Stephen Blanchard, À la lisière des enfantements, Éditions France Libris, préface de Patrice Breno Dijon/Orthez, 2018, 55 pages, I.S.B.N. : 978-2-35519-696-6
En première de couverture, l’auteur annonce une prose poétique. À juste titre, car il s’agit avant tout de phrases structurées, linéaires. Le texte se lit de manière fluide, telle une source.
D’un autre côté, le verbe, centré parmi les silences de la page, est libéré de sa ponctuation (les espaces entre les vers faisant office de respirations), mis à la verticale : nous voici formellement en poésie. Ce d’autant que le propos est souvent scandé : j’ai posé mes vers (…) / j’ai risqué ma vie (…) / je voudrais (…) / je m’en voudrais (…)
L’architecture est donc structurellement en prose mais la chair du texte est bien poétique : le frottement des mots aux interstices de la langue, leurs étincelles entre les failles du rêve, le façonnage des images sont essentiellement de nature artistique.
Lieu de libération entre prose et poésie, lieu de rencontre entre conscient et subconscient aux confins de mondes parallèles, l’écriture ainsi fécondée devient cri vital / de / la délivrance,
Car l’on n’est pas sans connaître les bouillonnements de Stephen Blanchard, non seulement dans ses incessantes activités associatives (rencontres, spectacles, festivals, jurys, vie littéraire) mais aussi éditoriales (revue Florilège, l’Aero-Page) qu’il tient à bout de bras avec une constance et une générosité hors du commun.
Le présent opuscule, magnifiquement introduit par une illustration de Paul Journet et agrémenté d’un zeste d’humour par Arfoll, nous conduit ainsi au cœur du chaudron où prend vie la créativité du chaman en ses fumerolles langagières. On est également sous le chêne du druide qui parle à la première personne, célèbre la nuit de ses brûlots et de ses incandescences. Le poète, fertilisé par les songes, n’est-il, d’une certaine manière, le ventre sacré d’une gestation pour autrui ? Ne porte-t-il la parole singulière d’une gésine en devenir ?
Je viens d’un autre monde
à la lisière des enfantements
face à l’écho furtif
des âmes souveraines
N’allez toutefois croire à la superbe d’un mage hors du temps. Le propos n’est ni hiératique, ni arrogant mais avant tout intimiste : Je traîne sur le pavé / mes rêves illusoires / comme un grand sac à refrains ou bien je vis dans le soupçon / d’une aube / l’invisible osmose / d’une étreinte / qui ne vient pas ou encore je sais / qu’il faut vieillir / dans la lassitude / des jours / sans lendemain.
C’est la recherche perpétuelle d’une condition humaine dans les plis de l’ombre :
les éclats de lyre
j’écoute
dont la résonance
m’invite chaque jour
aux matinales de l’aube
où même les saules
ne pleurent jamais
Attitude humble, s’il en est. Comme le souligne Patrice Breno dans son élégante préface : Stephen Blancharda la poésie dans la peau, dans le cœur et dans la tête. Son recueil est une manière de communion à mi-chemin entre les calices de la prose et de la poésie. Aux lecteurs de mesurer / la partie magique / de ses errances.
Jean Giono, Colline tome 1 de la Trilogie de Pan, le Livre de Poche, 08/2016, ISBN : 2253002895
Les bastides blanches, à l’ombre des collines, à l’ombre froide des monts de Lure. « La terre du vent ». « un débris de hameaux », distille Jean Giono, page 25, la terre aussi de la sauvagine : « la couleuvre émerge de la touffe d’aspic, l’esquirol à l’abri de sa queue en panache, court, un gland dans la main… Le renard lit dans l’herbe l’itinéraire des perdrix ». Par ces évocations commence la Trilogie de Pan. Colline le premier roman de cette trilogie est aussi le premier roman publié par Giono. La simplicité des décors et la simplicité de l’intrigue autour de 12 personnages, impriment une densité formelle pour chaque événement, le plus insignifiant fut-il.
Ce lieu si éloigné de tout, qui vit en autarcie, est attentif aux moindres vibrations de la nature. Sommes-nous dans les derniers jours de la vie de cette communauté, ou dans les dernières heures de la vie de Janet, ce vieillard, qui parle par grandes ruades de mots que tous écoutent sans le comprendre, ou par demis mots.
Janet croit voir sortir des serpents de ses doigts. Dans son délire Janet nous renvoie aux croyances les plus archaïques, à la race des géants (Jean comme géant devient Janet le petit géant). A travers cette symbolique Janet expie ses crimes contre la terre. le dieu Pan s’invite ainsi, le dieu des bergers d’Arcadie, est symboliquement à l’œuvre, comme il est présent dans les œuvres d’Eschile. La nature, est au cœur des interrogations des gens de la bastide. Cette terre nourricière ou destructrice, les hommes l’humanise dans leurs représentations pour en écarter la peur. A plusieurs moments, la tension palpable est proche du paroxysme, car tout est vu et analysé d’une façon démesurée. Par vagues, les assauts du vent créent la panique, tout autant que le silence devient assourdissant et intenable. Les prédictions de Janet tombent alors…
» Ça saute encore et ça se roule, puis ça s’étend dans le soleil neuf, j’ai vu que c’était un chat. Un chat tout noir. » « Quand la foudre tua ton père, Maurras, dans la cahute des charbonniers, j’avais vu le chat deux jours avant. Attention chaque fois qu’il paraît, c’est deux jours avant une colère de la terre. Ces collines il ne faut pas s’y fier. Il y a du soufre sous les pierres.
La preuve cette source qui coule dans le vallon de la Mort d’Imbert et qui purge à chaque Goulée. C’est fait d’une chair et d’un sang que nous ne connaissons pas, mais ça vit. P 54″
L’air brûle comme une haleine de malade, et pas de vent, et toujours le silence.
Janet a toujours le regard fixé sur le calendaire des postes, depuis qu’il a fait son AVC. Ses énigmes flottent page 61, « Tu sais toi le malin ce qu’il y a derrière l’air ». La fontaine ne coule plus. C’est la peur qui monte et Janet, est seul à scruter une date, ça les rend fous aux bastides blanches.
L’autre personne incontournable et inquiétante c’est Cagou, l’innocent. Il bave, son visage est huilé de salive, ses bras son corps suivent une gestuelle qui les ébranlent, parfois quand il tape sur un bidon, ils lui lancent des pierres.
C’est le 13 ème homme.
La tragédie est lancée, mais le miracle des mots continue de nous alarmer et de nous transpercer par la puissance des images. Peu de romans sont porteurs d’une telle grâce, d’une telle puissance d’évocation, pour nous enivrer d’émotions.
Il faut écouter, le bruissement de cette langue venue des terres et du ciel de Provence pour s’approcher de la magie de ces espaces lavandiers, écoutons page117 ; « Avec ses mots il soulevait des pays, des collines, des fleuves, des arbres et des bêtes ; ses mots, en marche soulevaient toute la poussière du monde… »
« De la force dans les branches vertes, de la force dans les plis roux de la terre,
de la haine qui montait dans les ruisseaux verts de la sève, de la haine qui palpitait dans la blessure des sillons ».
Elodia Turki, L’Infini Désir le l’ombre, Collection Les Hommes sans épaules, Librairie-Galerie Racine, Paris, 2017, 67 pages, I.S.B.N. : 9-78-2-2430-4657-1
Le poète, dans son dénuement, se dépouille souvent de la ponctuation, la mise à la ligne faisant office de respiration. Parfois, il sacrifie les majuscules ou, au contraire, les magnifie. Titres et tables se dissipent au gré d’enchaînements subtils. Voici qu’Elodia Turki nous propose la complicité d’un texte sans la lettre A (hors son propre nom, les première et quatrième de couverture ainsi que les pages de garde). Simple jeu ?
En fait, la contrainte librement consentie tôt s’évapore. Cette lettre A, pourtant si prégnante dans notre langue, est devenue virtuelle, telle une ombre à la fois présente et immatérielle. Comme un désir intensément palpable mais sans corps et sans trace. Désir immensément présent, envahissant, obsédant tel un amour qui taraude, privé de l’être cher : De toi je suis si près -si loin de nous- / Moi loin d’ici loin de tout en si petite vous, lors que Mes doigts écorchent le crépi des murmures (…) Pour Tituber sur les broderies du temps.
Peu à peu, l’on comprend que le maçon a renoncé au ciment : mur de pierres sèches. Que l’ombre de l’être aimé incendie Mes doigts tendre mémoire de son Infini Désir (en majuscules). Que la lettre A, tel un cri primal (dans le sens freudien) s’est faite absence, non comme un jeu ou un exercice de compagnon en mal de cathédrale, mais comme un manque existentiel devenu déchirement : je mendie le cri d’une étoile.
Rendons les choses simples : ce recueil, dont la langue est si pudique mais si riche en images, est un long cri d’amour. Il prend de plus en plus de sens à la relecture. C’est peut-être là d’ailleurs, une caractéristique de la poésie.
Le vent étourdit les feuilles les lunes les frissons
Tu restes ce mystère
cet inconnu
qui tremble en moi
l’infini désir de l’ombre
Non pas langue véhiculaire mais elle-même objet d’art, objet de mystère où se frottent et s’incendient l’une, l’autre, les pierres sèches, où se confrontent les verbes dans leur structure primitive. Comme des silences tout au fond des entrailles, tout au creux du rêve.
Philippe Besson, Un certain Paul Darrigrand, Éditions Julliard, Janvier 2019 (19€ – 216 pages)
Philippe Besson poursuit dans la veine autobiographique en relatant une autre tranche de vie : sa période estudiantine à Rouen puis à Bordeaux de 1988 à 1989.
Dès le début, l’auteur s’adresse à son lecteur (« Que je vous dise »), l’impliquant dans une certaine proximité avant de se livrer de façon intime.
Si Michel Houellebecq dénigre la ville de Niort, de Bordeaux, à l’époque, il garde le souvenir des « façades couleur corbeau », « des eaux boueuses de la Garonne ».
Le déclic de ce roman ? Une photo retrouvée, sans date, mais qui remonte à décembre 1988.
Photo prise dans un de ses lieux de prédilection, l’île de Ré, île des jours heureux et des souvenirs qui rendent l’écrivain nostalgique. Le romancier se remémore ces courtes vacances où est née sa liaison avec « un certain Paul Darrigrand » , « boucles brunes, peau claire, immaculée », vingt-quatre ans, son aîné de trois ans. Quelques minutes suffisent parfois à tout faire basculer, surtout quand « un regard insoutenable », « un sourire inoubliable » et charmeur vous foudroient.
Il revient sur leur première rencontre, un frôlement, un coup de foudre, tel un « éblouissement ».
Il nous plonge au coeur de leurs retrouvailles épisodiques : étreintes fugitives, urgence des corps. Il nous confie toutes ses interrogations sur leur idylle. L’entomologiste des coeurs décrypte les moindres paroles, les moindres gestes de son amant, taraudé par l’incertitude. Il sonde la fiabilité du « sentiment », du désir de Paul. Vit-il « un simple adultère ou une vraie histoire ? » Quant à lui, le voilà aimanté : « Il y a des gens comme ça, on ne peut s’empêcher de penser à eux, de les désirer ».
Paul éprouve-t-il vraiment de l’amour, tout en étant marié à Isabelle ? La culpabilité va les ronger.
Philippe Besson s’épanche, faisant le constat qu’il tombe toujours sur un partenaire inaccessible, dont la situation les contraint à s’aimer en cachette, à « faire gaffe ». Ils ont leurs « 5 à 7, comme dans les pires vaudevilles ». Il n’avait pas réalisé que Paul était bisexuel, mais Paul l’informe de son « ambivalence ». Désireux de savoir pourquoi il cherche à le revoir, il est stupéfait d’apprendre que Paul a été troublé par son intelligence et encore plus décontenancé quand il lui avoue que « c’est irrésistible, l’intelligence ».Mais son amie Nadine, sa « meilleure alliée », qui ne voit pas d’avenir pour cette relation, tient à le mettre en garde, voulant lui éviter de souffrir : « tu vas morfler… ».
Et si on a en mémoire l’injonction de la mère du narrateur (1) qui espérait le voir cesser ses mensonges, force est de constater qu’ils ont perduré, dans la relation avec Isabelle, la femme de Paul. « Je peux facilement tromper mon monde », rappelle-t-il.
Le narrateur brosse un autoportrait sans complaisance du jeune homme qu’il était avec ses « lunettes de myope, son absence de charme, peu mature, futile,farouche, mal dégrossi… ».
Par contre on note qu’il est toujours le fils obéissant, le bon élève exemplaire qui continue à réussir brillamment.(DESS de Droit du travail en poche à 22 ans). Fan de Goldman qu’il écoute en boucle.
La lecture a comblé sa solitude, le quotidien morne des cours. Grand lecteur de Duras, d’Hervé Guibert, de littérature étrangère. Il rend un discret hommage aux librairies qu’il a fréquentées avant d’y revenir pour signer. (Mollat de Bordeaux et L’Armentière de Rouen).
Pour rassurer sa mère, il consent à passer un check-up, c’est alors qu’une anomalie de sang est décelée. Pas facile de suivre en même temps les cours et le traitement nécessaire. Il va vivre un moment douloureux, mais bien entouré, il surmontera les contraintes.
Il nous émeut quand il nous fait partager les affres de l’attente de son premier résultat, puis du second, celui du test HIV. Et si lui aussi était atteint ? Comment en parler à Paul ?
Philippe Besson saisit l’occasion pour décliner sa gratitude envers le personnel médical.
Imagine-t-on cette époque où il n’y avait pas de portables pour écouter une voix aimante, réconfortante dans son lit d’hôpital ? Dans cet épisode, l’écrivain explore la relation patient/soignant ainsi que celle du malade avec son entourage. Avec le recul, c’est avec poésie qu’il relate sa traversée au long cours comme sur « un bateau ivre ». Le lecteur quitte ce navire qui « a tangué sur des eaux houleuses, dans un décor d’apocalypse », avec la nausée et secoué ! Soulagé d’apprendre sa guérison mais bouleversé par le poignant message qu’il glisse à sa mère.
Pendant la période de la maladie où il a tutoyé la mort, il se sent double. Celui qui est « insouciant, amoureux », et l’autre « soumis, anxieux ».
L’ évocation de son ami disparu, Matthieu, renvoie à l’ouvrage « Patient zero » (2), dans lequel Philippe Besson évoque « cette saloperie » qui lui a ravi ses amis proches. « Chaque annonce, le plus souvent au téléphone, est une crucifixion ». Matthieu, aux « yeux verts en amande » lui a inspiré son personnage Vincent de l’Étoile dans En l’absence des hommes.
Quand le travail de Paul le conduit à Paris, une question le taraude : l’éloignement va-t-il sonner le glas de leur relation ? L’évolution de leurs liens, au lecteur de la découvrir.
Chez Philippe Besson, on retrouve des thèmes récurrents : la dépendance, le manque, la morsure de l’absence, les amours malheureuses, secrètes et impossibles et la frustration qui en découle.
Pour insister sur certains mots, phrases, il les met en italique : « parade amoureuse », « corps somatique», « inévitable ». L’aveu de Paul : « je refuse que tu meures » montreson attachement.
Il apporte un éclairage nouveau sur ses romans précédents et montre comment ce qu’il a vécu a irrigué ses fictions tout en transposant la réalité. « Un écrivain joue en permanence entre vérité et mensonge, sur une ligne de crête. Qu’on écrive des romans ou de l’autofiction, on emprunte toujours à sa vérité intime », confie-t-il dans une interview.
En toile de fond, le récit embrasse les évènements qui ont secoué le monde : en 1988 l’explosion de l’avion sur Lockerbie, « l’affaire Judith Barsi ». En Juin 1989, la finale de Roland Garros « entre dans l’histoire » tandis qu’à Pékin , sur la place Tiananmen, un jeune homme fait face aux chars.
La bibliothèque Mitterrand est en projet. A la radio, on passe « Man in the Mirror » de M. Jackson.
Dans ce roman empreint de nostalgie et de gravité où Eros et Thanatos se côtoient, l’auteur convoque ses souvenirs de jeunesse et se livre sans filtre avec sincérité et sensibilité.
Un livre qui aurait pu s’intituler : « Et rester vivant » si ce titre n’avait pas déjà été pris par Jean-Philippe Blondel. Comme Annie Ernaux, Philippe Besson est soucieux de laisser une trace. Pour lui, « écrire témoigne qu’on n’oublie pas ». S’il trouve que les mots lui manquent pour traduire son ressenti, il réussit parfaitement à nous émouvoir, à susciter notre empathie et à nous donner envie de lire ou relire les romans mentionnés.
Une fois refermé, souvenez-vous, lecteur, que « Tout est dans les livres. Tout » !
Michel MONORY & Michel ARBARTZ – C’est le cœur qui est grec – Une correspondance, Le Temps qu’il fait, dec.2018, 296 p., 25€
« Je n’ai plus ce culot adolescent de me prendre pour Artaud. (Tu m’as rappelé cette anecdote : tu nous lis en classe un texte du Mômo ; je t’interromps, avec le culot de ma jeunesse catégorique : « Monsieur, ce n’est pas comme ça qu’on lit un texte d’Antonin Artaud ! ». Tu m’invites très pédagogiquement à donner ma version à l’estrade ; alors, sur le perchoir, je me balance un magistral coup de poing à l’estomac et je débite tout le texte sur un râle de mourant. Avant ton rappel, je n’en avais aucun souvenir) »
(Arbatz à Monory, p. 63)
Voilà un livre d’une teneur singulière (la correspondance d’un maître et de son élève, se retrouvant quarante ans après leur dernier contact !), par deux êtres plus singuliers encore :
Michel Monory – 1930-2014 – professeur de lettres classiques, ayant, après une dévastatrice guerre d’Algérie, fait l’essentiel de sa carrière dans les centres ou instituts culturels français à l’étranger, Londres, Turin, mais surtout Athènes, où son amour éperdu de la Grèce survit à la cruelle et fantasque dictature des colonels !
Michel Arbatz, de vingt ans son cadet, fils d’ouvrier communiste, formé par l’autre Michel, dès ses seize ans, à la poésie et au théâtre, mais bientôt adepte (jusqu’à la case prison) d’un maoïsme radical, puis vivant, en autodidacte du sort, en Brière, dans les Cévennes, en Irlande du Nord, toutes les marges révolutionnaires disponibles à quelqu’un de sa génération. Il « zone » , bricole diverses survies, développe ses talents de chanteur, conteur et acteur (y compris en travaillant avec Armand Gatti, Jacques Lacarrière ou Jean-Louis Trintignant), invente peu à peu son métier de « phoniste » – l’équivalent, dit-il, du copiste d’après l’écriture – qui peut se résumer à la mise en voix systématique, sur tous les tréteaux du monde, depuis Villon jusqu’à Dubillard, en passant par Desnos et Brassens, du phrasé français !
Ces deux-là, qui se sont perdus de vue dès 1967, ne se retrouvent donc (par Internet) qu’en 2009. Et ils s’écrivent, pour fêter, on va le voir, leur commun « cœur grec », en croisant les anecdotes des sortes de jumeaux divergents que sont alors leurs destins.
C’est Michel Monory qui fournit et restitue la base grecque de leur pensée. La Grèce ancienne (et la Grèce éternelle, si l’on en accorde une), tient, on le sait, en quelques mots d’ordre simples et limpides : pas de justice sans courage (l’héroïsme) ; pas de joie sans beauté (la statuaire) ; pas de mesure, enfin, sans lucidité (le débat réfléchi, l’analyse critique mutuelle) – ou pour le dire plus clairement : pas de sagesse sans intelligence (sans attention, comme dit Marcel Conche, à « l’appel du réel »). Les deux Michel en sont d’accord. Lorsque les monothéismes font trembler ou délirer Dieu, lorsque le capitalisme se ruine et la mondialisation se rend inhabitable, redevenir cœurs grecs nous reste, par précaution, toujours loisible. Cela, au fond, demande peu : vaillance, rayonnement et perspicacité sont seuls ensemble requis. Qu’on imagine, par exemple, face à nos sportifs ahuris, chargés et véreux, ce que serait simplement un athlète (de corps ou d’esprit) heureux d’être fort, lucide sur le terrain comme loin de lui, maître de son exercice de vie, et sachant sobrement (s’il le faut) expliquer sa virtuosité et justifier l’intérêt d’y parvenir, cette figure de nos jours quasi-miraculeuse serait pourtant l’ordinaire dans les beaux jours d’une vie grecque.
Mais si Monory est un érudit sensible et solide, il n’a pas l’infatigable fantaisie d’Arbatz, ni son éperdue créativité. Monory ne sait vaincre (partiellement) sa mélancolie que par sa pensée de l’art, et non, comme Arbatz la sienne, par l’art lui-même. Monory, malgré son humour et sa bienveillance, reste un homme d’institution, un calligraphe, un commentateur des styles de vie et de la vie des styles ; Arbatz au contraire, est – comme physiologiquement – un baladin, un aventurier de la voix, un metteur en vie, et lui-même un styliste, actif et aigu ! Cet homme de scène est un remarquable écrivain. Trois exemples : d’abord, à la mort du voisin Gébelin, ermite cévenol (p. 165)
« C’est ainsi que j’ai creusé, avec d’autres, la première tombe de ma vie dans le petit cimetière à l’abandon qui jouxte l’église d’Elze où aucun office n’a été célébré depuis des décennies. Marcel convoya le corps dans son cercueil sur le plateau de sa 404. Nous le descendîmes ensemble avec des cordes dans la fosse, maladroitement, tâchant, par un respect désormais inutile, d’éviter les chocs, puis nous l’avons comblée à tour de rôle. Quand tout fut fini (je ne me souviens d’aucune homélie d’un prêtre quelconque, ni d’un discours d’un d’entre nous, nous n’avions encore aucune familiarité avec la mort), quelqu’un constata soudain que nous avions enterré le corps dans le sens inverse de tous les autres défunts du cimetière. Il y eut un long conciliabule, puis nous décidâmes d’un commun accord que cette situation à contre-courant conviendrait au fond très bien pour l’éternité au « cher disparu ».
Ensuite, quelques pages plus haut, la vie de ces (à la fois épiques et indolents) babas ruraux est rendue ainsi :
« S‘isoler sept années durant, loin de tout (le premier commerce était à 10 km) tout en rêvant de vivre de son art, avait un côté un peu fou (complètement, après tout). C’était la lutte interne entre la musique et la maçonnerie. Les mains gonflées, les ongles cassés, la température moyenne à 11° l’hiver dans la maison. L’eau venait par hasard. Nous avions un tuyau en polyéthylène de 600m qui amenait l’eau captée plus haut du ruisseau (chacun possédait son installation de fortune). L’été, le ruisseau était quasiment à sec ; à l’automne, les pluies assuraient un bon débit, mais les feuilles mortes bouchaient l’entrée de la captation ; l’hiver, l’eau gelait dans les zones à l’ombre ; au printemps, le courant était tel qu’il emportait le tuyau. Donc l’eau arrivait par grâce. Mais cela n’empêchait pas d’admirer en hiver les féeries glacées provoquées par l’éclatement du même tuyau dans un bosquet d’arbres » .
Ou ce commentaire (p. 66) idéologiquement incorrect de son propre répertoire :
« J’ai chanté longtemps une Java marxienne, dont je ne rougis pas, et qui ne m’a pas fait que des amis à l’époque : Marx quittait le cimetière de Londres, tentait, pour se constituer un capital, de récupérer des droits d’auteur à Moscou, se faisant interner dans un asile pour « délire réformateur » et se saoulant la gueule dans ma cuisine, achevait son récit en déclarant : « Prolétaires de tous les pays, excusez-moi ».
Et l’humour, chez notre chanteur et poète, n’exclut ni beauté ni profondeur, comme (p. 142) en cette anecdote …
« … qui a pour cadre le village de Ribbeck, dans la campagne environnante de Berlin, au milieu du XIXe. Le châtelain du lieu avait plusieurs poiriers magnifiques, et à la saison du fruit, il avait coutume de se promener toujours avec quelques poires dans les poches, et d’en offrir à qui en voulait. La générosité de ce geste n’avait rien à faire avec un quelconque paternalisme; plutôt une obsession d’affirmer la gratuité des dons de la nature, et de s’en faire le simple messager. C’est du moins la façon qu’avaient les villageois d’en rendre compte. Quand le châtelain mourut, on l’enterra avec plusieurs poires dans les poches, tant cette image était ancrée dans la population. Il se passa, en moins de temps, la même chose qu’avec la noix dans la poche du guerrier médiéval (enseveli) dans l’anecdote de Char : un poirier poussa à côté de la tombe »
Monory lui-même mourra pendant ces ultimes années d’échange. Avec lucidité (« Le naufrage est toujours au bout du voyage », p. 77), même quand les soins du cancer se font eux aussi tragiques (« Dois-je m’arrêter ? Ma main, à cause de la chimie, se contracte vite et je dois m’accrocher pour la mater » (p. 250).
Comme en ce passage (p. 233) qui bouleverse :
« … l’esprit encore clair et non embrumé par les médecines qui m’attendent au tournant, encore « d’attaque » et combatif pour redresser l’échine penchant dangereusement, pour fréquenter, non pas courageusement, mais poétiquement, les régions de l’ombre. Réduit à peu, a paltry thing, comme dit Yeats de l’homme âgé, j’ai toujours l’impression d’avoir froid, je suis déjà las, après de brefs séjours à l’hôpital d’Antony, du « triste hôpital et de l’encens fétide », et je me tourne bien sûr vers l’azur comme Stéphane … »
Dans sa suggestive préface, Juliette Simont – qui rappelle l’étrange réalité d’un verbe au présent dans le fameux vers de Villon : Frères humains, qui après nous vivez – nous assure (p. 14) avec raison que « tout cela – et bien plus que cela – », dans cette formidable correspondance …
«… nous est offert avec cocasserie souvent, une lucidité sans complaisance, l’énergie joyeuse et parfois mélancolique de la vie pensante, et toujours en beauté. De ce trésor à visiter, le lecteur dressera son propre relevé et sa propre carte »