Jérôme Garcin, le syndrome Garcin, Gallimard, Récit, ISBN : 2070130622, 1 décembre 2017.

Chronique de Alain Fleitour

Jérôme Garcin, le syndrome Garcin, Gallimard, Récit, ISBN : 2070130622,  1 décembre 2017.


« J’écoute le silence du médecin, écrira Jérôme Garcin page139, le silence de Paul Launay, qui a consacré des pages à la découverte de la mort pour un enfant, à la perte d’un frère, au langage et à la séparation violente des jumeaux, mais qui laissera sa femme dire ce qu’il est incapable de dire.


Par erreur, ou au détour d’une confidence, Jérôme Garcin fait parler Pam et dévoile  le mutisme de la douleur, le drame qui fissure encore l’âme de celui qui est Paul Launay, le médecin le mieux qualifié pour alléger le poids du deuil chez l’enfant, non à le surmonter, mais juste pour l’évoquer.
C’est Pam encore qui explique à l’enfant de 10 ans, combien le décès de son frère l’a meurtri.
Jérôme Garcin se tait, ou du moins, il ne parle qu’à la 3ème personne.


Le syndrome Garcin est là, douloureux, impalpable, il est un mélange d’angoisse et de désinvolture, il est là dans la négation du drame, dans cette façon de se blinder et de se taire, jusqu’au moment où les parents de Jérôme Garcin, faute de le comprendre, traduiront parfois cette froideur en égoïsme. Jérôme, était-il insensible, peut-être que l’auteur s’en souviens, de cette incapacité d’aimer comme si l’enfant avait perdu l’élan du cœur.



« Pam me raconte le garçon que j’ai été
dans les mois qui ont suivi la mort d’O1ivier,
me décrit très précisément ma détresse,
ma sidération, mon repliement,
de feindre d’ignorer le drame
qui m’a métamorphosé
au seuil de mes six ans. »



Mais le conteur Jérôme Garcin n’en reste pas là, et sur cette page 138, Pam se confie, elle lui montre soudain, « celui que, avec autant d’amour que d’anxiété, elle n’a cessé d’observer et de materner, mais que j’ignore- ou que je veux ignorer- avoir été. »


La réponse à cette incontournable question ; pourquoi cette famille a tout donné à la médecine ? Elle se trouve page 9 . « Au commencement était l’homme et sa souffrance, en face se trouvaient son semblable et sa compassion. Toute la médecine est partie de là ( séance inaugurale par Raymond Garcin en 1954 ) ».


Raymond Garcin aura trouvé les mots, pour expliquer ce goût de soigner, dans une indisposition naturelle à se mettre en avant, en choisissant de venir en aide aux souffrants, et d’entrer dans les ordres de la compassion.

Cette retenue, cette humilité se traduira par la lecture de tous les écrivains qui cherchent à combattre les fléaux, au lieu de scruter l’horizon pour débusquer les boucs émissaires.
Il lira Albert Camus et sa fougue à combattre, à résister aux grandes épidémies par le travail et la raison.


Jérôme Garcin écrit dans ce livre l’essentiel, notre destin à tous, dans une langue simple fluide, pleine de fantaisie, oh combien lucide. Ce ne sont pas des chapelets de titres qui défilent, mais une lignée de personnalités, de déterminations, de pratiques qui se situent entre la profession et l’ordination.


Il y a dans le style Garcin celui qui s’amuse, taquine, se cache et celui qui monte en selle pour vilipender tel rustre ou telle funeste logique. Je finirai par trouver dans la prose de ce grand lecteur, du d’Ormesson avec une pointe de Desproges.



© Alain Fleitour

Albert Camus et Maria Casarès, Correspondance, Gallimard, Archives : la correspondance de Albert Camus et Maria Casarès 1944 à 1959 , ISBN : 2072746175, 9 /11/ 2017, audio le 14/06/2018.

Une chronique d’Alain Fleitour

Albert Camus et Maria Casarès,  Correspondance, Gallimard, Archives : la correspondance de Albert Camus et Maria Casarès 1944 à 1959 , ISBN : 2072746175,  9 /11/ 2017, audio le  14/06/2018.

Ils touchent presque le ciel, ils sont lumineux, ils dialoguent, se conjuguent, et de leur rencontre émerge une correspondance d’une beauté et d’une profondeur foudroyante.
Albert Camus et Maria Casarès dans le silence de leurs séparations écrivent une prose inouïe par la qualité littéraire mise à nue.

C’est un  monument de 1300 pages, aux signes serrés, de plus de 40 lignes par page. Comment résumer un tel livre ? J’ai pris l’option de m’appuyer sur des passages qui font revivre, les acteurs de cette correspondance.  


Mais, quand le rideau tombe fin décembre 1959, ce sont nos pleurs qui froissent le papier. L’inacceptable est arrivé au plus grand écrivain du XX ème siècle. Tout se dit et s’écrit sous sa plume avec une intelligence subtile, aimante, prenant toute la vie à bras le corps, les fulgurances de l’amour comme les ténèbres de son siècle, de sa ville, Alger, de son pays.

Pourtant elle savait qu’elle pourrait perdre Albert Camus. Elle pressent qu’un accident peut arriver. « La seule chose qui me sépare de toi maintenant et qui me pousse à la folie par instants, c’est l’idée qu’un jour la mort vienne nous obliger à vivre l’un sans l’autre ». « Lorsque cette pensée s’empare de moi avec cette acuité … Avec l’idée que tu n’es plus là et que tu ne seras plus jamais là, toutes mes facultés se brouillent dans un chaos total. »

Cette soif de vie Camus l’a exprimée avec force dans son livre L’Étranger. Quel auteur est capable d’écrire un tel livre, avec cette plume, neutre, dépouillée de toute émotion, en la portant au plus haut niveau de l’expression de l’absurde et achever le livre par un appel à la vie, « car s’il ne me reste qu’une heure, je veux la savourer, sans être dérangé par les prêtres, la vie oui, je veux toute la vie ».


Cette correspondance offre tout l’envers de l’Étranger, le langage du cœur.



Dans cette correspondance il laisse toutes ses fibres confier ses plus belles émotions d’homme, puiser dans ses vagabondages, dans le désert vers une autre lumière, celle des amants, et confier au ciel des vœux fixés à des étoiles filantes. Qu’ils retombent en pluie sur ton beau visage, là-bas, si seulement tu lèves les yeux vers le ciel, cette nuit. Qu’ils te disent le feu, le froid, les flèches, l’amour, pour que tu restes toute droite, immobile, figée jusqu’à mon retour, endormie toute entière, sauf au cœur, et je te réveillerai une fois de plus…Écrit Camus le 31.07.1948

Le 24 août 1948 , l’absence de Maria Casarès,
« irradie son corps tout entier, un corps privée de sa source, de cette eau qui lave et apaise, car dit-il, j’étouffe, la bouche ouverte, comme un poisson hors de l’eau. J’attends que vienne la vague, l’odeur de nuit et de sel de tes cheveux ».

Le chassé croisé des lettres s’harmonise pour fluidifier cet intense dialogue à distance, entre Maria Casarès à Albert Camus, les échanges se font plus sensuels et plus poétiques le jeudi 30 décembre 1948.

Elle lance,

 » Ah viens vite et tout au creux de tes grandes jambes, lors , tout se fera tout seul… Et je t’emmènerai au milieu du vent, de la pluie battante, des rosaces, des vagues, dans l’odeur du varech, et je te ferais comprendre, « sale lacustre brûlé de soleil »,  » je t’aime de ce mouvement infini, tout mouillé, salé, où l’on ne peut vivre qu’au passé tellement l’instant est fugitif, et inaccessible ».


C’est aussi dans ces échanges épistolaires tournés vers la vie partagée, qu’Albert Camus trouve des accents d’une beauté aveuglante ;

« nous aimer le plus fort et le mieux que nous pourrons, jusqu’à la fin, dans notre monde à nous, écartés du reste, dans notre île, et nous appuyer l’un sur l’autre pour faire triompher notre amour par sa seule force, par sa seule énergie, en silence. »


Maria Casarès y répond avec cette beauté singulière que donne au cœur l’intelligence de l’âme.


« La mer devant moi est lisse et belle, comme ton visage parfois quand mon cœur est en repos ».
« Mais l’amour que j’ai de toi est plein de cris. Il est ma vie et hors de lui, je ne suis qu’une âme morte. »


Les deux correspondances se répondent dans une langue à la poésie tenue, une écriture juste qui décuple les énergies de chacun. Ce sont deux amours fructueux, débordant de projets, d’attentions, de connivences, un couple soudé à leur devenir.


« Ta présence, toi, ton corps, tes mains, ton beau visage, ton sourire, tes merveilleux yeux tout clairs, ta voix, ta présence contre moi, ta tête dans mon cou, tes bras autour de moi, voilà tout ce dont j’ai besoin maintenant. »


« Que tu m’aides un peu, très peu, et cela suffira pour que j’aie de quoi soulever les montagnes répond encore Camus à Maria Casarès. »

La maison Gallimard a décidé de créer un livret audio. Ce livret avec les voix d’Isabelle Adjani et de Lambert Wilson est une belle réussite

La voix d’Albert Camus, dont je ressens le phrasé si ample, si détaché parfois tant la qualité de l’écriture dense et serrée tremble avec une émotion toujours contenue, donne une mélodie mélancolique à la beauté de son style imagé. Les nombreux textes qu’il a lus ont imprégné notre mémoire, et là dans cette voix de Lambert Wilson, c’est Camus vivant qui nous parle.


Je me souviens de Maria Casarès dans la somptueuse pièce de Berthold Brecht, Mère Courage, je me revois en 1968, écouter cette voix féroce, cassée, si forte qu’elle emportait tout comme un ouragan. Est-ce le deuil qui a fait d’elle la très grande tragédienne, comme portée par une blessure si démesurée. La voix d’Isabelle Adjani est portée par cette déchirure à venir.

© Alain Fleitour

Cathy Bonidan, Le Parfum de l’Hellébore, Éditions de la Martinière, ISBN: 2732472514

Chronique de Alain Fleitour

Cathy Bonidan, Le Parfum de l’Hellébore, Éditions de la Martinière, ISBN: 2732472514
paru 05/01/2017, réédité en livre de poche.

Il est étrange de commencer cette fiction en 1956, « Le Parfum de l’Hellébore », dans le milieu  hospitalier. L’auteur Cathy Bonidan est vannetaise. Or, au mois de janvier 1955, une épidémie de variole se déclara à Vannes faisant une vingtaine de morts, dont le Dr Grosse. Parmi les victimes plusieurs jeunes filles. L’épidémie s’éteindra grâce à une vaccination de masse organisée sur toute la Bretagne.

Ces faits encore présents dans la mémoire collective soulignent que la médecine en 1956 est très éloignée de celle que nous connaissons.
En janvier 1955 des femmes meurent encore en couche, des enfants meurent en bas âge.
Que dire de la médecine psychiatrique balbutiante pratiquée en 1956 ? Et que dire du lieu où étaient reçus les malades, désigné parfois par le sobriquet de, « la maison des fous », nom entendu encore en 2018 pour l’hôpital de St Avé (56).

les électrochocs étaient encore pratiqués dans les années 1970.

Soigner l’autisme ou l’anorexie en 1956, et le guérir paraissait alors aussi hasardeux que de gravir l’Annapurna sans oxygène. « Dans tout l’asile, on entendait des cris et des plaintes. Le personnel semblait traverser les couloirs, sans but, le regard vide et sans plus d’expressions, de nombreux malades se traînaient au sol et bavaient sans que quiconque se soucie de les remettre debout, ni de leur essuyer la bouche, s’indigne la conteuse page 223 ».

Ainsi la construction du roman en deux époques, apparaît d’une grande finesse, et nous aide à bien comprendre que les premières observations empiriques, ont mis du temps à s’imposer, comme la connaissance de la maladie qui fait le cœur de l’ouvrage, ressemblait en 1957 à une mosaïque à la Prévert, d’attitudes déconcertantes aux origines inconnues.


Pour Gilles, autiste, cette lente conquête de l’autonomie a pu se faire grâce à Serge, le jardinier, qui lentement et en dehors de toute contrainte a patiemment élagué pour lui une éducation à sa stature. Une éducation assise sur les saisons, une éducation ancestrale, charnelle et terrienne. Rien ne presse, « silence ça pousse lui dira Serge, ne fait aucun effort » ; dessines dans la terre, avec un râteau comme avec un pinceau.



Il se dégage du livre de Cathy Bonidan, une grâce, une minuscule légèreté de connivence, dans laquelle Gilles a trouvé une paix intérieure, une aisance, une gestuelle douce et simple qu’il a pu assimiler sans avoir à produire un labeur.

Pourtant comme en regard un autre drame se joue. Une enfant de treize ans, Béatrice, anorexique, était en train de sombrer, les traits se creusant, sa malice désertait son regard, pourquoi ? Son entourage ne comprend pas et aujourd’hui encore le malaise semble être prêt à frapper, ici ou là une jeune fille, face à la même stupeur des soignants.

Béatrice largement adaptée au milieu scolaire réussit ses études, lectrice elle découvre avec bonheur la littérature, mais devant son corps, devant la nourriture son esprit dévisse. Comme Gilles on retrouve Béatrice dans la deuxième partie, on apprendra son destin qui ne laissera qu’un immense point d’interrogation, pourquoi Béatrice s’est laissé glisser vers une détresse insondable.

L’itinéraire de Gilles est vertical, c’est l’espoir de vivre, la conquête de la liberté délivré par la présence paternelle et apaisante de Serge.

Justifier et embellir le métier d’enseignante, c’est donner du sens à la présence de l’adulte, c’est effacer le trouble comme l’inconfort chez l’enfant, gommer le sentiment toxique de solitude, éviter que germe cette gangrène inhérente à ceux qui sont tombés dans la spirale de l’anorexie.

Béatrice confrontée à son malaise, est éprouvée durement et durablement par le manque de vie partagée, par l’absence paternelle douce et confiante, mutilée par son incapacité à s’abandonner à des gestes charnels, comme à son doudou. La priver de livres était lui ôter ses derniers fragments de vie. L’encourager à lire, et mieux encore dans les bras d’un autre ou d’une autre pouvait la renouer à ses forces vitales.



« Je viens de fêter mes 14 ans. Quel bel âge, direz-vous ! Et que l’on est entouré d’une famille aimante et attentive avoue  sans y croire Béatrice page 101 ».


Ce livre nous saisit, Gilles et Béatrice nous bouleversent, la souffrance est toute présente à fleur de mots. L’écriture simple et limpide de Cathy Bonidan, donne toute sa place à l’émotion, et se libère pour saluer le renouveau de Gilles, accompagner ses conquêtes. Une très belle réussite littéraire.      

©Alain Fleitour

Les actualités de Alain Fleitour : ICI

Claudie Hunzinger ; L’affût ; ou Comment je me suis transformée en cerf ; avec des photographies de Fernande Petitdemange ; Editions du Tourneciel – Collection le miroir des échos (113 pages – 20€) ; 3ème trimestre 2018

Une chronique de Nadine Doyen

Claudie Hunzinger ; L’affût ; ou Comment je me suis transformée en cerf ; avec des photographies de Fernande Petitdemange ; Editions du Tourneciel – Collection le miroir des échos (113 pages – 20€) ; 3ème trimestre 2018

L’éditeur Albert Strickler (1) a apporté beaucoup d’esthétisme à ce livre avec sa couverture velours et les photos de fragments de ramure qui ponctuent le récit.

Quand on habite à Hautes-Huttes, « un lieu spécial », au fin fond de la forêt, « un îlot secret, sauvage », dans « un coin resté longtemps sans aucun accès carrossable », on peut s’attendre à faire des rencontres de bêtes sauvages.

Claudie Hunzinger ne les nomme pas de suite, emploie le pronom personnel « ils » , laissant planer le mystère, mais confie « nous savions qu’ils étaient autour de nous », « nous les avions repérés ».

Jusqu’au soir du 29 octobre 2017, où en revenant d’une rencontre en librairie, en promo pour son dernier roman (2), elle manque d’entrer en collision avec « un bolide extraterrestre » : « un tonnerre de beauté, tête et cou rejetés en arrière, ramure touchant le dos, proue du poitrail fendant la nuit ».

Cette rencontre provoque un déclic chez la narratrice : s’introduire dans la cabane construite par Leo, en guise d’affût, dont elle a la clé, inutilisée depuis 10 ans, afin d’observer « ces grands animaux » dont elle devine la présence.

La romancière ne cache pas sa fascination pour la ramure du cerf, « qui porte ses bois comme le blason de son domaine » (3)

Elle s’emploie à mieux connaître les mystères de ces êtres invisibles sur lesquels elle s’est documentée. Curiosité exacerbée par Leo, photographe animalier, qui connaît tous les cerfs, et leur a même attribué un prénom.

On suit ses préparatifs (achat d’une tenue, de jumelles, confection d’un filet de camouflage). Elle s’impose un protocole, impatiente de les observer.

Tel un détective, elle commence ses repérages dans la neige, débusquant la moindre trace, au coeur de la nuit, la peur au ventre. Elle se sent « une proie », tels ces cerfs qui la fuient.

Si Leo met en exergue la beauté des animaux qu’il prend en photos, d’autres les  exposent en trophées, recueillant même des médailles. Difficile à admettre pour les défenseurs de la cause animale. Leo, en naturaliste, a tissé une relation singulière, « de personne à personne » avec ces êtres mystérieux, comme il le relate à la narratrice. Il se remémore « l’âge d’or », déclinant le portrait des disparus (Wow, Merlin), mais aussi de ceux qu’ils sont susceptibles de croiser : Apollon, « le patriarche du clan , le sage», ou Géronimo. On se familiarise avec un vocable spécifique qui les décrit : « c’est un 12 aux empaumures puissantes », « c’est un 16 cors à mi-juillet », « déjà en velours ». Le champ lexical s’agrandit avec : le merrain, la perche, les épois, les chevillures, le larmier.

Leo soulève la question du massacre de cette faune par des adjudicataires et des chasseurs, allant jusqu’à les traiter « d’abrutis », de « mercenaires ». Pour les uns, il s’agit de régulation imposée par l’ONF ; pour les défenseurs de la cause animal on parle de massacre. Leo nourrit des craintes pour ses protégés, comme Arador, « à la ramure interminable ». Par contre il retrouve le sourire quand il apprend que « ses cerfs » affamés ont brouté le potager de l’auteure. Leo relate ses années d’observation, évoque avec émotion son souvenir unique de Wow « en lambeaux », hélas victime « d’un tir sanitaire ». Il confie avoir été « hypnotisé, comme possédé » au point d’être incapable d’immortaliser l’instant. Le voici mû par la « la soif d’être un humain augmenté d’un corps animal », par le désir de devenir lui-même un « homme-cerf ». Mais de quel bord est-il vraiment ? Anti chasse ou pro ?

Le récit épouse les mois et accompagne la mue qui se produit en fin d’hiver.  Retrouver les bois perdus tient du miracle et on devine la joie de la romancière de trouver un bois d’Apollon. Prisées par Leo, ces branches, il les entasse sur son bureau.

Quant à Claudie Hunzinger, elle a enfin percé le mystère de « ces grands coups effrayants » qui tambourinent l’été. Car, vers la fin juin « tous ont allongé ».

Il s’agit de la «  perte des velours », la troisième métamorphose du cerf.

Elle fait entendre les « raires », les premières voix, les brames (« un baryton magnifique ») lors de ses sorties avec Leo et son frère Roland pour vérifier des affûts.

Claudie Hunzinger dépeint avec précision la beauté des paysages ensevelis sous la neige, les « éboulis de moraines » glaciaires, les forêts interminables.

Elle magnifie les ramures des cerfs, met en exergue l’harmonie, la splendeur des andouillers, de la « forêt » qui les coiffe.

Elle réussit à créer une atmosphère mystérieuse où s’invitent peur et tension d’autant plus angoissante la nuit. Une ombre passe sur l’amitié tissée avec Léo quand elle découvre que ses photos « illustrent le site d’une boucherie ». Elle se sent trahie.

L’écrivaine contemplatrice signe un récit original de sa « métamorphose en cerf », à force de se fondre dans leur environnement. Elle offre un bain de nature et une immersion initiatique dans l’univers des cerfs au rythme des saisons qui prône la patience et le respect de ces « herbivores clandestins ».

La narratrice rejoint tous ceux qui militent pour la cause animale dans son injonction finale : « Sauve-toi Apollon, sauve-toi ».

Quant à vous lecteurs, soyez à l’affût des romans de Claudie Hunzinger.


©Nadine Doyen

(1) : Vient de paraître : Journal 2018 d’Albert Strickler : Le coeur à tue-tête, éditions du Tourneciel, collection Le chant du merle

(2) Dernier roman de Claudie Hunzinger : L’incandescente , éditions Grasset.

(3) Aphorisme de Sylvain Tesson

Frédéric Chef, Poèmeries, éditions traversées, 15 €, 2018

Une chronique de Olivier Massé
Parue dans le n°75 de Diérèse

Frédéric Chef, Poèmeries, éditions traversées, 15 €, 2018

Des poèmes qui courraient en trois parties :Vanités, où l’on s’essaierait, vaille que vaille, à trouver une voie juste entre la prétention et l’autodérision, Hommageries, où l’on rendrait plus clairement hommage aux grands frères, illustres et pitoyables, de François Villon à Jean-Claude Pirotte,Voyageries, où l’on tenterait le pittoresque au défilé dans la fuite du temps ? Un peu de cela dans Poèmeries, mais d’emblée, il faut l’annoncer mi-désinvolte mi-grandiloquent, à la fin du premier sonnet – car ce ne sont que ces formes à peu près : je me fous de tout et de la poésie / ce qui compte avant tout c’est le geste. Sans doute, plus profondément, le geste, la course avec finesse malgré les apparences de l’ici ou là, ainsi va la vie poème sur le fil tendu. L’humour noir côtoie aussi la tragédie, les petits croquis, les touches intimistes angoissés et fugaces, reprenant parfois au haïku l’idée de la petite pensée après la description, en mode de clôture ou d’ouverture, c’est selon. Car enfin, le lointain et le proche ne se rejoignent-ils pas comme ces poètes relus pour approcher de moi / cet autre qui ressemble à quelque réconfort ? Oui dans ce voyage où le décor si pittoresque peut se lézarder, il y a lueurmêlée aux pleurs, condition humaine de l’homme qui de sa place ne sait que la difficulté, sans prétention ni négation de vérité tragique : un jour qu’il est de jour avant la fin de quoi / du voyage qu’on porte au cœur ou à la tête / nous sommes ici-bas de passage c’est comme ça !

© Olivier Massé, Diérèse, n° 75, hiver 2018-2019, pp. 266-267.