

©Xavier Bordes (Paris – 12 avril 2016.)

Vos manuscrits-Les éditions Traversées

Dostoyevsky The Demons Manuscript

Fiodor Dostoïevski [Public domain], via Wikimedia Commons


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Merci

« Daddy Love », Joyce Carol Oates, Editions Philippe Rey / 18€ ; 267 pages.

Chronique de Sophie Mamouni

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« Daddy Love », Joyce Carol Oates, Editions Philippe Rey / 18€ ; 267 pages.

Généralement lorsque le lecteur termine un livre de Joyce Carol Oates, il s’imagine que le suivant ne pourra pas autant le glacer d’effroi. Détrompez-vous, son dernier opus « Daddy Love » atteint son paroxysme dans la descente au plus profond des abîmes de l’âme humaine.
Le roman débute en avril 2006 pour s’achever en septembre 2012. Dans un style épuré, Joyce Carol Oates décrit durant ces six années, les mécanismes destructeurs d’un prédateur sexuel qui use de sa toute-puissance démoniaque pour contrôler ses proies. Le lecteur découvre aussi bien les tourments de la pensée d’un bourreau, d’une victime que d’une jeune mère meurtrie psychologiquement et physiquement. Dinah n’aura de cesse de survivre portée par l’espoir chevillé au corps de retrouver son petit garçon, Robbie enlevé sur le parking d’un supermarché par Daddy Love de son vrai nom : Chet Cash. Cet homme est obsédé par le regard de l’autre. Il redoute d’être démasqué. Aussi, ce démon sait briller en société et se faire apprécier par tous. Les femmes et les hommes qu’il rencontre à travers ses fonctions de pasteur le trouvent serviable, aimable, attentionné et père de famille exemplaire élevant seul son fils.
Daddy Love n’en est pas à sa première victime. Elles sont capturées à  5 ans afin de les asservir corps et âmes à ses fantasmes sexuels avant de les éliminer leur douze ans révolus. Auparavant, Daddy Love les éduque avec des méthodes déshumanisantes afin qu’elles grandissent sous le joug de son pouvoir autoritaire et en admiration sans limite devant lui. Cette obéissance exemplaire, Robbie, surnommé Gidéon par son geôlier, saura habilement la contrôler. Il est intelligent et vif. En grandissant, sa personnalité se dédouble. L’enfant est soumis mais sa rébellion sommeille pour ne pas sombrer et survivre à l’emprise du prédateur. Le lecteur ne peut pas lâcher ce livre comme Daddy Love ne peut pas lâcher sa victime. Jusqu’au moment où ce monstre veut éliminer sa proie pour laisser place à un autre petit garçon. Il lui faut revivre une nouvelle exaltation sexuelle plus forte encore que la précédente avec du sang neuf. La mort lui permet de se délier des enfants. Les fins de captivité sont froidement calculées par le bourreau.
Cette fois, Gidéon aura-t-il la force d’éliminer son tortionnaire ? C’est un garçon meurtri et cependant courageux comme sa mère, Dinah, qui puise sa force dans la certitude que son fils n’est pas mort. C’est elle, le port d’attache auquel son mari, Whit, s’accrochera alors que le couple durant ces années de souffrance partira à la dérive. Dinah illumine le roman en portant l’amour maternel comme un étendard de guerre contre tous ceux qui lui conseillent, au bout de toutes ces années, de ne plus espérer….
Avec son talent habituel, dans un style incisif, Joyce Carol Oates dissèque les émotions, les pulsions les plus sombres de ses contemporains. N’oublions pas  que l’on peut croiser des Daddy Love sur son chemin. Dans cette effroyable histoire, l’espérance pour chacune des victimes de sortir de ce gouffre sans fond mène la danse. Y parviendront-ils ? Les parents sont à bout de souffle. Le garçonnet est meurtri. Sur quelles fondations va-t-il pouvoir grandir ? Qui est Robbbie à présent : Un enfant ? Un monstre ? Jusqu’à l’ultime page du roman sans porter aucun jugement moralisateur, Joyce Carol Oates nous tient en haleine.

©Sophie Mamouni

Vital Heurtebize, Le temps d’aimer Dieu?

Chronique de Michel Bénard

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Vital Heurtebize, Le temps d’aimer…Dieu ?


 
Vital Heurtebize par « Le temps d’aimer…Dieu ? » poursuit sa réflexion humaine chronologique et symbolique des temporalités de l’ultime, du sublime, du vivre, d’aimer, etc.
Avec sérénité, aujourd’hui en poète aguerri et incontesté il touche à l’Éternité par une tentative d’approche de « Dieu ».

« …/…au seuil de Dieu, nous passerons la trame : »
« Les Hauts Lieux de l’Esprit nous seront ouverts : »

Mais quel dieu ? Dans sa postface Jean Fabrezan nous avertit : « Tout au long de l’ouvrage, Vital Heurtebize s’adresse à quelqu’un qui lui répond mais qui est-ce ? » Yenenga la princesse de la mythologie africaine où l’auteur a vécu quelques années. Est-ce tout simplement la femme vectrice de l’amour ou « Dieu ? Sans doute un peu des deux.

« …/…j’ai vu jusqu’à moi descendre ma guidance,
à la fois mon amante, et ma mère, et ma sœur !
celle en qui reposait toute mon espérance. »

Mais ici la question demeure quel est ce « Dieu » où se situe-t-il ? Faut-il le desinventer ou le réinventer ? Il est l’innomé, l’inaccessible, l’intouchable, il en en fait celui de l’intérieur, celui généreux du cœur, celui intime de l’âme.
C’est un « Dieu » sans nom, sans image, sans rien, sans dogmatisme ni religion surtout, enfin un « Dieu » tout simplement comme vous et moi, avec au repli du cœur cette petite lueur de poésie, flamme vacillante qui peut-être sauvera l’humanité.
Un « Dieu » d’Amour contre les haines et les obscures ignorances.

« Le temps vient, tu le sais, déjà l’orage gronde :
où brûleront la Croix, l’Étoile et le Croissant
au même feu du Mal qui dévaste ce monde. »

Le poète se ferait-il voyant, et son chant ne serait-il pas prémonitoire ?

©Michel Bénard


 

  • Retrouvez Vital Heurtebize

« au balcon de la nuit » : avant ce « simple passage au-delà de la trame », aurons-nous « Le temps d’aimer… Dieu ? » sur le site Le portrait inconscient-portraits de gens et paysages du monde.

Ted Hugues – Birthday Letters – Traduction Sylvie Doizelet – Coll. Poésie Gallimard – 286 pp.

Chronique de Xavier Bordes

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Ted Hugues – Birthday Letters – Traduction Sylvie Doizelet – Coll. Poésie Gallimard – 286 pp.


Ted Hugues est un poète né dans le Yorkshire en août 1930. En 1951, il part à Cambridge étudier l’anthropologie et l’archéologie. Son diplôme obtenu en 1954, il s’en désintéresse et pratique toutes sortes de métiers. Il participe cette année-là au comité de création d’une revue de poésie. L’événement qui percute sa vie survient lors de la soirée d’inauguration de cette revue, en février 1956 : il rencontre Sylvia Plath, américaine de Boston, ravissante, de deux ans plus jeune que lui, suicidaire depuis son adolescence, qui a perdu son père à huit ans et qui écrit des poèmes. Ils se marient en juin. Elle deviendra vite une poétesse célèbre, emblématique d’une génération de figures de la littérature dont s’empareront les féministes, surtout après son suicide en 1963 alors qu’elle s’est séparée de Ted quelques mois plus tôt. Ses troubles psychiatriques graves ont eu raison de la patience de Ted qui a fini par trouver du soutien ailleurs. Cependant, le lourd passé dépressif de Sylvia ne permet pas d’attribuer réellement à ces faits le motif du suicide. Sylvia n’en était pas à sa première tentative. À ce sujet, une bonne partie du public féministe anglo-saxon, stigmatisant « l’écrasement de la femme par l’homme », en voudra terriblement à Ted, d’autant que sa seconde femme, en 1969, se suicidera aussi, en y entraînant leur fille Shura. Cependant, Sylvia Plath et sa seconde épouse n’avaient ni l’une ni l’autre de dissensions spéciales avec Ted, en tout cas pas davantage que n’en ont la plupart des couples. L’une et l’autre étaient des profils de maniaco-dépressives graves (on dit à présent « bipolaires »). Ted Hugues, devenu poète fameux et apprécié de la reine Élizabeth II, en 1970 épouse Carol, sa troisième femme, qui ne se suicidera pas, elle, et qui élèvera les deux enfants survivants. Dans la psychologie du poète, bien sûr, ont pesé lourd les moments tour à tour heureux, passionnés ou tragiques de sa vie sentimentale, dont témoigne le recueil des Birthday Letters qui paraîtra en 1998, quelques mois avant sa mort.
Ce long préambule pour faire comprendre de quelle teneur est le contenu fondamental de son ultime et riche recueil : il est le reflet simple et sans emphase d’une vie, avec ses amours, ses circonstances quotidiennes pensives, ses relations avec les êtres de son entourage. Bien entendu la figure féminine du recueil, dominée par l’ombre de Sylvia, hante le livre, mais elle est malgré tout composite, formée secrètement des figures de femmes qu’il a connues. Le livre est puissant et émouvant, sans pathos néanmoins. D’un ton de simple sincérité, comme dans le poème Totem par exemple, où il poétise et transforme jusqu’à l’émotion pure les petits faits parfois presque ridicules de sa vie avec sa compagne. Ainsi, le recueil de poèmes se lit comme une sorte de roman poétique, sentimental certes mais sans mièvrerie du tout, composé des instantanés sublimés d’une vie de couple dont les banalités choisies et mises en relief deviennent comme des poèmes-symboles d’une existence à deux typiquement occidentale, mais d’où la poésie fait émerger des traits universels. À mon sens, ce livre de poèmes se compose du meilleur de l’art littéraire de Ted Hugues, et il est un reflet remarquable de ce que fut l’ambiance d’un certain style de la poésie anglo-saxonne, à la fin du XX° siècle. À cela, j’ajouterai que la traduction m’a semblé rendre parfaitement le ton de l’original, et qu’elle atteint fort naturellement en français le niveau inspiré de l’original, ce qui n’est pas une mince qualité. On sent que la traductrice a su habiter cette œuvre au point d’en rendre l’émotion, au-delà du sens. Le résultat, attachant, donne envie revenir souvent à ces Birthday letters de Ted Hugues, comme si c’étaient des lettres témoignant de la naissance de « l’état poétique » en soi.

©Xavier Bordes, mars 2016.