« Ressac »/ Claude Donnay ; Bruxelles : Editions M.E.O., 2016

Chronique de Pierre Schroven

ressac-1c

« Ressac »/ Claude Donnay ; Bruxelles : Editions M.E.O., 2016


Dans « Ressac », Claude Donnay évoque le réel à l’état brut avec son cortège de petits miracles quotidiens et de détresse. Mais s’il prend un malin plaisir à stigmatiser la cruelle absurdité précaire de l’existence, il ne manque pas également de faire l’éloge, au détour de chaque page, de tout ce qui ne reste en vie que par fièvre. C’est ainsi que s’il reconnaît la difficulté d’être dans un monde au sein duquel notre destinée nous échappe, il ne nous dit pas moins en substance, et c’est le paradoxe du recueil, qu’il n’y a de vraie joie que dans notre présence au monde, dans la saisie de tout ce qui est encore vivant, puissant, persévérant même au cœur du malheur. Porté par la houle d’une écriture aussi généreuse qu’inventive, « Ressac » est un recueil à travers lequel Claude Donnay nous invite à saisir non pas tant l’impossible que ce qui est là, à portée de main et de cœur.

Le soleil est au cœur de l’ombre. Toute une vie en filigrane qu’il nous appartient de mettre en lumière.

Ton ombre danse sur le mur que le soleil dévore, présente dans le mouvement d’un corps invisible.

Tapie dans l’absence, tu incarnes une espérance au-delà des certitudes. Et l’ombre qui abreuve le mur, c’est ton corps qu’habite un soleil nourri de tous les cris de ton âme.

©Pierre Schroven

ressac-1c

Enregistrer

Décapage # 54 ; Flammarion, Hiver Printemps 2016

Chronique de Nadine Doyen

decapage-n-54-de-collectif-1053459816_L

Décapage # 54 ; Flammarion, Hiver Printemps 2016


Plongez dans l’univers de Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 pour Le sermon sur la chute de Rome, en attendant son roman de septembre 2016.

Voyageur infatigable, il évoque les circonstances qui l’ont conduit dans de multiples villes, pays (Alger, Abu Dhabi, Paris, Ajaccio…). Il relate la genèse de ses romans, sa rencontre avec son éditrice, Marie-Catherine Vacher, à qui il redit sa confiance, si heureux qu’elle ne soit pas « interventionniste ». Il rend compte de l’atelier d’écriture qu’il a mené au lycée français d’Alger. Et nous parle de ses lectures et influences : Olivier Rohe, Ernst Jünger, romans russes (Boulgakov, Chalamov).

Les fidèles de La Pause de Jean-Baptiste Gendarme retrouveront Jean Giono, l’écrivain de Manosque, le chantre de la nature.

Décapage a voulu savoir à quoi les écrivains consacrent leur temps quand ils n’écrivent pas. Dominique Noguez fut le plus succinct. L’écrivain malicieux choisit pour « jour où il n’a rien foutu » celui « où il devait rendre un texte » pour Décapage.

Serge Joncour décline une variation de la page blanche, qui attend d’être comblée, d’y voir « courir mille voix ». Elle est son « alliée permissive », son « refuge », même

« une piscine » comme l’illustre Emilie Alenda.

Pour l’auteur, « un roman, c’est une vie qu’on peaufine, une vie que pour le moins on essaie de réussir ». C’est « le seul domaine tentant », « un décor ajouté au réel ».

Serge Joncour nous offre, le 17 août 2016, son douzième roman Repose-toi sur moi prouvant qu’il en a noirci des pages blanches, en réponse à leur défi.

François Bégaudeau consent à du baby-sitting bien singulier pour rendre service à sa voisine. Iegor Gran repasse, trouvant une similitude dans « le polissage d’un texte et le défroissage d’un vêtement » ! Héléna Marienské a conjuré une panne littéraire en rejoignant la confrérie des scrabbleurs jusqu’à ce qu’elle retrouve la niaque et déloge la championne en titre grâce aux « Zeugmas », figure de style devenue si célèbre au Masque et la Plume (1). Arthur Dreyfus se disperse, préfère répondre à la cascade d’e.mails, et se voit contraint de procrastiner, la bibliothèque fermant.

Vous découvrirez Arthur Pauly qui se rêvait occuper le fauteuil vacant numéro 2, à L’Académie française.

On croise Alice Zeniter, une habituée des Prix, dont le prix Renaudot des lycéens pour Juste avant l’oubli couronné en juin 2016 du Prix de Trouville. Ici, elle déclare sa flamme à Sherlock Holmes, « ce détective privé imaginaire » de Conan Doyle.

Pierre Chazal fut soumis à une salve de questions, lors d’une « rencontre express ».

Julien Blanc-Gras revient sur « une sacrée descente », celle de ses amis … avec qui il

fréquente les bars de Ménilmontant. Moment évoqué par son « compère de beuverie » Philippe Jaenada dans le no 50.

En dernière partie, des nouvelles, « Des phrases en gueule de jour » de Thomas Vinau, des tweets, des petites annonces.

Notez la page ludique 44, qui offre des autocollants à découper, avec le mode d’emploi. Une condition : se munir de La petite femelle, dernier roman de Philippe Jaenada pour faire office de presse. On aimerait voir d’autres auteurs.

Un numéro éclectique, enrichissant, comme à son habitude, à grappiller par petite dose, comme un fortifiant.

©Nadine Doyen

Enregistrer

Seul le bleu reste de Samaël Steiner, estampes de Judith Bordas, éditions le Citron Gare, juin 2016. 87 pages, 10 euros.

Chronique de Cathy Garcia

1342081477

Seul le bleu reste de Samaël Steiner, estampes de Judith Bordas, éditions le Citron Gare, juin 2016. 87 pages, 10 euros.


Une traversée, voici ce qu’évoque ce recueil de Samaël Steiner. Ombre et lumière tissées par une langue dense et sensuelle. Traverser et être traversé et Seul le bleu reste. Des villes, des lieux, traversés par des corps, des corps qui marchent, des corps qui glissent,

« Nous allons ensemble,

la rue n’est plus bordée de portes

mais de larges entailles, par lesquelles

on peut se glisser

et apparaître ailleurs et autrement »

des corps qui se touchent, des corps et des êtres que seul un voile de peau sépare, des corps qui se désirent, des êtes qui s’aiment, des corps ouverts souvent comme des fruits ou des poissons, des corps qui tombent, des corps comme des morceaux de pays traversés de guerre. « les corps sont là/la tête traversée » comme celle du danseur de la place Maïdan :

« Il danse,

il a un trou rouge à l’arrière de la tête. »

Ces corps « dont ne reste plus que cet amas de nerfs, noués

et cette peau qui sans ton être n’est même

pas le début d’un tambour »

car voilà, le corps ne se suffit pas, il doit être habité, comme est habité ce recueil, habité d’âme et d’un cœur qui bat pas seulement pour lui-même, mais aussi et surtout pour l’autre.

« Ton bras est ouvert tout le long de la rue,

les passants longent tes veines pour rejoindre le fleuve. »

Et la parole elle-même est traversée, transpercée, poésie vêtue de jour et de nuit, de vie et de mort, qui puise à même les peaux et les os, en elle toute frontière, limites, se dissolvent et le cœur de ce recueil tissé de routes et de passerelles, c’est bien ça, un chemin allant de l’unicité à l’union, l’universel « simplement un homme pour traverser la nuit » et qui dit union, dit aussi perte et séparation, le corps de l’autre et la maladie et la mort dans le corps de l’autre, et toujours l’amour, l’amour qui éblouit et bouleverse le lecteur, tout particulièrement dans les derniers poèmes du recueil.

« Je t’aime avec tendresse,

je t’aime à retourner une ville »

Et seul le bleu reste, magnifique, sombre et lumineux à la fois, comme le sont les estampes de Judith Bordas qui l’accompagnent.

©Cathy Garcia

3902827515Samaël Steiner est auteur à la fois pour le théâtre, la poésie et des enregistrements radiophoniques et éclairagiste (formé à l’ENSATT de Lyon pour le théâtre également, la danse et le cirque) deux pratiques qui se nourrissent l’une l’autre. Sa rencontre avec l’auteur, acteur et metteur en scène André Benedetto à qui est dédié ce recueil, fut décisive, autant pour le théâtre que pour la poésie. Ses précédents recueils ont été publiés dans de nombreuses revues, en France et à l’étranger. Vie imaginaire de Maria Moline de Fuente Vaqueros, récit poétique, est paru aux éditions de l’Aigrette en mars dernier. Seul le bleu reste est son deuxième livre.

Judith Bordas est plasticienne ainsi qu’auteure pour le théâtre et la radio. Auteure d’images imprimées (linogravures, eaux-fortes, monotypes), auteure de partitions pour corps et voix sur une scène ou à la radio, son travail de plasticienne est multiple.

Enregistrer

Diti RONEN – Quand la maison revient – Levant 2016 (traduction de Michel Eckhard Elial)

Chronique de Marc Wetzel

ob_16a922_couv-quand-la-maison-revient

Diti RONEN – Quand la maison revient – Levant 2016 (traduction de Michel Eckhard Elial)


Je me suis longuement battu (et je continue) avec le mince et merveilleux recueil de cette poétesse israélienne. Souvent, aller entendre le poète dire directement son œuvre dissipe le doute, éclaire les images, rouvre le passage obstrué. Je n’avais de toute façon pas de doute – le texte impressionne, est uniformément profond – mais j’étais troublé, et le demeure : la lecture de cette auteure chaleureuse, élégante, de présence suffisante et décisive, n’a pas dissipé l’énigme (pour moi) de son texte.

Je veux dire : voilà quelqu’un dont la prestance publique, noble et fine, semblait pouvoir tout expliquer. Cette femme est comme la vérité même (celle qui nous révèle qu’on mentait sans le savoir), la justice (celle qui révèle qu’on maltraitait le droit, qu’on humiliait sans le vouloir le travail d’autrui) et la beauté (celle qui nous renverse avec elle, parce qu’elle avère déplaisant le charme ordinaire, ou dégoûte d’avoir cru plaire); et cependant sa « maison qui revient » – par elle parfaitement lue ce soir-là – m’est restée scellée, et voici pourquoi.

D’abord, une « maison qui revient », c’est une maison qui n’était pas là ; et comme une résidence partie ailleurs est une absurdité (si l’on est parti habiter autre part, on y est ; résider se vit par principe sur place!), alors cette maison qui revient ne peut être un domicile, un lieu d’habitation (personnel ou socio-politique) ; au mieux, une résidence vient (quand on est au milieu d’elle, en train de la construire, comme à l’instant même mon bruyant voisin), elle ne revient pas.

Bien sûr, n’importe quelle nostalgie semble bien signifier le « retour » (douloureux) d’une résidence révolue, le tocsin doux-amer d’un enracinement interrompu ; mais ce qui revient (die Heimat), ce n’est aucune maison réelle (notre effective adresse, même passée, dans le territoire), c’est plutôt la maisonnée de jadis, c’est exactement la terre d’advenue de soi ; c’est la réminiscence d’un état d’accomplissement antérieur, la résurgence d’une intimité fondatrice, qui déchire le cœur précisément parce qu’elle rappelle à ce cœur le temps disparu où il battait spontanément chez soi. Mais notre auteure n’est pas nostalgique.

On pourrait aussi penser (pour étayer ce « retour de maison ») à la situation de retrouvailles avec une ancienne inquiétante familiarité (das Unheimliche chez Freud) ; ici, revenir serait manœuvre de revenant, comme une hantise qu’on doit accueillir, une insistance archaïque à laquelle on se dérobe : « Unheimliche », ce n’est en effet pas du tout l’inconnu, mais ce qu’on aurait préféré voir rester tel, c’est à dire au fond : l’inassumable ; une authenticité dépassée (mais qui fut malsaine, ou peu vivable) revient à la charge, comme une dette honteuse (ou un ancien gain mal forgé) sur le tapis ! Revenir, c’est alors trivialement « rendre », dégurgiter l’absorbé, bref vomir (tout bien considéré, quelque chose qui vint en nous ne fut pas du tout assimilé !). Malgré l’apparence,

« j’ai à présent un espace

où je dégorgerai ma vie » (p. 48)

ou « La maison me vomit

elle n’a pas de place pour mon amour » (p. 24),

ce n’est pas du tout le cas ici. Diti Ronen n’est pas du tout le genre à se laisser surprendre par l’intensité d’un dégoût ; elle ne s’étonne pas que les ennuis d’avoir été reprennent ! Pour le dire franchement : son examen est d’une telle acuité qu’elle en paralyse littéralement la nausée. Odyssée n’est pas ici indigestion.

Mais alors, quelle est cette maison ?

« Qu’est-ce qu’une maison ?

une construction

posée sur des fondations

corps et alliance » (p. 4)

La caractérisation est parfaite : construction, c’est assemblage cohérent, c’est la cohérence à vivre d’un corps de bâtiment ; et fondations, c’est assise respectable, c’est âme et alliance de monument : à la fois enracinement protecteur et territoire d’une intimité méritée. Il faut les deux. Et s’il y a divorce, alors, fatalement (dit l’extraordinaire suite de ce fragment) …

« si un premier corps

demande au second de le laisser

les fissures ouvrent leur gueule

elles font tomber les murs

et la maison est détruite

sur ses occupants ».

Tout le secret du livre me paraît là. Je ne sais pas qui sont ces corps, dans la maison d’abord commune, dont l’un délogerait ainsi l’autre, l’expulsant en quelque sorte de son droit natif de s’y co-fonder (j’ai pensé à la colonisation sauvage – qui est comme un squatt de droit divin – de la Cisjordanie ; mais les guerres intestines de l’Islam, et peut-être même la si ombrageuse cohabitation en Israël même entre orthodoxes et républicains, pourraient aussi l’illustrer), injustices induisant ainsi cette si singulière indignation des fissures dont parle ce texte.

Une chose très étonnante en effet est au long de ces pages, la franche positivité des fissures !

« Les fissures de la maison

sont des signes de piste.

Je les suis tout du long

je déchiffre les allusions » (p. 42)

ou

« La maison respira et ouvrit son cœur

ses fissures défirent les murs

et permirent aux passants

de rentrer et sortir » (p. 27)

et même

«Au fil des fissures s’écoule

l’eau douce de la vie

entre la terre et le ciel

entre les mondes du bas

et les mondes du haut

les fissures sont conductrices

de poésie » (p. 33)

Cette baroque puissance osmotique des fissures semble signifier ceci : la cloison, certes, y est en mauvaise posture, se fendant sous son propre poids, se déchirant sous des forces contraires, tombant littéralement du côté de ce qui sous elle se dérobe etc. Mais d’abord toute crevasse ou brèche ouvre sa paroi, la divise et sépare d’elle-même (et on ne peut rien partager du réel sans le dissocier) ; la fissure ainsi redistribue l’espace disponible, rabat radicalement les cartes de son usage. Ensuite la fissure est l’indice spatial que le temps travaille : témoignage d’une mutation en direct, elle est alors, éboulis de durée, comme une cicatrice préventive, un stigmate de prochaine réconciliation. D’où peut-être ces mystérieuses indications de Diti Ronen :

« Le temps a ses lois propres » (p. 47)

(et, en effet, que serait la réalité si elle pouvait surgir sans devoir irréversiblement s’ajouter à elle-même, et que seraient nos remords et nos réparations sans l’irréversible?)

« Comme un fleuve

de jours et de nuits

portés par

des lois internes

d’ordre et de liberté,

moi qui ne suis même pas

une goutte du grand océan

j’essaie d’équilibrer ma vie » (p. 41)

J’ignore si Diti Ronen a la tête métaphysique, mais il y a dans les relances imagées de sa poésie de constantes intuitions spéculatives : comme l’idée que si seul du réel peut être nécessaire, il n’y a que du nécessaire que le possible advient

(p. 12) ou que l’habitude est une volonté qui, pour le meilleur comme pour le pire, possède son corps (p. 9), ou encore que l’autorité véritable veut que notre obéissance ne baisse pas les yeux (p. 5). De toute façon, le simple titre « Quand la maison revient » dit quelque chose du domicile du temps, de la durée vraie dans laquelle croissent et dépérissent les conditions, s’ouvrent et se ferment les guichets d’effectivité, font sas évolutifs les propriétés mêmes des êtres etc. Comme les très grands poètes, Diti Ronen suit pas à pas, de sa lucide générosité, la prose même du mystère.

Je ne sais toujours pas, je l’ai dit, quelle est cette maison qui revient ; mais je n’oublierai plus ce que cet aigu et délicat recueil rend évident : qu’il n’y a pas de chantier infaillible, qu’il n’y a pas de résidence impartiale, qu’il n’y a pas d’intimité compacte, et qu’il n’y a pas non plus, voilà tout, de complicité originaire, puisque :

« Le but est le chemin » (p. 6)

©Marc Wetzel

Enregistrer