Eric Chassefière, L’Arbre de Silence, Éditions Sémaphore, Collection Arcane, 69 p, 12€

Une chronique de Lieven Callant


Eric Chassefière, L’Arbre de Silence, Éditions Sémaphore, Collection Arcane, 69 p, 12€

Le silence de la mer, première partie de ce recueil, rassemble quelques variations poétiques courtes ayant pour thème central apparent la mer. Les poèmes sont autant de marines, peintes fébrilement en quelques mots. Plutôt qu’une description méthodique des paysages marins, ce que cherche à reproduire le poète, c’est une description de sensations, d’émotions internes. La nature invite à se laisser glisser jusqu’à soi-même pour un ressourcement salutaire. Une découverte sans nom et qui s’imbibe de silence. 

Cette voix qui brûle sur du silence propose des poèmes qui participent du même élan de peindre tout en légèreté et avec une économie de moyens et selon un rapport à la nature plus fougueux, plus amoureux. Nait le désir de faire corps avec elle, de partager sa lumière, ses silences. De vivre par le poème.

Mots plus légers qu’ombres
d’oiseaux frôlant la terre
mots tenus longtemps
dans la parole du corps
mots d’avant le silence
d’avant le cri
mots lancés comme des pierres
à la force de l’instant
mots murmures
quand l’arbre parle
mots jamais retrouvés
toujours écrits
dans la langue du chemin
mots dont il faut apprendre
à dire la perte
mots traces
qu’on n’écrit qu’une fois

Ce poème me semble résumer bien mieux que je ne le pourrais l’enjeu de ce recueil. Sa symbolique qui est aussi d’emprunter aux paysages et aux événements naturels que sont les pluies, le vent, la lumière, l’avancée du jour, des significations multiples.


« le poème est l’arbre »  « écris les mots
n’enferme pas les mots dans la page
laisse-les respirer prendre souffle
écris comme l’arbre respire »

« sois ce chant sans commencement
d’un rêve de cigales palpitant dans l’ombre »

Entre effacements et apparitions, ombres et contours, cris et silences, être et paraître, le poète cherche des instants de plénitude, de furtive liberté. Il faut vivre le poème « sans jamais aller plus loin que les mots » il faudrait « les charger de leur juste de poids de vie, parler les mots simples de l’effacement. ». Il faut « être le marcheur des lisières » « au seuil de l’ici ».

Tombeau de Joseph Delteil n’a à vrai dire rien d’un tombeau car nous l’avons compris, les mots du poème regorgent de vie, s’en imprègnent. Eric Chassefière referme son livre comme il l’a ouvert sur un hommage. Il repère les signes de l’invisible, les chants du silence et invite le lecteur à s’émouvoir, à voir, à penser, à aller au delà des apparences. Comme je suis de nature à contempler parfois au dépend d’une action rapide et forcée, de nature à rêver, de nature à me positionner en lisière et que les paysages où la mer est une présence et l’arbre une source de vie, j’ai apprécié ces poèmes de la simplicité.

© Lieven Callant

Service de presse n°57

Traversées a reçu :

Les recueils suivants :

  • A demi maux, poèmes

Nicole Piquet-Legall et Stephen Blanchard

Préface de Jean-Louis Bernard

France Libris, 2019, 48 pages

  • L’arrière-pays n’existe pas, poèmes

Gérard Le Goff

Encres vives, 2018, 12 pages 

  • Les aubes étonnées

Yvon Laurent

Michel Frères, 2011, 75 pages

  • Bloody Mary – Road movie pour Marilyn Monroe

Eric Brogniet

Illustrations de Thierry Wesel

Le Taillis Pré, 23, rue de la Plaine, 6200 Châtelineau, Belgique, 2019, 97 pages ; 14 euros

Eric Brogniet a commencé l’écriture de Bloody Mary en 2010, dans la continuité d’un livre précédent. Nos lèvres sont politiques, consacré à deux figures emblématiques des années 90 : Semira Adamu, la jeune ressortissante nigériane étouffée par des policiers belges dans l’avion qui devait la reconduire de Bruxelles à Lomé, au Togo, et Monica Lewinsky, stagiaire à la Maison Blanche sous la présidence de Clinton. L’artiste liégeois Thierry Wesel, qui avait déjà dialogué avec les textes de Nos lèvres sont politiques, apporte encore une fois sa contribution à ce road movie poétique dénonçant toute l’ambigüité d’un star system auquel nous alimentons nos imaginaires captifs de représentations sans transcendance et avides d’émotions, ais particulièrement apte à générer des bénéfices financiers colossaux et dont la femme est la victime équivoque. Le poète et le plasticien vous invitent à un voyage à travers l’Amérique des années soixante, matrice louche d’un nouveau paradigme culturel, à travers le destin emblématique de l’une de ses figures les plus tragiques : Marilyn Monroe.

====> Lire la chronique: ici

  • Le cabaret de la souris rugissante, poèmes

Erich Von Neff

traduit de l’anglais par Jean Hautepierre

Atelier de l’agneau, 95 pages

Frieda et Gitta ont pris leur Bugatti pour aller au Cabaret de la Souris Rugissante. Le temps a passé, elles se sont retrouvées au Bar du Piano rouge. Avec la complicité de Louis la Fouine, elles sont entrées en possession des plans secrets des Allemands et les ont donnés à la Résistance. Par la suite, dans un rêve haché, les chaussures d’un sans-abri pointent sous sa couverture. Cependant, dans la bibliothèque de l’esprit, un Jésuite est resté assis sur un bloc de glace qui fond lentement.

  • Contrapunct, poèmes roumain avec traduction française et anglaise

Superbes photos

edituro Pim, 2018, 149 pages

  • Convergence, art & poésie

Louis Delorme et Jeanne-Champel Grenier

France Libris, 2019, 80 pages

« …Attachez vos ceintures : l’oiseau prend son envol, le TGV eest en marcher, déroulant son tapis de couleurs, ses paysages éclectiques où s’enroulent des bourrasques et se réchauffent des soleils, où chuchote une messe basse et chante l’ardoise d’un clocher, où s’embrase une cathédrale et sanglote Quasimodo, où s’écaille une révolte et s’épanouit le regard d’un enfant et où fleurit, naïve et fraîche, la confidence d’une encre tantôt devenue dessin ou trait de plume…

Tous deux rebelles face à la grisaille du quotidien, Jeanne Champel Grenier et Louis Delorme soulèvent nos paupières et nourrissent nos rêves, nous donnent la main pour une ascension dont on sait d’avance qu’elle ne sera pas ultime, car déchiffrer les rocs sous leurs semelles de vent est leur respiration mutuelle, car défricher les jungles humaines est leur ADN commun.

Au-delà de l’entendement, en notre monde pétri d’indifférence… »

Extrait du liminaire de Claude Luezior

LIRE LA CHRONIQUE DE NICOLE HARDOIN: ICI

  • Correspondance – Octobre 2017 – Septembre 2018

Catherine Andrieu et Daniel Brochard

Editions du Petit Pavé, collection Derrière les pages du Semainier, 2019, 112 pages

  • L’écoeuré parlant suivi de Cahier limite

Pierre Andreani

Le Contentieux, 7, rue des Gardénias, 31100 Toulouse, France, 2019, 47 pages ; 6,00 euros

« Je connais ma langue :

zéro degré de malice.

Ça ressemble aux fonds marins dans ce cœur greffé,

coraux et poulpes en embuscade,

vie de crainte,

vie sans fard, vie nichée,

vie de repli sans amour.

Si tout est mort, il n’y aura plus de justice ;

sur l’assiette est posé un poisson bonite à dos rayé.

C’est tout ce qu’il reste, dans l’appartement. »

  • Effacement des seuils, poèmes

Irène Duboeuf

Aquarelles couverture et intérieur : Catherine Sourdillon

Unicité, 2019, 73 pages

Si le temps est omniprésent dans l’oeuvre d’Irène Duboeuf, il apparaît ici en toile de fond, car Effacement des seuils est avant tout un livre de confins qui focalise l’attention sur cet espace instable et fragile où se rencontrent l’avant et l’après, le visible et l’invisible, où les contraires se chevauchent et parfois se confondent, à l’image de ces horizons incertains où les souvenirs mouvants naissent à fleur d’eau, où la brume estompe des paysages eux-mêmes au bord de l’effacement.

« L’été siphonnait l’eau des sources

et volait un à un les miroirs d’eau perdue

entre les bras des fleuves.

Tassées le lond des rives

des ombres aux pieds de plomb

cherchaient refuge sous les arbres.

Nul n’aurait osé dire où finissait la Terre

où commençait le ciel. Une lumière

liquide, jaune et funeste

réduisait l’horizon à une incertitude.

  • Entre les rives, traduire, écrire dans le pluriel des langues, essai

Diane Meur

La contre allée, collection Contrebande, 2019, 160 pages

« En matière de traduction, on peut légitiment s’inquiéter de ce que dieviendraient les cultures humaines et la pensée humaine, le jour où tout échange inter-linguistique serait confié à une intelligence artificielle. Il s’ensuivrait un cloisonnement et un repli sans précédent dans l’histoire, une histoire qui, aussi loin que remonte la mémoire écrite, est faite de migrations d’idées, d’usages et d’hommes, de fécondation du même par l’autre, de transferts, de réinterprétations et de réappropriations.

[…] La traduction n’est pas seulement mon travail alimentaire. C’est mon métier, et je suis attachée à ce mot avec tout ce qu’il connote de soin, de savoir-faire, de travail minutieux sur la trame de l’écrit. […] elle a forgé ma personnalité, y compris en tant qu’autrice : j’écrirais sans doute autre chose, et autrement, si je ne passais pas une partie de mon temps à traduire depuis deux langues étrangères. »

  • Et l’attente attend, poèmes

Gérard Leyzieux

Stellamaris, 2019, 65 pages

  • Ether, Mer et Terre, poèmes

Laurent Dumortier

Chloé des Lys, 2019, np

  • Horizon (s), poèmes

Christophe Schaeffer

Editions de l’Improbable, 2018, 64 pages

Fragments mémorables, les poèmes de Christophe Schaeffer sont semblbables à des médailles frappées en souvenir d’explorations nocturnes de l’invisible.

Les mots suspendus sur la ligne d’horizon du désir infini y brillent d’un éclat stellaire, venu des plus lointains univers et perçus au plus proche et au plus intime de la conscience individuelle.

Le drame et le chaos ne sont pas absents de ces horizons mais sont exprimés avec une immense pudeur, une élégante retenue qui les incorpore dans l’expérience commune, dans le langage.

Dans son poème « basse continue de lumière », Christophe Schaeffer nous fait entendre l’écho de ce que disent les corps célestes et nous prémunit contre « la surdité crépusculaire ».

  • Hors Liens, poèmes

Aurélien Ridon du Mont aux Aigles

édité par l’auteur, 2019, 87 pages

  • Journal d’un écrivain vanné

Jean-Pierre Pisetta

Lamiroy, 2019, 46 pages, 4€

Au début de l’an 1997, l’auteur, qui avait déjà souvent publié en revue et qui cherchait alors à éditer enfin un livre à lui (il avait déjà publié plusieurs traductions), était près de laisser tomber les bras : 48 refus d’éditeurs, reçus au cours de dix années de sollicitations, s’empilaient sur son bureau et, avant de ranger définitivement sa plume, il entreprit de réexaminer ces rejets de manuscrits afin d’en tirer quelque leçon. Et puis, alors qu’il était en train de retourner le couteau dans sa plaie, le ciel éditorial, de tenacement gris qu’il était depuis une éternité, daigna laisser passer un rayon lumineux. 

  • Journal des êtres anonymes – Diario de los seres anonimos

Omar Ortiz

Poèmes bilingues espagnol-français traduits par Yves Monino

L’Harmattan, Levée d’Ancre, Poésie, 2019, 133 pages

Loin du lyrisme débridé qui imbibe une grande partie de la poésie colombienne des XIXe et Xxe siècles, Omar Ortiz pratique un langage quotidien pour parler des petites gens, de leurs activités et des détails apparemment insignifiants de leurs vies, de leur ordinaire peuplé aussi de rêves, de tendresse, de beauté, de merveilleux, de fatalisme, de luttes pour la vie, d’indignations mais aussi souvent de désespoir…

« Comme dans le jeu d’enfants,

dans la montagne il y a un lac,

dans le lac il y a une île,

dans l’île une maison,

dans la maison mon frère et moi.

Como en el juego de infantes,

en la montana hay un lago,

en el lago una isla,

en la isla una casa,

en la casa mi hermano y yo »

  • Les larmes de Vesta, roman

Michel Joiret

M.E.O., 2019, 145 pages

Deux mille ans d’écart entre le destin de Luna et celui de Mamam Lune, entre le voyage de Lucius et celui de Luc Rodin, professeur de latin à l’Athénée des Coteaux…

Est-ce le temps qui bégaie ou la seule magie des poudres blanches ?

Fou d’antiquité romaine, l’enseignant est aussi à la recherche de son identité. Au cœur de son rêve, il débarque à Pompéi, la cité des dieux où s’élèv ela somptueuse villa de l’oncle Flavius. Le bonheur serait-il là, sur une terrasse où l’on savoure galettes au miel et vins de Campanie servis par une esclave à la démarche de reine ?

  • Michel, Leïla – (Lui, Elle, Toi), poèmes

Grégoire Cabanne

MF, collection Inventions, 2019, 219 pages

Le pari de Michel, Leïla est de raconter une histoire sans aucune narration, uniquement thématisée par le titre et la détermination quasi-arbitraire de deux pronoms : un simple « Il » et un simple « Elle », indéterminés en eux-mêmes, sinon comme sujets de ce qui leur arrive.

  • On habiterait le monde

Monique Charles-Pichon

L’Harmattan, Témoignages poétiques, 2019, 175 pages

Habiter le monde est une tâche inépuisable, parfois radicalement hors de portée, tant on est à mille lieues de tout, comme écarté des bonheurs possibles.

En restant proche du vécu, l’auteur éclaire les arrière-plans psychanalytiques et philosophiques de la difficulté à être. Trois modes d’écriture (poème, notations, journal) se confrontent et se complètent pour baliser les chemins pouvant conduire à trouver sens et saveur à l’existence.

Viennent à nous des amoureux et des poètes ; des égarés comme Kaspar Hauser, « apatride radical » ; des débrouillards, « ils sont dans le monde comme chez eux ». et l’être désemparé que l’auteur a été, les personnes et livres qui l’ont aidée…

De rencontre en rencontre, on suit le fil d’Ariane conduisant hors du labyrinthe.

LIRE LA CHRONIQUE DE LIEVEN CALLANT: ICI

  • Récits instantanées

Carole Naggar

avec 22 photographies de Carole Naggar, Edouard Boubat, Bruce Davidson, André Naggar, Henri Cartier-Bresson, William Betsch, Sabine Weiss, Sophie Ristelhueber

Atelier de l’agneau, collection biophotos, 2019, 139 pages

Une constante de ma vie a été l’exploration des rapports entre mots et images, des étincelles qui parfois surgissent lorsque les uns se heurtent aux autres. Ce livre relate certaines de mes rencontres avec des personnes et des paysages ; de modestes formes d’illuminations (Satori), sans lesquelles ma vie ne serait rien je crois…

Carole Naggar

  • Traduire ou perdre pied, essai

Corinna Gepner

La Contre-Allée, 2019, 200 pages

« A mon sens, on ne traduit pas hors sol. On traduit avec toute son histoire, individuelle ou collective, avec tout ce qui nous a précédé et tout ce qui nous entoure.

J’ai essayé de montrer mon cheminement vers la traduction, pour faire comprendre ce qui habite mon travail, ce qui lui donne du sens à mes yeux, ainsi qu’un horizon. Et la façon dont il s’inscrit dans un rapport aux autres qui est bien plus vaste que le simple désir de donner à lire un texte. »

  • Un homme à l’abandon sauvé par le poème, poèmes

Michel Lagrange

Prix de poésie 2019 Yolaine & Stephen Blanchard

Les Presses littéraires, collection Florilège, 2019, 47 pages

  • Une flèche taillée par le vent, Poèmes

Gérard Lemaire (1942-2016)

29 pages 

  • Une voix troublant le vent – Poèmes choisis 1977-2018

Tuğrul Tanyol

traduction du turc par Yașar Avunç

Préface de Michel Cassir

L’Harmattan, Levée d’Ancre, Poésie, 2019, 141 pages

Tuğrul Tanyol est un poète singulier dans les territoires de la poésie turque contemporaine. Il naît des mêmes troubles et espoirs qui ont alimenté cette poésie d’une richesse impressionnante ayant su allier une prise directe sur la vie politique à une intériorité farouchement revendiquée par la très jeune génération. Tuğrul Tanyol a très tôt assimilé esprit de conquête et sens de la perte. On peut y trouver des traces de mélancolie propres à d’anciens combattants de la place publique voire de la clandestinité, mais le poète arrive à y échapper en jouant sur l’aspérité et la fluidité du temps à travers des instants privilégiés.

« Mon cœur court de derrière en avant

surpasse les barricades

Une voix troublant le vent

se balance au loin

Le temps meurt et se ranime juste ici,

maintenant. »

  • La Vie rien que la Vie toute la Vie, poésie minimaliste

Marcel Peltier

Postface d’Olivier Salon

éditions du Cygne, Paris, 2019 ; 60 pages

Ce recueil est l’aboutissement d’une recherche de style qui a duré plus de 30 années. Marcel Peltier a compris que son outil d’écriture était le minimalisme. C’est pour cette raison que le haïku l’a intéressé à la fin du siècle dernier. Oui, mais ! La forme « classique » articulée autour des 17 syllabes avec le rythme 5-7-5 lui a paru trop longue. Adepte depuis bien longtemps des techniques de l’OuLiPo, il a découvert le haïku oulipien généralisé proposé par Jacques Roubaud. Pour lui, ce fut un régal d’écrire des haïkus de 11 syllabes (2-3-2). et la contrainte du « 4 à 6 mots » de François Le Lionnais est devenue une évidence à suivre. Même plus, Marcel Peltier, encouragé par Olivier Salon (OuLiPo), propose des « pseudo-haïkus » sur deux lignes dans la lignée du sabi-wabi Zen. Une présentation forte, des césures fortes pour ralentir le rythme de ses poèmes ouverts à l’interprétation, à la recherche du silence.

Les revues suivantes :

  1. Art et poésie de Touraine 237, été 2019 ; 238, automne 2019 ; St-Cyr-sur-Loire, France
  2. Le bibliothécaire 2/2019, 2ème trimestre 2019 ; 3/2019, 3ème trimestre 2019 ;  Genappe, Belgique
  3. Bleu d’Encre 41, été 2019, Dinant, Belgique
  4. Cabaret 30, été 2019 ; 31, automne 2019 ;  La Clayette, France
  5. Le carnet et les instants 203, juillet à septembre 2019 ; 204, octobre à décembre 2019 ; Bruxelles, Belgique
  6. Chronique des musées gaumais 242, 1er semestre 2019 ; Virton, Belgique 
  7. Comme en poésie 78, juin 2019, Hossegor, France
  8. Coup de soleil 105, juin 2019
  9. Debout les mots 74, juillet à septembre 2019 ; 75 ; octobre à décembre 2019 ; Bruxelles, Belgique
  10. Eclats de rêves 65, 1er semestre 2019 ; Gaillac, France
  11. Florilège 176, septembre 2019, Dijon, France
  12. Le Gletton 519-521, juillet à septembre 2019 ; Chantemelle, Belgique
  13. Haies Vives 5, septembre 2017 ; Donnery, France
  14. Interventions à Haute Voix 60, Le chant du monde, 2ème trimestre 2019 ; Chaville, France
  15. La lettre de Maredsous 48ème année, 2, août 2019, Yvoir, Belgique
  16. La lettre des Académies ; 1000 Bruxelles
  17. Libelle 310 à 315, avril à octobre 2019 ; Paris, France
  18. Les moments littéraires 42, 2ème semestre 2019, Paris, France
  19. Nos lettres 30, juin 2019 ; 31, septembre 2019 ; Bruxelles, Belgique
  20. Plumes et pinceaux 144, juin 2019 ; Mons, Belgique
  21. Poésie sur Seine 100, juin 2019 ; Saint-Cloud, France
  22. Portique 115, juillet à septembre 2019 ; 116, octobre à décembre 209 ; Puyméras, France
  23. Reflets Wallonie-Bruxelles 60, avril à juin 2019 ; 61, juillet à septembre 2019 ; Bruxelles, Belgique
  24. Regard ‘Ardenne 24, été-automne 2019 ; La Roche-en-Ardenne, Belgique
  25. Rose des temps, 34, mai-août 2019, Paris, France
  26. Science connection 60, mai à juillet 2019, Bruxelles, Belgique
  27. Septentrion 2/2019, 2ème trimestre 2019, Rekkem, Belgique
  28. Soleils & cendre 130, Blanc – Dans le silence du visible, septembre 2019 ; Bollène, France
  29. Transparence 3, septembre 2019, Ottawa, Canada

Simon-Gabriel Bonnot, La clémence du sable, L’Harmattan, Poètes des cinq continents, Août 2017, 66p, 11€

Une chronique de Lieven Callant

Simon-Gabriel Bonnot, La clémence du sable, L’Harmattan, Poètes des cinq continents, Août 2017, 66p, 11€


Écrire un poème semble simple. Le poème surgit, interrompt, capte l’attention puis la libère. L’apparente simplicité témoigne en fait du travail d’orfèvre du poète, de sa volonté à traduire finement et à rendre presque tangible pour d’autres une réalité qu’il est seul à percevoir. Ce désir, cet élan se confrontent bien vite au fait que quelque chose finit toujours par s’évincer du poème, de sa forme écrite. Cet instantané poétique, s’il comble une partie de nos attentes met également à jour ce qui nous manque. Cette tension est présente dans chacun des poèmes de ce recueil. 

Quelques mots, quelques images campent une situation, donnent à ‘un état d’âme, à’une prise de conscience une teneur unique. Le poème s’installe alors dans une sorte d’harmonie provisoire avant que d’autres mots, d’autres images provoquent un basculement ou improvisent pour le lecteur et sans doute aussi pour le poète une autre vision du monde. De nouveaux sens naissent d’autres doutes, d’autres questions. Ainsi se multiplient les points de vue comme si le poème était vu au travers du prisme d’un kaléidoscope.

Lire un poème m’amène bien souvent à me questionner sur sa facture, sur sa portée. Il est l’éclat d’un autre univers, un nouvel état de partialité où il nous faut deviner la finalité véritable de l’écriture poétique. Les poèmes de ce livre conviennent parfaitement aux voyages de la pensée, aux excursions du rêve car ils ont un caractère un peu abstrait dans le sens où ils ne cherchent pas à représenter. Même s’ils sont incisifs, proches de ce qui fait de nous des humains et que nous appelons la réalité, il y a en eux ce qu’il y a dans une peinture abstraite et qui nous parle presque sans mots. Les poèmes nous touchent avant tout dans notre chair en mettant à nu nos désirs, nos espoirs, nos absurdités, nos malaises. 

En lisant ce livre, je me suis questionnée sur ce qui peut dans notre vie nous rendre à même de tout comprendre sans vraiment comprendre, d’établir en nous une sorte de conscience absolue et pourtant indéfinie, impalpable pour laquelle on devine bien qu’il existe des mots pour l’exprimer mais des mots qu’on ne peut tout simplement pas prononcer comme s’ils étaient scellés par une sorte de pacte. Est-ce la souffrance? Est-ce la maladie qui se libérerait de nos faiblesses en nous octroyant une soudaine et incompréhensible faculté?

La clémence du sable est pour moi, la clémence du temps, la mansuétude de ce qui s’échappe, des mots qui glissent comme des grains de sable entre les doigts, indulgence finalement que l’on découvre au fond de soi. Une indulgence à la racine de notre humanité.

La clémence du sable  s’exprime de bien des façons pour ce jeune auteur. Je vous encourage vivement à découvrir ses talents en le lisant.

Simon-Gabriel Bonnot a depuis ce fabuleux premier recueil COURIR DANS LA CHAIR DES MURS et celui-ci LA CLEMENCE DU SABLE tout aussi impressionnant de justesse, écrit deux autres livres LES BARBELÉS DE LA LUNE et À UNE GÉOGRAPHE MEXICAINE que j’espère prochainement pouvoir commenter.

© Lieven Callant

.

Jean-Louis BERNARD, Cahiers des chemins qui ne mènent pas, éditions Alcyone, collection Surya, Saintes, 2019

Une chronique de Claude Luezior

Jean-Louis BERNARD, Cahiers des chemins qui ne mènent pas, éditions Alcyone, collection Surya, Saintes, 2019

__________________________________

Imaginons Jean-Louis BERNARD en chaman avec son collier d’étoiles et de mots, en druide sur son chêne, serpe à la main, récoltant gui et incantations, imaginons-le en douanier du possible et de l’impossible : celui qui veille à la crête d’un imaginaire où s’étire infiniment et se perd l’ombre du pas sans retour. J’ai oublié le nom de mon premier silence. Il faudrait tisonner les cendres des souvenirs, voir si une braise survit encore.

Errance où se referme la parole telle une fleur dans la nuit, où ploient vertiges et incertitudes. Il me reste à en appeler à ces mots en haillons, infidèles souvent, mais toujours à l’écoute, à ces phrases orphelines, égarées entre le tain et le miroir.

Images concassées telle une brume diamantaire. Magie se diluant dans l’attente. Non pas dans un doute à la Montaigne ou à la Descartes, ou bien dans un doute existentialiste, mais dans le doute du doute.

Impression puissamment poétique, à mi-chemin entre aube et absence, à la charnière des ressacs, impression entêtante que le texte nous guette, nous dépouille, nous regarde, front contre front, en une confrontation onirique.

Mage hors du commun et qui maîtrise, goutte à goutte, verbe à verbe, sa potion toute en métamorphose : Jean-Louis BERNARD griffe la phrase, esquisse l’insaisissable. Surgissent parfois des vers à la verticale, embruns dressés sur la falaise des proses :

Rives de nulle part

auxquelles nous touchons

après tant

d’improbables voyages

comment vous dire

comme si le blanc

montait sur la page

jusqu’à la noyer

de silence.

Écoutons les échos du grand-prêtre, de celui qui quête l’incertain, exhorte les chimères et grappille les ténèbres. Voix de cendre et de fougère (…)  Voix de givre et de brasier (qui) rompt le temps (et) creuse l’oubli, jusqu’au-delà du vertige.

Incantations pour un Plus-Haut, peut-être, mais avant tout, pour une lumière intérieure. Chuchotement cosmique, prière. en quelque sorte. 

Offrandes à pleines mains, le voilà qui braconne non seulement la brume et la silice des gouffres, mais aussi quelques visages ici et là pour survivre. Le voilà aussi qui parle de choses éteintes (ou étreintes ?) et des arpèges nacrés de la mémoire.

Imaginons Jean-Louis BERNARD en dresseur de feu dans une pénombre aux ouates ténébreuses (…) Un rai de silence tombe à l’oblique de l’oratoire en ruine. Ni éclat du jour, ni métamorphose nocturne. Ni scintillement, ni coma, mais pleine conscience de l’artiste, dont l’ailleurs est certes invisible mais pour lui, donc pour nous, éminemment palpable. 

Images au bord des lèvres ainsi entrouvertes, à la margelle des mots : monde fulgurant du poète.

© Claude Luezior 

Le poème lien

Une chronique de Didier Ayres

Le Livre de la vie monastique, Rainer Maria Rilke, trad. Gérard Pfister, éd. Arfuyen, 2019, 16€

J’ai été très heureux de lire Le livre de la vie monastique, ce recueil de 66 poèmes de Rilke, dans l’édition bilingue qu’en donne Gérard Pfister, lequel a traduit les poèmes et les notes de la main de Rilke. On entre donc dans une œuvre qui fonctionne à part entière, en elle-même, poèmes et notes allant d’un même pas. Cela dit, je me trouve presque court pour résumer mon sentiment tant il faudrait pour l’expliquer, citer in extenso ces textes mystiques du grand poète autrichien. Il aurait fallu que je montre plutôt que d’expliciter, et peut-être mes déductions éclaireront, au moins pour moi, cette admiration violente que j’ai eu pour ces pages. Du reste, je pratique Rilke depuis bien longtemps, et il m’a accompagné dans ses poèmes, sa correspondance et aussi dans son œuvre en prose. J’y ai toujours trouvé une aspiration à l’inspiration, celle d’un être magnétique, profus parfois, lumineux toujours. Est-ce ici parce que le poète se cache sous la personne d’un moine, ce que les notes laissent entendre adroitement, ou bien parce que le poète se penchant sur l’univers mystique dans son versant créatif, est profondément pris dans la pâte d’un amour, sans doute sacré et aussi porté à Lou-Andréa Salomé ? Toujours est-il qu’il nous reste, à nous lecteurs, la manifestation d’un lien inviolable avec la divinité, là, au milieu de la beauté formidable du monde. 

J’ai dit mystique, et je crois que cette épithète va bien pour exposer en quoi la démarche intérieure de l’auteur s’absorbe dans une nuit du dedans, la nuit mystique de Jean de la Croix, attention brûlante à la spiritualité qu’elle soit orthodoxe, catholique, voire juive : tout confine à rappeler cet état de choc, cette commotion du langage qui nous conduit dans une sphère auguste. 

J’ai parlé aussi de lien, de poème lien, car il va d’évidence que ces textes sont une mise en relation, dans le sens par exemple qu’en donne Walter Benjamin, je crois, du geste fait ensemble, de la pérégrination au milieu des hautes valeurs spirituelles avec lesquelles la relation se substitue à la doxa. Ce recueil nous met sur la voie d’une entité harmonieuse, vers la divinité (Divinité ?) comme en une espèce de transe où le texte, depuis son caractère profane, se relie à tout le sacré des expériences intérieures. Dieu est une figure amoureuse, un chemin où s’aboucher au divin (Divin ?). Poésie de l’intercession, là où l’écrivain saisit la partie difficile et inexplicable en quoi apparaît comme vivifiés cet embrassement, cet embrasement. Cette interlocution mystérieuse revêt sans doute les atours de l’inspiration, comme la nomment les Romantiques par exemple. Acte de foi, voire de foi pure, désintéressée, extraordinaire, dirigée vers Dieu, vers l’icône. Ces poèmes mettent en relation Dieu et les hommes, comme le fait l’icône orthodoxe, qui recoupe à mon sens la vraie tension intérieure de cette écriture, sorte d’icône littéraire où l’on peut repenser sa relation au sacré, identifier sa propre foi.

Il n’y a au fond que des prières,
les mains nous ont été données
pour ne créer rien qui ne soit oraison ;
peignant ou moissonnant, 
loin déjà du cercle des objets
s’est déployée la ferveur.

Le dieu de Rilke est notre dieu transcendantal, le dieu des simples et des souffrants, venu pour guérir et réunir son peuple, son troupeau, ses enfants, les sages qui conservent l’huile de la foi jusqu’au mariage avec l’époux hiératique. Il faut donc considérer ce livre comme une cathédrale intérieure, construite de mains tremblantes et en prière, qui ne refuse pas l’intellection (et on suit là les préconisations de Maître Eckart). C’est à un dieu de fructification que cette poésie s’adresse, car elle est elle-même une feuillaison magnifique et spirituelle, elle augmente, elle aide à croître autant le poète que le lecteur. 

[Et le moine devient lumière au plus profond de lui et se sent offert à toutes les choses et présent dans chaque joie, comme la splendeur a conscience d’elle-même dans tout l’or du monde. Et il gravit ses vers comme des marches et jamais ne s’en trouve fatigué.]

Ou 

Je te trouve en toutes ces choses
pour lesquelles j’ai la bonté d’un frère,
tu te dores dans les petites comme une graine,
et dans les grandes tu t’offres en majesté.

C’est le jeu singulier de ces forces
d’aller ainsi à travers les choses en les servant ;
croissant dans les racines, disparaissant dans les tiges
et dans les cimes semblant ressusciter.

           [Le 24, tard.]   

On peut aussi considérer cette célébration du sacré comme un Magnificat, véritable ode lyrique qui image ce que j’évoquais tout à l’heure en parlant d’inspiration. Cette inspiration est violente – du reste, ces 66 poèmes ont été rédigés en très peu de jours. 

La langue fige ici les sentiments de l’âme, lui prête une forme, l’incarne. Pourquoi tant de lumière ? On ne sait pas, sinon que Rainer Maria Rilke signe l’accomplissement de son inspiration, d’une forme de magie littéraire qui lui est sans doute propre, une forme de génie qui constate la dépendance de chacun à la double perte de l’homme : ce qu’il peut entendre et ce qu’il peut dire, ce qui lui est réalité et ce qui lui est littérature, ce qui lui est révélé et ce que rien n’explique.

Comme le gardien du vignoble
a sa hutte où il veille,
je suis une hutte, Seigneur, entre tes mains
et je suis le nuit, ô Seigneur, de ta nuit.

Vigne, pâture, ancienne pommeraie, 
champ qui n’oublie aucun printemps,
figuier qui jusque dans le marbre dur
du sol porte fruits par centaines :

Un parfum monte de tes branches ployées.
Tu ne demandes pas si je suis vigilant ;
hardiment tes abîmes, répandus en saveurs, 
s’élèvent et passent silencieux près de moi. 

© Didier Ayres