Éric Brogniet, Bloody Mary, Road movie pour Marilyn Monroe, Éditions Le Taillis Pré, janvier 2019, 14€, 85 pages.

Chronique de Lieven Callant

Éric Brogniet, Bloody Mary, Road movie pour Marilyn Monroe, Éditions Le Taillis Pré, janvier 2019, 14€, 85 pages.

Road movie, 

« Le road movie (littéralement « film routier ») est un genre cinématographique nord-américain dans lequel le fil conducteur du scénario est un périple sur les routes et à travers de vastes espaces avec pour moyen de locomotion la moto, comme dans Easy Rider (1969), ou l’automobile, comme dans Thelma & Louise (1991). En général, cette errance se termine mal plutôt que bien. » peut-on lire sur la wikipédia.

Si l’on applique cette définition au livre d’Éric Brogniet, on retrouve la fluidité imagée d’un film, la succession de scènes où les points de vue se multiplient, le jeu ou plus exactement peut-être les jeux de ses principaux acteurs: le poète et à travers lui, tous les hommes, la star et à travers elle tous les destins hors du commun, la poésie et à travers elle toutes les formes d’écriture.

Les thèmes de l’errance, de la quête de réponses ou de l’absence de réponses à la vie sillonnent les pages du livre d’Éric Brogniet consacré au souvenir de Marilyn Monroe. Pour répondre aux poèmes cinématographiques comme autant de scènes découpées d’un ensemble plus vaste, il y a les illustrations très graphiques de Thierry Wesel. Une trame jette une ombre sur les images, nous révèle ou nous cache pudiquement les éléments d’un cocktail « diabolique ». 

Le bloody Mary n’est pas qu’un cocktail pimenté qui devrait son nom à Marie Tudor fille du roi d’Angleterre Henry VIII, il n’est pas seulement la boisson alcoolisée à laquelle on associe aussi parfois le célèbre auteur américain Hemingway qui craignait s’il revenait à la maison l’haleine chargée, les remontrances de sa femme Mary qui surnommait « satanée Mary ». Le cocktail qui a tué Marilyn on le connait, il est fait d’excès, d’éléments disparates, de coïncidences cruelles et inexorables que relatent les poèmes de Brogniet entremêlés parfois de poignantes citations de la commédienne.

« Elle exposait sa paradisiaque blessure
Glaïeul rouge, épiderme neigeux… »

Il y a ce questionnement aussi qui nous informe sur le cocktail mortel:

« Comment vivre scindée
Sinon de la métamorphose faire
Cette loi unifiant les phases
Ta vie jetée dans l’absolue volonté d’exister
À la face émerveillée d’un monde
Avec lequel jouer, quand de l’enfance saccagée
Du père inconnu et de la mère devenue folle
Il ne reste que des débris d’images
Comme en un film surexposé où la lumière
A blanchi jusqu’à effacer les silhouette
Sur la pellicule qui tremble…

Lorsqu’on connait les ingrédients du cocktail mortel parvient-on pour autant à désamorcer l’explosion finale? Au-delà de ce qu’on nomme « destin de star », il y a vie humaine, errance, défaites. Le road movie poétique ne s’arrête pas à ces questionnements, il parle surtout d’un voyage et qu’importe finalement le regard que jette dessus le destin, il a quelque chose d’envoutant, d’enivrant. Il s’inscrit dans les diverses mouvances humaines. La sorte de beauté charnelle qu’incarnait la star sur scène témoigne aussi peut-être de notre attrait fait de combinaisons magiques, de rapports qui tentent de s’équilibrer et qu’on retrouve à la base, dans les racines de tout art, y compris celui du langage. 

© Lieven Callant

MATHIAS MALZIEU, Le plus petit baiser jamais recensé, Mars 2014- Février 2017 (poche) ; éditions j’ai lu (8€ – 154 pages)

Chronique de Nadine Doyen

MATHIAS MALZIEU, Le plus petit baiser jamais recensé, Mars 2014- Février 2017 (poche) ;  éditions j’ai lu (8€ – 154 pages)

Mathias Malzieu met en scène « un inventeur dépressif » doté d’une imagination débridée digne d’un surprisier (1). Il fait figure de loser en amour. Venant d’être quitté, son coeur en jachère, éventré, il l’a rassemblé « en miettes dans une boîte à chaussures ». (Pas comme Amélie Nothomb qui, elle, fait un autre usage de la boîte à chaussures ! Elle y entrepose ses manuscrits.)

C’est ce coeur « en pièces détachées » qui vient de s’enflammer après le foudroiement causé par « le plus petit baiser recensé » et qui l’a laissé sur sa faim.

Que peuvent bien avoir en commun le héros de ce roman et Chateaubriand ? 

Tous deux, émoustillés par le baiser d’une inconnue, partagent la même obsession : retrouver celle qui les a tourneboulés/chamboulés ! Pour Chateaubriand, Jérôme Attal nous raconte cette anecdote dans La petite sonneuse de cloches (2).

L’auteur y autopsie ce baiser si singulier. Serait-ce un baiser par empathie ? (3)

Suivons notre sous-doué pour l’amour dans ses investigations. Coaché par Gaspard Neige, détective privé à la retraite, il va pister, tel un Sherlock Holmes, celle qui disparaît quand on l’embrasse, tenaillé par l’envie impérieuse d’éclaircir ce mystère, de connaître cette fille invisible ! Et aussi pour épingler à son tableau de chasse ce baiser inédit ! Et « compléter sa collection de plus petits baisers jamais recensés ».

Une expédition aussi abracadabrantesque que celle dans Une sirène à Paris ! 

Imaginez la stupeur des passants en voyant déambuler un homme sur un skateboard (4) avec Elvis, le perroquet « wi-fille » du détective, un complice hors pair, aux dons incroyables, capable de se faire le porte-parole de l’amoureux transi et de réciter   « Sparadramour ». Cet équipage est en plus assisté de cinq écureuils de combat ! 

Ils arpentent des rues aux noms illustres (Rue Charlie Chaplin, Rue Brautigan, Boulevard Bashung…) 

« Le Frankenstein de l’amour » se confie à sa pharmacienne Louisa qui ainsi est informée de ses avancées. Comment étancher sa soif inextinguible depuis qu’il a connu les lèvres de cette inconnue avec ce baiser magique ? 

Va-t-il réussir à lui rendre ce baiser volé ? Aurait-il rêvé ? Le doute s’installe.

Beaucoup de péripéties à vivre, d’autant que la fille a le don de s’évaporer après leurs étreintes ! Et que le perroquet « déclenche ses simulations orgasmiques à l’approche de la moindre crinière brune à boucles souples ».

Les indices sont maigres, mais l’amoureux frustré déploie toute une panoplie d’artifices ! Le plus innovant est « la chocolisation », afin de recréer un chocolat au goût du baiser, « électrique, suave et doux », des friandises aux vertus aphrodisiaques, même à distance. Ne dévoilons rien de la confection complexe et insolite de ce « bonbon fourré au nectar de baiser », ni de l’effet sur Louisa, « excellent baromètre érotique » ou même sur Elvis. Mais l’addiction aux chocolats  « nouvelle formule » s’avère incontournable (effet miraculeux) et le stock s’écoule vite ! 

C’est alors qu’intervient Sobralia pour brouiller les pistes. Elle déclare être celle qui s’éclipse « sous le coup de son baiser ».Cette fille va-t-elle rompre la solitude de celui qui vit mal son échec amoureux ? Elle lui propose un étrange deal : « le non embrassement ».

L’auteur explore le sentiment amoureux et montre que « La naissance de l’amour est une faim qui ne se trompe par aucun subterfuge ». (5) Grâce à sa patience de « pêcheur de sirènes » (6), le narrateur connaîtra une happy end et découvrira avec stupéfaction le lien entre le détective, Louisa et Sobralia. Toutefois, il lui faudra se résoudre à un choix cornélien, du fait de la réapparition de « la bombe d’amour »,  son ex, repentante.

Le récit est ponctué de scènes cocasses, comme la partie de ping-pong avec « la fille fantôme », les messages du perroquet ou le spectacle du « petit cabaret magique ».

Le musicien romancier sait habilement mêler littérature, cinéma et musique. Il nous laisse entendre « les clochettes du rire » de la fille invisible, des hoquets, les vocalises du perroquet, les bruits de balles,les marches qui carillonnent. « Le contact de sa peau est aussi musical ». Même les éternuements se déclinent « en trilles et fusées. Toujours en ré mineur ». Une chanson devient le leitmotiv : «  It’s now or never ». 

Dans ce roman, on se délecte du style toujours très imagé du narrateur. Il compare le cirque d’hiver sous la neige « à un gigantesque donut saupoudré de sucre glace ».

Il nous régale de ses mots valises : appartelier, télépathisserie, coeur- circuit.

L’appartelier de « l’homme-grenier » recèle des choses hétéroclites, des livres (« Une maison sans livres est comme un corps sans âme »). Et il y fait pousser « des fleurs d’harmonica , un arbre à barrettes »! Les fenêtres sont comme « des hublots de chalutier magique aimantant la lumière ».

Cerise sur le gâteau, le roman se clôt par une liste de « Sparadramours », dédiés à Louisa à qui il décerne « le Prix Nobel de l’amour ». On note toujours dans son écriture un plaisir jubilatoire flirtant avec la poésie, ce qui enchante le lecteur.

Mathias Malzieu, à l’imagination sans borne, nous entraîne dans une quête amoureuse atypique, gourmande et délicieuse. Indubitablement, l’auteur sait capter son lecteur. Le lecteur, « son ami immédiat », dit-il dans une interview.

Difficile de résister au chocolat, après lecture, ce puissant accélérateur de passions !

« Ce livre s’ouvre comme une boite de chocolats et se referme comme une boîte à bijoux » ! pour reprendre une formule de Bernard Pivot.

© Nadine Doyen


(1) Surprisiers : « Ceux dont l’imagination est si puissante qu’elle peut changer le monde – du moins le leur, ce qui constitue un excellent début ».

Terme que Mathias Malzieu a forgé pour son roman Une sirène à Paris,Albin Michel

(2) La petite sonneuse de cloches de Jérôme Attal. Rentrée littéraire, août 2019, éditions Robert Laffont

(3) En référence au baiser échangé entre Audrey Hepburn et Fred Astaire dans Funny  Face

(4) Le skateboard, moyen de déplacement que Mathias Malzieu utilise lui-même.

Rappelons sa traversée de la Norvège en skateboard ainsi que le tour de l’Islande.

(5) Citation extraite de La petite sonneuse de cloches de Jérôme Attal.

(6) On pense à Gaspard Snow et sa sirène Lula  du roman Une sirène à Paris !

Jérôme Attal, La petite sonneuse de cloches ; Robert Laffont – Août 2019, (19€ – 263 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Jérôme Attal, La petite sonneuse de cloches ; Robert Laffont – Août 2019, (19€ – 263 pages)

Jérôme Attal a l’art de débusquer l’entrefilet qui débouchera sur un roman.

Pour 37, étoiles filantes, c’est une anecdote méconnue autour de la brouille entre Sartre et Giacometti qui lui sert de prétexte.

Pour ce roman, c’est une ligne trouvée dans un paragraphe des Mémoires d’outre-tombe, que l’auteur cite « J’entendis le bruit d’un baiser, et la cloche tinta le point du jour ».

Le récit d’ouverture campe un personnage dont on ne connaît au début que le prénom, se dirigeant chez un « gentil dentiste ». Son apparence physique (teint cadavérique) et son accoutrement choquent une patiente. Elle lui trouve cependant « du charme » émanant de ses « yeux ardents ».

Ce chevalier de vingt-cinq ans, qui a déjà bourlingué, redoute la séance de torture qui  l’attend. Moment d’incompréhension et d’effroi quand on lui parle d’introduire « un pélican » dans sa bouche ! Le dentiste, mal perruqué, en guise d’anesthésie, lui conseille de se focaliser sur un souvenir agréable. Pour Chateaubriand et non « Chat O’Bryan », ce sera le BAISER qui a scellé sa rencontre avec la petite sonneuse de cloches dans l’abbaye de Westminster tout dernièrement.

Ce fait divers intéresse d’autant le professeur Joe J.Stockholm qu’il a entrepris de publier un nouvel ouvrage sur ce Français exilé à Londres, relatant les amours de  « l’écrivain, grand coureur de jupons ». Projet qu’il n’aura pas pu, hélas, mener à son terme. La canicule de 2003 l’emporte, plongeant son fils, Joachim, dans un total désarroi qui « siphonne son coeur ».

En possession du cahier de liaison de son « Daddy », il découvre le plan détaillé de son projet, ce qui va le motiver pour entreprendre de poursuivre les recherches de feu son père. Le narrateur brosse un portrait de son paternel pétri d’amour : professeur célèbre, à « la générosité au-delà de la moyenne », au charme irrésistible ». Il avait la littérature chevillée au corps, on pourrait dire jusqu’au pied, avec « sa pantoufle frappée de l’effigie d’Edgar Allan Poe » ! C’est grâce à sa bibliothèque que le fils a rencontré la littérature (Nabokov, Goethe) et a été biberonné à la poésie de Brautigan !

Et voici le romancier qui nous embarque à Londres en Eurostar pour suivre Joachim dans son « enquête familiale ». IL tient à honorer la mémoire de son père, comprendre sa fascination pour cette quête et espère résoudre cette énigme laissée en suspens. D’un côté, le doute le taraude : « la gamine n’aurait jamais existé » ! De l’autre il est galvanisé par le passager croisé qui lui conseille de foncer.

Il sera secondé par un collègue de son père, Marin Maret qui lui a donné rendez-vous au Wolseley, endroit chic, fréquenté en son temps par Lucian Freud, cité en exergue.

Les rencontres providentielles se multiplient : avec Damien, un des sonneurs de cloches et avec Miss Silsburn, la gardienne des trésors de la bibliothèque de Westminster.

Le récit devient haletant quand celle-ci constate le vol des registres qu’elle voulait exhumer des archives pour permettre à Joachim d’effectuer ses recherches ! 

Quelle étrange coïncidence ! Qui peut bien être la personne qui s’intéresse au même sujet que lui ? Serait-elle Mirabel, la bibliothécaire de Marylebone, aux « cheveux fins couleur miel »? Plutôt que de prévenir la police, Joachim promet de remonter jusqu’à elle. On est embarqué dans cette chasse au trésor, toujours dans des dédales de couloirs, cette fois dans une autre bibliothèque. Aussi futé que Sherlock Holmes, il les tient les documents volés sauf qu’une collision frontale avec la « petite voleuse » s’avère brûlante et douloureuse.

Il lui reste à comprendre pourquoi elle voulait consulter les mêmes archives que lui ! Serait-elle une descendante de Chateaubriand ? Elle alimente le mystère, lui promettant de lui remettre « quelque chose » lors d’une fête à laquelle elle le convie.

Posséderait-elle des lettres ? 

Rebondissement : méprise de Marin, quant au contenu de cet objet, ce qui lui vaut la colère de Joachim qui l’accuse d’être « un chateaubrigand ».

Au chapitre II, on retrouve le jeune chevalier, croisé en ouverture du roman, « la joue  enflée comme la poche d’un pélican », à la recherche de pitance et désireux d’écrire et totalement tourneboulé par sa rencontre avec la petite sonneuse. Il ressent « le premier feu de l’amour ». Comment la retrouver ? En pistant le père ! 

Au chapitre IV, on suit le déménagement de Chateaubriand pour une mansarde dans le quartier de Violet, celle pour qui son coeur bat. Vont-ils se croiser, se parler, faire plus ample connaissance ?

Joachim arpente,quadrille, écume tous les quartiers que le migrant Chateaubriand et Violet ont fréquentés ainsi que celui où Mirabel travaille. Un conseil : consulter une carte pour repérer la pléthore de lieux cités : Soho, Holborn, Chinatown St James’s Park, the Strand, les quartiers de Bloomsbury, de Marylebone, de Mayfair,  Shaftesbury Avenue, Cavendish Square Gardens, Oxford Street, Baker Street, Regent Street, Carnaby Street, Piccadilly Circus, Covent Garden, Drury Lane…

La mise en parallèle du Londres fréquenté par Chateaubriand (aux « venelles infâmes », avec ses chaises à porteurs, ses colporteurs, « les cabriolets jaunes de filles de Covent Garden », un Londres, en novembre, noyé dans une « purée de pois mouchetée de charbon », où l’on croise des renards faméliques le long de la Tamise) et du Londres actuel où se fond Joachim, permet de capter sa métamorphose. Londres sous la pluie avec « des passants plus lestes que des gouttes de pluie sur un carreau » et « des sirènes iridescentes ». Londres gourmand avec les stands de cupcakes, de carrot cakes, les pyramides de « gingerbread muffins », les « marmelades de Fortnum and Mason ».

Quant à la libraire Deboffe dont Chateaubriand « parle abondamment dans ses Mémoires », elle a fait place à un restaurant chinois.

Jérôme Attal aime apporter une trame historique à ses romans : ici il distille en filigrane des allusions à « la France qui chavire inexorablement dans la terreur », « pays de la beauté et de la terreur. De la splendeur et de l’incendie. », d’où ces migrants qui trouvent refuge en Angleterre.

La précision avec laquelle il décrit les lieux (abbaye de Westminster, bibliothèques de Westminster et de Marylebone) donne de la force au récit. La beauté irradie des portraits de Violet et Mirabel aux prénoms savoureux et au charme magnétique.

Dans ce livre-ci, on devine « le garçon sensible » qui y a mis « tout son coeur », qui lui aussi, à la période de Noël, arbore « un pull de Noël », qui ne cesse de convoquer les souvenirs de ses parents. Il nous fait partager la culture britannique, comme les « soldiers » qui correspondent à nos « mouillettes » ou « les Scottish eggs », la porcelaine Emma Bridgewater. Il rend un hommage indirect à sa Majesté la reine, rappelant la date du 17 novembre, jour anniversaire de son accession au trône.

Jérôme Attal distille des réflexions sur la vie, l’amour : « Il n’y a pas de permanence à la félicité ». Il explore l’état amoureux (« On ne prémédite pas de tomber dingue d’une personne. ») et s’interroge sur l’empreinte que nous laissons. Il garde son sens de la formule qui fait mouche et le lecteur, conquis, se surprend à souligner sans fin toutes ces expressions originales, inattendues (« des cheveux montés en cumulonimbus », « un croissant de lune en travers de la gorge » !). De plus, il jongle avec les comparaisons (« les nuages aussi charismatiques que des pétales de corn flakes »), les jeux de mots et nous en amuse ! Par exemple :« aimable et usant. Aimusant », ou « embauchée/débauchée », «  Gog et Magog/démagogues », « Mirabel/Mira-Bell »

Jérôme Attal, le plus British de nos écrivains français, amoureux invétéré de Londres souligne la propension des Anglais à finir leurs phrases par une interrogation, ce que l’on enseigne comme des « question tags » ! Il y glisse  même des phrases en anglais.

En revisitant une tranche de la vie de Chateaubriand, l’auteur nous incite à lire ou relire ses Mémoires. Avec cette immersion dans Londres, l’écrivain nous donne une envie d’escapade sur les traces de son enquêteur afin de visiter Westminster Abbey. Jérôme Attal gagne notre empathie avec sa touchante confession en clôture du roman. Il nous offre une déambulation éclectique dans la littérature (Duras, Salinger, Austen, Bataille) et la peinture (La National Gallery, Boudin, Monet, Staël) et une réflexion sur le rôle de l’écrivain poète : « Laisser au lecteur quelque chose de beau dans la tête, quand il tourne la page ». Pari gagné avec cette passionnante et haletante double quête amoureuse au souffle romanesque puissant. Dans ce roman, le troubadour des lettres « a logé tout son coeur. », sa fantaisie, sa sensibilité, son humour et sa poésie.

© Nadine Doyen

Stevan TONTIĆ – Splendeur et ténèbres (Sjaj i mrak) – poèmes choisis traduits du serbe par Ivana Velimirac, édition bilingue, Voix Vives Al Manar, 3eme trimestre 2019, 64 pages, 12€

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Une Chronique de Marc Wetzel


Stevan TONTIĆ – Splendeur et ténèbres (Sjaj i mrak) – poèmes choisis traduits du serbe par Ivana Velimirac, édition bilingue, Voix Vives Al Manar, 3eme trimestre 2019, 64 pages, 12€ 

              Présenté ce 22 juillet au Festival des Voix-Vives de Sète par Patricio Sanchez, se montre et nous parle un poète serbe de 72 ans – ardent, troublé, plein d’humour – qui nous touche et instruit. Il avait dû, en 1993, huit années durant, vers l’Allemagne, quitter Sarajevo (la guerre en ex-Yougoslavie l’éduquant sans ambages à l’exil) pour y sauver sa peau et déployer son œuvre ; œuvre alors saluée de nombreux prix allemands, bien qu’en français ce premier recueil traduit (un court florilège) ne nous découvre que tardivement un superbe auteur.

   Stevan Tontić remercie d’abord la mort, sa « chérie », de lui donner son horizon réel :

« Merci, la mort.
Mon âme est forte,
claire et déterminée,
mes bras pourrissent.
Si tu n’existais pas,
en quoi alors me transformerais-je,
ma chérie ? »  (p. 27)

    Il remercie Dieu (« Merci de m’avoir ôté le don de l’ouïe », « Merci de m’avoir enlevé le don de la parole » …) de le priver de ses habitudes, c’est à dire de l’arracher à une vie sans effort, sans factures, sans loyer de présence, en lui arrachant, justement, une à une, ses ordinaires fonctions :

« Merci, mon Dieu, de m’avoir aveuglé
(et en cela tu es resté fort)
car que saurais-je de tout cela
sans ce regard de l’autre côté
(sous les paupières à jamais tombées)
de mes ténèbres aux ténèbres du monde ? »  (p. 41)

    C’est que Dieu (plaide-t-il, dans une souriante théodicée) a une immense excuse : Il ne peut être ni trop près de l’homme (car Lui à portée, quelle humanité ménagerait et aménagerait-on encore?), ni trop loin de lui (car Lui hors de portée, quelle surnaturalité de carnaval ne goberions-nous pas ?). Il n’y a pas de juste distance de Dieu à l’homme (seule créature libre de ses intervalles) : c’est pourquoi le mérite s’exerce sans garantie, et la grâce se reçoit sans mérite.

   Tontić estime que, la fin du monde étant récemment devenue inévitable, la stratégie psycho-commerciale et socio-politique trouvée est … de rendre la fin de la vie vivable. Même ceux qui devront mourir avant la fin du monde (« les condamnés à mort » p. 51) et ceux qui la privatisent et l’anticipent artisanalement (« les bombes humaines », id.) sont intimidés par l’Apocalypse réelle (inéluctablement partagée, puisque publique),

     « même eux en parlent dans leur barbe »  

Pour le reste, la gestion festive du temps qui reste nous aménage en millions de clins d’œil amnésiques l’intervalle entre le dégoupillement de la grenade globale et son explosion :


« Ainsi ce monde, bien que dans un état de la matière
Monstrueux de la mise à mort permanente,
Devenue digérable et acceptable,
Existe encore – spectacle amusant
Avec le recrutement d’acteurs bien rémunérés
Et de metteurs en scène supérieurs en technique militaire » (p. 51) 

A qui, demande d’ailleurs (avec sa sereine amertume) Tontić, voudrions-nous donc « prouver que nous sommes encore vivants », puisque la raison seule se sait en vie, et qu’elle-même a déjà atteint l’enceinte du cimetière ?

Le Ciel est, de toute façon, déjà tombé si cruellement sur la tête de l’enfant Stevan (aux jours de comprendre que son cœur même dressait les obstacles le coupant des autres, qu’il est plus malaisé de renaître dans sa vie qu’à partir d‘elle, ou que « les femmes aussi, mais en cachette, font la petite et la grande commission », comme il le découvre, « ébahi », à trois ans – p. 57) que la Désillusion finale – le monde mangera tout cordage nous liant à lui – ne peut plus aggraver grand-chose.

Tontić distingue alors deux parfums décisifs : le « parfum de cimetière », (que connaît, dit-il, tout ce qui a déjà un pied dans la tombe, ou qui aura simplement posé un genou devant l’une d’elles), et le « parfum d’éternité » (celui, suggère-t-il brutalement, qui désodorise les génocides) qu’on ne peut deviner qu’au moment de périr ensemble pour rien : une masse exterminée, accédant à l’au-delà, y constatant 

« que Dieu, selon tous les indices, n’avait pas été à son poste de travail » (p. 59)

L’homme que nous avons vu et entendu à Sète, à la fois impérial et difficile à lui-même, suggérait que l’horreur de l’Histoire, en un sens, simplifie l’usage des vertus et les choix de destin : le courage, dans un carnage en cours, redevient naturel – le peu de corps dont on dispose suffit toujours ; l’exigence de justice cesse de nous harceler, puisque tout devoir de droit suppose la paix et toute équité requiert un avenir sûr, deux choses que l’horreur continuée annule. Mais la fidélité, même par contraste, est toute tracée : puisque la mort y multiplie les propositions, autant en profiter, suggérait malicieusement Stevan Tontić, pour mourir de ce à quoi on n’aimerait de toute façon pas survivre :

« S’il m’était donné d’être exécuté,
exécuté au beau milieu de la journée qui baigne dans la forte lumière,
que ma vie vide – et j’avoue, Dieu
la remplissait de temps en temps
(parfois, ça débordait aussi) –
finisse dans ce lieu pour toujours »  (p. 19)

© Marc Wetzel