Simon-Gabriel Bonnot, La clémence du sable, L’Harmattan, Poètes des cinq continents, Août 2017, 66p, 11€

Une chronique de Lieven Callant

Simon-Gabriel Bonnot, La clémence du sable, L’Harmattan, Poètes des cinq continents, Août 2017, 66p, 11€


Écrire un poème semble simple. Le poème surgit, interrompt, capte l’attention puis la libère. L’apparente simplicité témoigne en fait du travail d’orfèvre du poète, de sa volonté à traduire finement et à rendre presque tangible pour d’autres une réalité qu’il est seul à percevoir. Ce désir, cet élan se confrontent bien vite au fait que quelque chose finit toujours par s’évincer du poème, de sa forme écrite. Cet instantané poétique, s’il comble une partie de nos attentes met également à jour ce qui nous manque. Cette tension est présente dans chacun des poèmes de ce recueil. 

Quelques mots, quelques images campent une situation, donnent à ‘un état d’âme, à’une prise de conscience une teneur unique. Le poème s’installe alors dans une sorte d’harmonie provisoire avant que d’autres mots, d’autres images provoquent un basculement ou improvisent pour le lecteur et sans doute aussi pour le poète une autre vision du monde. De nouveaux sens naissent d’autres doutes, d’autres questions. Ainsi se multiplient les points de vue comme si le poème était vu au travers du prisme d’un kaléidoscope.

Lire un poème m’amène bien souvent à me questionner sur sa facture, sur sa portée. Il est l’éclat d’un autre univers, un nouvel état de partialité où il nous faut deviner la finalité véritable de l’écriture poétique. Les poèmes de ce livre conviennent parfaitement aux voyages de la pensée, aux excursions du rêve car ils ont un caractère un peu abstrait dans le sens où ils ne cherchent pas à représenter. Même s’ils sont incisifs, proches de ce qui fait de nous des humains et que nous appelons la réalité, il y a en eux ce qu’il y a dans une peinture abstraite et qui nous parle presque sans mots. Les poèmes nous touchent avant tout dans notre chair en mettant à nu nos désirs, nos espoirs, nos absurdités, nos malaises. 

En lisant ce livre, je me suis questionnée sur ce qui peut dans notre vie nous rendre à même de tout comprendre sans vraiment comprendre, d’établir en nous une sorte de conscience absolue et pourtant indéfinie, impalpable pour laquelle on devine bien qu’il existe des mots pour l’exprimer mais des mots qu’on ne peut tout simplement pas prononcer comme s’ils étaient scellés par une sorte de pacte. Est-ce la souffrance? Est-ce la maladie qui se libérerait de nos faiblesses en nous octroyant une soudaine et incompréhensible faculté?

La clémence du sable est pour moi, la clémence du temps, la mansuétude de ce qui s’échappe, des mots qui glissent comme des grains de sable entre les doigts, indulgence finalement que l’on découvre au fond de soi. Une indulgence à la racine de notre humanité.

La clémence du sable  s’exprime de bien des façons pour ce jeune auteur. Je vous encourage vivement à découvrir ses talents en le lisant.

Simon-Gabriel Bonnot a depuis ce fabuleux premier recueil COURIR DANS LA CHAIR DES MURS et celui-ci LA CLEMENCE DU SABLE tout aussi impressionnant de justesse, écrit deux autres livres LES BARBELÉS DE LA LUNE et À UNE GÉOGRAPHE MEXICAINE que j’espère prochainement pouvoir commenter.

© Lieven Callant

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Jean-Louis BERNARD, Cahiers des chemins qui ne mènent pas, éditions Alcyone, collection Surya, Saintes, 2019

Une chronique de Claude Luezior

Jean-Louis BERNARD, Cahiers des chemins qui ne mènent pas, éditions Alcyone, collection Surya, Saintes, 2019

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Imaginons Jean-Louis BERNARD en chaman avec son collier d’étoiles et de mots, en druide sur son chêne, serpe à la main, récoltant gui et incantations, imaginons-le en douanier du possible et de l’impossible : celui qui veille à la crête d’un imaginaire où s’étire infiniment et se perd l’ombre du pas sans retour. J’ai oublié le nom de mon premier silence. Il faudrait tisonner les cendres des souvenirs, voir si une braise survit encore.

Errance où se referme la parole telle une fleur dans la nuit, où ploient vertiges et incertitudes. Il me reste à en appeler à ces mots en haillons, infidèles souvent, mais toujours à l’écoute, à ces phrases orphelines, égarées entre le tain et le miroir.

Images concassées telle une brume diamantaire. Magie se diluant dans l’attente. Non pas dans un doute à la Montaigne ou à la Descartes, ou bien dans un doute existentialiste, mais dans le doute du doute.

Impression puissamment poétique, à mi-chemin entre aube et absence, à la charnière des ressacs, impression entêtante que le texte nous guette, nous dépouille, nous regarde, front contre front, en une confrontation onirique.

Mage hors du commun et qui maîtrise, goutte à goutte, verbe à verbe, sa potion toute en métamorphose : Jean-Louis BERNARD griffe la phrase, esquisse l’insaisissable. Surgissent parfois des vers à la verticale, embruns dressés sur la falaise des proses :

Rives de nulle part

auxquelles nous touchons

après tant

d’improbables voyages

comment vous dire

comme si le blanc

montait sur la page

jusqu’à la noyer

de silence.

Écoutons les échos du grand-prêtre, de celui qui quête l’incertain, exhorte les chimères et grappille les ténèbres. Voix de cendre et de fougère (…)  Voix de givre et de brasier (qui) rompt le temps (et) creuse l’oubli, jusqu’au-delà du vertige.

Incantations pour un Plus-Haut, peut-être, mais avant tout, pour une lumière intérieure. Chuchotement cosmique, prière. en quelque sorte. 

Offrandes à pleines mains, le voilà qui braconne non seulement la brume et la silice des gouffres, mais aussi quelques visages ici et là pour survivre. Le voilà aussi qui parle de choses éteintes (ou étreintes ?) et des arpèges nacrés de la mémoire.

Imaginons Jean-Louis BERNARD en dresseur de feu dans une pénombre aux ouates ténébreuses (…) Un rai de silence tombe à l’oblique de l’oratoire en ruine. Ni éclat du jour, ni métamorphose nocturne. Ni scintillement, ni coma, mais pleine conscience de l’artiste, dont l’ailleurs est certes invisible mais pour lui, donc pour nous, éminemment palpable. 

Images au bord des lèvres ainsi entrouvertes, à la margelle des mots : monde fulgurant du poète.

© Claude Luezior 

Le poème lien

Une chronique de Didier Ayres

Le Livre de la vie monastique, Rainer Maria Rilke, trad. Gérard Pfister, éd. Arfuyen, 2019, 16€

J’ai été très heureux de lire Le livre de la vie monastique, ce recueil de 66 poèmes de Rilke, dans l’édition bilingue qu’en donne Gérard Pfister, lequel a traduit les poèmes et les notes de la main de Rilke. On entre donc dans une œuvre qui fonctionne à part entière, en elle-même, poèmes et notes allant d’un même pas. Cela dit, je me trouve presque court pour résumer mon sentiment tant il faudrait pour l’expliquer, citer in extenso ces textes mystiques du grand poète autrichien. Il aurait fallu que je montre plutôt que d’expliciter, et peut-être mes déductions éclaireront, au moins pour moi, cette admiration violente que j’ai eu pour ces pages. Du reste, je pratique Rilke depuis bien longtemps, et il m’a accompagné dans ses poèmes, sa correspondance et aussi dans son œuvre en prose. J’y ai toujours trouvé une aspiration à l’inspiration, celle d’un être magnétique, profus parfois, lumineux toujours. Est-ce ici parce que le poète se cache sous la personne d’un moine, ce que les notes laissent entendre adroitement, ou bien parce que le poète se penchant sur l’univers mystique dans son versant créatif, est profondément pris dans la pâte d’un amour, sans doute sacré et aussi porté à Lou-Andréa Salomé ? Toujours est-il qu’il nous reste, à nous lecteurs, la manifestation d’un lien inviolable avec la divinité, là, au milieu de la beauté formidable du monde. 

J’ai dit mystique, et je crois que cette épithète va bien pour exposer en quoi la démarche intérieure de l’auteur s’absorbe dans une nuit du dedans, la nuit mystique de Jean de la Croix, attention brûlante à la spiritualité qu’elle soit orthodoxe, catholique, voire juive : tout confine à rappeler cet état de choc, cette commotion du langage qui nous conduit dans une sphère auguste. 

J’ai parlé aussi de lien, de poème lien, car il va d’évidence que ces textes sont une mise en relation, dans le sens par exemple qu’en donne Walter Benjamin, je crois, du geste fait ensemble, de la pérégrination au milieu des hautes valeurs spirituelles avec lesquelles la relation se substitue à la doxa. Ce recueil nous met sur la voie d’une entité harmonieuse, vers la divinité (Divinité ?) comme en une espèce de transe où le texte, depuis son caractère profane, se relie à tout le sacré des expériences intérieures. Dieu est une figure amoureuse, un chemin où s’aboucher au divin (Divin ?). Poésie de l’intercession, là où l’écrivain saisit la partie difficile et inexplicable en quoi apparaît comme vivifiés cet embrassement, cet embrasement. Cette interlocution mystérieuse revêt sans doute les atours de l’inspiration, comme la nomment les Romantiques par exemple. Acte de foi, voire de foi pure, désintéressée, extraordinaire, dirigée vers Dieu, vers l’icône. Ces poèmes mettent en relation Dieu et les hommes, comme le fait l’icône orthodoxe, qui recoupe à mon sens la vraie tension intérieure de cette écriture, sorte d’icône littéraire où l’on peut repenser sa relation au sacré, identifier sa propre foi.

Il n’y a au fond que des prières,
les mains nous ont été données
pour ne créer rien qui ne soit oraison ;
peignant ou moissonnant, 
loin déjà du cercle des objets
s’est déployée la ferveur.

Le dieu de Rilke est notre dieu transcendantal, le dieu des simples et des souffrants, venu pour guérir et réunir son peuple, son troupeau, ses enfants, les sages qui conservent l’huile de la foi jusqu’au mariage avec l’époux hiératique. Il faut donc considérer ce livre comme une cathédrale intérieure, construite de mains tremblantes et en prière, qui ne refuse pas l’intellection (et on suit là les préconisations de Maître Eckart). C’est à un dieu de fructification que cette poésie s’adresse, car elle est elle-même une feuillaison magnifique et spirituelle, elle augmente, elle aide à croître autant le poète que le lecteur. 

[Et le moine devient lumière au plus profond de lui et se sent offert à toutes les choses et présent dans chaque joie, comme la splendeur a conscience d’elle-même dans tout l’or du monde. Et il gravit ses vers comme des marches et jamais ne s’en trouve fatigué.]

Ou 

Je te trouve en toutes ces choses
pour lesquelles j’ai la bonté d’un frère,
tu te dores dans les petites comme une graine,
et dans les grandes tu t’offres en majesté.

C’est le jeu singulier de ces forces
d’aller ainsi à travers les choses en les servant ;
croissant dans les racines, disparaissant dans les tiges
et dans les cimes semblant ressusciter.

           [Le 24, tard.]   

On peut aussi considérer cette célébration du sacré comme un Magnificat, véritable ode lyrique qui image ce que j’évoquais tout à l’heure en parlant d’inspiration. Cette inspiration est violente – du reste, ces 66 poèmes ont été rédigés en très peu de jours. 

La langue fige ici les sentiments de l’âme, lui prête une forme, l’incarne. Pourquoi tant de lumière ? On ne sait pas, sinon que Rainer Maria Rilke signe l’accomplissement de son inspiration, d’une forme de magie littéraire qui lui est sans doute propre, une forme de génie qui constate la dépendance de chacun à la double perte de l’homme : ce qu’il peut entendre et ce qu’il peut dire, ce qui lui est réalité et ce qui lui est littérature, ce qui lui est révélé et ce que rien n’explique.

Comme le gardien du vignoble
a sa hutte où il veille,
je suis une hutte, Seigneur, entre tes mains
et je suis le nuit, ô Seigneur, de ta nuit.

Vigne, pâture, ancienne pommeraie, 
champ qui n’oublie aucun printemps,
figuier qui jusque dans le marbre dur
du sol porte fruits par centaines :

Un parfum monte de tes branches ployées.
Tu ne demandes pas si je suis vigilant ;
hardiment tes abîmes, répandus en saveurs, 
s’élèvent et passent silencieux près de moi. 

© Didier Ayres

Rainer Maria RILKE – Le Livre de la vie monastique – traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister, édition bilingue, Arfuyen, septembre 2019, 200 pages, 16 €

Une chronique de Marc Wetzel



Rainer Maria RILKE – Le Livre de la vie monastique – traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister, édition bilingue, Arfuyen, septembre 2019, 200 pages, 16 €

  Le jeune Rilke (il a vingt-trois ans lors de la rédaction du recueil au printemps 1899, de retour d’un premier voyage partagé avec Lou-Andréas Salomé) se grime ici en moine russe et artiste. En moine, pour s’assurer que Dieu soit au moins quelque part dans la Création à l’abri d’elle ; russe, pour jouir d’un territoire si vaste que l’âme s’y perdra elle-même plutôt que perdre Dieu ; artiste, pour que le monde ne puisse ni restreindre ni contrôler les images que Rilke lui arrache :

« Dieu, comment comprendre cette heure

où tu as devant toi placé ta voix

pour qu’elle prenne forme dans l’espace.

Le néant était pour toi comme une blessure

tu l’as rafraîchie avec le monde.

À présent il se guérit doucement parmi nous »  (p. 119)

Quand l’âme de Rilke se tourne vers Dieu et le chante, on y entend certes moins la pensée de Dieu même (la Hauteur attentive à ce qu’il y a de plus vivant en elle) que l’être de son âme (une vie attentive à ce qu’il y a de plus haut en elle) ; mais c’est justice : Rilke intéresse particulièrement Dieu, las de ses usuels goûteurs, qui « dispersent » et « balbutient » sa saveur :

« J’ai marché par bien des vents ;
mille fois tu étais à les pousser.
Je rapporte tout ce que j’ai trouvé :
à l’aveugle tu as servi de coupe,
le serviteur t’a enterré profond,
mais le mendiant te tendait vers le haut ;
et parfois il y avait chez un enfant
une grande part de ton sens.
Tu vois, je suis un chercheur »  (p. 151)

Si Dieu semait – par extraordinaire – des miracles sur le chemin du pèlerin Rilke, on sait bien que celui-ci ne s’arrêterait pas même ramasser. Sa musicalisation de l’angoisse (l’édition bilingue permet de se murmurer, même maladroitement, ses constants génies rythmique et mélodique) ne vaut que globale et continue, et son prodige suffit :

« Je ne veux pas savoir où tu es,
parle-moi de partout »   (p. 141)

Dans l’inévitable gravité, pourtant,  on a des moments d’humour transcendant : comme cette sorte de confidence d’Abel, ne comprenant pas du tout (le meurtre par Caïn ayant occasionné la première mort humaine, avant même celle de leurs géniteurs) où voulait en venir le grand nigaud qui le massacrait :


« Je ne suis pas. Mon frère m’a fait une chose
que mes yeux n’ont pas vue.
Il m’a voilé la lumière.
Il a remplacé mon visage
par son visage.
Je pense qu’il doit encore exister.
Car personne ne lui fait comme il m’a fait. (…)
Je crois que mon grand frère veille
comme un tribunal »  (p. 45)

Il prend à un esprit ému la solennelle fantaisie de se figurer un monde à sa mesure, et tout ce qui inspire lui vient. Mais l’homme qui prie ici préfère se tenir, un peu raide et rude, debout sur le sol ingrat, plutôt que ramper en virtuose sur un tapis volant. Dans le texte :

Daß ich nicht war vor einer Weile,
weißt du davon ? Und du sagst nein.
Da fühl ich, wenn ich nur nicht eile,
so kann ich nie vergangen sein  

(Il y a un instant encore je n’étais pas –
mais le sais-tu ? Et tu dis non.
Alors je sens qu’il suffit de ne plus me hâter
et je demeurerai à jamais)  (p. 174-5)

Rilke ne perd rien de ce que Dieu dit pourtant dans sa barbe, parce qu’il l’y écoute :



« Toi, voisin Dieu, si bien des fois durant la longue nuit
je te dérange en cognant fort –
c’est que je t’entends à peine respirer
et que je sais : tu es seul dans cette pièce.
Si tu as besoin de quelque chose, il n’y a personne
pour tendre à ton tâtonnement le breuvage :
J’écoute sans cesse. Fais un petit signe,
Je suis tout près »   (p. 37)

Mais il reste rivé au monde, et ce n’est pas du tout panthéisme touristique ; c’est seulement que l’inconscient de chacun est ce qu’il ne peut retraverser sans se diluer dans le Tout :

« Avant que tu ne redeviennes forêt et eaux et friche envahissante
à cette heure d’angoisse inimaginable
où tu exigeras de toutes choses
qu’elles te rendent ton image inachevée.
Donne-moi encore un peu de temps : je veux aimer les choses comme personne,
jusqu’à ce que toutes soient dignes de toi et grandes »  (p. 167)

Ce précieux recueil a été (déjà, et bien) traduit en français ; mais c’est la première fois que ce Livre de la vie monastique est publié dans son intégralité en édition bilingue, incluant par ailleurs, entre crochets, les commentaires rilkéens (comme une didascalie sacrée) figurant dans le manuscrit original publié en 1936. Gratitude à Gérard Pfister de nous restituer ainsi, solennellement et contagieusement, ce sommet de disponibilité spirituelle. 

© Marc Wetzel

Journal de Belfort, Béatrice Douvre, éd. La Coopérative, 2019, 20€

Faim du désir, désir de fin
par Didier Ayres


Journal de Belfort, Béatrice Douvre, éd. La Coopérative, 2019, 20€

C’est avec une certaine émotion que j’écris ces quelques lignes au sujet du livre de Béatrice Douvre, émotion à la fois pour le contenu des poèmes ou des proses aux accents dramatiques et le tragique de la vie de la jeune poétesse disparue en 1994 à l’âge de 27 ans. Car ce recueil constitué de la totalité des journaux, des poèmes en prose ou versifiés de l’écrivaine, nous permet de découvrir une jeune autrice, que l’on sait atteinte d’anorexie mentale. Ce n’est pas pour autant un témoignage posthume mais plutôt l’exercice d’une littérature arc-boutée sur le désir. Ainsi, cette lecture ressemble un peu à l’attente que l’on voue à un récit, à la narration d’un état de santé que l’on sait mortel, et qui nous accapare comme un roman ténébreux et terrible. Du reste cette sorte d’autobiographie posthume, qui n’a pas voulu l’être, parle aussi bien du désir sexuel que de la réalité de l’hospitalisation, ici ressentie brutalement, vécue ainsi qu’un enfermement coercitif violent. 

Je n’ai pas pu me détacher de cette quête, de ce besoin d’aimer, aimer et aimer encore, vision forte et entêtante d’une jeune femme heurtée par une douleur qui surmonte tout. Cette douleur est comprise en partie à l’image d’une souffrance mystique, et c’est là que ce livre atteint la métaphysique. Donc, une métaphysique de la souffrance et du désir, principalement sexuel – et jamais de comestibles -, et tout cela écrit en une expression comparable aux épreuves d’un supplice artaudien. Nous restons en somme dans une réalité physique de l’angoisse, où viennent des impressions de Maldoror ou de Mallarmé.

En t’approchant, tu disparais, foyer de l’être, ouvert à l’inouïe de l’invisible. Tu te livres à la braise, le pied nu, au lieu saint. Sandales creuses, poussiéreuses, qui ont vaqué à la misère des pas bénis sous les buissons. Tu traînes le suaire lumineux et ta face inscrit des croix sur le sable. 

Ce qui est étrange, surtout dans la partie Belfort, c’est que l’anorexie est invisible, non dite, inapparente, non-sue. Rien des crises liées à la maladie, rien au sujet des denrées, pas d’aliment. Ne compte que la sexualisation des rencontres, qui font récit, faim d’un désir physique d’amour, pour une Béatrice pensée comme androgyne, recourant à un marivaudage brûlant de garçons aimant les garçons. Car cette odyssée morbide, est évidemment la relation d’une anxiété insupportable, désir cherchant la fin du désir, cherchant la mort.

Nous sommes certainement dans une littérature des fluides : les sécrétions, la semence, le lait, le sang, l’humidité des sexes, les eaux, les pluies… liquides qui confinent tous à mon sens, à la métaphore spirituelle de cette liquidité de la cinquième plaie du Christ en croix comme la décrit Jean. Donc, ici, sang, eau, esprit. Ne nous trompons pas, ces poèmes, cette prose, ces journaux, ces vers ne se présentent que comme lutte pour survivre ontologiquement, souffrir sans transitivité. 

Il faut sans doute lire cette chronique finalement assez courte, car elle doit peut-être représenter quelques mois de 1994, faisant état d’une sensualité douloureuse, sanglante, s’appuyant sur l’angoisse, cherchant en écrivant un salut. D’ailleurs, le garçon le plus présent dans ces lignes, se prénomme Michel, et on ne cesse de songer à l’Archange, pour une Béatrice sujette à la rédemption d’un ange – sachant que ces dernières heures passées dans un lit de contention au milieu d’intenses blessures reste son calvaire et la déréliction d’un chemin de croix, d’un vin amer qu’elle boira sur le gibet de son asile.

Aux chapelles d’été dans le vent brun, au sacrifice des pierres fragiles, aux cristaux bleus et jaunes de la main, aux anges difficiles des vitraux, j’offre la mer et ses noyés, le crachat amer des baisers, le genou nu sous la traîne antique.

Le côtoiement de la mort provoque une écriture morbide, au sens propre. Béatrice Douvre vit éclatée dans différentes villes : Belfort, Paris, Toulouse, Caussade, Cahors. Son seul territoire est son corps, qui s’allège dans un vertige insensé, un corps comme exclu de sa matière. Un corps exilé de lui-même, qui ne trouve unité en lui que dans la blessure du désir, une fringale de flirt tournée vers mourir, un Éros dans un corps indéfini, un peu femme, physiquement un peu bisexué. Le tout faisant poésie. C’est-à-dire : le peu, le principe, le neutre et l’essence.

Christ au calvaire me creuse. J’ai son visage dans mes mains d’oblation. La Cène est salvatrice. Parole commune et communion des corps. Je suis sauvée par la douleur.

Je fus par suite un liseur de cette écriture continue, sans ratures, où le corps se dit sans cesse en s’esquivant, plutôt que portée vers la contemplation des choses. Il ne reste en somme que cette vie de faim continuelle, concrètement jamais ni envisagée ni satisfaite, qui finit par faire le contenu du livre. Je n’ai cessé d’espérer voir l’énigme résolue et Béatrice guérie. Mais je suis resté logiquement dans cette déchirure, ce dilemme où écrire sauve toujours. Et nonobstant, sans en connaître le secret, car cette rédemption est secrète.

© Didier Ayres