Une nouvelle aventure d’Eloi Derôme : l’Archéospace.

Chronique de Marc Wetzel 

 

               Une nouvelle aventure d’Eloi Derôme : l’Archéospace

 


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« Je fais, je défais, puis c’est fait » , et on ne voit pas comment résumer son geste mieux que ne le fait l’artiste lui-même. 

 

Car comment procède-t-il ? Il recouvre des aplats de couleurs les uns par les autres, puis il « coupe » dans la matière obtenue. Il creuse à même l’amas des teintes. Il redescend dans sa propre substance ensevelie. Il redonne éclat, ici ou là, aux marches d’un escalier de couleurs en retraversant leur chevauchement endormi. Sa matière picturale est donc inédite comme une pâte à démodeler ! 

 

Sa nouvelle série se nomme : pigment sculpté sur toile. Et, certes, tout semble là abracadabrantesque et vain. Toile et sculpture : pourquoi prétendre sculpter en deux dimensions ? Sculpture et pigment : pourquoi feindre de carotter une poudre comme on échantillonne une lave précieuse ? Pigment et toile : pourquoi offrir un support au geste d’en retirer et démettre des couches ? Mais tout aussi fortement c’est un véritable enquêteur métaphysique qui se trahit : ses somptueuses images ont l’évidence d’une mer de pigments qui se retire, et la belle énigme d’une marée basse de Déluge. Le grouillement chromatique de ce sous-sol domestique est comme le transcendantal foisonnant, l’insaisissable résurgence de conditions de possibilité échouées de l’imaginaire.   

 

Reprenons : 

 

Eloi Derôme est un peintre, puisqu’il nous en fait voir de toutes les couleurs. Mais c’est un drôle de peintre, car son pays de couleurs s’obtient exclusivement par extraction. C’est un découvreur par décapage. Une espèce de colporteur (pour nous) de sous-jacence extorquée (par lui).   

 

Il est donc aussi sculpteur : il taille ou entaille dans de la présence brute de quoi révéler des teintes intéressantes (plus exactement, il martèle des sédiments volontaires, il fouille dans des mini-couches par lui délibérées, il procède par enlèvement de nappes). Mais c’est un drôle de sculpteur ; un sculpteur sur toile. 

 

Il est donc à la fois sculpteur et peintre, puisque, dans cette nouvelle série, il entaille ou incise dans un empilement (préalable) de couleurs de quoi nous offrir la suggestive occasion de les revoir. 

 

Il autopsie voluptueusement ses propres badigeons. C’est son ambivalence : rien de plus inoffensif qu’un décalcomane de nuances ; rien de plus dangereux qu’un dépeceur de strates. En résumé : un miniaturiste du métamorphisme. 

 

Son œuvre est comme une matière qui se battrait les flancs pour dire « Je », et qui n’est pas commode ! 

 

Mais son auteur est comme un infatigable scarificateur qui chercherait la peau de Dieu partout pour y scander et noter directement les âges du monde. 

 

On lui dira alors : à quoi bon ensevelir des couleurs ? Mais un cheval de corbillard  s’étonne à meilleur titre qu’on ensevelisse nos morts ! 

 

On lui dira aussi : à quoi bon rogner sur la profondeur ? Mais les entailles d’un cancre sur son pupitre ne signifient-elles pas davantage que le savoir qu’il esquive ? 

 

On lui dira : quel plus grand planqué qu’un auto-graffiteur ? Mais y a-t-il colère plus décisive et mystérieuse qu’aller taper du poing dans une table ? 

 

On lui dira : quoi de plus vain qu’aller solennellement redécouvrir ce qu’on aura soi-même caché ? Mais un burin sur un divan, quoi de moins pleutre ni anodin ? 

 

On lui dira : à quoi bon sculpter si infime épaisseur et si locale pulvérulence ? Mais le relief travaillé est ici temporel, et seule la grâce reste à négocier dans la quasi-apesanteur de ces poussières accolées. Et c’est comme une sculpture éclairée de l’intérieur, par la seule résurgence de ses coloris. 

 

C’est surtout une sculpture d’une rare richesse ou complétude spéculative. Au contraire d’une architecture, une sculpture (disait Focillon) est normalement sans envers ; elle n’enveloppe aucun lieu complémentaire où pénétrer. Mais ici, il y a un envers où promener l’esprit, il y a l’instantané d’une double histoire d’agglomération et de déblaiement de couleurs. Cette sorte de défondation pédagogique et radieuse est un vrai monument. C’est donc une sculpture qui montre étonnamment l’architecture de son passé, ou son passé d’architecture. Et, de la même manière, elle montre la peinture de son avenir ; car dans la sculpture normale, sa surface n’est au mieux qu’une limite, non, comme dans la peinture, la chair unique et exemplaire, irradiant hors d’elle et vers nous son volume. Au contraire d’une peinture, une sculpture est normalement sans dévers, elle se termine en son endroit, elle n’a pas de bord représentationnel par où se relever vers nous. Ici, pourtant, si : la sculpture de pigment offre l’équivalent d’un dénivelé, par lequel une image induit un ailleurs et s’envole littéralement pour nous sur le tremplin de son support. Elle est donc exactement comme une peinture constamment à venir. C’est pourquoi, malgré l’humour et l’humilité de notre artiste, l’inventivité mentale et la puissance spirituelle de son œuvre en cours semblent particulièrement remarquables. C’est une aventure hors du commun. 

 

Eloi Derôme, c’est Lazare en Sherlock Holmes, loupe braquée sur sa récente putrescence. Il faut alors imaginer le Christ lui-même en arrêt, prenant, devant lui, la mesure d’un possible salut esthétique. 

 

                                                                           ©Marc Wetzel

 

Annie Préaux, Bird et le mage Chô, roman, éditions M.E.O., septembre 2017, 216 pages, 17€

Chronique de Lieven Callant

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Annie Préaux, Bird et le mage Chô, roman, éditions M.E.O., septembre 2017, 216 pages, 17€ 

Les ingrédients de ce roman sont des personnages et leurs histoires personnelles qui se croisent, de multiples références à un livre « Le baiser cannibale » de Daniel Odier, mais aussi à d’autres livres et entre autre aussi celui qui est probablement en train de s’écrire sous mes yeux de lecteur.

Le point commun entre tous les personnages: une déroute personnelle mais aussi une prise de conscience douloureuse de ce que la vie, la société exigent d’eux, extirpent d’eux jusqu’à les briser, réduire les vies à produire toujours plus au détriment d’une réalisation personnelle, d’un idéal humaniste ou d’un rêve. À l’enseignant on confie une mission d’éducation sans lui offrir les armes, les outils nécessaires pour l’accomplir.

Face aux désarrois, à l’ampleur des tâches exigées se cherchent des êtres humains qui tentent éperdument d’y répondre. Où trouver la réponse? Comment trouver en soi les ressources nécessaires tout en acceptant ses propres faiblesses? Voilà qui constitue les thématiques centrales du roman. Chacun finalement trouvera-t-il une solution acceptable?

Sandrine ex-cadre commercial vient d’être brutalement licenciée sans d’autres raisons apparentes qu’une lutte interne entre les cadres pour une place, un pouvoir illusoire sur les autres au sein d’une multi-nationale où le rendement l’emporte sur le bien-être des salariés. Elle rencontre Jean-Marc, jeune enseignant, divorcé en arrêt maladie après avoir été agressé par l’un de ses élèves. Jean-marc  a le projet d’écrire un livre dans la trempe de son livre préféré « Le baiser cannibale ». Il croit deviner que Sandrine est LE personnage de son futur livre.

Autour de ces deux personnages en gravitent d’autres: Lionel, le géniteur de Sandrine décédé quelques semaines avant son licenciement, Simon, le voisin et ami de ce père absent qui  a toujours refusé l’affection paternelle dont Sandrine avait besoin. Alexandre, vieil homme, ancien professeur de grec, féru de culture et qui a commandé une stèle funéraire au sculpteur qu’est Simon et qui rêve de s’établir au Pérou. Xavier, Olga amis de Jean-Marc.

Ce roman bien construit se lit d’une seule traite. En se basant sur des faits d’actualité: attentats meurtriers, montée en flèche des extrémismes et de l’intolérance, déshumanisation constante des travailleurs au sein d’une société basée sur le profit et la rentabilité, il recherche des réponses acceptables aux problèmes des gens ordinaires, des personnes aux quelles on confie des missions qui les dépassent largement sans vouloir se rendre compte qu’en les accablant on amplifie le problème. Les responsabilités de l’échec organisé reposent sur ceux justement qui s’évertuent à le combattre par leur engagement personnel.

©Lieven Callant

Grégoire Cabanne, Microèmes, Les jeuX du je, dessins de Vincent Rougier, Revue ficelle n°131, Rougier V. éditions, septembre 2017

Une chronique de Lieven Callant

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Grégoire Cabanne, Microèmes, Les jeuX du je, dessins de Vincent Rougier, Revue ficelle n°131, Rougier V. éditions, septembre 2017 

Avant toute lecture et après avoir sorti de son enveloppe le petit livre, il faut prendre le temps de repérer quel bel objet il est. Beauté fragile, on se servira d’un coupe-papier pour ouvrir les pages et ressentir l’ivresse d’être un tout premier lecteur. Le principe proposé par Vincent Rougier est délicieux, simple, précis il rappelle à chaque fois le travail passionné qui unit l’imprimeur, l’éditeur au livre. 

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Vincent Rougier

L’introduction nous fournit la définition de ce qu’est le microème mais si elle n’est pas inutile, elle n’est pas indispensable à la compréhension des enjeux du projet poétique de Grégoire Cabanne. Formes brèves, déclaratives qui partent dans tous les sens. Affirmations qui ne cessent de se contredire, d’inverser le sens des unes et des autres. Multiples interrogations de la signification des signes, des symboles qu’utilisent les mots, les phrases. Le tout forme un jeu surprenant, amusant parce qu’il dérange les habitudes et produit de nombreux détournements de sens c-à-d  les sens en tant que significations, paramètres qui nous servent à appréhender ce qui nous entoure, directions temporelles ou spatiales. Jeux de miroir, jeux d’inversions, jeux de substituions. 

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Vincent Rougier

En regard, les dessins de Vincent Rougier nous laissent deviner l’évolution de la graine semée en pousse, en plante, en végétal portant feuilles, fleurs et puis fruits qu’on finit par cueillir afin de confectionner de la confiture. Ainsi on embaume les saveurs multiples qui traversent les étapes d’une vie. Écrire de la poésie reviendrait à confectionner de la confiture à partir d’une réalité si peu préhensible, le poème résiduel n’est plus qu’un vague souvenir du message originel certes mais il constitue malgré tout un unique, doux et savoureux hommage à la réalité. C’est en tout cas ce que l’on pourrait supposer en interrogeant nos sens et les significations multiples possibles des signes, des mots. Ce petit livre renoue avec le fait qu’écrire est un jeu qui interroge tous les je que nous sommes, seront, avons été. Un jeu où l’humour, la dérision sont présentes et évacuent la sévérité qui cantonne souvent l’enjeu poétique dans la découverte d’une signification unique et unilatérale qu’on encombre volontiers de lourdeurs inutiles. 

Une parenthèse fraiche, joueuse, qui déracine parce que cela reste nécessaire les préjugés. 

©Lieven Callant

Miloud Keddar, Man oumi lal ouma, (de ma mère à la communauté) poésie en voyage, éditions La Porte, 2017

Chronique de Lieven Callant 

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Miloud Keddar, Man oumi lal ouma, (de ma mère à la communauté) poésie en voyage, éditions La Porte, 2017 


Le livre s’ouvre sur un credo de Claude Morenas:

« Au nom des mondes et de la vie, au nom de ta propre et immense liberté qui est seul juge, tu te dois de t’accomplir de toute ton âme et de toutes tes forces, en ne meurtrissant rien, en ne blessant personne, en une ascension journalière, obscure peut-être mais persévérante.

(Car) c’est à la vie génitrice d’espèces que nous avons à rendre des comptes, à elle seulement et à nous-même qui somme les plus exigeants.

« La vie génitrice d’espèce » peut être vue comme un don qui nous est fait à notre naissance par notre mère qui elle-même l’avait reçu de sa mère. La vie comme un flux qui nous rend responsable de nos actes comme des pensées qui les sous-tendent comme si ce don, cette vie reçue ne nous appartenait qu’en partie, le temps infime de notre passage sur terre.

À travers la vie, c’est un message plus vaste qui doit être transmis, nous n’en sommes que les messagers provisoires mais pourtant il importe et concerne intimement et vivement l’être humain que nous sommes, l’entité particulière.  Voilà ce qui m’est venu à l’esprit en lisant les poèmes courts contenus dans ce recueil signé Miloud Keddar.

Mais pas seulement, car sans ne m’être jamais rendu qu’en rêve en Algérie, j’ai senti grâce à eux, l’écho d’une voix plus ancienne, comme un de ses vents chauds et secs qui nous ramène des poussières et des sables ocres issus des déserts arides et mystérieux. La voix d’un pays, d’un continent peut-être que les chants promènent depuis la nuit des temps. On reconnait l’enfant, l’adulte exilé de ce pays qui le comprenait si bien, je veux parler de celui de l’enfance, couvert par l’aile protectrice de l’espoir, de la joie, de l’innocence. Le poète se reprend à vouloir « l’organisation du bien » en interrogeant et ses blessures et ses souvenirs et ses langues et les manières d’y parvenir. Il est question de départ, de mort, on évoque des « bottes » qui servent de toit à une maison devenue sans porte et sans fenêtre une prison ou plus éloquent « Une étoile sans cris! ». On suggère les visages que prennent la déroute, l’exil obligatoire mais tous se dépouillent du sentiment de rancune que suppose « Un homme a tué un homme »

« Un geste mort

Que nous tenons comme un Livre:

L’héritage comme houille. »

Que j’interprète comme nous signifiant l’erreur de croire qu’on peut disposer de la vie des autres même sous uns de ces prétextes que nous inscrivons dans nos livres comme s’ils étaient des lois universelles.

« Retiens sur tes épaules

La souveraineté enfantine

La tête haute! »

L’humanité ferait-elle bien de retourner à son enfance, à sa racine nue qui fait de chacun un frère?

Le livre se termine par cette exhorte

« Pays, Algérie,

Pays,

Tu sais

Même dans la main des anges

La guerre est un animal qui ne dort pas! »

Sans doute suis-je bien naïf de songer que ce message s’adresse à ceux que la guerre pour un territoire ne révolte pas.

Comme souvent, la poésie m’emmène avec elle sur ses routes de brumes ou de sable semant en moi toujours plus de questions que de réponses mais n’est-ce pas là un de ses espoirs? Voici donc « de courts poèmes qui en disent long » comme le poète l’a souhaité en me faisant le cadeau de ces vers.

©Lieven Callant 

La présence simple des choses, Éric Chassefière, L’Harmattan, Poètes des cinq continents, espace expérimental, juin 2017, 142 pages, 16€

Chronique de Lieven Callant

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La présence simple des choses, Éric Chassefière, L’Harmattan, Poètes des cinq continents, espace expérimental, juin 2017, 142 pages, 16€


Cinq déplacements donnent naissance à plusieurs poèmes scandés par des titres qui sont une succession de trois mots qui d’une manière simple con-dense le poème, le présente selon ses atouts les plus significatifs.

À titre d’exemple pour exprimer ma première impression à la lecture de ce recueil, je dévoile  la table des matières. C’est comme si elle dressait une carte de navigation à laquelle on peut se référer et qui donne un aperçu global des zones explorées.

Déplacement 1

« L’arbre, l’immobilité, la lumière »

« Le feu, l’âme, les mots

« Le jardin, le temps, le rivage »

Déplacement 2

« La ville, le fleuve, la solitude »

« Le silence, la lampe, le poème »

« Le poème, les mots, le jardin »

Déplacement 3

« La maison, l’âtre, la fenêtre »

« L’écriture, l’infini, la fleur »

Déplacement 4

« Le chemin, le vent, la vie »

« L’enfance, le miroir, la renaissance »

« La lumière, la chaleur, le rêve »

Déplacement 5

« Promenades, visions, éblouissements »

« La parole, la musique, le silence »

« Mer, îles, péninsules »

Au dos de la couverture du livre, nous pouvons lire qu’Éric Chassefière est aussi Directeur de recherche en physique au CNRS et qu’il étudie l’évolution du système solaire et des planètes. Le poète est donc habitué aux voyages immobiles, ceux que l’on fait en contemplant le ciel, en l’interrogeant indéfiniment. Les cinq déplacements sont presque du même ordre c-à-d qu’ils sont plus le fruit de l’évolution du rêve, du souvenir, de la pensée. Tous ont pour point de départ l’ ici et le maintenant. Des cinq sens du corps humain, celui que semble privilégier ce recueil est la vue. Tous les poèmes partent d’une observation minutieuse des choses simples. Le véritable voyage n’est pas celui qui nous emmène au bout de l’univers, le nôtre ou celui d’un autre, mais au contraire celui qui nous rapproche de ce que nous sommes. Le travail du poète commence par le regard souvent contemplatif qu’il pose sur lui-même et sur ce qui l’entoure, autant de paysages dans les cadres des fenêtres, autant de tableaux que l’esprit apprend à peindre et à dépeindre. Le véritable voyage est surtout celui qui confère à l’imagination les moyens d’observer le monde qui nous entoure, sa mystérieuse beauté, son évidence immaculée. Nul besoin de partir loin, d’un bout à l’autre du monde pour apprendre à le connaître intimement. L’arbre du jardin qui reçoit la lumière, le jardin qui entoure la maison que l’on habite, la maison, ses chambres et ses meubles sont autant de galaxies à explorer. Le regard du poète est celui d’un peintre, le poème est un tableau, une mature morte qui respire la vie, l’œuvre discrète d’un fin observateur.

Je pense que le titre « La présence simple des choses » résume parfaitement l’objectif que désire atteindre le poète. Éric Chassefière réussit à toucher de sa plume fidèle le cœur des choses simples, le cœur simple des mots justes. Regarder, voir, c’est déjà composer avec le tangible, reconnaitre le plus simplement possible la présence des choses.

©Lieven Callant