Richard CONTE et Michel GUÉRIN – Rêves de bête – Editions La part de l’Oeil (collection Diptyque), 112 pages, octobre 2024, 21€.


Richard CONTE et Michel GUÉRIN – Rêves de bête – Editions La part de l’Oeil (collection Diptyque), 112 pages, octobre 2024, 21€.


Un peintre habile et profond (Conte), un penseur rude et virtuose (Guérin) – et la fascination de l’un pour l’autre ont donné ce livre qui est un chef d’oeuvre. Richard Conte, après une longue carrière picturale, arrive ici à une figuration exclusive d’animaux. À partir de cette oeuvre, Michel Guérin ayant déjà à peu près tout pensé, accepte de repartir à neuf pour nous proposer ce « Rêves de bête », où les images de l’un rêvent et font rêver de bêtes, et les idées de l’autre animent ces images, leur donnant précieusement cette voix et ces mouvements qui, seuls, leur manquaient. En apparence, donc de simples fables en bande dessinée; en réalité, un Évangile de l’attention et un Manuel de pouvoir-vivre. Une réussite extraordinaire.

Il s’agit donc d’animaux, apparaissant sur des tableaux et regardés par un esprit (c’est-à-dire une conscience rationnelle et libre, qui veut comprendre ce qu’ils font là – eux, sans le savoir, sans avoir pu y consentir ou non, sans devoir l’assumer, sans même comprendre qu’il y ait en et par leur présence quelque chose à comprendre !). Des animaux (c’est-à-dire d’abord des êtres vivants, des métabolismes héréditaires et compartimentés, mais distincts des plantes par une sensori-motricité aux aguets, à l’affût. Le végétal, lui, qui s’alimente sans manger, puisqu’il synthétise directement sa nourriture à partir de lumière et matière inerte, n’a nul besoin de relation nerveuse au milieu : nul guet, nul pas de côté, nulle conduite réflexe), et, précise le titre : des bêtes. « Bêtes » dit ici, non pas tant la férocité, l’étrangeté ou l’étroitesse de conduite que la sorte d’indépendance à l’égard de l’homme que leur donnent leurs limites mêmes devant l’homme. Contrairement aux humains, les bêtes n’ont pas besoin, elles, de « se regarder vivre » pour vivre (Valéry); leur socialité n’est pas exclusivement transmise par culture (Dewey); elles ne se décentrent pas pour intégrer d’autres univers perceptifs que le leur (Simondon); elles ne peuvent choisir d’accélerer ou ralentir leurs propres facteurs de développement et d’évolution (Blumenberg); elles ne peuvent apprendre des autres à devenir autres pour elles-mêmes (Plessner); et, bien sûr, elles ne peuvent user de mots et d’art pour rayonner en différé ou à distance (Tarde). Mais si l’homme se distingue des autres animaux parce qu’il est seul à pouvoir reconnaître sa propre animalité, il se confond avec la bête quand il nie en être une, puisqu’il affirme ainsi « bêtement » sa différence spécifique et se défend niaisement de l’évidente naturalité de sa provenance.

Mais peindre est un prodigieux moyen de préciser et purifier (sans pourtant la sanctuariser ni la vandaliser !) la frontière de l’animalité et de l’humanité, car la peinture fait passer cette frontière à la fois hors de l’homme (sur le support d’un tableau où vient s’appliquer sa matière colorée), entre les hommes (car leur commune contemplation fait comme travailler leurs regards les uns aux autres) et en l’homme même (qui comprend soudain, par contraste, qu’il ne peut peindre sans instrument que dans l’activité onirique qu’il partage mystérieusement avec la plupart des bêtes). « Rêves de bête » : voilà qui justifie pleinement l’ambition d’un livre qu’on peut à présent ouvrir.

Guérin rappelle d’abord que le rêve est à la fois ignare et infaillible. Ignare car, comme l’estiment Alain ou Valéry, il n’est que l’écho, à l’insu de lui-même, sans horloge externe ni perspectives redressables, de ce qui agite un pauvre corps endormi; infaillible car, comme l’estiment Freud ou Benjamin, il sait mieux que la pensée diurne où veut en venir le désir et ce que peut être une illumination artisanale (avec purs moyens du bord), profane (sans les mensonges du sacré) et  souveraine (car ce qui décide de ce qu’il rêve, le rêveur ne l’a, même lui échappant, qu’en lui !). Toute la méditation poursuivie dans le livre vise à établir  la possible conciliation par une oeuvre picturale de ces deux aspects, à savoir « entre un rêve qui n’est que corps et meurt avec lui et un autre qui n’est rien que fantasme, désir souffrant que dissipe le jour«  (p.97-98), tant il est vrai que, de même que quelque chose préfigure l’humain dans la capacité onirique de la bête, quelque chose reste solidaire de la bête dans la puissance sans pareille du délire humain. L’art pictural en général (et celui de Richard Conte en particulier), estime Guérin, est lui aussi à cheval – mais victorieusement – sur ces deux aspects : le rêve est contraire à la réalité, mais il est réel; l’image surgit, non nécessairement comme une forme, mais toujours pourtant comme une figure. La réalité est la communauté partageable et arbitrable des choses (le contraire du rêve, donc), mais le réel est  une présence sur laquelle on bute, car elle provient d’elle-même, il est le non-négociable et non-différable « sensorium d’un choc » (p.18), il porte avec lui le socle secret de sa production (comme le rêve, advenue à la fois insaisissable et irrésistible). L’opposition qu’établit Guérin entre forme et figure est analogue : la forme se distingue d’un fond pour protéger de lui ses propres aspects, pour installer à demeure ses propriétés acquises; la forme est statique et déterminée, car il n’existe pas de danse de détention, ni de physionomie d’un devenir. La figure, à l’inverse, naît dans le mouvement qui la fait advenir, se fait arriver elle-même à présence, initie son propre cours : la forme ignore la gradation interne, est incapable de réticence comme de surenchère, et, au contraire de la figure qui est où elle va se présenter, la forme vient être où elle est représentée. Cette dualité figure/forme, propre à la pensée de Guérin, éclaire bien ici l’advenue picturale de l’animalité comme l’émergente animation de la pâte colorée de Richard Conte. Comme émergent ici la Peste – c’est-à-dire Poutid et la Covine ? -, une chauve-souris borgne, la science occidentale et ses ironiques mains « vertes », les paillettes kitsch d’un firmament, et un Monsieur N’importe qui en cravate-léopard et masque de … fin de récréation ! 

L’acuité de jugement et de formulation de Michel Guérin nous permet d’ailleurs de saisir le travail intérieur du peintre. Celui-ci, estime le philosophe, oscille, dans son rapport aux êtres naturels, entre une « sidération » que son art apprivoise et une « considération » que ce même art aménage, entretient et prolonge. Il saisit ainsi (et nous fait saisir) chez Conte « l’indéfectible attache de la vie à elle-même, des vivants entre eux et de l’ensemble à l’espace qui les promène dans l’infini ou, si l’on préfère, dans l’inconnu » (p.51). Celui-ci se détourne, écrit-il, du simple « commérage narratif » pour fixer cette sorte de tension à la fois amusée (car la vertu sait rire d’elle-même) et grave (car « on se piège à son vice », p.82),  agressive et tendre (« les vivants se désirent et se nuisent; or ils naviguent dans la même galère« ,p. 57), fantaisiste et sensuelle (le « goût des chimères bien en chair » est le « terrain d’élection de l’art de Richard Conte » p. 85), du désir de présence qu’est toute vie, mêlant toujours l’un à l’autre « le grotesque et le merveilleux ». L’idée de « figure », on l’a vu, signale pour Michel Guérin que l’énergie doit elle-même, rythmiquement, composer les formes dans lesquelles elle rentre (p.90), mais l’idée de « réel » rappelle que l’énergie même ne doit son invariance qu’aux variations matérielles s’extrayant indéfiniment les unes des autres, qu’à des interactions ne disposant que d’elles-mêmes pour nouer et dénouer leurs crises (le réel est, au fond, l’initiative de réalité !). Tout ce qui a figure réelle a dû d’abord agir, et l’action est, physiquement, une énergie qui se rend durable et une impulsion qui déploie son lieu. Or un être vivant n’est jamais qu’une action sensible à elle-même – une sensibilité à soi qui, quand elle est animale, doit être elle-même une figure spatiale sur le qui-vive, ne pouvant subsister, parmi les autres, qu’en agissant en temps réel

Ainsi l’animal peintre qu’est Richard Conte sait-il toujours « très bien ce qui lui reste à faire » : même – comme le montre le dernier tableau – quand une vie malade se termine devant lui, il sait faire ronronner la sortie d’existence, et tenir élégamment les survivants perchés. Il a l’Apocalypse courtoise, et les adieux délicats. Il conseille avec raison de sortir de l’Enfer avant de mourir : ce très remarquable livre nous y aide, où l’intelligence humaine vient visiter sa propre préhistoire (*) et l’imagination exhiber son monstrueux (et délicieux) cahier des charges.

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    (*) On trouvera à ce propos, par le lien qui suit, une conférence récente de Michel Guérin, synthétisant avec chaleur et précision ses idées essentielles

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Marie-Hélène Prouteau, La Petite plage, Suivi de Brest, rivage de l’ailleurs, Préface de Mona Ozouf, Éditions La Part Commune, 2024.  


Marie-Hélène Prouteau, La Petite plage, Suivi de Brest, rivage de l’ailleurs, Préface de Mona Ozouf, Éditions La Part Commune, 2024.  


Vingt-six tableaux autour d’un même lieu, « la petite plage ». Un lieu pour révéler tous les autres, ceux inscrits dans les rêves et les légendes, ceux inscrits dans la mémoire. Points de référence, points d’ancrage. « La petite plage » est la plage de Kerfissien située à Cléder commune du Finistère en région Bretonne. Ce littoral de sable blanc, de rochers majestueux, est très fragile et particulièrement sensible à l’érosion. 

« La petite plage », est pour Marie-Hélène Prouteau ce qu’est la madeleine trempée dans du thé pour Marcel Proust. J’entends par là que ce lieu focalise les émotions, creuse le temps, le rend élastique. La vigueur qu’en retire l’auteur lui permet d’asseoir un univers, son univers poétique et de rassembler en ce lieu oeuvres picturales, littéraires qui s’y réfèrent. 

La petite plage est l’épicentre naturel que je revisite indéfiniment. P93

Ce finis terrae, c’est la frontière où commencent les choses. P21

Ici même et autre part, c’est la vie qui résiste. P22

Dès le commencement du livre, la nature flamboie dans les vagues qu’orchestre le vent, les saveurs se marient à d’autres plongeant leurs racines dans les profondeurs du temps, remontant le long de souvenirs perpétuellement revivifiés.

Je suis celle qui apprend à lire la mer, à lire le vent. p20, nous dit Marie-Hélène Prouteau . Elle est celle qui nous apprend à admirer l’insurrection des vagues, Elle est celle qui nous fait passer du paysage qu’on admire à celui que l’on retrouve dans le regard d’un autre peintre célèbre ou écrivain connu: Paul Gauguin, Émile Bernard, Paul Sérusier, Charles Laval, Charles Filiger, Ernest de Chamaillard, Madeleine Bernard, He Yifu. D’un musicien ou d’un sculpteur: Hans Arp

« L’ici, maintenant » devient « l’ici, toujours », « l’ici, autrefois », on se rapproche de la vie au lieu de s’en écarter. On redécouvre tempêtes, gestes héroïques ou gestes quotidiens nécessaires à la survie, souffrances des luttes, victoires de la liberté et du courage, de la persévérance. 

Marie-Hélène Prouteau s’interroge et interpelle notre conscience comme par exemple dans L’enfant et le petit chien.  Sa lecture des lieux nous invite à revisiter notre vision des choses, à relire nos paysages mentaux, imaginaires ou réels. À rechercher des liens, à établir des connexions avec ce qui nous arrive et ce qui arrive au monde, aux autres. 

Mais comment poser une main sur sa douleur ? Comment lui dire : faire le mal est autre chose que faire du mal ? 

Ce petit chien dont le nom s’est perdu n’était pas mort d’un tir aveugle. Ce n’était pas un accident. C’était le mal à la dimension du scandale. La salissure de l’âme pouvait gagner la vie. P30

Un jour comme celui-ci, j’ai l’impression que ma plage de sable blanc est une estampe orientale. Il y a les vagues, le sable, les rochers. Et rien d’autre. P37

En quelques traits d’encre, le peintre esquisse le plein, la marée haute, avec la cavalcade des flots contre les rochers. P38

Elle s’évanouira, sans autre beauté que sa disparition. La mer bretonne parle du passage des heures, du passage des choses. Dans le grand remuement des marées. P76

Ce lieu et ce qu’il représente permettent à Marie-Hélène Prouteau  de déterminer ce qu’est la poésie :

Le ciel glissant dans la mer, la mer glissant dans le ciel. Là commence la poésie. 

Pas de lisières toutes faites, pas de direction verrouillée. Mais l’absolue nudité des choses qui met en joie. 

Jamais elle ne perd de vue la réalité ni n’oublie la fragilité d’une nature menacée aujourd’hui comme hier ( marées noires ), exploitée à outrance, meurtrie. 

Demeurer, c’est habiter un lieu et habiter un temps. Un temps qui n’est pas uniquement le présent. Un lieu qui n’est pas uniquement un espace. P93

François Cheng parle de « sentiment-paysage » pour dire la connivence entre l’esprit humain et l’esprit du monde. P93

La petite plage, c’est la clairière des métamorphoses. P94

Elle m’est un contrepoint lumineux quand je songe qu’il pèse sur le monde une atmosphère d’opéra en feu : de sombres drapeaux s’agitent, si prompts à déclencher des lapidations de femmes, des pendaisons, des attentats-suicides. P95

Dans BREST, RIVAGE DE L’AILLEURS, on revisite aussi le passé d’un lieu : « les nefs immenses des Ateliers des Capucins tout récemment réhabilités. » l’Imposante carcasse de fonte, de verre et d’aluminium. Dans la grande nef, les rayonnages de livres bruissent d’autres rumeurs. Celles des mots, des phrases et de leurs mystères. Prodigieuse matière volatile. » 

L’écriture, la poésie de Marie-Hélène Proutou est construite autour d’un lieu, le lieu où elle ne cesse de renaître à elle-même, autour duquel gravitent souvenirs personnels, émotions, sentiments qui nourrissent sa soif de connaissances, son amour de l’art. Ce livre nous invite à nous inscrire dans une recherche des valeurs vraies, justes, simplement humaines.  

Pierluigi CAPPELLO, Allez le dire à l’empereur (Mandate a dire all’ imperatore), poèmes traduits de l’italien par Giovanni Angelini. Préface de Gian Mario Villalta. Edition bilingue. L’ours de granit, janvier 2024, 144 p., 15€

Pierluigi CAPPELLO, Allez le dire à l’empereur (Mandate a dire all’   imperatore), poèmes traduits de l’italien par Giovanni Angelini. Préface de Gian Mario Villalta. Edition bilingue. L’ours de granit, janvier 2024, 144 p., 15€


 Le pur lyrisme de Pierluigi Cappello (1967-2017) est certes sans illusions sur lui-même, car – dit le poème éponyme (p.21) – le lyrisme ne prétend ni nourrir son homme ( Quand « tous les puits sont asséchés« , « dirigez vos proues vers la sécheresse » !), ni guider quiconque hors de lui-même (« Vous foulerez de très vastes chemins/ vastes à ne plus avoir de directions« ), ni nous épargner le grotesque ou le tragique des adaptations nécessaires (« Vous accorderez votre dureté à la dureté du scorpion/ à la rumination du chameau/ à la fibre de chaque racine …« ), mais il est sa ligne de vie : ligne tracée non sur, mais par, sa main.

 Le pur lyrisme est, de nos jours, devenu denrée rare – et pourtant notre appétit reste vif pour ce que savent les coeurs d’exception. Le lyrisme, c’est, intuitivement, la première personne de l’enchantement : quelqu’un chante avec cette drôle de chose qu’est un coeur humain, et, tout de suite, le coeur des choses sait ou saura quoi en faire. En tout cas, tous aussitôt sont concernés et nul ne se satisfait plus de rester seul : un chant à boire convainc aussi les sobres, un chant de banquet ravit aussi les mendiants de la rue, un chant d’amour au loin console le célibataire qui passait. La « magie » lyrique est toute simple et résiste aux lazzis des bons et sérieux esprits : une âme monte à l’étage des sans-âmes, et leur fait (pour leur plus grande joie !) soudain honte. Voilà ce qui se passe : une nuée verbale traversant un front  nous emporte et nous engage. Qui bouderait alors son plaisir se moque de la vie.

  Pierluigi Cappello est donc un pur lyrique, et sa vie l’en excuse (né à Chiusaforte dans le Frioul en 1967, le fameux tremblement de terre de mai 1976 condamne sa famille à des années de campement forcé; un accident de moto – qui tue son pilote – brise en morceaux son passager de 16 ans, et notre poète ne connaîtra jusqu’à la mort que le fauteuil roulant ; il meurt littéralement de fatigue à 50 ans, épuisé par ses propres efforts de survie …). Sa poésie, précoce et précise, est exemplaire (l’exemplaire, c’est l’exceptionnel qui aide les autres à être quelconques !) et juste (elle fait comprendre ce dont elle donne le sentiment), comme quatre passages le diront tout de suite et mieux – évoquant, respectivement, la stupéfaction, la fidélité, le désespoir, le veuvage :

« Par ici on a vu le lynx, moi aussi je l’ai vu

il y a des années, au coeur de la nuit,

tout près d’un entrepôt des munitions.

Je cherchais Sirius pour me rapprocher du ciel et j’ai trouvé le lynx,

derrière moi, avec ses yeux de mère en colère.

C’était comme si le néant

avait laissé une faille et il était apparu

comme l’image d’un livre d’école

la bête était là, à deux pas

et j’ai oublié la splendeur des étoiles » (p.53)

« J’ai rassemblé vos voix dans mon souvenir

et je suis là où je peux penser à vous, tous, dans vos jours de froid

qui montaient de la neige piétinée, dans la mémoire, la mienne,

dans le dévouement à la vie qui passait d’heure en heure

de mois en mois plus rapide et sans importance

comme des adresses écrites à la va-vite, des noms sitôt oubliés … » (p.51)

« À l’ouest, un cargo a sa quille ensablée

et le sable n’a pas de nom

un quelconque marin de Tyr

s’est allongé sur les lattes du pont

les yeux grands ouverts, la rétine brûlée

et le soleil est sans pitié » (p.107)

« Depuis qu’elle n’est plus là

la maison est devenue plus vaste

lui, il reste avec sa douleur dans la télé allumée

les miettes sur la table les soirs quand elle était là

la cigarette éteinte dans un verre » (p.47)

 La figure paternelle, qui bouleverse, figure de la confiance en lui-même acquise du conatus, est bien davantage ici que l’ordinaire girouette (même loyale et pertinente) des vents bons et mauvais de l’affectivité. Elle est ce dont toute vie consciente et libre rêve, assurant la valeur de présence de toutes les participations (celles qui m’y intègrent comme celles qui m’en excluent) au monde commun. Le père est toujours et partout ce qu’on sait pouvoir accepter ou devoir refuser de la vie, depuis sa souveraineté souriante. Père qui est la belle et bonne horloge des initiatives et des retraits, même quand lui-même ne sait plus l’heure :

« Hier, je suis passé te voir, papa,

ces jours-ci la lumière n’est pas coupée par l’ombre

dans les arbres, sans vent, il y a l’odeur sèche de l’air

j’espère t’apporter le récit des orages,

l’odeur de l’hiver sur les tempes 

à Chiusaforte il a neigé, il neige toujours

et les fontaines sont figées dans la glace

je pense par moments que tu es encore là-haut

à ranger les bûches avec soin,

et non pas dans ces lieux,

la maison de retraite et son terrain de boules

où vous vous retrouvez comme des feuilles dans le parc

unis dans l’attente, loin des villes assiégées.

Vous disiez demain, vous disiez voici mon fils

(Dicevate domani, dicevate questo è il figlio)

et avec le silence du sifflement dans la tourmente

vos noms s’en sont allés

vous qui avez été peuple et ombre

rémission et force … » (p.29) 

  Il y a dans ce recueil un chef d’oeuvre (« De pauvres mots », p.39 … – qu’on peut d’ailleurs voir et entendre sur Internet (*) notre poète primé réciter en public, en septembre 2013, cloué sur son fauteuil, bonnet académique sur la tête, pour sa lectio magistralis, entouré de pairs émus et complices) – poème qui raconte, un par un, des individus – proches compris ou inconnus devinés – à même leur vie : chacun admirablement caractérisé dans un destin qu’il croit unique, un incident de vie qu’il ignore mérité, une routine qu’il espère libre : l’humour noir involontaire, l’empathie malicieuse, le désespoir laborieux …, tout sonne juste :

 » L’une donne un coup de pied à un chat/ et y perd sa pantoufle » 

 » L’un empoigne la tronçonneuse/ et il sent la sciure et les étoiles« 

 » L’une est très bossue/ et trouve toujours des pièces dans la rue« 

 » L’un tombe d’un vélo attaché/ et quand il se relève il a la manche de la veste déchirée/ et il essaie de nous poursuivre« 

 » L’une écrit sur le papier d’emballage du charcutier/ j’en ai marre de ce monde-ci, je vais voir l’autre au-delà « 

  Quelques poèmes d’ardente tendresse (« Dédicace à qui sait », p.77-97) commentent à voix ténue une rencontre parfaite : il y a quelqu’un(e) dont on veut mériter les mots d’amour;  dont on ne se plaindra jamais d’être connu; qu’on devient ambidextre à caresser ; dont le prénom se dit mieux dans notre bouche que dans la sienne; qui a le coeur dont on est fier d’avoir besoin etc. , et le bien est tout ce qui justifie de l’aimer :

« Avec toi, je confonds ma gauche et ma droite » (p.83)

« Entre le plaisir et ce qui reste du plaisir/ mon corps est comme un lieu où l’on pleure/ parce qu’il n’y a personne » (p.95) 

«  Écrire comme tu sais oublier,/ écrire et oublier./ Avoir le monde entier dans la paume de sa main/ et puis souffler » (p.97)

    Enfin le long poème (« La route de la soif », fin du recueil) semble résumer la caravane d’efforts d’une vie – comme si celle-ci notait les attendus de son propre Jugement. C’est comme un « Voici tout ce qui m’aura mené », que le poète confie au seul Saint-Pierre qu’il est sûr de rencontrer, au seul secrétaire d’existence fiable et attentif que les parages de la mort lui réservent : lui-même. Et qu’importe si ce Saint-Pierre meurt lui-même, et que le jeu de clés du Ciel est purement verbal, puisqu’avec lui, disparaîtra tout autant ce que ses proches ont permis que ce que le malheur lui aura appris. Leçons lentes, bien dites et partagées : l’adaptation à ce qui durerait toujours est absurde; la solitude ne cède qu’au sommeil, au coma, au délire; l’enfant en nous écartera jusqu’au bout, résolument, l’adulte qui affirme mourir; une mère seule peut bénir notre attachement à la vie, et, par suite, nous en délier assez et légitimement. On ne peut en citer ici qu’un bref passage :

 » L’emprise qu’ont sur nous nos gestes les plus coutumiers

est impossible à décrire et à séparer de nous-mêmes.

Je ne peux que parler de ses cheveux qui avaient la consistance de la lumière

si fins, si longs, ils faisaient corps avec l’air et je peux dire la ligne

de ses bras qui épousaient ses hanches avec la douceur

d’un souffle sur un miroir d’eau ou de la couleur turquoise

étrange de son regard, couleur que seuls les enfants

sont capables d’imaginer s’ils n’ont jamais vu la mer … » (p.135) (**)   

 

** remerciements à l’excellent Yann Granjon – de la librairie Sauramps-Comédie de Montpellier -, auquel je dois, après bien d’autres découvertes, d’avoir connu l’existence de cet auteur.

                                                                 —

Iren Mihaylova, Ciel de ma mémoire, L’Appeau’Strophe Éditions, collection Âmes poétiques, juin 2024.

« Prévention signalétique »


Iren Mihaylova, Ciel de ma mémoire,
L’Appeau’Strophe Éditions, collection Âmes poétiques, pages 86, (12,7 x 17,5 CM), juin 2024.


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Prévention signalétique…Peut-être que lire un poème ne consisterait qu’à emprunter un chemin, un de ces chemins noirs à la carte, vermiforme ou piliforme, une sente qui n’aboutit qu’à une terra incognita, une tache blanche, une de celles qui faisaient encore fantasmer les explorateurs d’autres siècles, une voie sans « issue » (au sens anglais du terme) tout compte fait parce qu’elle n’engage que celui qui s’y aventure délibérément, sciemment et en toute méconnaissance de cause.

On emprunte un recueil de poésie, on emprunte un chemin… il y a bien là une étrange et cauteleuse retenue dans le verbe, la promesse impertinente d’une restitution équitable, le serment jamais respecté d’une prudence. Je gage pourtant que le poète n’est pas dupe de cette fausse politesse d’usage : toute lecture, même anonyme, quand elle est traduite comme ici en mots, laisse une empreinte, corne les pages, se superpose effrontément au débroussaillement qu’opère l’écrivain de cette voie qu’il s’est lui-même tracée.

J’avais quitté Iren Mihaylova au terme de son recueil « échoral » Lumineux désastres dans l’intimité d’un dialogue poétique.Je la retrouve, seule, au détour d’une nouvelle route, « Route sous l’oubli », qui trace l’aspiration d’un prolongement de la parole ( « La phrase aussi longue que ma route sous l’oubli . »). Promesse tenue dans sa facture : à rebours des vers pulvérisés sous l’inquiétude du deuil, lus dans Tirer les ombres – son précédent recueil paru chez Sans crispation éditions. La composition de Ciel de ma mémoire sillonne cette fois, du moins en sa musique (« Chaque virgule est un rêve de prédilection ») dans une quiétude fragile, plus strophique et semble, par moments, se donner une nouvelle direction ( « désunies, mes peurs ne peuvent plus m’empresser », « je n’ai plus peur des reflets lumineux de la nuit », « chaque jour est une main tendue vers la quiétude »). Mais par moments seulement puisque toute main tendue ne garantit pas d’être saisie durablement et menace de glisser. La récurrence des motifs nocturnes, de mots comme « prostrée », « hantée »… d’oxymorons menaçants comme « boucliers de fantômes » ramènent à la conscience du « je » lyrique la timidité des lueurs d’étoile, l’aspiration des gouffres et la menace pansélénique. La voie empruntée par la poétesse n’écarte pas « la pénombre des allées ».

Poésie constellée, oui sans doute… mais dans le cheminement par étapes de mes lectures d’Iren Mihaylova affleure une tension permanente entre le céleste, où menace « le Soleil Noir de la mélancolie » et l’en-dessous, le terrestre, parfois maritime ou floral, un paysage à la fois intime et ouvert à tout un chacun (la langue poétique d’Iren Mihaylova rappelle, par moments, dans sa capacité d’accueil, les « diamants noirs » d’Éluard ou de Desnos), tout autant estival que menaçant d’orages… et pour les joindre seul le rêve lourd de mémoire.


Ciel de ma mémoire

Nouveau recueil de poésie d’Iren Mihaylova

Paru le 20 juin 2024, dans la collection Âmes poétiques de L’Appeau’Strophe, Ciel de ma mémoire est un recueil de poésie écrit par Iren Mihaylova.

Ciel de ma mémoire, est une invitation au voyage de la pensée. Mais d’une pensée qui fait l’expérience.
Le titre convoque une espérance à propos d’un passé dont on pourrait extraire une pleine conscience. Il invoque également un désir d’« infini », le témoin d’une « éternité », l’origine-lumière « du trou de » la « mémoire ».

Après avoir « tiré les ombres » * d’un soleil noir à coudre, la poète, ici, les étire, en quelque sorte, comme un être cousu de cette « éternité », de ce désir de traverser « la chaude lumière ». N’oubliant pas qu’« on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » (Héraclite). Elle avance. Sans vraiment savoir. Le pas effréné. Le pas hésitant. Toujours un peu plus. Elle tient. Le temps du jour. À l’écart. Elle tient. Un autre temps. Dépouillé « pour se mettre à nu ». Elle ne retient. Que cette phrase-douleur. Dans la nuit qui l’a « bercée à tort».

EXTRAIT

Certains jours dans mon d’Est m’éveillent la pluie,
l’eau qui dérobe les bords des fenêtres
et la marée qui foisonne ;
Je m’endors lentement comme pour
chasser
la soif des mots ;

comme si les caresses des souvenirs
portaient la mémoire des fleurs.

Iren MIHAYLOVA est poétesse, écrivaine, peintre, psychanalyste et cocréatrice de la revue et espace de création contemporaine « Peau Électrique ». Elle écrit en français et en bulgare. Elle est l’autrice de sept recueils de poésie dont un livre collaboratif et un livre d’artiste, ainsi que d’un roman intitulé Lettres à mon Autre (2024) et d’un récit autobiographique publié prochainement sous un pseudonyme.

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