L’ordre du matin—Sur des peintures de Jacques Valette

Chronique de Miloud KEDDAR

L’ordre du matin

Sur des peintures de Jacques Valette

Voici des « nu » qu’habille la couleur. Le corps est plein quand l’environnement est du presque vide, bigarré, hachuré. La couleur devient coquille qui protège mais aussi carapace qui isole. Et c’est ce qui isole qui intéresse Jacques Valette. Dans une de ses périodes, la période dite du « Déséquilibre », Valette a peint des femmes qui dansent une danse mal assurée, non maîtrisée, des avancées dans le monde, incertaines. Et si dans la période qui suivit, il nous fallait deviner sous l’abstrait le figuratif, avec cette série de nu, nous sommes en présence d’un « figuratif abstrait ». C’est comme si Valette accomplissait une remontée vers l’origine, et précisément l’origine de l’abstraction dans la peinture. J’ai dit : « accomplissait une remontée vers l’origine » et je voudrais qu’on m’entende dire : « s’accomplit en remontant à l’origine », la nudité, la relation alors simple au monde. Connaissance de soi et accomplissement ? Jacques Valette plaide pour une présence accrue au meilleur dans soi, lui qui sait le risque de la méconnaissance de soi, lui qui veut que les repères ne se brouillent pas et que le gouffre de l’absence ne se déclare.

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« Le nu rouge »
Le nu corps peint rouge : lumineux, en braise ou en souffrance ? Le nu évolue dans un espace couvert partiellement de dalles et de lignes blanches, vertes, jaunes, de lignes rouges, enchevêtrées, croisées. Par ces lignes rouges et par ce corps rouge, le peintre tente-t-il de créer le lien entre le nu et l’Autre – le monde, les vivants ? Par les lignes s’entrecroisant, le lien ne se fera-t-il que par des détours ? Le nu souffre-t-il dans son corps (séparé de soi et séparé des autres) ? Le corps dans cette peinture est celui d’une femme, par l’esquisse des seins, par l’articulation du bassin. La femme a les cheveux « semés aux quatre vents », comme dit la chanson. Le visage exprime de la douleur, si visage on peut dire et si douleur est le mot juste. Par la couleur rouge, par la noire et par les cheveux arrachés, on peut parler de souffrance, ou est-ce un arrachement en vue d’une délivrance ? On prend sur soi, on s’arrache à la nuit mauvaise, et ce n’est qu’à ce prix qu’on s’accomplit et participe du groupe.

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« Le nu vert »
« Nu vert » a la particularité de sembler peint en bleu si on se place à plus d’un mètre et demi. Mais plus on s’en approche et plus les tonalités de vert se révèlent. Le « Nu vert » de Jacques Valette me fait penser à l’Andromaque de Giorgio De Chirico (dans «Hector et Andromaque, 1924 (cat. 41) »). La ressemblance est assez troublante, ma foi, et ce jusque dans le port de tête, le cou et le visage au regard aveuglé. Andromaque nous scrute et interroge, elle nous dé-figure ! J’aurai pu volontiers affirmer du peintre des nu peints dont il est question ici, qu’il a repris à son compte l’Andromaque de G. De Chirico s’il n’y avait ces lignes emmêlées qui le place dans la mouvance de l’Expressionnisme Abstrait. Les lignes tissées nouées lient Jacques Valette à Jackson Pollock. Chez Valette, l’influence donc de Pollock, celle de Vélasquez et celle de Max Ernst, et Valette dit s’être longtemps tourné vers les peintres de l’Europe de l’Est.

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« Trait d’union »
La couleur de « nu rouge » ou de « nu vert » dissimule-t-elle le corps au regard de l’autre, le cache ou au contraire lui permet-elle de rayonner pour une affirmation de soi, du Je, et une présence au monde accrue et facilitée ? Coquille ou carapace ? Jacques Valette, à sa manière, répond à cette question en titrant un de ses nu simplement « Nu ».
« Nu » dit ainsi est « couleur chair » (c’est moi qui souligne). Le fond est devenu uni, les lignes enchevêtrées ont disparues. Ce chapitre, je l’ai intitulé « Trait d’union » parce qu’il permet de lier « nu rouge » et « nu vert » à « Nu », pour les lignes se croisant. Il permet de passer vers « nu bleu » pour le fond uni. Enfin il lie « Nu » à « Adam et Eve » pour la couleur que je dis chair.

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« Nu bleu »
Dans « nu bleu », le nu fait l’expérience du corps de l’autre ou, pour mieux dire, « s’expérimente du corps de l’autre ». Il tente d’accéder à l’intime de l’autre. N’habiter le corps et le monde qu’avec l’autre ? Y a-t-il du heidegger chez Valette ? Du chamanique, aime-t-il à répondre !
« Nu bleu » représente une femme ou un homme ? « La taille fine, les hanches pleines », comme dit le poème, font penser à une femme. Mais la tenue des bras, leur position, écartée, feraient penser à un homme. Ajouter à cela la sévérité du visage, la dureté dans le regard. Homme ? Mais alors, les seins, le sexe ?

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« Adam et Eve »
Le nu « Adam et Eve » se résume dans les propos tenus plus haut. Toutefois les lignes sont maintenant noires et dans l’entour des corps et sur les corps. « Adam et Eve » ? Tandis que « nu bleu » cultive l’ambiguïté en faisant la part du masculin et celle du féminin dans un seul corps, « Adam et Eve » se décline en deux corps distincts.
Voici « Adam et Eve », ils ne semblent pas en danger en ce moment de l’origine. Adam a le bras droit replié, la main sur la hanche. Eve penche la tête vers lui. Elle l’écoute. Oui, elle l’écoute, car Adam lui parle. Mais de quoi ? Adam parle à Eve, d’eux deux, Adam ne pouvant parler que d’amour. Adam et Eve savent, et ne savent que trop, qu’il leur faut être deux et s’aimer pour affronter le monde et déchiffrer l’énigme de la présence !
De Jacques Valette enfin qui a entrepris la peinture de cet « Adam et Eve », disons qu’il nous parle de l’amour, qu’il nous parle du monde –et des corps-, Valette parle la langue d’Adam !

©Miloud KEDDAR

Lectures d’avril 16 de Patick Joquel

http://www.patrick-joquel.com




 

Poésie

Titre : Lame de fond
Auteur : Marlène Tissot
Editeur : La Boucherie littéraire
Année de parution : 2 016

J’ai ouvert le livre et dès le premier texte j’ai été happé. Jusqu’au bout. Sans halte. Sans pause. Connivence des vécus même si chacun demeure unique bien sûr. Surprises régulières des phrases, des images, des sentiments. Je sais déjà que je lirai et relirai ces pages, histoire de savourer des moments comme celui-ci (il faut bien en choisir un pour cette chronique, ne pas tout dévoiler mais donner envie) :

La paupière grise du ciel. Le chant des baleines de parapluie. Le dos rond des frissons sous la caresse du pull. Ce petit surplus de douceur qui aide à franchir les jours de pluie. Ici, on parle de grain. Ailleurs de folie.

Ces bonds du langage sur les ressorts de sens des mots, ces sensations. C’est vivifiant. Comme cet air du large qui vient de l’Ouest sur le dos du gulf stream et qui baigne le livre. Marlène Tissot nous emmène à Cancale, avec elle, respirer les marées, de se renouer, à la recherche non d’un passé sclérosé, antiquité de musée aux souvenirs, mais d’un passé fondateur ; d’une de ses vies. Car nous vivons plusieurs vies et parfois le besoin de les rassembler nous taraude jusqu’à, comme ici, traverser la France pour remettre sa main dans la sienne.

Un livre autour de la perte, autour du voyage, pèlerinage géographique d’un retour à une des origines mais aussi quête intérieure.

Décidément ce nouvel éditeur La Boucherie littéraire surprend à chaque fois !

http://laboucherielitteraire.eklablog.fr/


Titre : Amoroso
Auteur : Jean-Claude Touzeil
Editeur : Atelier typographique de Groutel
Année de parution : 2 015

Un livre rare : 50 exemplaires. Beauté du geste, de la typo et de l’objet. Beauté de l’inutile et de l’indispensable poésie.
Un recueil de poèmes sur, autour et pour la femme. Tous les âges, de la jeunesse à la maturité et au départ…
De l’humour, sinon ce ne serait pas du Touzeil. De l’émotion, sinon… De la bonté, sinon… Du l’air de rien le profond affleure et nous effleure, sinon…
Un livre d’explorateur !

Le site de l’explorateur: http://biloba.over-blog.com/


Titre : A fleur de poème
Auteur : Morgan Riet
Illustrations : Matt Mahlen
Editeur : Donner à Voir
Année de parution : 2 016

Le poète… S’interroge : « Qu’est-ce qui fait que je suis poète ? Que les mots m’envahissent ? Que je passe autant de temps sur le papier ? … » et toutes ces sortes de choses…

Des poèmes ici qui interpellent les mots, qui jouent avec eux, qui les suivent… Des mots qui deviennent poèmes parce que peut-être ils ne savent pas faire grand-chose d’autres que de tenter de dire le monde et de se moquer de l’absurdité de la vie.

Un homme qui a bien conscience de sa fragilité, un homme qui s’interroge et qui cherche à vivre au plus près de ce mystère que représente l’étincelle de la vie, les labyrinthes de nos vies et leurs complexités.

Complexités qu’accompagnent les traits de Matt Mahlen. Des illustrations qui poursuivent la réflexion instaurée par le poème, qui dialoguent avec lui et offrent une nouvelle dimension au livre grâce à leur rencontre.

Un beau petit carré comme sait les concevoir Donner à Voir.
http://www.donner-a-voir.net/


Titre : C’est gentil d’être passé
Auteur : Hélène Dassavray
Editeur : Le pédalo ivre
Année de parution : 2 013

Le titre donne le ton. Hélène Dassavray s’empare des mots de tous les jours, des simples, des expressions et leur donne une vibration profonde, comme un gong. Elle les charge d’humanité, d’émotion et de cette tendresse qui oscille entre espoir et désolation. Cet entre-deux, cette fissure. Quand l’amour hésite entre s’enflammer ou s’éteindre.

Les poèmes se tiennent là. Dans cette faille. Ils parlent de la perte, du désir et des leurs folies. Beaucoup de solitude, la nôtre. Celle qui nous poigne le cœur quand on se sent si seul au monde…

Être humain n’est pas toujours aussi simple qu’on voudrait le croire ; pas toujours aussi compliqué qu’on le vit.

http://www.lepedaloivre.fr


Titre : Le chuchotis des mots
Auteur : Chantal Couliou
Illustratrice : Charlotte Berghman
Editeur : Les Carnets du Dessert de Lune

http://dessert-de-lune.123website.be/
Année de parution : 2 016

Un livre promenade. Des poèmes courts. Un plein d’images au fil de la lecture. On commence la ballade à l’école (Chantal Couliou est enseignante en primaire). Des instantanés de cour, de classe, d’émotions. Un regard plein d’empathie sur les enfants, plein d’humour sur les objets de la classe, les mouettes de la cour. C’est frais, apaisant et poignant.

On continue la promenade au bord de l’océan, à l’intérieur des terres. Une Bretagne que Chantal Couliou aime et qu’elle écrit à petites touches, à petits chuchotis. Puis on passe en ville. La ville aussi est vivante, comme l’école. Ce serait trop simple de ne trouver de la poésie que dans les vastes espaces naturels, non, Chantal s’applique à la dénicher au quotidien. A fixer sur le papier ces petites palpitations qui nous ramènent à l’essentiel, à ces petites haltes dans la course, ces brèves jubilations qui aèrent le cœur et l’esprit.

Lire Chantal Couliou, c’est apprendre à vivre sans bruit, à guetter le fragile, l’éphémère. Lire Chantal Couliou à l’école, c’est permettre aux enfants de découvrir qu’il existe un autre monde que celui des écrans et tout aussi, sinon plus, magique.


Titre : Maison poésies domestiques
Auteur : Emanuel Campo
Editeur : La Boucherie littéraire
Année de parution : 2 015

Des poésies domestiques, alors il en existerait des sauvages, des qui résisteraient à l’apprivoisement, des à capturer au lasso, à piéger, flécher… Entrer dans cette maison, celle qu’habite Emanuel Campo, c’est aller de flèche en flèche : le regard suit un parcours du quotidien. Celui qu’on a tendance à traiter de banal et dont on dit « rien de neuf, tout pareil, jamais rien ne se passe ». Sauf que ce rien est déjà quelque chose. Ce rien signe une vie. Une vie qui marque (infime) la planète. Une vie qui se reproduit. Qui échange. Qui… une vie, nos vies que l’on partage.

Des poèmes au jour le jour qui jettent un regard amusé sur quelques instants, quelques moments, quelques pensées.

Histoire de vivre sérieusement sans se prendre au sérieux.
http://laboucherielittéraire.ekablog.fr


Titre : Quotidiennes pour lire
Auteur : Georges Cathalo
Editeur : La Porte
Année de parution : 2 016

Fidèle au format de ses quotidiennes, Georges Cathalo s’interroge ici sur ce qui pousse à lire, à lire et à lire encore… ce qui pousse à écrire, écrire et écrire encore… et sur ces mots mystérieux qui nous inventent, nous tiennent et nous révèlent. De petits bijoux ciselés sur ces thèmes et qui poussent à la réflexion. J’en verrai bien quelques-uns en poème affiche dans les bibliothèques ou autres lieux (et dans ce cas dans des lieux un peu incongrus pour un livre…).

Les éditions de la Porte 215 rue M.Bodhuin 02 000 Laon, tirent artisanalement à 200 ex. Un miracle, un bonheur et un indispensable. Merci à Yves Perrine.


Titre : Fragments d’alphabet
Auteur Chantal Couliou
Editeur : Encres Vives
Année de parution : 2 016

Voici un petit ensemble intéressant pour les enseignants. Proposer à lire ces petites proses et chercher à les imiter avec d’autres mots… Un jeu libre et qui permet de manier la langue.
En effet, chaque prose est consacrée à une lettre de l’alphabet et on retrouve à l’intérieur du texte un maximum de mots contenant ou commençant par cette lettre. Le tout dans un petit récit poétique fluide et joyeux.
Un exercice pas aussi facile qu’il n’en a l’air…
A vous de jouer !
Pour une commande de plusieurs exemplaires, le prix d’Encres Vives est compatible avec les budgets des classes : 6.10€.

Contact : encres vives, 2 allée des Allobroges. 3.1770 Colomiers.


Titre : Voyage autour du monde
Auteur : ouvrage collectif
Editeur : Editions Corps Puce
Année de parution : 2 016

Une anthologie contemporaine suite à un appel à écriture lancé durant l’été 2 015. Elle rassemble des poètes de tous horizons et même hors France. Ce qui est la moindre des choses pour ce voyage.
Des poèmes de grands voyages, de petits voyages (en terme de km car le voyage demeure le voyage). Un grand bol d’air et d’ouverture ; une manière de résister à la fermeture des frontières.

http://www.corps-puce.org




Roman

Titre : 16 ans et des poussières
Auteur :Mireille Disdero
Editeur : Seuil
Année de parution : 2 009

Une histoire d’amour à 16 ans. Quoi de plus banal. Celle-ci se passe dans une cité des hauteurs de Marseille, avec vue sur mer. On retrouve dans le casting une mère qui a du mal à tenir la route, sa fille qui veut s’en sortir, qui veut étudier, grandir. Son ami d’enfance et son amour partagé. Les loubards, lourds et méchants. Un père qui tient la route, lui… Une professeur qui respecte ses élèves et les pousse en avant.

Et avec tout ça on est pris par l’histoire et on ne laisse pas tomber le livre. C’est dense. Profond. Vivant. Ça vibre fort. Je m’y suis régalé.

http://www.seuil.com/livre-9782021058963.htm

©Patrick Joquel

Tournai, Ville en poésie

Avatar de Le Carnet et les InstantsLe Carnet et les Instants

5 Hertain Lison-Leroy_0162 Cimetière d’Hertain    (c) JL-MC

La Ville de Tournai bénéficie depuis cette année et pour trois ans du titre de Ville en poésie. Une reconnaissance pour les nombreuses initiatives tournaisiennes autour de la poésie, qu’elles viennent de La Rotonde, Unimuse, des librairies locales, des maisons d’éditions, de la Bibliothèque ou encore de la Maison de la Culture. 

Voir l’article original 143 mots de plus

Sandrine Rotil-Tiefenbach, Grise, éditions Sulliver, postface de Jean Orizet, 112 pages, 11 €

Chronique de Pierre Perrin

9782351221563
Sandrine Rotil-Tiefenbach, Grise, éditions Sulliver, postface de Jean Orizet, 112 pages, 11 €


Un puzzle de l’étrange, note Jean Orizet dans sa postface ; un sketche, pour encore parler français, à la Raymond Devos, se dit-on en ouvrant ce petit livre étonnant qui commence ainsi : « Qui me croira ? Encore faudrait-il que je trouve quelqu’un à qui parler. Et que les mots me viennent. Pourquoi y penser ? Il n’y a personne. » Que se passe-t-il ? Une immobilisation du personnage qui déclare s’appeler Blanche. Mais ce prénom ment, de sorte que l’écorchée se retrouve aussitôt, dès le bas de la page, « couleur d’écorces et de murailles », Grise. Les aiguilles de l’horloge municipale sont bloquées comme dans un conte des frères Grimm qui, de leur côté, ont bien inventé une « histoire de bourse aux pièces d’or inépuisables » ?

Ces douze heures, départ arrêté, si on ose dire, déportent l’héroïne hors du monde temporel, où les grilles de métro sont fermées, les feux de circulations ne circulent plus entre leurs trois couleurs, où les questions se pressent : en quoi consiste la vie réelle, avec ses béquilles de type portable, café du matin, cigarettes, amour même ? Pourquoi avoir perdu « le réflexe d’écrire ses rêves tout de suite avant dissipation totale des brumes » ? Peut-on « disparaître aussi délicatement d’un effluve » ? Peut-on n’être vu de personne ? Être totalement translucide, voire être un pur fantôme ? « La mort est un bien étrange lieu », écrit Sandrine Rotil-Tiefenbach et fait résonner cette injonction : « veillez à ne pas confondre la ruse avec l’intelligence ».

Cette « allégorie littéraire », dont on ne donnera pas l’explication finale, nous fait pressentir le désarroi de vivre, quand tout nous échappe. On imagine aisément que « la poésie est une colère politique ». Non seulement cet effacement peut arriver à chacun, mais certains le vivent dans leur chair, douloureusement, soit que des bombes leur tombent sur la tête, soit que l’avenir soudain s’enraye. Sandrine Rotil-Tiefenbach écrit de façon haletante. « La musique me fond dessus comme un pélican sur un porteur d’écailles. » Une « petite absence » à découvrir.

©Pierre Perrin

Alain MONNIER – Le petit monde de Barthélémy Parpot – J’ai lu, 2015

Chronique de Marc Wetzel

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        Alain MONNIER – Le petit monde de Barthélémy Parpot – J’ai lu, 2015

Je veux rendre d’abord hommage à l’innocence de Barthélémy Parpot. Ce personnage, négligé, conformiste et rabâcheur (mais qui a les excuses de la malchance et de la pauvreté) a trois qualités décisives : c’est un doux (un qui connaît trop la souffrance pour souhaiter l’accroître, et la solitude pour oser la partager), un naïf (son refus même de juger le préserve de tout préjugé : quand il est bête, c’est sans ruse. Ses limites mêmes ne sont jamais artificielles), un pacifique enfin (son cœur aime la concorde, qui fait battre tous les autres avec le sien). Bien sûr, il souffre, car les qualités même de son innocence se contredisent : naïf, il ignore trop les causes de la souffrance pour être aussi durablement doux qu’il veut. Et, doux, il bute toujours trop sur la brutalité à laquelle il se refuse pour rester pleinement naïf. C’est un homme scrupuleux, qui s’empoisonne la sagesse, puisqu’il ne cesse de faire attention au mal qu’il ne fait pourtant jamais !

Mais le miracle de son élaboration psychologique est que sa simplicité est clairvoyante. Il nous convertit même à la naïveté en nous faisant voir que seuls les cons voient en elle la bonne foi des cons. Par exemple, Barthélémy n’adopte « naïvement » toutes les pratiques religieuses à la fois que parce qu’il ne comprend légitimement pas l’intérêt de séparer Dieu de Dieu! Et la candeur de sa compassion est la plus profonde, puisqu’il « console », dit-il, les gens « d’être ce qu’ils sont ».

Je veux ensuite rendre hommage à l’humour d’un auteur. L’humour français est une denrée précieuse : nous sommes submergés d’ironistes (qui crèvent les baudruches, raillent les travers et toisent les ridicules), mais ces mercenaires du désabusement ont « le rire qui se prend au sérieux » ( comme dit Comte-Sponville, par ailleurs fervent admirateur de Parpot !), alors que nos si rares humoristes (qui tout à l’inverse, dit le même Comte-Sponville, formulent et incarnent « un tragique qui refuse de se prendre au sérieux ») rient d’eux-mêmes et se moquent d’une humanité dont ils se revendiquent et s’assument membres. L’humour véritable est solidaire, si être solidaire, c’est se sentir responsable de tout ce qu’on n’a pas pu empêcher les autres de devenir. Et l’humour de Monnier est la plus douce (mais la moins naïve !) des dévastations. En voici quelques traits : Barthélémy est « contre le divorce parce que c’est une insulte à ceux qui n’arrivent pas à être mariés » (PLB, p. 12) ; il ne doute pas de la prochaine venue à lui de « Vierge Marie Mère de Dieu », car « elle lui apparaîtra obligatoirement où il sera, puisque, s’ils devaient se rater, il n’y aurait pas d’apparition » ! Sa méfiance à l’égard de l’autre monde promis s’explique ainsi : « je ne crois pas au Paradis parce que quelqu’un qui met l’enfer sur Terre, on ne peut pas lui faire confiance pour ce qui va se passer ensuite ». Et puis, de toute façon : « l’image du Paradis quand on piétine devant sa porte, c’est vite l’enfer ! ». A l’inverse, l’approche du terme de la vie ne le trouble pas, car, par principe, « l’approche de la mort délivre de tous les mensonges qui n’aidaient qu’à vivre ». Autrement dit, dit-il, « si je dois continuer à m’inquiéter après la mort comme pendant la vie, l’éternité va être interminable ». Enfin, après qu’un bon Père ait conseillé à Parpot de méditer le livre de Job, et qu’il ait parcouru l’interminable et fumeux plaidoyer de ce malheureux réprouvé, il recadre Job en ces termes : « je me demande même si c’est pas sa manière de parler qui a fini par agacer Dieu ». Les hommes de Dieu en général ne l’impressionnent pas ; le « Pape » à son avis, « devrait surveiller davantage les gens qu’il embauche », et même les intellectuels du sacré, car « c’est sûr que les diplômes en théologie ne prouvent pas plus la bonne foi que les diplômes en comptabilité prouvent l’honnêteté ».

Je veux enfin rendre hommage à l’humanité d’une œuvre : dans « A votre santé, Monsieur Parpot ! », la maladie (un cancer) tombe sur un personnage, Barthélémy, que nous savons déjà hautement fantaisiste (voire dingue) et simplet (voire imbécile). Ce qui arrive alors par ce livre est la double révélation suivante : d’abord, nous savons que la folie est une maladie, mais l’intrigue douce-amère qui nous est proposée apprend que la maladie réelle peut devenir, elle, le meilleur des remèdes à la folie. C’en est fini au moins du narcissisme (guéri dès que la maladie met dans l’état où l’on ne songe plus du tout à chérir l’image qu’on donne !), et du délire (l’insoutenable vérité de la maladie ramène aussitôt à bon port l’esprit qui erre et divague) ; qui fait mieux ?

Nous savons d’autre part que toute maladie, toute désorganisation physiologique, est comme une bêtise, une obstination erronée : le corps y fait l’idiot (l’organisme vient comme marquer contre son propre camp), puisque certaine partie de lui vient ruineusement jouer contre les autres. Mais c’est l’occasion, à côté de la révolte, de comprendre que le mal a sa raison d’être, que le malheur est sensé, que l’insatisfaction est une clé de survie (p. 143) et qu’il n’y aurait pas de sens – pour un créateur comme pour le Créateur – à former ou créer un monde heureux. Pas de monde en effet sans résidence, ni donc sans expulsion ; pas de monde sans style, ni donc sans parodie ; pas de monde sans cohérence, ni donc sans incompatibilité ; pas de monde sans affaires et choses de la vie, ni donc sans concurrence et embrouilles. Mais, surtout, il n’y a pas de monde sans diversité interne, et Alain Monnier a l’art miraculeux d’entrecroiser les voix (qui toutes sonnent juste !), de fournir égale et continue crédibilité aux modes d’expression et de conduite les plus opposés, de nous sembler imiter à la perfection de parfaits inconnus : alors qu’un « à la manière de » sans modèles préalables, sans originaux repérables, devrait lamentablement échouer, ce Protée de la contrefaçon nous offre une prose du monde plus vraie que toute Révélation !

A l’image d’un personnage extraordinairement réussi, que son naturel n’empêche pas d’être inventif, et sa bienveillance à sa façon rigoureuse, Alain Monnier nous offre le prodige d’une simplicité infiniment pleine de nuances (son aisance à vivre semble littéralement se nourrir de toutes les difficultés explorées de la vie) et d’une intégrité jamais déconfite, quoiqu’infiniment exposée aux aléas qu’elle soigne et absout. Merci à ce tendre ingénieur de la désillusion de nous enseigner aujourd’hui, magnifiquement, irremplaçablement, authentiquement, l’héroïsme de la modération.

©Marc Wetzel