Martine-Gabrielle Konorski, ADESSO, Une ballade italienne – Black Herald Press – 2022

Une chronique de Geneviève Liautard

Martine-Gabrielle Konorski, ADESSO – Black Herald Press – 2022


Une ballade italienne

Ce recueil de courts instantanés en prose est à lire par effeuillage, un après l’autre, à déguster comme une sucrerie, même si parfois quelque amertume s’y glisse.

On imagine que ce sont ces instants, éclats cinématographiques, visions fugitives, que Martine-Gabrielle Konorski conservait amoureusement en mémoire, comme pétales dans un herbier, pour les hisser à fleur de mots et nous les offrir. A-t-elle rappelé visages, paysages traversés, sentiments éprouvés pour en concocter des tableaux ou bien les a-t-elle peints sur le motif ? Sans doute les deux. Comme l’écrit l’éditeur pour présenter le livre : « A partir de textes-fragments s’ébauche une succession d’évocations brèves, de sensations, de figures et d’atmosphères, de paysages et de saveurs »… « séquences presque cinématographiques qui oscillent entre le tangible et l’insaisissable ».

C’est donc par plans serrés ou travelings que se dévoilent l’Italie de l’auteure dans cet ici topographique et ce maintenant (cet adesso italien). Là où nous suivons d’emblée le narrateur, d’étape en étape sur les rivages chers à Pasolini (à qui le livre est dédié).

« Maintenant je me trouve dans la strada dei sassi, la rue des pierres. Encore quelques minutes de marche et l’on débouche sur un temple grec antique qui domine la mer ionienne de l’Italie du Sud. Derrière le galbe préservé des colonnes et des abaques finement décorés, rôdent les ombres de Zeus et d’Héraclès. »

Mais qui est ce « Je », « assis sur le muret de la plage, pieds ballants, chemise ouverte… » dans « Pozzanghere » et qui s’apprête à continuer son périple italien entre la côte et la montagne ? Qui sont-ils, Il, Elle, qui dansent sur cette plage, entre les rochers, dans « Ostia » ? « Rémininiscences de leur ombre enlacée. Sur cette plage est mort Pier Paolo. »

Au fil du mystère, on poursuit ce voyage en Italie. Ici, se produit alors l’énigmatique rencontre par l’intermédiaire du miroir réfléchissant qui brûle la peau ; serait-ce une métaphore de l’âme italienne, embrasement et brûlure passionnés? Écho si proche encore de l’enfance… Là, c’est un concentré de drames ponctués de gaité, de tristesse et d’audace tout à la fois. Et partout, la beauté que côtoie aussi la saleté,

« sur la place de la Fontaine des Lions, qui crache de rares jets d’eau. Vasques, dont le fond est recouvert de papier gras, de cornets de glace et de vieux journaux. Finesse architecturale des maisons qui s’élancent dans les cactus et les bougainvilliers, le long de la route sinueuse de la plage…

Dans ces rues tout semble provisoire. Une odeur d’ambre et de jasmin se mêle à l’humidité marine et recouvre les ruines. »

Et puis, c’est « Matera Bella » qui nous rappelle le film, « L’Évangile selon Mathieu » – tourné par le poète cinéaste dans ce village troglodyte de grottes taillées dans le tuf – et qui nous plonge dans ce pays d’ombre et de lumière où les visages et les corps émergent à peine des pierres blanches, dans un rythme lent et une tension perceptible. Il y a ce que l’on voit mais surtout ce que l’on devine, ce que l’on pressent, ce que l’ellipse de l’écriture construit comme intensité du récit. « Là où l’ombre de l’éphémère plane », comme le précise l’auteure.

Tout au long des fragments de Adesso, l’amour, également, n’est jamais loin. « La diva dell’ impero » nous emporte :

« De l’autre côté du pont la longue promenade aux coquillages s’est terminée par un baiser. Un seul.
Insouciante, une bretelle tombée sur son épaule, elle lui envoie de la maison un très léger baiser.

Si léger qu’il ne le voit pas.

Elle a l’air gaie. Lui concentre sa tristesse et serre le coquillage dans sa main. Va-t-il la revoir ? »

Tout dans ce livre raconte, délicatement, les vies nouées, dénouées, les départs et retrouvailles amoureuses ou familiales, la force des enlacements.


« Vraie scène de cinéma, aux couleurs des souvenirs, des rêves, des oublis. »

Passé et présent se mêlent, se répondent ; traces d’enfance que font ressurgir les odeurs et les saveurs d’antan, retrouvées avec délice.


« Ils se sont rencontrés au pied du rocher géant, rafraichis par la nuit tombante. Sur cette plage, immense et désertée, se dresse un monstre de pierre noire, témoin d’une nature antédiluvienne.

Ce rocher géant leur servait de cachette lorsqu’ils étaient enfants. Là, se nouaient et se dénouaient leurs plus beaux rêves de batailles et de courses. »

Beauté des corps mais aussi beauté des lieux, de la nature sauvage, « beauté primitive qui rassasie. »

La lecture de Adesso aimante par petites touches et nous trans-porte par grandes enjambées. Et, comme si nous nous trouvions dans ces villages, devant les « portes des maisons restées entr’ouvertes », nous pénétrons furtivement à l’intérieur des vies qu’elles abritent.

Nous savions Martine-Gabrielle Konorski, poète, porteuse d’une grande humanité. Nous savions à quel point, dans son écriture, l’éternité de l’instant est au cœur de son questionnement sur le temps. A travers ces proses poétiques, au rythme d’une ballade italienne nous retrouvons la patte de l’auteure. Les scènes-séquences, les portraits qu’elle nous tend dans ce recueil construisent une fresque pleine d’amour pour ce lointain si proche. Nous laissant, tout au long de la lecture, la profondeur de l’empreinte, la trace d’une émotion contenue.

©Geneviève Liautard

Michèle FINCK – La Ballade des hommes-nuages – Arfuyen, janvier 2022, 276 pages, 18,5€

Une chronique de Marc Wetzel


Michèle FINCK – La Ballade des hommes-nuages – Arfuyen, janvier 2022, 276 pages, 18,5€

     Le titre de cet important livre de poèmes cache à peine son âpreté : la ballade des hommes-nuages – qui semble renvoyer aux sympathiques chansons à danser d’êtres distraits ou évanescents – indique dès les premières lignes, tragiquement, l’inverse :

« J’écris pour un homme qui a été

« Incarcéré » disait-il sous camisole

Chimique. « Traumatisé » par les hôpitaux

Psychiatriques. « Martyrisé » (….)

Douleur n’a pas de nom.

Douleur a tous les noms

De tous les hommes« . (p.9)

   La ballade, on le sait, illustre musicalement le sujet d’un poème correspondant. Mais ici l’instrumentation a bien failli tuer la poétesse même, car le baladin est un homme (désigné dans le livre par le nom Om) aimé, longuement délirant (retrouvé, physiquement, après un internement de treize ans !), doué cinéaste et peintre à la raison rapidement effondrée. Une « ballade » romantique dit souvent un éloignement légendaire du réel, mais il s’agit plutôt ici d’une formidable perte d’accès à lui : des pathologies « passent » aussi peu et s’oublient aussi malaisément que les héros ! Comme le pauvre est d’abord privé des moyens mêmes de pouvoir cesser de l’être, le fou ne trouve rien dans son déjanté folklore qui l’en doive sauver. « Homme-nuage » le dit parfaitement, puisque un nuage flotte, obscurcit et menace. Une élévation, mais sans sol; un abri contre un soleil trop ardent, mais l’esprit faisant ici obstacle à sa propre lumière; une distraction risquant, enfin, de tourner mal puisque sans accès à comment elle-même tourne.  Cette sorte de transcendance inconsistante, de forteresse dérivante, de jonglerie apocalyptique – un fou, donc – peut-on l’aimer ? C’est ici, semble-t-il, la question centrale.

     Et la réponse que construit ce recueil, ou plutôt dont celui-ci restitue la lente, grave et intense construction, est la plus vaillante, généreuse et imprévue qui soit: c’est oui. Et il ne s’agit pas seulement de respecter la personne folle, comme personne, ni de lui pardonner le peu qui dépendit d’elle, mais bien d’aimer (sincèrement !) la personnalité folle, comme folle, c’est à dire comme raison sans autrui, comme intelligence sans monde extérieur, comme destin interné. Mais les conditions d’un tel amour (que Michèle Finck découvre et peu à peu se formule en termes inoubliables) sont terribles, puisqu’on ne peut ici aller vaincre un peu de cette terreur que sur son propre terrain (et non faire diversions physique par contention, ou biochimique par neuroleptiques). La poésie seule ici fait l’effort, comme parole cherchant le mot (« le mot-talisman qui te guérira » p.133) dont la parole folle souffre de manquer. Et ce mot qui manque pour sauver le fou ne viendra (« le secret est là« ) que de lui : « Le mot qui manque est un mot qui ne peut provenir que de la langue de l’autre » (p.62). Mais comment le reconnaître, quand il viendrait, puisque le fou le dirait sans le comprendre, et la poétesse – sa raison à l’écoute – ne saurait quand il serait dit ?

    À une quinzaine de reprises, au cours du livre, on trouve fragments d’un étonnant « carnet d’hôpital » – la poétesse en visite y note au vol ce qu’elle entend de la maison des fous, venant d’eux ( « Eh ! Toi là-haut/ Dieu/ Débranche-moi ! » p.114, ou « Si vous ne diminuez pas/ Mes doses docteur vous aurez/ Les pires réincarnations ! » p.130), d’elle (« Tout à coup ne plus savoir si/ Suis le malade interné ici/ Ou celle qui lui rend visite ? » p.32) ou des médecins ( « Le plus grave c’est quand/ Les délires s’enkystent./ Ça ne se guérit plus ! » p.102) . Tout saisit ici, qui donne envie de rire et crier : comme serait un carnet de danse (d’affalements et gadins), un carnet de … timbrés, ou de bal (des absents à eux-mêmes), ou d’esquisses (de croûtes), de chèques (en bois), ou un carnet extra-mondain ! Le rendu de l’hôpital est prodigieusement juste, qui recueille non les indigents (sans chez-eux), mais les malades (ceux qui ne peuvent rester chez eux, qu’on ne peut soigner qu’ailleurs), et, ici, exactement les indigents d’eux-mêmes (qui n’ont pas de chez eux en eux !) : l’hôpital psychiatrique est cette réalité qui accueille ceux dont la raison ne peut plus accueillir seule la réalité. Hébergement gratuit – mais de ceux qui n’ont plus le vrai prix d’eux-mêmes ! – et charitable – mais de ceux qui n’ont plus le libre don du Bien ! Ce Purgatoire perfusionnel (où, écrit-elle, il y a des montres qui s’arrêtent les unes les autres, p.47, ou des êtres arrêtés par l’idée même à laquelle ils s’arrêtent, p.51) de l’asile est admirablement lu et jugé, dans ce carnet qui dit aussi :« Dieu laisse-t-il donc/ Tout faire/ Ici ? » p. 45, et « On dit : « toucher le fond« / Mais y a-t-il seulement un/ « Fond » quand tout s’effondre ? » p.70)

  Michèle Finck voit, sans illusions, mais sans désespoir, le seul point commun de folie et poésie : le mot manquant (comme fut pour elle le lot d’un père mutique, le mot d’enfant de l’enfant qu’elle n’eut pas, les mots pour rien du compagnon délirant : « Je parle fort/ Pour être entendu des anciens/ Pharaons. Je leur transmets/ Les médicaments d’aujourd’hui/ Pour qu’ils ne meurent plus/ Des maladies que nous savons guérir maintenant./ Tous les jours je sauve la planète/ Par mes dictées tu comprends ? » (p.49), ou, plus mystérieusement, le « mot sauvé des eaux » du bègue Moïse (p.145), et, très généralement, la poésie comme conte du mot manquant (p.135), puisque « poésie : trappe en nous ouverte par les contes » ! p.81). On ne saura pas ce mot résolutoire (Un être humain ne se penserait-il « orphelin d’un mot » p.149, que parce qu’il croit au Verbe crucifié ?), mais la lucidité d’inspiration de sa recherche est hors-pair : ce mot manquant est de toute façon, se dit-elle, un mot inventé par une anonyme en toi (p.152), un mot qui te cherche avant que tu ne le cherches (p.153), un mot par principe manquant à lui-même et donc en lui-même inachevé (p.156), un mot qu’on prononce ou tait dans le même souffle (p.169). Un mot, comprend Jacob, qui n’est au mieux, comme la folie elle-même, qu’un degré se prenant pour toute l’échelle :

« Nul ne sait sur quel barreau il est

Ni où il va. Nul ne saura jamais. Chacun :

Somnambule sur un barreau  » (p.64)

 Mais, comme dans le troublant conte de Michka (p. 135) – où un ours en peluche, s’ennuyant chez la petite fille qui le délaisse, partant courir le monde, se retrouve un jour aider le père Noël, et, voyant leur traineau de jouets vide au moment de servir le dernier enfant, malade, de la bourgade, se jette lui-même en cadeau par la cheminée !), la poésie (très juste, très intègre, profonde) de Michèle Finck permet, dans l’amour (seule poésie de la folie, suffisante folie de la poésie) la miraculeuse suture des « deux ailes blessées d’un même oiseau » (p.199) :

« Savoir pourquoi

La poésie se vend si peu

Parce qu’elle se donne » (p.128)

  Et se donne avec une délicatesse qui foudroie, comme dans le passage « À l’éthique » :

« M’être fait promesse :

Ne pas me servir

De la « folie » pour écrire

Un « beau » livre.

Ne pas préférer la métaphore à la compassion. (…)

Surtout ne pas te sacrifier

À mon livre » (p.224)

©Marc Wetzel

Jeanne Champel Grenier, Alors la nuit délivre la nuit des livres, Éd. France libris, 2018 

Une chronique de Barbara Auzou

Jeanne Champel Grenier, Alors la nuit délivre la nuit des livres, Éd. France libris, 2018 


« Se glisser dans ton ombre à la faveur de la nuit .

Suivre tes pas, ton ombre à la fenêtre.

Cette ombre à la fenêtre c’est toi, ce n’est pas une autre, c’est toi. »

Ainsi s’ouvre le poème de Robert Desnos « À la faveur de la nuit » et c’est ainsi  que l’on pénètre avec humilité dans l’intimité silencieuse et la solitude nocturne de Jeanne Champel Grenier pour partager avec elle cette « discrète lampée de lait d’étoile » 

D’emblée la nuit est placée sous le signe de l’ambivalence . Elle est l’espace propice aux affres de la création :

« où est donc le point d’eau

que parfois je pressens

il faut passer les rocs

croiser les éboulis

se griffer aux ronciers

se piquer aux orties »

Et elle nous reprend aussitôt ce qu’elle nous a donné :

« on croit sentir 

l’haleine de myrrhe et d’origan

d’éther et puis de camphre »

« la nuit qui nous réduit

ou nous augmente »

La nuit roule avec elle des peurs et les souvenirs d’êtres disparus :

« un oiseau est venu cette nuit sur ta tombe

( …)

c’est à lui que le soir ta grande paix incombe » 

Des peines aussi bientôt muées en constats :

« j’y avais des amies

mi-figue mi-raisin

confites et soumises »

Se noue au fil des pages un lien de sincérité entre le lecteur et la poète d’où émerge une aile de papier :

« plus légère qu’une autre

un peu désaccordée

et sa violette voix »

Et nous voilà placés ensemble :

« au centre 

du silencieux gémir »

que seule la nuit sait nous faire entendre ; et ce silencieux gémir soudain n’est plus le seul espace du souvenir, des peines, mais il devient cette courbure de l’air si gracieuse qu’elle vide tout instant de sa pacotille et devient le lieu intime et privilégié du poème :

« écrire pour ne pas oublier

la lumière »

de l’acte de vivre et de transmettre :

« mille enfants dans leurs gousses

serrés en petits pois »

et de la gourmandise que je ressens dans la poésie de Jeanne Champel Grenier comme une générosité première. Les métaphores culinaires sont nombreuses et souvent teintées d’humour :

« un noir très doux

qui vire au pruneau

dans l’eau de vie »

ou encore ce formidable chant X, sur un air de Nerval :

« il est un pain pour qui je donnerais

tous les blinis, les bâtards et les miches

un pain très vieux, nourrissant , aux pois chiches

qui pour moi seule garde son goût sacré »

Oui on peut dire que malgré ses éclipses sans pitié, la poète se rue, refuse de se rendre et au cœur de sa nuit le crépuscule déjà bat l’horizon en quête d’une luciole que nous suivons, rassurés et conquis, au gré d’une poésie vivante et généreuse qui s’échappe bientôt du store journalier…pour aller rejoindre ce hasard « qui fait si bien les roses ».

©Barbara Auzou.

Jean-Paul MICHEL – Un cri, chose et signe – William Blake and Co. Édit. (Bordeaux), août 2021, 28 pages, 8€

Une chronique de Marc Wetzel

Jean-Paul MICHEL – Un cri, chose et signe – William Blake and Co. Édit. (Bordeaux), août 2021, 28 pages, 8€


   Un cri ne parle pas, puisque ce qu’on a à dire alors, on n’a ni le temps ni le loisir de l’articuler. Cris d’effroi, de surprise, de colère, de douleur, de dépit … sont des manifestations immédiates, instantanées, qui ne peuvent ni décrire, ni raconter, ni juger, comme sait faire la parole, qui, elle, organise ses mots, prend son temps et énonce des contenus susceptibles d’être vrais ou faux. Le cri, non : il ne sait qu’alerter, qu’avertir, qu’exprimer, à la première personne du vécu. Même dans les  cris un peu plus élaborés (l’annonce d’un crieur public, l’enchérissement d’une criée, l’aveu d’un cri du coeur …), le cri reste une sorte de geste sonore plus qu’un élément de discours.

Le titre de ce recueil dit alors une chose difficile, et passionnante : un cri est à la fois « chose » et « signe ». Pourquoi ? Il est davantage « chose » que le mot parlé, parce qu’il a une intensité de présence presque substantielle, il se pose là corporellement (les paroles semblent s’envoler, mais les cris atterrir !), et il est davantage « signe » que le silence, parce qu’il renvoie à autre chose – une détresse, une gêne, une indignation … – dont il fait surgir la présence (le silence semble tomber quelque part, alors qu’un cri paraît s’en lever ou s’en élever). Mais « chose » et « signe » restent peu compatibles : une chose est déjà là, elle ne surgit pas comme un événement; et un signe est là pour autre chose (qu’il indique ou symbolise), non pour lui-même. Un cri signale que quelque chose se passe, qui, justement, a du mal à passer ! Faut-il penser qu’un poème (comme une sorte de cri de présence) fait toujours de même ?

Pourquoi titrer « cri » (inarticulé et spontané) un poème (nécessairement articulé, et le plus souvent réfléchi – comme il l’est particulièrement ici, comme découpé au ciseau et allégé à la gomme)? De quel type poétique ou spirituel de cri parle-t-on ici ? Un rare ou étrange cri de nostalgie, d’exigence, de justesse ?  

« Un cri, chose et signe. – De surgir, sépare ? Ou noue ? Recueille ?

Appelle ? Interdit ?

Impossible, presque, dès lors que nous aurons crié vers lui, de dé

nouer par l’effet d’une parole, ce qui est

sans parole, le monde à son tour devenu cette légende

très concrète, choses et signes » (p.9)

    L’ambition de ce recueil poétique est très claire et forte : mériter d’affronter le réel en l’assumant. Les « sentiments » à l’oeuvre sont moraux : le respect d’un réel formant totalité, le courage de tenir ferme devant son mystère, la fidélité à l’effort incessant dans lequel le monde se produit. Mais là encore, on rencontre une difficulté de principe : si le réel est muet, comment l’exprimer sans mensonge, leurre ou diversion ? Jean-Paul Michel répond : nous pourrions encore moins sans mots qu’avec eux saisir le grand réel ! D’une part parce qu’un bon psychologue comprend sans mal un taiseux, d’autre part (et surtout) parce que face à l’illimitation du réel, notre seul organe illimité (la parole pensante) peut quelque chose. D’ailleurs, la parole humaine est seule « en proie » (comme dit le poète) à un silence du réel – que l’animal ne saisit pas. L’animal est une proie dans l’être, mais non en proie à lui. L’effroi métaphysique est le propre de l’homme, au sens où, estime l’auteur, qui le refuse, refuse sa propre humanité.

« Quels espoirs d’enfants, quelles dures astreintes

nous portent-ils à croire, pourtant, à croire, oui, nous,

durs à la fable, les yeux secs de l’âge adulte bien dessillés,

 – à croire, qu’une part de ce qui nous échappe pourrait

advenir à soi autre que soi au plus près de soi dans

une voix humaine quand

toute chose nommée (et l’innommé même) ne peuvent être, (pour nous),

que d’avoir été ainsi appelés ? » (p.10)

 Il y a trois genres d’hommes, justement, qui renoncent à crier, et font ceux que l’effroi ne « serre » pas. Michel les caractérise rudement : l’ironiste, d’abord (le sceptique railleur, qui ne fait rire que ses mots – et la moquerie au mieux hue, mais ne hurle jamais). Le railleur, dit-il, « tait – à tort – les inquiétudes qui le désarment », il ignore ou dédaigne un incalculable, qui peut vouloir s’en venger. Il en est de même, en effet, du calculateur, du cerveau opérationnel : un expert-comptable ne crie jamais (sauf quand il est loin du compte …), et Euréka n’est pas un cri de computateur, mais de découvreur ! Celui qui ne veut comprendre que ce qu’il mesure se fait impérativement « insensible au vertige de ce qui est » !   Enfin – et ce dernier homme allergique à l’effroi du réel n’est qu’implicitement nommé – l’ingrat, l’incapable d’admirer, d’accuser le coup de la perfection – qui ne sait, face au meilleur, que le monnayer ! À l’inverse, un cri de gratitude sait que même ce par quoi il se défend du réel en vient. Des « voix de vérité » courent dans le monde pré-humain, « dont l’ardeur candide nous tire des larmes ». Des voix immémoriales qui, peut-être, 

« ayant trouvé langue de hasard dans une voix

 mortelle en tire(nt) des effets à ce point hors

de toute mesure » ? (p.13) 

   Jean-Paul Michel a un néologisme parfait pour nommer cette attention insistante à l’immense dénuement du réel, c’est « éploi« . Ployer, c’est plier l’échine, s’infléchir, s’assouplir et se rabattre sous la pression du réel, s’adapter à ce qui nous restreint. L’éploi, à l’inverse, étend ses ailes dans l’immensité, déploie sa propre résistance. Il a, de même, la figuration parfaite pour le dire : une spirale. « La haute spirale de ce qui est » dit le poète, pour qualifier au plus juste le réel comme il se produit pour lui-même, « l’être en son propre séjour », « l’être dans son innocence », « l’être dans son timbre le plus propre ». Car une spirale dit parfaitement le paradoxe d’une révolution fidèle,  la figure dans laquelle le réel ne cesse de se nourrir de son propre éloignement de lui-même. Une spirale est comme un infini tenu (ou se tenant ?) en laisse, puisque s’écartant, de plus en plus, mais pour toujours d’un même pôle ! (pas plus qu’il n’y a dans la réalité physique d’ondes centripètes – sauf en inversant ludiquement le film des processus ! -, il n’y a de spirale centripète, puisque le centre ne pourrait exister (donc aimanter à lui) qu’à la fin du mouvement ! Le poète assume ainsi la familière indéfinité de la spirale : quelle que soit l’avancée du savoir, on bute toujours aussi fort, dit-il, sur ce qu’on ignore ! Un hommage émouvant à son maître, l’esthéticien Jean-Marie Pontévia, le fait sentir :

« Je ne me lasse pas de citer tes paroles pour

ce que tu n’auras jamais tiré vers le moins des regards que bien peu

eurent la force de tourner vers le plus difficile : l’impossible à connaître sans

abaisser ses puissances les plus propres – « ce qui est sans limite« ,

« l’être même en son propre séjour » (p.18) 

   Ce noble et beau recueil date, apprend-on, d’il y a vingt-cinq ans : simples pages retrouvées d’un carnet de l’été 1996, récemment relues en loisir pandémique! C’est donc là comme un point d’étape, alors, d’une vocation poétique aujourd’hui pleinement accomplie. La dernière page de ces notes (de nuit, à Ithaque, précise l’auteur !) remarquables n’hésite pas à se placer sous deux valeurs héroïquement traditionnelles : « le goût de la justice« , « l’honneur du vrai« . Et ce choix est cohérent (en effet, l’inverse est impensable et faux : le vrai n’a pas de goût – puisque son objectivité est là pour arbitrer loyalement entre les goûts; la justice n’a pas d’honneur – puisque l’impartialité est son propre mérite : la justice n’a pas à bénéficier – mais à faire bénéficier ! – d’elle-même). L’auteur s’y tient admirablement, et s’il voit lui-même en Hölderlin « l’étalon vivant de tout mérite poétique encore possible« , son propre effort (ardeur lucide, délicate vigueur, refus de se « résigner à n’avoir osé dire ») s’en et l’en rapproche.

© Marc Wetzel