Saïd Mohamed : « Le vin des crapauds »

Une chronique de Georges Cathalo61SqO5xDF7L._SX195_

Saïd Mohamed, Le vin des crapauds, (Les Carnets du Dessert de Lune éd., 2017), 70 pages (au format A4), 18 euros – 67 rue de Venise – B 1050 Bruxelles ou dessertlune@gmail.com  


Ce magnifique livre s’ouvre sur une triple dédicace : Emir Kusturica, Jérôme Bosch et Goya. À partir de cela, on peut affirmer que l’atmosphère est bien circonscrite et le cadre bien défini.  On ne saurait parler des forts et rudes poèmes de l’auteur sans évoquer les 13 linogravures de Bob De Groof qui viennent prolonger la force tellurique de ces poèmes au vocabulaire apocalyptique dans un déluge de situations extrêmes.

Tout contribue ici à traquer la barbarie dans les moindres recoins et à dénoncer la banalisation de l’horreur. Saïd Mohamed voudra « calmer la mémoire de l’enfance » en exorcisant d’anciennes réalités et des souvenirs douloureux : « Le plus doux d’entre nous deviendrait fou / S’il lui venait à l’esprit de ma douleur l’immensité ».

Oui, la poésie a bien « sa place dans la nef des fous » et le poète se ravise, fait le point et craint de « ne jamais pouvoir donner (son) pardon / À l’œuvre de l’enfer » car « l’horreur ne faillit jamais ».

D’un bout à l’autre du livre, dans une langue flamboyante, l’auteur ne craint pas d’avancer à découvert et ne redoute pas d’affronter jugements et reproches. Il avance libre et solitaire, en exilé volontaire, en tentant de dépasser les peurs qui continuent de l’assaillir quand « chaque jour déverse son lot guerrier / Et nous maintient la tête sous l’eau ».

« En glaneur de paroles », il sait que « vivre au détail est trop peu ». Toute son œuvre est là pour témoigner de cette forte réalité.

©Georges Cathalo

Paul Bergèse : « Lecteurs »

Une chronique de Georges Cathalo

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Paul Bergèse, Lecteurs, (Soc et Foc éd., 2017), 44 pages, 15 euros – L’Ouche des 3 Saules 85700 La Meilleraie-Tillay ou postmaster@soc-et-foc.com


À l’heure où prolifèrent smartphones, tablettes et liseuses, les lecteurs de « livres-papier » se font de plus en plus rares. Cependant et fort heureusement, ils sont encore très nombreux et témoignent de leur dévorante passion.

Paul Bergèse, lors d’un « séjour d’itinérance », les a observés dans leur pratique addictive, réfugiés dans des lieux aussi différents que des librairies et des bordures de champ, des trains de nuit et des bistrots. Isolés du monde qui les entoure, c’est le plus souvent allongés ou assis qu’on les retrouve : enfant dans un supermarché, « assis en tailleur sur le carrelage », adolescent « à plat ventre dans le foin odorant », jeune fille « assise sur une chaise de jardin à l’ombre du saule pleureur » ou vieux lecteur sur un banc de bois…

En relisant ces proses poétiques, l’on croise le fantôme bien oublié hélas de Georges-L. Godeau dans cette façon habile d’entraîner justement le lecteur dans une spirale avant de lui porter le coup fatal d’une chute efficace.

Goulus ou bruyants, gourmets ou silencieux, tous les types de lecteurs trouvent ici leur place : grâce aux livres de rêve, ils apaisent leurs rêves de livres.

Ajoutons que de délicates aquarelles de Joëlle Bernard complètent sans redondance ces textes originaux pour faire de ce livre un petit bijou raffiné qui ne peut que confirmer chaque lecteur à poursuivre son addiction dans cette enrichissante voie pour le cœur et l’esprit.

©Georges Cathalo

 

Une mouette, Xavier Bordes

Une mouette

.

Au-dessus de la petite place de mon quartier

plane en se plaignant une mouette à l’élégance

immense D’ailes gris-blanc au double galbe

elle glisse son envergure entre les cheminées

et rase les toits avec une nonchalante virtuosité

Mon pain sous le bras je reste à contempler

ses évolutions jusqu’à ce qu’une décision

subite la pousse à s’éloigner vers la Seine

d’un vol rapide et régulier le long de l’avenue

Les passants pressés m’évitent Ils me jettent

ce regard apitoyé qu’on réserve aux idiots

Emmenant avec moi la fascination d’un rêve

d’intense liberté je me fais violence pour casser

l’hypnose et je tourne au coin de la rue qui va

me ramener jusqu’à la porte de chez moi.

©Xavier Bordes


D’autres merveilleux poèmes de Xavier Bordes sont à lire

Patricia Cottron-Daubigné : « Ceux du lointain »

Une chronique de Georges Cathalo

658Patricia Cottron-Daubigné, Ceux du lointain, (L’Amourier éd., 2017), 88 pages, 12,50 euros – 1, montée du Portal – 06390 Coaraze


Patricia Cottron-Daubigné est quelqu’un qui publie relativement peu de livres mais chacun d’eux est un ouvrage circonstancié qui ne laisse aucune place à la fantaisie ou au décorum. L’on ne peut cependant pas parler ici de « poésie engagée » ou bien alors c’est toute une existence qui serait vouée à dénoncer les injustices et à révéler ce que les médias nous cachent.

Dès l’exergue de Térence qui considérait que rien de ce qui est humain ne lui était étranger, on est embarqué en Syrie puis aux côtés de Brika la Roumaine engluée dans un bidonville. Pardon, « on ne dit pas le mot bidonville », on parle de camp ou de campement ! Tous ces délaissés, « dans le délabrement de tout », sont tenus « à l’écart / des discours comptables et coupables / à l’écart / des peurs entretenues ». Tous ces drames quotidiens sombrent dans la banalité des informations en continu.

Heureusement, « on a son cœur et rien d’autre / pour tenir la route » et puis l’on a recours aux textes anciens de Virgile dont certains passages très actuels sont insérés dans la suite des poèmes. Patricia Cottron-Daubigné assume cette filiation : « je prends chez Virgile cette leçon des temps / son présent éternel ».

Lisons et relisons ce livre dérangeant afin de ne pas alimenter plus longtemps un oubli complice et coupable.

©Georges Cathalo

 

Terre d’Artistes…Daniel Daniel & Sébastien Nardella du 17 mars au 1er avril 2018- Hotel de ville de Virton

Daniel Daniel & Sébastien Nardella. Des images débordantes.


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Au commencement était une belle boîte d’aquarelles, un peu d’eau, un pinceau aux poils souples et puis un inlassable va-et-vient en forme de triangle entre la main, l’œil et le papier. Le papier en tant que mare aux eaux fraîches qui peut vite tourner au bayou comme une mauvaise mayonnaise si l’on n’y prend garde. L’art de l’aquarelle est celui d’imbiber, parfois jusqu’à fleur de crue, de générer des ruisseaux clairs aux boues interdites.

De ces humidités peuvent émerger un quidam poursuivi par un squelette le long de murs mous, une épaisse tête qui lorgne dans une autre, éventrée, ouvrant sur une route de campagne, une autre encore dont lui pousse un enfant élastique depuis sa joue gauche. Aussi un type proprement décervelé qui descend un escalier le long de sapins plantés à quarante-cinq degrés, le même qui tombe du ciel, ciel se muant en un cheval bleu poursuivant son trot dans la flore d’un papier peint.

Et puis encore une maison en feu aux flammes empruntant la silhouette des occupants qui se sauvent, enfin un train fantôme surgissant d’une cheminée dans un salon désuet au plancher cloué d’énigmes. Tout ce beau monde – cette fine équipe triée sur le volet à l’entrée de ce tripot aux miracles – crie, régurgite, halète, couine, grimace, éructe, ricane au bord des incendies ou de la noyade. 

Mais l’on peut aussi peupler différemment ces rives de papier en les baignant de couleurs pendant de longues séances d’observation de femmes et d’hommes des après-midis entières depuis le rivage d’un atelier. Faire émerger des centaines de portraits qui nous regardent, mal à l’aise, grimaçants, beaux, monstrueux, émouvants, indifférents. L’un se dédouble dans un reflet, l’autre se perd dans son propre regard, un autre encore puis un suivant sourit dans son sang ou s’abîme dans ses humeurs.

Et l’on peut aborder un portrait comme une nature morte, une scène de genre, un paysage, avec ce sens des ingrédients les plus divers justement mélangés. Par miracle – mais il s’agit ici d’esthétique pure plus que d’inspiration au romantisme facile – aucune de ces figures ne pourra être jetée en raison de son haut intérêt de lignes, de points, de couleurs. Chacun de ces visages est une architecture d’eau inédite, le reste reposant sur la versatilité des sentiments que chacun voudra bien y loger.

Daniel Daniel et Sébastien Nardella ont décidé de mêler leurs eaux versicolores, de barboter dans ces courants fraîchement générés, de faire surgir des vérités visuelles depuis l’un ou l’autre geyser creusé à mains nues. Grâce à quelques tours de passe-passe avec une belle boîte d’aquarelles, un peu d’eau et un pinceau aux poils souples. Dans cette magie, cette imagination, ces images débordantes.

 

©François Liénard, février 2018.