Jérôme Attal, L’appel de Portobello road, roman, Robert Laffont ; (159 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

9782221199169

Jérôme Attal, L’appel de Portobello road, roman, Robert Laffont ; (159 pages – 17€)


La couverture, style Roy Lichtenstein, focalise notre attention sur le téléphone à cadran vintage, par lequel arrivera cet appel mystérieux. Modèle des années 1970 « déniché dans une boutique de Portobello Road », à Londres.

Jérôme Attal nous plonge, en ouverture, dans un conte japonais. Surprenant. Mais ce mystère s’éclaircira dans l’épilogue ! L’auteur sait où il mène son récit et offre une construction originale, digne de l’atmosphère des films de Tim Burton.

Entrent en scène deux Parisiens : Ethan, la quarantaine, musicien compositeur qui peine à percer, en mal de reconnaissance et son ami confident Sébastien à qui il confie la teneur de cet appel nocturne si improbable. Cauchemar ou pas ?

Interloqué, sidéré, déboussolé par la demande de ses parents défunts, Ethan débute son enquête auprès de sa chère tante octogénaire, Sylviane. Mais peut-on croire les assertions d’une personne atteinte d’Alzheimer qui a donc tendance à délirer ? Toutefois,grâce à l’indice suivant recueilli :« Inspected by June », Ethan va poursuivre son fil d’Ariane et nous immerger dans la Belgitude ! Gardons le secret !

Il lui faut absolument rallier Ath, « la cité des géants », interroger June, qui travaille pour l’enseigne de porcelaine anglaise « Somewhere over the teapot ». En route, il anticipe cette rencontre et prévoit la rafale de questions à poser à June.

Réussira-t-il à délivrer le message de ses parents à la bonne personne ? Suspense.

Cette échappée en territoire belge est ponctuée de rencontres. Gratifiante pour celle avec les routiers qui connaissent le jingle qu’il a composé. Déroutantes ces pom-pom girls tchèques. Insolite celle avec Bison Bogaerts, mais providentielle car la Triumph prêtée vient de rendre l’âme avant la destination finale.Voici Ethan, mêlé à une foule hétéroclite, joyeuse et festive, bousculé par des convives déguisés, se demandant où il a mis les pieds. Ne doit-il pas se soumettre à un rituel pour être accepté dans cette étrange fête. Jérôme Attal, aux racines belges, dépeint l’esprit « irrésistible et réjouissant » de ce pays, et cette tendance à blaguer.

Il excelle dans l’art de la description, portant attention aux moindres détails que ce soient les paysages urbains, les sordides banlieues, la « route vallonnée de Jurbise », la salle d’une bibliothèque, ce qui fait naître une profusion d’images chez le lecteur.

Dans ce roman, l’écrivain aborde la douloureuse question du manque, de l’absence des parents avec qui on ne peut plus partager les petites épiphanies.

Tout aussi poignante l’évocation de la vieillesse de nos proches, de la déliquescence des seniors, quand le dialogue devient une série de quiproquos.C’est avec tendresse qu’Ethan se soucie du bien être de sa tante Sylviane. Il soulève indirectement la question de la sécurité de ces personnes âgées qui vivent seules.

Jérôme Attal distille de nombreuses réflexions quant à l’état de notre société (« un monde où il faut se battre en permanence »), portant un regard sans concession devant la violence (« pour plat du jour »,« le réflexe à la mode »), les incivilités auxquelles tout citoyen est de plus en plus confronté. Sa fuite s’avère être due à de multiples facteurs (déceptions), mais peut-on « éparpiller son chagrin et son désarroi comme des valises mal sanglées » ?A travers ses personnages féminins (Zelie, June,la princesse) le narrateur explore le désir ressenti par les hommes.

« On est tous à la recherche d’une émotion, d’une personne qui nous complètent et nous relancent. » Ethan trouvera-t-il « la pièce manquante de son puzzle » ?

Le musicien parolier pointe aussi le faible pourcentage qui revient au compositeur (paroles, jingle) dans le marché de la musique, ce qui est de même pour un auteur concernant un livre de poche. Il donne une large place à la musique (piano, charleston endiablé). On est soudain entraîné dans cette nouba loufoque,inoubliable !

Ceux qui ont lu Les Jonquilles de Green Park (1) connaissent le goût de Jérôme Attal pour Londres et la civilisation anglaise. Cela commence avec le téléphone vintage, puis les mugs, les collections Emma Bridgewater, le paillasson « Keep calm and come in », les références musicales (Dylan cité en exergue, les Beatles, l’affiche de Simon et Garfunkel, Amy Winehouse.)

Emily Dickinson est là aussi qu’il conseille de lire « avec le sourire » et « en lui disant merci ». Un autre conseil de lecture est formulé : « Ne vous apitoyez pas sur le sort des auteurs et de leurs personnages, ou bien ça vous retombera dessus tel un boomerang émotionnel » !

On devine le plaisir du romancier à créer des comparaisons imagées, toujours aussi inattendues. La mémoire d’Ethan telle un « shaker géant », la bâche : « comme une meringue flottante sur une tarte au citron ». Il joue avec les mots : « célérité/célébrité », china qui signifie porcelaine/made in china.

On regrette qu’ Ethan, habité par la mélancolie et la nostalgie, ne fonctionne pas comme Tommy des Jonquilles de Green Park, à savoir compter ses heures heureuses, remplir sa colonne des plus dans un cahier.

L’auteur, un brin gourmet, régale notre palais, avec le sandwich « au fromage de Herve », la tarte au riz, « sa madeleine », la gaufre liégeoise, les sablés Traou Mad.

Croquer dans une tartelette Poilâne lui donne de l’énergie pour rallier Ath.

Si David Foenkinos fait ses provisions de barres chocolatées dans une boutique de station service, Ethan, lui, fait le plein de Skittles !

Ce roman fait penser au genre fantaisie pas assez reconnu en France, pourtant « on ne parle jamais aussi bien du réel qu’en partant de l’imaginaire » déclare P Bordage.

Lui-même se réclamant de Tolkien. L’écrivain, ayant toujours un pied qui « traîne en enfance » et une imagination fertile, nous offre pour suite féerique du conte, un épilogue musical « dans un de ces lieux enchanteurs où les tourments s’estompent ».

Jérôme Attal signe un roman votif dans lequel son héros rend la vie à ses parents par la seule force de la mémoire. Sa déclaration d’amour d’un fils à ses parents défunts, à sa tante, seul lien familial restant, fait écho à une pensée de Kawata : « La mort donne l’obligation d’aimer ». Dans une interview l’auteur déclare s’interroger sur ce que représente la famille. Est-ce celle du sang, d’où cette quête éperdue à la recherche de sa soeur ? Ou est-elle pour Ethan,fils unique, constituée des gens croisés, aimés ?

A nous lecteurs de répondre au double appel de Jérôme Attal :

aimer ce récit sensible, poétique, romantique, onirique, empreint de nostalgie, traversé de chansons électrisantes, mâtiné de drôlerie, pétri de suspense,

et

goûter « l’anniversaire de l’instant » qu’est une bonne lecture.

« Lire, c’est s’abandonner à l’autre », confie Jérôme Attal.

Amis Belges, cette « aventure épique » vous est tout particulièrement destinée !

©Nadine Doyen


(1) Les Jonquilles de Green Park, roman dont vous pouvez retrouver la chronique dans Traversées. A reçu le Prix de L’île aux livres / La petite cour en Août 2016 et le Prix spécial Saint-Maur en poche, 2016

 

 

Quelques questions posées à Jérôme Attal par Nadine Doyen à l’occasion de la sortie de L’appel de Portobello Road Robert Laffont

Quelques questions posées220px-Jérôme_Attal_-_Comédie_du_Livre_2010_-_P1390461

à Jérôme Attal
par Nadine Doyen
à l’occasion de la sortie de

L’appel de Portobello Road, Robert Laffont

Possédez-vous un téléphone vintage semblable à celui du roman ?

Oui tout à fait. J’aime beaucoup utiliser des objets de mon quotidien pour mes romans. Ou de collecter des objets dans la préparation d’un livre, au même titre que l’on collecte des sensations, des sentiments. Et puis ça donne au lecteur un espace chaleureux. Le lecteur qui ouvre un de mes romans, je l’invite chez moi, dans mon univers.

Qu’utilisez-vous de préférence : le téléphone fixe ou un smartphone ?

Je crois qu’à ce niveau d’usage et de familiarité, c’est le Smartphone qui m’utilise !

Quel est le dernier appel reçu, si ce n’est pas indiscret ?

Une journaliste qui me téléphone pour me dire qu’elle me rappellera pour que l’on cale une interview par téléphone. C’est beau comme du Beckett.

Passez-vous beaucoup de temps au téléphone ?

Oui mais la solitude me rappelle à l’ordre. On n’écrit pas pendu au fracas du monde. Ou alors cela devient du journalisme. Dans L’appel de Portobello Road c’est sa solitude que mon personnage tient au bout du fil, finalement. La solitude appelle, car elle a faim. Elle veut sortir. Elle a faim de rencontres. D’une jeune femme, en l’occurrence. À l’autre bout de la route et du chemin qu’il faut faire en soi pour s’ouvrir au monde.

Certains sont allergiques aux conversations téléphoniques qui polluent la tranquillité dans un café, un transport ? Et vous ?

Oui c’est le sans-gêne et la grossièreté qui m’irritent. Parce que je suis davantage séduit par les gens qui font leur apparition dans une pièce ou dans une conversation, sur la pointe des pieds.

Où posez-vous votre téléphone la nuit ?

La nuit, je le transforme en réveil matin pour le faire redescendre un peu de son piédestal.

Votre roman est constellé de musique, chansons ?

Aviez vous un air en tête pour les chansons glissées dans votre roman ?

Dans l’idéal je dirai que le roman, l’écriture d’un roman, doit contenir sa propre musique. C’est aussi la petite mélodie d’un auteur qu’on aime et aime à retrouver de livre en livre. J’espère à chaque fois atteindre ma petite mélodie, et que mes lecteurs s’y retrouvent. Et je suis pour faire des livres enchanteurs. Il faut enchanter le lecteur car la vie est assez pénible comme ça.

Vous animez des ateliers d’écriture, pouvez-vous en dire quelques mots ? Quelle est la finalité pour les participants ?

Ce sont des ateliers où j’essaie de désacraliser l’acte et la pression d’écrire. J’essaie que chacun trouve son registre et atteigne une sorte de grâce dans son registre. Et je transmets aussi l’opiniâtreté. Quand on commence, il faut aller au bout. On a le droit à l’erreur, aux erreurs, mais pas le droit de ne pas aller jusqu’au bout.

Pourriez-vous résumer votre roman en 140 signes ?

Non et cela me réjouit !

Merci infiniment cher Jérôme Attal pour avoir consacré un instant pour ces réponses qui font écho à la musique de votre roman.

Un véritable enchantement.

Roquentin ou la découverte de la contingence existentielle dans La Nausée de Sartre

Naïma TOUH

Roquentin ou la découverte de la contingence existentielle dans La Nausée de Sartre


Publiée en 1938, La Nausée de Jean Paul Sartre est considérée comme l’une des principales œuvres du XXe siècle sur le plan philosophique et sur le plan littéraire. Pourtant, la critique s’y intéresse beaucoup plus pour ses apports philosophiques que pour ses vertus littéraires :

« Cette œuvre présente pourtant des aspects particulièrement novateurs

dans sa structure romanesque. Sartre se sert de la forme du journal

intime pour construire ce roman. Cela lui permet de nous transmettre

une vision fragmentaire du monde en action et, en même temps de remettre en question certaines conventions traditionnelles de l’écriture

romanesque, du rôle du lecteur et des rapports entre fiction et

réalité. » (1)

Selon des critiques comme Simone de Beauvoir, entres autres, la composition de La Nausée n’a rien de commun avec la conception traditionnelle du genre selon laquelle le romancier désirerait écrire une belle histoire qui attirerait son lecteur. La genèse laborieuse de La Nausée est loin de correspondre au « schéma classique » de la rédaction romanesque. Le roman est assez difficile d’accès puisqu’il ne s’y passe rien. Il s’agit d’un homme Antoine Roquentin qui réfléchit longuement sur sa condition et plus profondément sur la condition humaine. La découverte de la contingence existentielle dans le texte de Sartre implique une nouvelle manière de vivre et de penser. De ce fait, d’après Roquentin, tout est contingent : les choses, les êtres, l’existence même ; tout ce qui existe est contingent.

Nous nous proposons d’examiner ces points qui constituent, à notre avis, des aspects importants de l’œuvre en question. Notre objectif primordial est de justifier la dimension de « l’excès de sens » qui se manifeste dans La Nausée en tant que « premier grand roman existentialiste » (2) qui a remporté en France et à l’étranger un grand succès.

1- Roquentin et sa vision des choses

Au début, le récit indique la manifestation d’une maladie mentale dont Roquentin est sujet : « je suis sujet à ces transformations soudaines » (3).

Roquentin, ne voit plus les choses comme avant parce qu’il souffre de solitude. Alors il se propose d’écrire « au jour le jour » ses impressions et ses réactions jusqu’aux « nuances » et « petits faits » ressentis lors de ses rapports avec l’univers inanimé des choses. Il écrit pour « déterminer exactement l’étendue et la nature de ce changement » (4) dans son journal qu’il ne manque pas de dater pour marquer, peut-être, sa vraisemblance. L’aventure de Roquentin est une lente métamorphose de ses sensations. Cet ensemble d’impressions constitue la nausée même. Qu’est-ce qui a changé ? Est-ce le monde ou le personnage ? « Tous ces changements concernent les objets. Au moins, c’est ce dont je voudrais être sûr » (5), affirme Roquentin confus et désespéré.

Puisque, selon Sartre, les choses ne sont ce qu’elles sont que parce qu’un homme les regarde et les pense, comment la conscience de Roquentin les perçoit-elle dans ce cas ? Afin de répondre à cette question, il faut revenir à chacun des objets qui, dans l’itinéraire du personnage, constitue une étape de son sentiment de nausée qui l’accable et l’ennuie à la fois. Tout a commencé avec ce galet subitement lâché que Roquentin, au bord de la mer, a voulu lancer pour faire un ricochet :

« Les objets, cela ne devrait pas toucher, puisque cela ne vit pas. On s’en sert, on les remet en place, on vit au milieu d’eux : ils sont utiles, rien de plus. Et moi, ils me touchent, c’est insupportable. J’ai peur d’entrer en contact avec eux tout comme s’ils étaient des bêtes vivantes. Maintenant je vois ; je me rappelle mieux ce que j’ai senti l’autre jour,

au bord de la mer, quand je tenais ce galet. C’était une espèce

d’écœurement douceâtre. Que c’était donc désagréable ! Et cela venait du galet, j’en suis sûr, cela passait du galet dans mes mains. Oui, c’est cela, c’est bien cela : une sorte de nausée dans les mains. » (6)

Si en présence du « galet », Roquentin manifeste un sentiment d’écœurement » et puis de peur, « il en est de même pour des objets forts divers : feuille de papier, pipe, fourchette, loquet, verre, bretelles (…) couteau, banquette, racine » (7). Ces différents objets ont un point commun : ils exercent la même « fascination » qui inquiète tant Roquentin et qui donne à sa vie « cet aspect heurté, incohérent » (8). Donc Sartre donne une vision particulière de l’objet. Il ne lui fait pas subir une description minutieuse, voire fastidieuse,

comme le font d’ailleurs nombre d’écrivains réalistes. Mais il le considère dans son rapport avec la conscience humaine, seule capable de le penser dans son état extérieur à elle, de le ramener de son univers « brut » et de lui donner finalement un sens dans l’existence.

Plus loin dans La Nausée, Roquentin fait une découverte qui semble tardive mais persuasive : rien d’autre n’existe que ce qui est là sous le regard : « Maintenant, je savais : les choses sont tout entières ce qu’elles paraissent et derrière elles… il n’y a rien » (9). Tout se réduit à son présent où le passé n’a nullement de place : tout existant est enfermé dans le présent de la sensation. Il s’agit alors d’une nouvelle manière de présenter la chose au lecteur. Si les « bretelles » ne sont ni bleues ni violettes, si la racine n’est pas vraiment noire et si le verre est de « transparence louche », c’est que les choses échappent à toute détermination spécifique. Ce sont des « objets à deux faces » (10) qui montrent leurs qualités « louches ». En effet, le terme « louche » appartient au réseau de mots que Sartre réserve à la description de l’existence.

2- Roquentin et « l’autre »

Le thème de « l’autre » est d’un intérêt particulier dans la pensée existentielle : c’est à travers l’autre que l’homme se découvre. Sartre le dit lui-même : « Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l’autre. L’autre est indispensable à mon existence, aussi bien d’ailleurs qu’à la connaissance que j’ai de moi. » (11)

La philosophie de Sartre se veut une philosophie de l’humain. Les rapports liant une personne à une autre occupent une place privilégiée dans ses œuvres. Qu’en est-il alors des rapports entretenus entre le personnage Roquentin et « les autres » qui l’entourent ? Il est à noter que le récit de La Nausée commence par l’expérience d’une tragique solitude : « Moi je vis seul, entièrement seul. Je ne parle à personne, jamais; je ne reçois rien, je ne donne rien. L’Autodidacte ne compte pas » (12). Telle est la révélation de Roquentin. C’est ainsi qu’il parle de son unique « connaissance » (13) parmi les hommes : L’Autodidacte rencontré en 1930 à la bibliothèque de Bouville.

Roquentin incarne l’image du personnage « vide et calme » (14) qui ne parle à personne. C’est pour cette raison qu’il est présenté dès le début du récit comme dépouillé de toute relation affective.

Roquentin chemine vers sa solitude finale en se détachant progressivement du groupe social. La récurrence du nom « solitude » et de l’adjectif « seul » justifient bel et bien l’ennui existentiel dont souffre le personnage. Effectivement, il se veut toujours l’exclu de toute émotion collective. Il envie aux gens leur bonheur ressenti dans le rassemblement et dans la communion : « je restais tout près des gens, à la surface de la solitude » (15).

Son choix d’être toujours seul le pousse tout le temps à tourner en dérision l’humanisme d’une scène à laquelle il participe en tant que spectateur. Il s’agit de quatre joueurs de cartes, vus au café Mably où il se rend de temps en temps et qu’il nomme « le paquet tiède» à cause de leur passivité : « Quelle importance ils attachent, mon Dieu, à penser tous ensemble les mêmes choses. » (16)

En fait, Roquentin n’éprouve pas ces « sentiments entiers sur lesquels on met les noms génériques comme Ambition, Intérêt » (17), Amour, Haine, Humanisme… Il ne croit non plus à leur existence comme Anny d’ailleurs, son ancienne maîtresse rencontrée plus tard à Paris et qui affirme avec conviction : « Je croyais que la haine, l’amour ou la mort descendaient sur nous, comme des langues de feu du Vendredi Saint (…). Quelle erreur ! » (18) N’est-ce pas là la preuve d’une certaine communion entre les deux personnages qui ont les mêmes pensées et les mêmes conceptions sur la vie ? Est-ce que Roquentin parviendrait-il à la ramener avec lui à Bouville ? Du moins, c’est ce qu’il souhaite ardemment.

A cause de ses traits répulsifs pour les hommes, notre personnage principal ne manque pas de les caractériser en utilisant des mots réservés à la bestialité. Il fait appel à de courtes métaphores dans sa description de « l’autre ». C’est ainsi qu’il transforme l’Autodidacte tantôt en «chien», tantôt en «brebis » ou «âne». La femme aussi dans La Nausée n’échappe pas à une description dévalorisante, dégradation ironique de l’humain à travers les personnages sartriens. Elle est désignée par « poule, « souris »… Et même Roquentin subit le passage du règne supérieur au règne inférieur : « J’ai dû me regarder encore plus longtemps : ce que je vois est bien au-dessous du singe, à la lisière du monde végétal, au niveau des polypes. » (19)

Par conséquent, la contemplation de son propre visage lui reflète une image « horrible » : son visage n’a rien d’humain. Il préfère donner le nom de

« masque » à cette partie de son corps. Selon lui, le visage d’Anny aussi est changeant : « elle change de visage; comme les acteurs antiques changeaient de masque : d’un coup » (20). Roquentin aime sa ressemblance avec Anny.

Dans son effort permanent de s’éloigner du groupe social de peur de s’y intégrer, le personnage sartrien se contente de porter des jugements négatifs sur lui. C’est dans cette perspective qu’il décrit plusieurs personnages dans différents portraits physiques et moraux qui résultent de sa propre imagination. C’est ce que Sartre reproche d’ailleurs à Mauriac : le fait de porter des jugements sur les êtres, de leur donner ou de leur retirer des mérites.

Pourtant, Roquentin brosse le portrait moral de Lucie, la ménagère de « l’hôtel Printania » où il séjourne. A ses yeux, elle incarne l’image d’ « une héroïne tragique ». Il lui attribue des qualités morales, il montre la fatalité qui la conduit à ce déchaînement de passion » (21) à propos de ses malheurs causés par son mari Charles : « Non, ce n’est pas en elle qu’elle puise la force de tant souffrir. Cela lui vient du dehors » (22), confirme notre personnage-observateur.

Roquentin, à la manière d’un narrateur omniscient, s’imagine la subjectivité d’autrui et se la donne en spectacle. Il pousse très loin son imagination au point de donner des interprétations psychologiques aux attitudes des personnages qu’il présente. Ses interventions à propos du dialogue mené entre les deux partenaires d’un couple à la brasserie Vézelize sont à cet égard un témoignage significatif : « Il est si satisfait qu’il paraît avoir oublié ce qu’il voulait dire » (23), pense Roquentin du mari.

Dans ses rapports aux autres, Roquentin se met souvent à la place de certains personnages de son entourage tout en gardant ses distances. Des fois, ses monologues sont simplement l’aboutissement d’une probabilité : « Peut-être M. Achille n’a-t-il pas la conscience très tranquille » (24).

Roquentin semble attacher de l’importance à M. Achille, un personnage rencontré au restaurant de Camille, sans tenter de lui adresser la parole. Néanmoins, il ressent pour lui de la sympathie puisqu’il vit dans la solitude, sa fidèle compagne : « Nous sommes pareils, voilà. Il est seul comme moi. » (25)

Un autre client du restaurant Camille, le docteur Rogé, intéresse Roquentin par son air « calme et puissant ». Mais Roquentin oppose M. Achille au docteur

Rogé qui « voudrait se masquer l’insoutenable réalité : qu’il est seul, sans acquis, sans passé » (26). Dans La Nausée, le docteur Rogé symbolise l’un des « professionnels de l’expérience » (27) dont Roquentin se moque largement parce qu’ils « voudraient nous faire croire que leur passé n’est pas perdu, que leurs souvenirs se sont condensés, moelleusement convertis en Sagesse » (28). Toutefois, Roquentin qui croit que l’existence n’a pas de passé, nie toute idée selon laquelle le temps est réparti en passé, présent et futur. C’est pourquoi tout existant « animé » ou « inanimé se réduit à son présent, à son « être-là » : « La vraie nature du présent, se dévoilait : il était ce qui existe, et tout ce qui n’était pas présent n’existait pas. Le passé n’existait pas. Pas du tout. » (29)

Le personnage sartrien éprouve « l’horreur » d’appartenir au collectif. Ainsi, il condamne toute complicité avec autrui, toute « connivence » entre les êtres et toute forme d’humanisme. De ce fait, même lorsqu’il est tenté par le bonheur de la foule Bouvilloise pendant une promenade, « celle que cent mille Bouvillois allaient vivre en commun » (30), il s’en éloigne comme d’habitude. Il refuse d’approcher les gens qu’il nomme « l’espèce » : « Je me demandai, un instant, si je n’allais pas aimer les hommes. Mais après tout, c’était leur dimanche et non le mien. » (31)

Roquentin, angoissé et solitaire, se déclare différent des gens qui vivent une certaine solidarité au sein des familles unies : « les gens sont dans les maisons, ils ont allumé aussi, sans doute. Ils lisent, ils regardent le ciel par la fenêtre » (32). Telle est la description qu’il fait des Bouvillois le jour d’un « Mardi gras ». Pourtant, Roquentin, n’ayant ni foyer ni famille, veut être « un homme tout seul, avec son seul corps » (33). Et il n’en est guère malheureux. Il n’a « voulu qu’être libre » (34). Sa solitude est le résultat d’un choix libre et conscient. En outre, Roquentin s’éloigne de tous les couples amoureux ou autres. D’une pièce réservée aux couples chez Camille, il dit : « je n’y suis jamais entré ; elle est pour les couples. » (35)

Tout en fuyant les gens, Roquentin ne s’empêche pas de les décrire, de leur attribuer des qualités, d’expliquer leurs émotions, de prévoir même leurs pensées et de tourner en dérision leurs gestes et attitudes. En conséquence, il adopte tous les points de vue d’un narrateur omniscient.

Par ailleurs, Roquentin est attiré par les visions horribles et bouffonnes. Il suscite de la sorte des angoisses injustifiables pour des faits divers imaginés. Par exemple, il dresse un tableau pittoresque de la mort probable de M. Fasquelle, patron du café Mably : « s’il est mort, c’est d’une attaque. Il sera couleur aubergine avec la langue hors de la bouche. La barbe en l’air; le cou violet sous le moutonnement du poil » (36). Cette mort illusoire, en plus du brouillard qui règne sur Bouville, suscitent chez Roquentin une peur horrible. Malgré tout, il n’est pas question d’approcher les gens. Le personnage solitaire finit par errer dans les rues, tout ce qui l’entoure devient signe de répulsion et d’horreur : « Une véritable panique s’empara de moi. Je ne savais plus où j’allais (…) je tournai dans les rues désertes du quartier Beauvoisis : les maisons me regardaient fuir, de leurs yeux mornes. Je me répétais avec angoisse : où aller ? Où aller ? » (37)

Roquentin a peur des gens, veut les ignorer et condamne d’emblée toute communication possible avec eux. A travers son personnage étrange et étranger, Sartre veut transmettre le message suivant : « l’autre » n’est jamais l’occasion d’un refuge. Il vaut mieux l’éviter et pour toujours : « Je ne veux pas de communion d’âmes » (38). Cette affirmation-conviction signifie que Roquentin ne croit pas à l’humanisme et n’envisage pas qu’il soit possible entre les êtres. La présence de l’Autodidacte à ses côtés lui rappelle tous les humanistes qu’il a connus et méprisés. Roquentin choisit la solitude comme ultime solution à son malaise existentiel ressenti parmi ses rares connaissances : « Je ne suis pas humaniste, voilà tout » (39). Sartre tourne en dérision la doctrine de « l’humanisme ».

Si les termes « seul » et « solitude» fourmillent dans La Nausée, c’est parce que le thème de la solitude est privilégié dans les écrits sartriens comme dans la littérature du XIXe siècle, le cas des grands poètes français comme Victor Hugo, Alfred de Musset, Baudelaire ou Verlaine. D’après un nombre considérable d’écrivains et de poètes célèbres, « le seul remède contre la solitude est l’écriture (…) : elle possède un pouvoir cathartique et elle peut changer le monde. Elle est comme une « jeune pousse », un « magnolia géant » (Le S. de C., p.47), une source de vie, une possibilité de renaissance. » (40)

Dans son livre intitulé Les Mots, Sartre développe longuement le pouvoir magique de l’écriture en tant que moyen pour échapper à l’emprise des affres d’une existence contingente et gratuite.

3- Le salut par les livres

Roquentin, qui ne cesse de remettre en question les raisons de son existence, se propose d’écrire un livre historique sur le Marquis M. de Rollebon. Lequel livre l’impressionne beaucoup au début et paraît rendre sa vie sensée et utile, du moins pour une période bien déterminée : « M. de Rollebon représente, à l’heure qu’il est, la seule justification de mon existence. » (41)

Toutefois, cette entreprise artistique dont le but est vouloir perpétuer le passé de M. de Rollebon frustre Roquentin qui se sent accablé par ses problèmes existentiels. Après de longues remises en question, il constate que c’est pratiquement inutile de tenter de faire revivre le passé de quelqu’un au présent. Il trouve absurde l’idée de transformer l’existence d’un être en un récit dans la mesure où celle-ci reflète une réalité insaisissable : « Comment donc, moi qui n’ai pas eu la force de retenir mon propre passé, puis-je espérer que je sauverai celui d’un autre ? » (42) se demande finalement Roquentin. D’après lui, les événements de l’histoire de M. de Rollebon ne s’accordaient pas et manquaient de « fermeté » et de « consistance » : « Les faits s’accommodent à la rigueur de l’ordre que je veux leur donner mais il leur reste extérieur. J’ai l’impression de faire un travail de pure imagination. Encore suis-je bien sûr que des personnages de roman auraient l’air plus vrais, seraient, en tout cas, plus plaisants. » (43)

C’est ainsi que Roquentin prend conscience du fait que l’historien, comme d’ailleurs le romancier, laisse toujours des vestiges de son passage, de son idéologie et de son être sur le texte à rédiger. De ce fait, Roquentin s’interroge très souvent sur le rapport fiction / réalité. Il n’est pas convaincu de la possibilité de transposer des événements réels sur le plan de la fiction. De plus, il s’aperçoit que le récit impose un ordre aux événements flasques de l’existence en leur attribuant un début et une fin. Il pense que les restrictions du temps et de l’espace qui limitent l’existence ne peuvent s’appliquer à l’art. Le « salut contre l’existence se trouve donc dans la création esthétique ». Car l’art est capable de transcender le temps et l’espace, de « délivrer l’âme » de ses douleurs. Dans

l’avant dernière page de son roman, Sartre aboutit à la conclusion suivante : « Jamais un existant ne peut justifier l’existence d’un autre existant. » (44)

Dès le début de La Nausée, Roquentin paraît persuadé du fait que l’existence d’une personne ne mérite pas d’être représentée dans un livre d’histoire. C’est pourquoi Roquentin décide de rédiger un livre imaginaire sur M. de Rollebon au lieu d’une biographie : « Une histoire, par exemple, comme il ne peut en arriver, une aventure. Il faudrait qu’elle soit belle et dure comme de l’acier et qu’elle fasse honte aux gens de leur existence. » (45)

D’un autre côté, le romancier, dans sa position privilégiée entre le lecteur et la réalité qu’il veut représenter, et il ya mille façons de le faire, interprète les événements, fait des coupes et des choix individuels. Dans ces circonstances, l’ordre de la succession des jours n’est pas toujours respecté puisqu’il existe des incertitudes entre les jours du récit. Selon Roquentin, tout récit transforme les événements en aventures et les aventures n’existent que dans les livres.

Dans son rôle d’observateur le long du roman, Roquentin révèle au lecteur un quotidien mélancolique et contingent où les gens se laissent « vivre », ce qui n’est pas digne d’une œuvre littéraire. Car il n’y a pas d’événements importants dans une existence contingente, monotone et gratuite : « aucun être nécessaire ne peut expliquer l’existence : la contingence (…) c’est l’absolu, par conséquent la gratuité parfaite » (46). Une des intuitions de La Nausée, c’est que notre existence ne peut jamais se dérouler suivant le mode de l’existence romanesque. C’est ainsi que La Nausée semble marquer la fin du roman.

Sartre trouve qu’une vraie œuvre littéraire ne doit pas parler « de ce qui a existé » (47) dans la mesure où l’existence est la contingence même.

Dans La Nausée, Sartre recourt à un récit réaliste et le critique en même temps afin de remettre en cause le roman traditionnel et ses composantes, c’est-à-dire le récit aux aventures imaginaires. Les réflexions du personnage Roquentin, en tant que lecteur et critique à la fois de son œuvre, définissent le contenu de la création littéraire. De ces réflexions sur les moyens d’écrire et de vivre est née La Nausée : « longtemps j’ai pris ma plume pour une épée, à présent je connais notre impuissance. N’importe : je fais, je ferais des livres ; il en faut ; cela sert tout de même, la culture ne sauve rien ni personne, elle ne justifie pas. Mais c’est

un produit de l’homme : il s’y projette, s’y reconnaît ; seul, ce miroir critique lui offre son image. » (48)

Certes, Sartre est loin de donner une réponse aux problèmes existentialistes de l’homme, mais il encourage la création esthétique : « j’écris toujours. Que faire d’autre ? » (49). Il s’agit d’un choix conscient de l’écrivain dans le but de se libérer et de se « sauver tout entier » (50) de « l’existence injustifiée » (51). Et ce, contrairement à Proust à titre d’exemple, l’auteur du célèbre ouvrage A la recherche du temps perdu, qui « fait de l’entreprise littéraire le seul moyen d’accéder à la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent vécue. » (52)

4- La Nausée : un genre faux ?

Brice Parain qualifie le roman de La Nausée de « genre faux » (53). Car le cheminement du roman de Sartre est exemplaire de ce que l’on attend de la métamorphose complète d’un texte philosophique en pratique romanesque expérimentale : « Cette ambiguïté entrait bien en effet dans le dessein de Sartre, puisqu’il voulait « exprimer sous une forme littéraire des vérités et des sentiments métaphysiques. » (54)

Toutefois, la tâche n’a pas été facile pour l’auteur. C’est dans cette perspective que Sartre y a travaillé pendant quatre ans avec différents remaniements. Au début, La Nausée était « une longue et abstraite méditation sur la contingence » (55) existentielle. Or, suivant les conseils de Simone de Beauvoir, Sartre accepte de donner une dimension romanesque (introduire du suspense dans la succession des faits) au contenu philosophique de son œuvre qui, évidemment, ne se soumet à aucun schéma unique reconnu dans la création littéraire. En effet, l’organisation des faits et la structure narrative du roman le justifient parfaitement. Les conventions du genre romanesque sont donc moins apparentes dans le récit sartrien parce que plusieurs épisodes de La Nausée sont structurés à la manière du conte ou de la nouvelle suivant différents styles d’écriture. Le texte provoque : s’il « romanticise Heidegger », il « métaphysique Céline » (56). Mais Sartre, qui dénonce sa culture sans pour autant pouvoir s’en éloigner, n’y parvient qu’en passant par le mode parodique : « Le Cogito sartrien apparaît… comme une sorte de caricature tragique du Cogito de Descartes.

Sartre s’en rend d’ailleurs bien compte, et c’est délibérément qu’il a conçu son roman comme une parodie du Discours de la méthode. » (57)

Par ailleurs, Céline souligne le recours de Sartre au pastiche qui prend toutes ses formes dans le récit de La Nausée. Tantôt, on trouve le discours de Roquentin qui « s’infléchit » pour adopter un style différent du sien en imitant certains stéréotypes de la rédaction littéraire, tantôt il s’agit de fragments de textes isolés du reste du récit par des italiques ou des guillemets : ce sont de simples collages. Ils se présentent sous des effets parodiques qui s’annoncent par exemple à travers des contradictions relatives au texte imité ou à travers « le scandale » que peut provoquer le non-respect d’un modèle jugé comme sacré.

Conclusion

Le roman de Sartre nous propose, en fait, une lecture philosophique mais « non moralisante » qui est riche d’interrogations métaphysiques sur des sensations pouvant épouser la forme de réminiscences. Le roman doit être lu par celui qui aime la philosophie, les lettres et par celui qui s’interroge sans cesse sur l’existence sans vouloir chercher de réponses mais qui tente de se retrouver entre les lignes d’un texte bouleversant et toujours d’actualité.

Sartre définit le style d’écriture comme étant tout ce qui attire le lecteur au-delà d’un énoncé. Ici, l’énoncé, c’est La Nausée, un livre comme éclaté de l’intérieur par cette « racine du marronnier » qui déborde tous les mots du monde. Effectivement, s’interroger sur l’existence à la manière de Sartre, c’est forcément dépasser « l’existence injustifiée » et « absurde » pour en faire un objet d’étude. Pourtant, cela demeure exclu de la logique. N’est-ce pas là « un excès de sens » qui émane du début jusqu’à la fin du roman dont le titre est révélateur d’un sentiment de malaise (qui peut atteindre la nausée) que l’on ressent face à la contingence contraignante du cycle de la vie ?

En tout cas, La Nausée, un texte caractérisé par ses diverses formes d’écriture, n’est que le premier roman de Sartre! Durant toute sa vie, son goût pour la littérature, la philosophie et la critique… nourrissait ses ambitions et ses élans dans un monde étrange et changeant.

©Naïma TOUH


Notes

(1) Vida De Ensino, « Le récit du journal intime en roman », http://www.recherche.me /…/roman-la-nausée-jean-paul-sartre-pdf-51273…, mar/set.2010, p. 46.

(2) IDT Geneviève, La Nausée : Sartre, Hatier, Coll. « Profil d’une œuvre », Paris, 1971, p.7.

(3) Jean Paul Sartre, La Nausée, Gallimard, Coll. « Folio », Paris, 1938, p. 16.

(4) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 11.

(5) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 12.

(6) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 24.

(7) IDT Geneviève, op.cit. p. 41.

(8) Jean-Paul Sartre, La Nausée, p. 16.

(9) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 137.

(10) Jean Pellegrin : « L’objet à deux faces dans La nausée », Revue des Sciences Humaines, Janvier-mars, 1964, p.9.

(11) Jean Paul Sartre, L’Existentialisme est un humanisme, Nagel, Coll. « Pensées », Paris, 1946, pp. 66-67.

(12) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 19.

(13) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 16.

(14) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 103.

(15) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 21.

(16) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 21.

(17) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 15.

(18) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 210.

(19) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 32.

(20) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 202.

(21) Geneviève IDT, op.cit. p. 54.

(22) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 46.

(23) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 75.

(24) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 102.

(25) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 97.

(26) Jean Paul Sartre, La Nausée, p.103.

(27) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 100.

(28) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 101.

(29) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 137.

(30) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 77.

(31) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 81.

(32) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 96.

(33) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 97.

(34) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 97.

(35) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 92.

(36) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 108.

(37) Jean Paul Sartre, La Nausée, pp. 113-114.

(38) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 151.

(39) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 167.

(40) Abdellah Hammouti, Texte littéraire marocain de langue française : représentation(s), autoreprésentation, Publications de la Faculté des Lettres, Oujda, N° 80, Série N°25, 2003, pp. 85-86.

(41) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 104.

(42) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 136.

(43) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 28.

(44) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 247.

(45) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 147.

(46) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 185.

(47) Jean Paul Sartre, La Nausée, p. 247.

(48) Jean-Paul Sartre, Les Mots, Gallimard, Coll. Folio, 1964, p. 205.

(49) Jean-Paul Sartre, Les Mots, p. 205.

(50) Jean-Paul Sartre, Les Mots, p. 206.

(51) Jean-Paul Sartre, Les Mots, p. 203.

(52) R. Bourneuf, R. Ouellet, L’Univers du roman, Paris, Presses Universitaires de France, 1972, p. 7.

(53) Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Gallimard, 1960, p. 307.

(54) Idt Geneviève, op.cit. p. 24.

(55) Simone de Beauvoir, op.cit., p. 111.

(56) Jean Wahl, Poésie, pensée, perception, Calmann-Lévy, 1948, p .7.

(57) Georges Poulet, Le Point de départ, Plon, 1964, p. 226.

Bibliographie :

1- Bourneuf, R., Ouellet R., L’Univers du roman, Paris, Presses Universitaires de France, 1972.

2- De Beauvoir Simone, La Force de l’âge, Gallimard, 1960.

3- De Ensino Vida, « Le récit du journal intime en roman », http://www.recherche.me /…/roman-la-nausée-jean-paul-sartre-pdf-51273…, mar/set. 2010.

4- Gagnebin Laurent, Connaître Sartre, Resma, Coll. Marabout, Paris, 1972.

5- Geneviève IDT, La Nausée : Sartre, Hatier, Coll. « Profil d’une œuvre », Paris, 1971.

6- Georges Poulet, Le Point de départ, Plon, 1964.

7- Hammouti Abdellah, Texte littéraire marocain de langue française : représentation(s), autoreprésentation, Publications de la Faculté des Lettres (Oujda), N° 80, Série N°25, 2003.

8- Pellegrin Jean : « L’objet à deux faces dans La nausée », Revue des Sciences humaines, Janvier-mars, 1964.

9- Sartre Jean-Paul, La Nausée, Gallimard, coll. Folio, Paris, 1938.

10- Sartre Jean-Paul, Les Mots, Gallimard, Coll. Folio, 1964.

11- Sartre Jean Paul, L’Existentialisme est un humanisme, Nagel, Coll. Pensées, Paris, 1946.

12- Wahl Jean, Poésie, pensée, perception, Calmann-Lévy, 1948.

Patricio SANCHEZ ROJAS, Les disparus (poésie franco-chilienne), La rumeur libre, 2017

Chronique de Marc Wetzel

Electre_978-2-35577-125-5_9782355771255

Patricio SANCHEZ ROJAS, Les disparus (poésie franco-chilienne), La rumeur libre, 2017


 

«Les chiens de nos villes

aboyaient

sans cesse

sur les toits des maisons,

Les transistors répétaient

les noms

de personnes recherchées

par la police,

Et les mêmes marches

militaires passaient

en boucle, jusqu’à l’infini.

Alors beaucoup d’amis

très chers ont perdu

la vie

ou la raison » (p. 14)

Les disparus qu’évoque le titre de ce recueil sont donc les milliers d’opposants chiliens enlevés (sans arrestation officielle), secrètement détenus, et neutralisés (c’est à dire à terme tués) sous et par le régime militaire de Pinochet, dès le lendemain du coup d’Etat contre Allende en 1973.

Patricio Sanchez, né en 1959, avait donc dix-sept ans quand sa famille est expulsée du pays en 1977. Son adolescence a donc été témoin des exactions, détentions arbitraires, tortures et meurtres par lesquels le pouvoir dictatorial a assuré son « ordre ». Arrivé en Europe, devenu Français en 1993, s’exprimant ici dans cette langue, il chante le pays brisé de sa jeunesse.

« Il y avait un grand

cimetière

caché

en-dessous de

nos pieds.

C’était ça la réalité

dans ce paysage … » (p. 20-21)

La disparition politico-policière, c’est comme une mort sous X. Le décès n’est pas notifié, la dépouille est introuvable : le deuil même des proches devient une torture, puisque, voudrait-on héroïquement pardonner qu’on ignore même à qui, et la naturelle vengeance s’en veut de devoir décider elle-même que celui qu’elle veut venger est mort. Quand un ravin, un naufrage, un désert insondable, une jungle inextricable emportent présumablement quelqu’un, c’est à dire quand la nature fait littéralement disparaître des victimes humaines de son intensité ou de son immensité, c’est à dire opère des cessations clandestines de vie, l’absence de tout bureau de réclamation concevable en quelque sorte soulage. « La nature, après tout, ne nous a rien promis » dit Alain. Mais la culture, l’histoire, la vie publique – en tout cas leurs représentants institutionnels -, si ! Un Etat doit rendre des comptes précisément parce qu’il tient les comptes. Toute élimination politico-judiciaire assassine le Contrat social. Ce que dit la glaçante ironie de ce passage :

«Les tortionnaires de ton pays

natal font

définitivement partie

du paysage,

Parfois ils rentrent

dans les boulangeries,

le matin,

Ils saluent

d’une façon très

respectueuse

les employés et les vieillards … » (p. 34)

Tout pouvoir qui fait « disparaître » ses citoyens escamote lui-même l’état-civil qu’il assure pourtant, et qui en un sens le constitue. Tous les opposants ne sont pas des anges (mais comment ne pas défendre ardemment, farouchement, radicalement, des causes comme l’éducation gratuite pour tous, la redistribution des terres à ceux qui la travaillent, ou le retour sous souveraineté nationale des ressources minières spoliées ?) ; mais tous les kidnappeurs sont sûrement des démons, puisqu’ils déploient le monstrueux pouvoir de téléguider une fin de destin, d’empoisonner le sursis même de vie, d’être purement et simplement les mortels maîtres-chanteurs de la dignité d’autrui.

« Maintes fois les hommes

murmureront des paroles

absentes,

Mais nous savons

qu’ils sont morts

dignement.

Les amphores sont vides » (p. 28-29)

Mais le disparu ne l’est pas pour tout le monde ; il réapparaît presque aussitôt, s’il n’est pas tué tout de suite, à ses ravisseurs, ou devant ses bourreaux. L’absolue impunité de ces derniers signe la terrible complémentarité entre disparition et torture : la disparition est, pour qui la subit en première personne, une torture de son destin (il est exposé à d’autres en ayant pourtant perdu toute vie publique !). Et la torture est la définitive disparition de la disponibilité à soi (d’autres m’imposent l’unique maîtrise de mon avilissement). Qui est enlevé (ici, administrativement kidnappé !) perd son droit naturel sur la conduite de son destin, et qui est torturé son droit naturel sur le destin de sa conduite. Le disparu, qui est les deux, perd donc tout.

« Au Maire de la ville,

par exemple,

on lui a arraché les ongles,

A l’aide d’une

pince

à dévisser les boulons.

À Nuria, ils lui ont introduit

des rats dans le vagin

En ce temps-là,

tu avais juste treize ans

et tu connaissais déjà

beaucoup

de choses sur la vie » (p. 49)

L’exil, ou la fuite hors de l’Enfer historico-politique, c’est un peu, bien sûr, une disparition préventive, une disparition pour ne pas disparaître, pour pouvoir réapparaître ailleurs (ou autrement). Avec l’expulsion, cesse le droit d’être présent, non d’être visible en général. Aucune épiphanie n’y est certes garantie, mais subsiste l’organisation risquée d’une renaissance possible, qu’exclut la disparition. Ce que dit peut-être énigmatiquement ceci :

« Je maudis le jour

de ma naissance.

Je crache sur le sol

de mes ancêtres.

Mais ta colère est juste

le revers de ta douleur.

Aucun cheval ne broutera

dans ta plaie ouverte.

Les papillons auront choisi

de devenir poussière.

Comme la fleur de l’oranger » (p. 27)

Inévitable question : que peut la poésie contre la barbarie ? La barbarie, c’est la mortelle facilité réductrice (on réduit quelqu’un à sa croyance, et on le décapite ; on réduit des œuvres d’art à des objets de consommation, et on les vandalise ; on réduit le charme à la prostitution, et on le force à se voiler ; on réduit l’opposant politique à un aliéné, et on le décérèbre etc. ) ; que doit donc être la poésie, pour répondre sur ce terrain même ? Surtout pas l’angélisme, qui est comme un aveuglement généreux, qui, à l’inverse de la barbarie (montre A.Comte-Sponville) sauve tout par le haut, mais illusoirement, qui est le mauvais diagnostic du bon sentiment. L’angélisme a l’irresponsabilité d’excuser les intérêts par les idéaux (la barbarie, celle d’accuser les idéaux par les intérêts). La poésie de Patricio Sanchez ne le fait jamais ; elle ne dédouane personne à bon compte. Elle ne dissout pas la terrible haine de la vie dans une illusoire vie de l’amour. Alors que fait-elle, pour lutter contre la disparition ? Peu de choses, mais décisives :

Elle montre et surligne d’abord cette entre-apparition perpétuelle des choses et des êtres que forme le monde, elle cherche dans la révélation d’une interférence ordinaire la promesse pré-humaine d’un témoignage, d’une mémoire partagée, l’amorce d’une responsabilité pour autrui. Une constante évocation de micro-aventures pré-humaines semble pouvoir remédier au tragique cours de l’Inhumain :

« Un cheval, heureux

de nous voir

passer,

se cabre,

en signe de salut.

Je me dis que ce cheval

connaît mieux que

personne

la poussière des horloges » (p. 92)

ou :

« La bouche pleine

de congres et de crabes,

comme ces pélicans endormis

sur les rochers » (p. 59)

Inversement, elle cherche dans la vie sociale ordinaire, pré-politique, les signes d’une défaillance institutionnelle de l’humain, d’une absence à soi, d’un relâchement de vigilance qui préfigurent en quelque sorte la démission perverse de l’intérêt général à l’œuvre dans un programme d’élimination politique :

« J’interroge le contrôleur

du train

sur le prochain arrêt, mais

sa réponse confirme

l’inexistence de cet homme » (p. 91)

Enfin, il y a l’idée délicate, dangereuse presque, mais cruciale, de la valeur de la disparition ; car si le disparu comme tel n’a certes pas plus de mérite que l’homme indemne, non inquiété et présent sans éclipse, c’est pourtant toujours pour son mérite d’avoir fait ou tenté (ou simplement pensé !) quelque chose qu’on fait disparaître quelqu’un. En reconnaissant (et punissant) le contresens (à ses yeux) d’un engagement de vie, l’exterminateur sauve définitivement cette vie qu’il met à part, recèle et broie, du non-sens qui, comme toutes les autres, la guettait. Par exemple, la même répression qui a transfiguré la vie anodine du valeureux cordonnier Pedro González a condamné à l’insignifiance, en l’épargnant, celle, prestigieuse, de son fils Pedrito :

« Son fils, Pedrito

qui a lu

tous les livres

de sa bibliothèque,

A fait des études

d’économie

à l’université de Harvard,

Ensuite, il a créé

une chaîne de

supermarchés de luxe,

Et aujourd’hui,

il possède une

banque de prêt,

Il joue

à la Bourse,

Et il ne se rappelle pas trop

(devant ses enfants

et sa femme)

Que son père était

un grand Monsieur

du Parti

Communiste … » (p. 99)

J’ajoute simplement que la déploration n’est pas le seul registre de ce recueil étonnamment varié, subtil, drôle (« Ainsi que pour mon ami Patrick Sans Chaise/le futur poète/novice de l’Amérique latine …» (p. 126) et surtout profond. Fraternellement et superbement profond.

« Seigneur,

comment dorment-ils

les morts

sans la lune d’octobre ? » (p. 74)

©Marc Wetzel