Chronique de Lieven Callant

Poèmes de Georges Séféris, lauréat 1963 (Grèce), Éditions Rombaldi, 1965, 195 pages.
La collection des Prix Nobel de Littérature est éditée sous le patronage de l’Académie Suédoise et de la Fondation Nobel.

Ce livre contient de très jolies gravures de Postma et sur la couverture une illustration originale de Picasso.
Une chose bien conçue se passe généralement de mode d’emploi, elle fait appel à notre curiosité, notre intuition, notre bon sens afin que nous puissions l’utiliser au mieux, afin qu’elle nous soit utile de la manière la plus directe, la plus adéquate à notre façon de vivre.
Je ne pense pas différemment lorsqu’il s’agit de poésie. Je me passe des préfaces qui tentent de m’expliquer comment lire. Je me plonge directement dans les textes, j’en savoure sans aucune pré-science les images, les allusions, les symboles. Ainsi mes lectures s’enrichissent-elles toujours plus d’une manière très personnelle. Elles me servent directement comme fertilisants pour mes écritures et réécritures de mes vies intérieures.
Chaque poème de Séféris m’est apparu comme une île. Une île d’exilés. Une île où les idées forment un cordon. Une île qui nous lie à un sort que nous partageons avec d’autres humains. Écrire et donc vivre c’est passer d’une île à une autre. C’est faire de soi un marin. Un Ulysse. Un Stratis. (Stratis, le marin parmi les agapanthes),
Au fil des poèmes, je voyage. Je vais de rivages en rivages tout en m’arrêtant. Ce ne sont pas tant les traversées qui me hantent et me heurtent mais surtout l’impossibilité de rester indéfiniment quelque part. Le poème me montre ce que j’ai en partage avec l’autre partie de l’humanité: qu’il s’agisse d’un exode des années, qu’il s’agisse d’une appartenance aux mondes du souvenir où il me faut reconnaître les êtres aimés, les êtres tellement espérés aller sur les mêmes chemins que ceux empruntés par les phrases. Les mots me conduisent-ils au royaume des mythes et des fantômes? Les poèmes sont-ils pour abolir les frontières ou au contraire pour faire de moi l’exilé? Cet être humain à l’embarcation frêle dont les voiles sont tissées de syllabes symboliques.
Après les poèmes, j’ai lu les préfaces. J’ai appris la petite histoire autour de l’attribution du Prix Nobel à Georges Séféris. J’ai retenu ce que Séféris a répondu à la harangue que lui adressa M. Österling lors de la remise du prix. « La poésie n’est que l’expression pure de la voix humaine. Pour elle, il n’existe pas de grandes et petites nations. Son domaine est dans le coeur de tous les hommes de la terre. Quand sur le chemin de Thèbes, Oedipe rencontra le Sphinx qui lui posa son énigme, sa réponse fut: l’homme. Ce simple mot détruisit le monstre. Nous avons beaucoup de monstres à détruire. Pensons à la réponse d’Oedipe. »
Ensuite, après le discours de réception prononcé par Anders Österling, justifiant le choix de l’Académie, on pourra prendre connaissance des grands courants qui ont traversé la vie et l’oeuvre de Georges Séféris grâce aux analyses de C.TH. Dimaras. Recherche de la perfection, lente maturation du poète, irruption de l’Histoire dans la vie de Séféris, l’amour presque charnel qui l’unissait à la Grèce, la langue de Séféris est nette, variée, riche, Séféris a su rejoindre l’angoisse éternelle de l’humanité, la clef de son oeuvre est la nostalgie, il serait le porte parole de la Grèce moderne.
Les traductions sont de J. Lacarrière et de E. Mavraki.
Pour vous transmettre l’envie de lire ou de relire Georges Séféris, voici l’un de ses poèmes.
Mémoire I
Et la mer n’est plus
Et moi, aux mains, rien qu’un roseau:
La nuit était déserte, la lune en son décroît
Et la terre embaumait la dernière pluie.
Je murmurai: la mémoire fait mal, où qu’on la touche;
À peine un peu de ciel, et plus de mer du tout;
Ce qu’on tue pendant le jour, on le vide par charretées derrière la colline.
Mes doigts discrètement jouaient avec cette flûte.
J’avais souhaité bonsoir à un vieux berger: il me l’offrit.
Les autres ont supprimé toute forme de salut;
Ils s’éveillent, se rasent, entament leur journée de tuerie
Comme on taille ou comme on opère, avec méthode et sans passions;
La douleur, aussi morte que Patrocle et personne n’est dupe.
Je pensai jouer un air, mais j’eus honte de l’autre monde,
Celui qui me voit au-delà de la nuit, au coeur de ma lumière,
Tramé de corps vivants, de coeurs ouverts,
Et l’amour, qui appartient aux Furies autant
Qu’à l’homme, à la pierre, à l’eau, et à l’herbe
Et à la bête qui dévisage la mort venant la saisir.
J’avançai ainsi sur le sentier obscur.
Je retournai dans mon jardin, j’enfouis le roseau
Et de nouveau murmurai: un jour, à l’aube
La résurrection viendra;
La rosée de ce matin scintillera, comme les arbres brillent au printemps.
Et à nouveau la mer … Aphrodite une nouvelle fois jaillira de la vague;
Nous sommes cette graine qui périt. Et je regagnai ma maison vide.
©Lieven Callant
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Avec le sous-titre « Poèmes d’Yonne », Morin a pris soin de situer ses textes intimistes et feutrés dans un cadre géographique précis. Sa poésie se déroule au fil des marches et des courses campagnardes, longeant « le jaune du colza en fleurs » ou « le vert du blé en herbe » qui l’encouragent à aller de l’avant malgré parfois le brouillard ou la neige. Il plonge « dans une apnée de l’esprit » grâce à ces moments magiques plombés de silence. Rien de tel que cette hygiène vitale pour « se changer les idées » et « repartir différent nouveau » en ayant fait le plein d’oxygène et d’espoir. C’est soudain une saine sensation de puissance qui envahit l’être. On respire large. On se reconstruit. On avance, « on est invincible », même si, clin d’œil oblige, c’est « au moins jusqu’à midi ». Voici donc une facette peu connue de ce poète qui se qualifie volontiers « d’éphémère à répétition » mais qui est aussi un solide roc bourguignon.
Sur la couverture de ce livre figure un crucifié (Jacmo ?) avec, pour seul vêtement, un livre ouvert (un numéro de Décharge ?) pour masquer les parties génitales. Qui aurait pu imaginer un poète-revuiste dans cette périlleuse situation au-dessus d’un titre choc imprimé en corps 120 : J’écris ! C’est Christian Degoutte qui a patiemment organisé cet ensemble de chroniques et d’éditoriaux éparpillés sur plus de 40 ans de revuisme frénétique. Jacmo n’a jamais eu de cesse de s’interroger sur ses pratiques en tant que poète, chroniqueur, critique, revuiste ou éditeur. Ces textes n’ont pris aucune ride et sont, pour certains, d’une terrible actualité. Très grand connaisseur de la poésie vivante, il procède à la manière d’un orfèvre, laissant de côté tous les artifices, ignorant volontairement les effets de mode pour ne conserver que ce qui peut entretenir cette flamme exaltante et vivifiante. Il y a chez Jacmo une ténacité et un enthousiasme qui lui permettent de résister au découragement. Il évoque ici l’importance de l’émotion dans le jaillissement du poème qui est « un cri écrit » quand la poésie est vue comme « une utopie résistante » ou bien comme « un mouvement écologique de la pensée ».
En douze « tableaux » d’une analyse brève mais efficace, Jacques Morin dresse un autoportrait du revuiste de haut-vol qu’il est depuis plus de 40 ans. Dans la belle lignée de quelques grands aînés (Pierre Boujut, Pierre Béarn, Henri