Le dernier enfant, Philippe Besson  –  Julliard (19€ -206 pages) ; Janvier 2021

Chronique de Nadine Doyen

Le dernier enfant, Philippe Besson  –  Julliard (19€ -206 pages) ; Janvier 2021

Philippe Besson avait dédié La maison atlantique « à la mémoire de son père, un homme admirable ». Il nous touche de nouveau en destinant cette fois son dernier roman à sa mère. En  exergue, une définition de la maison familiale par Marguerite Duras et quelques paroles de Léo Ferrer autour des voix que l’on oublie ! 

En ouverture, l’auteur zoome sur « l’oeuvre » de la mère, tel un tableau de nature morte  représentant une table de petit déjeuner. Pourquoi tant de cérémonial ?

C’est le dimanche où le couple va installer son fils Théo à 40 km de là, c’est une rupture des habitudes, le dernier breakfast qui marque l’envol du fils cadet. 

Juste avant on a suivi le ballet des gestes, tout en plongeant dans les pensées de la mère.

Dès les premières pages on cerne les protagonistes. Patrick, un père ferme, autoritaire, qui ne veut pas confier un volant, ni au fils (qui vient d’avoir le permis), ni à sa femme ! 

D’ailleurs pour lui, « les mères aiment trop leur fils ». Il brosse le portrait d’une famille modeste qui a dû et su se contenter « d’un bonheur simple, frugal, un bonheur du quotidien », comme « une maison bien tenue, une pelouse impeccable, un bac de géraniums sur le rebord de la fenêtre ».

Le trajet rappelle à Théo leurs vacances d’été en caravane, les seules que les parents pouvaient s’offrir… « être ensemble, les uns avec les autres, les uns sur les autres, tout partager ». 

Séjourner en camping trahissait une certaine précarité économique. 

Théo se souvient de la promiscuité pour le couchage, devant « dormir avec sa sœur dans un lit rabattable ». Il détaille/passe en revue leur rituel de cette période. C’était l’apprentissage du monde  et de la liberté : « les gamins avaient le droit de faire un saut à l’Escale ».Il y avait la plage, la mer. (Voir la couverture du livre.) Rendre les trois enfants heureux était une nécessité pour le père.

L’installation se déroule comme un minuscule inventaire. L’auteur focalise notre attention sur chaque objet, chacun ayant sa propre histoire, son passé : l’ordinateur,la console, la guitare,quelques affiches… Le dernier est un cadeau de sa mère : un cadre contenant une photo familiale, ainsi elle est sûre que Théo pensera à eux. 

Ce fils montre une addiction au portable et pratique le phubbing (1), ce que la mère désapprouve.

« Elle, elle n’est pas esclave de ce petit boîtier ridicule ». On devine son besoin de savoir avec qui  son cadet communique, se sentant exclue. Il est également techno-dépendant de son ordinateur, y passant jusqu’à six heures par jour, l’écrivain souligne combien cet objet devient le compagnon quotidien, comme «  une prothèse » de Théo. Sa mère déplorait de le voir asservi, elle qui aurait tant préféré qu’il s’intéresse au jardin, à ses fleurs, qu’il participe à la conversation.

Au cours de la manipulation des cartons, le regard de la mère accroche la cicatrice au bas du dos de Théo. Flashback sur les circonstances de l’accident. Pour certains, le 11 novembre convoque une tragédie, pour les parents de Théo, c’est le 21 novembre, qu’ils ont tremblé, craint le pire. Rien de plus anxiogène d’attendre une bonne heure à tourner en rond, à paniquer avant que le chirurgien vienne les rassurer.

On perçoit l’admiration d’Anne-Marie pour son époux doué d’ « un sens pratique », mais empoté à exprimer ses sentiments lors de leurs premiers flirts, et encore pudique maintenant pour lui déposer un baiser. Et si « La froideur des pères engendrait l’extrême sensibilité des fils » ? 

L’installation terminée à midi, ils prennent un dernier repas au restaurant, réplique d’ un « diner américain », occasion pour la mère de se remémorer leur dernière sortie, qui ne semble pas avoir marqué les hommes ! Pour alimenter la conversation, Théo les interroge sur leur rencontre. Le père n’est pas enclin à de telles confessions, mais la mère se livre aux révélations qui ont de quoi déboussoler leur rejeton, qui apprend ainsi qu’il était un accident (!) et que les fins de mois leur étaient plus difficiles. Dans son monologue intérieur, elle se remet en question sur le plan éducation. 

La serveuse s’offusque du peu de galanterie du père qui passe sa commande en premier, ce qui apparaît normal pour cette famille, mais n’était-ce pas « une question de génération » ? Anne-Marie trouve qu’à présent les jeunes sont davantage sensibilisés à l’égalité homme/femme.

Le lecteur ne sera pas surpris que Théo remarque les affiches de James Dean. Philippe Besson a décliné sa passion pour cet acteur dans un de ses romans : Vivre vite .

Avec un mari taiseux, Anne-Marie anticipe le vide, redoute la séparation, des repas sans paroles.

Ce couple fait penser aux personnages des tableaux de Hopper, à certains de David Hockney ou même à ceux photographiés par Martin Parr. Des scènes sans paroles où l’ennui transpire. 

Quand on entend la voix de Patrick, c’est qu’il s’énerve. Il peste de ne pas pouvoir trouver à se garer, il s’emporte contre l’armoire Ikéa dont le montage lui résiste. On imagine ce genre de scènes croquées par Sempé ! Pourtant, trente années sans se quereller, un exploit. Du solide.

Quant à la voix de la mère, elle rappelle celle qui demande à son fils d’arrêter ses mensonges, dans un roman précédent de Philippe Besson ! N’est-ce pas à cette femme qu’il répond par ce livre ?

L’émotion saisit le lecteur devant cette mère poule, proche de la « dislocation », quand l’heure des adieux approche. Le père arbore sa réserve naturelle, alors que son épouse a besoin d’une dernière étreinte avec « son splendide enfant ». Et de compter sur leurs échanges téléphoniques. Toutefois la mère n’aura pas manqué de lui rappeler ses obligations familiales. Comment échapper à cette emprise maternelle ? Théo saura avancer un bobard, trouver un compromis pour éviter les tensions.

« Anne-Marie déteste les querelles, elle n’est pas du genre bagarreur ». On l’imagine volontiers, envoyant un texto avec une injonction nouvelle : «Pense à moi quelquefois ». Cette scène de séparation fait écho à celle entre Paul et le narrateur, restituée dans Diner à Montréal

L’intensité du malaise de cette femme  désemparée va crescendo au cours du trajet de retour. 

Les termes employés pour en rendre compte sont puissants : « peine immanquable, chagrin phénoménal, foudroiement, vacillement, oppression, vertige… ». La dépression la guette. La reprise de son travail de caissière, dès le lendemain, sera-t-elle salutaire ? Pourra-t-elle compter sur Patrick ? Ses amies ou sa voisine Françoise, l’épauleront-elles ? On tremble pour l’héroïne quand elle part faire une promenade en direction de la rivière, d’autant plus que l’écrivain a, un jour, reconnu qu’il y avait beaucoup de noyades dans ses romans. Ne dévoilons pas l’épilogue.

« Quand les enfants partent/Ils sont dans nos pensées/Nos rêves/Nos cauchemars », confie Thierry Radière dans son recueil Entre midi et minuit.

En neuf séquences, Philippe Besson montre le tsunami que provoque chez une mère le départ du chouchou de la fratrie. Aussi douloureux qu’un deuil, il faut survivre à cet éloignement. Un récit ponctué de souvenirs heureux où l’auteur rend en filigrane un hommage touchant aux mères.

Un roman d’introspection, centré sur l’amour maternel, aux accents autobiographiques, qui touche à l’universel. Chacun reconnaîtra un proche, que ce soit dans les portraits des parents ou de l’ado.

Le romancier se glisse avec brio dans la peau d’une femme, d’une mère dévastée, car confrontée au syndrome du nid vide. Un talent déjà remarqué auparavant, et aussi une plume délicate et sensible.

(1) : Phubbing : le fait d’ignorer l’autre, trop absorbé par son téléphone ! 

© Nadine Doyen

Chronique d’une affection poético-virale

Chronique de Georges Cathalo

Chronique d’une affection poético-virale

     Après un an de pandémie mondiale, il est temps de faire le point sur quelques réactions d’écrivains et de poètes. Réactifs à ce phénomène hors du commun, ils (et elles) ont produit des écrits souvent spontanés sous forme d’articles et de poèmes, de libelles et de recueils. Ils (et elles) avaient compris dès le début de la crise sanitaire que rien ne serait plus « comme avant » et que ce profond sentiment de finitude qui les animait allait contaminer à son tour la population toute entière, dans l’espoir (?) que cette dernière puisse enfin se concentrer sur l’essentiel d’une existence. 

     Dès le mois de mars 2020, on a pu lire ou entendre, ici ou là, des centaines de textes singuliers. Citons-en quelques-uns :

    Ensuite, et ce n’est pas fini, quelques livres commencèrent à voir le jour. Nous en avons retenu quatre, tous très singuliers, ouvrages que nous allons brièvement présenter.  

Salvatore Sanfilippo : 54 activités amusantes pour un confinement réussi (Gros Textes éd., 2020) 102 pages, 8 euros – Fontfourane – 05380 Châteauroux-les-Alpes ou gros.textes@laposte.net .

    Face aux situations extrêmes comme la crise sanitaire de 2020, la réactivité des poètes a été efficace. On a pu en mesurer l’étendue avec la circulation des écrits sur internet. Le 8° livre de Sanfilippo s’inscrit dans la ligne des précédents avec ici la parodie d’un livre de recettes pratiques. Comment réussir son confinement à partir de toutes petites choses ? Comment dépasser la sidération ? Grâce à un arsenal de petits jeux que l’on découvre avec délectation en souriant. Un conseil pour conclure : conservez précieusement cette plaquette car elle pourra vous être utile dans les années à venir afin de faire face par exemple à la 23° vague de la pandémie en 2030… 

Chiara Mulas : Coronamask (Maelstrom éd., 2020), 88 pages, 15 euros –maelstrom414@maelstromrevolution.org ou 364, Chaussée de Wavre – B 1040 Etterbeek

     La très longue (11 pages) présentation de Serge Pey, son compagnon, permet de découvrir le cheminement artistique de Chiara Mulas. Du 17 mars au 11 mai 2020, elle a créé chaque jour un nouveau masque qu’elle a porté sur son visage et dont on retrouve ici la photo avec, au-dessous, un sobre commentaire mais un point de départ commun : « Il est désormais impossible d’acheter des masques en pharmacie. PAS DE SOUCI ! ». L’artiste enchaîne avec juste quelques lignes qui éclaireront la lecture. En effet, en soulevant délicatement le masque, on devine les interrogations que cette situation inédite n’aura de cesse d’engendrer.  

Claude Ribouillaud : Le printemps où la vie s’arrêta (Gros Textes éd.,2020), 80 pages (au format A4), 12 euros – Fontfourane 05380 Châteauroux-les-Alpes ou gros.textes@laposte.net 

    « Litanies des Confinés » est le sous-titre de ce fort recueil très original, et c’est suivi de « Complaintes d’actualités sur des airs connus ». Pilier des Journées de Durcet aux côtés de Jean-Claude Touzeil, Claude Ribouillaud est aussi musicien et chansonnier à l’humour ravageur et à l’imagination débordante. Une seule page lui suffit pour présenter ce qui l’a conduit à parodier une cinquantaine de chansons anciennes qu’il a donné en partage à son entourage (famille et voisins) pour des chorales improvisées destinées à « chanter dans la rue chaque jour » du confinement. Les illustrations à l’ancienne font de ce livre un objet rare que l’on gardera non loin de soi pour, qui sait ( ?)  chanter avec ses proches ces « couplets et refrains revisités » dans une saine contamination vocale. 

Jean-Claude Martin : Au Temps du Corona (À l’index éd., 2021), 46 pages, 12 euros –  

     Pour qui suit ce poète depuis 40 ans (ce qui est mon cas !), on lira ici du Jean-Claude Martin pur jus, reconnaissable avec ses « petits poèmes dits en prose » dans lesquels il donne à partager ses émotions et ses observations, ses impressions et ses humeurs. La tête levée vers un ciel de plus en plus vide et absent, Jean-Claude Martin tente d’organiser autour de lui une résilience apaisante à partir des minuscules choses qui l’entourent.  

© Georges Cathalo

Martine Rouhart. « Les fantômes de Théodore. » Editions Murmure des Soirs, 2020. 116 pages ‒ 16 €.

Chronique d’Arnaud Delcorte

Martine Rouhart. « Les fantômes de Théodore. » Editions Murmure des Soirs, 2020. 116 pages ‒ 16 €.

« L’absence. Un vide aux contours incertains. Des vagues d’angoisse sauvages, hésitantes. Pas tout-à-fait une perte ou alors, on ne le sait pas encore. »

Avec un récit tout en simplicité et en subtilité, Martine Rouhart explore les relations dans un triangle père-fille-fils. Elle écrit à la première personne du singulier et essentiellement au présent, sollicitant ainsi le plus directement le lecteur. Un récit choral mais qui réserve la part du lion aux réflexions, états d’âme de Charlie, jeune fille au parcours professionnel hésitant, à l’amour filial intense, douée d’affinités profondes avec son père Théodore. Père qu’elle croit proche, mais dont la disparition inopinée révèle un beau jour la distance, les zones d’ombres, les fantômes comme les appelle l’auteure.

« Il nous donnait à goûter de délicieuses baies rouges et noires, délicatement cueillies avec ses gros doigts. Moi seule y touchais, parce que Paul n’en voulait pas, il n’avait pas confiance. »

Charlie et son frère Paul, qui s’entendent peu, nous offrent deux personnalités extrêmes, deux attitudes antinomiques face à la vie, et c’est une force du récit que de nous faire comprendre par petites touches, sans démonstration, l’importance de la relation avec le père dans la constitution de ces personnalités apparemment opposées provenant pourtant d’une même fratrie. Charlie et Paul, à la recherche de leur père, se trouveront eux-mêmes au cours d’un processus qui leur révélera certaines vérités enfouies. Le livre nous suggère comment un défaut d’identité, une connaissance partielle des êtres qui nous sont chers, souvent causés par le non-dit, peuvent engendrer des troubles persistants.

« Surtout parle à tes enfants, dis-leur tout sur toi, ils doivent savoir. »

« Mon père m’aime, oui, mais je ne suis pas absolument tout pour lui. Et alors ? »

En passant, Martine se questionne et nous questionne sur l’essentiel et le futile, la morale et l’éthique dans notre société, s’intéresse aux laissés pour compte. Elle esquisse en creux et en douceur le portrait d’une société souvent déshumanisée mais s’intéresse surtout à Charlie et Théodore, au plus près, nous offrant par leur voix quelques indices et balises pour un mieux vivre ensemble, empreint de respect et de tolérance. Et même si fille et père ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde, l’auteure nous montre que par le dialogue, beaucoup de différends peuvent être apaisés. 

« Je déteste chez les gens les élans mesurés, la générosité étriquée, les donnant-donnant, tout ce qui se compte et se calcule. »

« Mais une nouvelle fois je rencontre ses yeux. Son regard s’accroche au mien. Je dois rester un moment de plus. »

A travers la relation avec un autre personnage et des événements d’un passé enseveli, dont je ne dirai pas plus pour ne pas déflorer l’intrigue, elle met également en perspective ces règles et codes de notre société, et relativise les jugements et l’importance des préoccupations de Charlie, qui sont aussi bien souvent les nôtres.

Rappelant sa poésie l’écriture de Martine s’attache enfin à nous faire sentir, par petites touches, la profondeur du lien avec la nature, les saisons, les changements atmosphériques et de luminosité, le vol des oiseaux.

« La lumière tremblée, un oiseau qui chante sur le rebord de la fenêtre, le printemps. »

« Dimanche prochain, l’herbe sera parsemée d’averses blanches et cette pensée, absurdement, m’attriste. »

Avec « Les fantômes de Théodore », Martine Rouhart nous livre un roman intimiste et touchant où prévaut un optimisme inquiet, mais réel. Le récit d’une guérison.

©Arnaud Delcorte

Les villes de papier (une vie d’Emily Dickinson) de Dominique Fortier, Grasset, septembre 2020 (prix Renaudot)

Chronique de Paule Duquesnoy

Les villes de papier (une vie d’Emily Dickinson) de Dominique Fortier, Grasset, septembre 2020 (prix Renaudot)

Emily, je la retrouve au jardin, assise sur un rayon de soleil ou une goutte de rosée, dans le parfum de la violette, ou du jasmin, sous la tête penchée des chastes hellébores, dans le sourire d’une mésange ou d’un merle, le chant du premier oiseau à l’aube. Les plantes et les oiseaux me parlent d’elle. Aussi, notre amie la fleur, que butine l’abeille, miel et dard. Le jardin n’est-il pas un univers ?

Le chien Carlo, qui dort au pied de son lit – car dans toute histoire il y a toujours un chien, ou un animal de compagnie, plutôt un chien – honore l’herbe.,

Maisons de fleurs et de papiers où volettent les mots, subtils papillons, légers flocons. Fleurs de papier.

Cet essai de Dominique Fortier est servi par une écriture gracieuse, alerte, allègre, et le goût de la nature commun à l’auteur, attachée à l’arbre qu’elle voit de son bureau, férue de botanique comme Emily Dickinson. Je ne peux qu’être séduite. Mais un vitrail d’église, c’est beau aussi. L’art et la nature.

Emily, compagne des fleurs, qui les cultive en serre pour les offrir – orchidées et autres plantes rares –, les respire au jardin, les couche dans son herbier, les accueille dans ses poèmes – leur donnant durée, témoignant de ce qui a été, herbier ou poème c’est la même recherche – ou entre les pages. Le parfum est insaisissable.

Emily, attachée à sa maison, à ses lieux – qu’elle parcourt à petits pas ou avec ses bottes de sept lieues – la ville d’Amherst, le Mount Holyoke Female Seminary, Homestead, la demeure du grand-père où elle est née, que rachètera le père. Emily, livrée aux occupations journalières répétitives et essentielles : cuisiner, pétrir le pain, lessiver et ranger les vêtements. Emily, attachée à ses amis au-delà de la mort. Poignantes les pages consacrées à Sophia. 

Outre Lavinia, « Emily a trois autres sœurs cachées dans sa chambre : Anne, Charlotte, Emily, comme elle ». Les Brontë. Je souscris à cette parenté.

J’ai aussi apprécié les souvenirs personnels glissés. Car l’écriture de la biographie d’un ou d’une autre ramène tout auteur à des moments de sa propre vie.

Un bémol cependant. Ni Dieu ni Maître, ou plutôt ni Maître ni Dieu pour Emily selon Dominique Fortier. « Qui a besoin de Dieu quand il y a les abeilles ? » C’est aller un peu vite en besogne que d’éluder ainsi les combats qui se sont joués dans le cœur de la secrète Emily, dont nul ne connaît l’issue. Plusieurs lettres ont été écrites au Maître, mais le mystère demeure sur son identité, et même son existence. On ne peut par contre ignorer la flamme qui brûlait au cœur d’Emily, l’énigmatique. Quant à Dieu, ses poèmes et sa correspondance témoignent que la mort et l’immortalité étaient ses préoccupations essentielles.

Emily, vêtue de blanc. Les fleurs blanches, au dire des parfumeurs, sont les plus odorantes – le jasmin, l’osmanthe à feuilles persistantes. Le blanc, la couleur de la robe de la mariée ou du baptisé, de la tenue de deuil au Japon, en Corée, en Chine et en Afrique, la couleur de la chemise des condamnés à mort, représente le vierge et l’absolu, qualités divines. 

Je regrette que tout ce pan de la vie d’Emily le plus énigmatique, mais aussi le plus complexe qui la rend si particulièrement attachante ait été laissé de côté. 

C’est pourquoi malgré le style enchanteur de Dominique Fortier, ses tableaux croqués sur le vif, sa « liberté libre », j’ai préféré le livre tout en nuances et délicatesse – l’âme d’Emily se froisse si facilement – écrit par Claire Malroux dont j’ai parlé dans ma dernière chronique, se glissant respectueusement dans la peau, dans le cœur d’Emily au plus profond, en quête de son jardin intérieur, de sa vérité, allant la chercher sur ses lieux de vie, sans oser pénétrer dans sa chambre. Emily entend le silence parler. Les mots lui viennent de ce silence, où elle a bâti sa maison de papier.

Oui, l’écriture transcende le réel. 

« Nous ne parlons pas la même langue, elle et moi : une poète et une prosaïque », reconnaît Dominique Fortier.

©Paule Duquesnoy

  Yves NAMUR – Dis-moi quelque chose – Arfuyen, 156p., février 2021, 14€

Chronique de Marc Wetzel

  Yves NAMUR – Dis-moi quelque chose – Arfuyen, 156p., février 2021, 14€


   « Dis-moi quelque chose » est le même début des 115 chants de six (2+3+1) lignes qui font ce recueil. Par exemple, le chant 33 :

« Dis-moi quelque chose

Que seule la poussière recouvrirait

Parce qu’il faut bien

Qu’elle aussi oublie parfois

La vie triste

Et les regrets du mort« 

ou le 47 :

« Dis-moi quelque chose

Qu’emportent avec eux les agonisants

Quelque chose qu’on imagine

De l’ordre du peu du simple

Ou de l’invisible

Mais quelque chose qui éclaire« 

On ne saura pas qui est ainsi harcelé et mendié, mais le schéma est clair : le poète demande qu’on lui accorde une parole qui suspende une impossibilité qu’il ne peut lever seul, mais dont il restera, ultimement, juge. C’est que, si dire, c’est parfois faire (promettre, introniser, menacer, abjurer … c’est s’engager, sacrer, violenter, trahir …), s’entendre dire quelque chose (c’est donc là l’unique voeu des 115 strophes), c’est, pour l’auteur, pouvoir défaire quelque chose, ou au moins s’en défaire. Ce qui tuerait le non-sens, il doit l’entendre d’autrui !

Chaque chant d’abord nomme et affronte, en effet, une impossibilité centrale, constitutive : remonter le temps (5, 11), creuser l’impondérable (16), comprendre sans penser (28, 60, 106), choisir sa fatalité (40), devancer l’éternel (43), paralyser l’usure (50), piloter son agonie (52), anéantir le néant (58), sonoriser l’inconscient (67,72), saturer sa solitude (81), rendre sa vie nécessaire (92, 105), ou, comme on vient de lire, transfigurer la poussière (33) et faire déjouer Thanatos (47). Sur tous ces points désespérés, « dis-moi quelque chose » signifie surtout : révèle-moi ce que j’attends, et fais-moi devenir ce que j’aime.

Un poète qui désespère ainsi de la parole (en tout cas de la sienne) montre une rare honnêteté : il ne croit plus en sa propre alchimie (faire surgir de la matière l’esprit qui s’y cacherait – il n’y prétend plus), il se refuse à toute anecdote et confidence (ce qu’il est seul à penser ne l’intéresse pas, et il préfère à lui-même la profondeur qui l’humilie), il ne voit plus de quoi seul prendre encore significativement conscience (le vocabulaire de sa stricte lucidité est en échec). L’homme, on le sait, est médecin (il n’est donc pas demandeur de corps subtils, et sait que la santé – qui va par détours et tient à ce que le corps sait faire de lui-même – n’est pas la vérité) : il sait ce dont guérir ne suffit pas à sauver. Et s’il y a encore quelque chose qu’il doive vivre, il réclame de se l’entendre dire.

L’étonnante mélancolie du propos n’est ici dépassée que par l’extraordinaire humilité d’un auteur pourtant sûr de son oeuvre, d’un homme plus légitimement fait, jusque-là, pour nous dire quelque chose ! « En fait peu m’importe« , lâche le chant 108, « dis-moi n’importe quoi« . C’est qu’il veut s’entendre dire quelque chose qu’il ne pourrait plus rester le même en le redisant (110). Il attend de la réalité qu’elle lui confie ce qui la rend telle (112). Il attend donc que Dieu plaide coupable (74). Et qu’il lui dise, l’Être affichant complet, de quoi s’entendre enfin (115). Ainsi :   

« Dis-moi quelque chose

À poser sur une goutte d’eau

Un mot délicat et si fragile

Qu’on se demanderait

S’il faut vraiment le prononcer

Ou simplement le regarder » (110)

« Dis-moi quelque chose

Et nous parlerons enfin du réel

De ce que sont vraiment les oiseaux

Les chevaux en pleine course

Les pierres tombées ou la pluie

Et aussi le silence des carapaces » (112)

« Dis-moi quelque chose

Qui grimpe facilement à l’échelle

S’approche du ciel

Et touche peut-être du doigt

La seule faute

De Dieu » (74)

« Dis-moi quelque chose

Même si cela ne sert peut-être à rien

Parce qu’il y a ici trop de ciel

À regarder trop d’oiseaux

À entendre

Trop de tout en fin de compte » (115)

© Marc Wetzel