Mois: septembre 2013
Vassilis Alexakis – Le sandwich – Stock (188 pages -18,50€).
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Vassilis Alexakis – Le sandwich – Stock (188 pages -18,50€).
Ce premier roman qui vient d’être réédité, Vassilis Alexakis y faisait allusion dans L’enfant grec, avouant qu’il ne se souvenait plus du rôle de Gaspard. Une façon habile d’aiguiser notre curiosité. Qui est ce moine Gaspard qui a retenu le narrateur prisonnier dans un puits ? Pourquoi ? La conversation perçue intrigue. Qui le sauva ?
Qui a kidnappé sa femme Françoise ? Parviendra-t-il à la retrouver ?
L’avertissement, en ouverture, du livre nous assène une réalité sordide, le destin tout tracé de la femme du protagoniste. Si Claire Fourier qui affirme dans un titre de roman : « Je veux tuer mon mari » ne passe pas à l’acte, il n’en est donc pas de même pour le protagoniste de ce roman.
Armez-vous de patience, lecteurs, car on peut y être déboussolé. Les réponses aux multiples interrogations, l’auteur nous les distille progressivement. D’ailleurs il apostrophe souvent son lecteur, le met dans la confidence, s’évertue à lui démontrer la finitude des hommes, étayant ses propos d’exemples, parfois puisés dans des contes.
Le narrateur, une fois son identité déclinée, revisite sa rencontre avec Françoise, revisite sa vie de jeune marié, parsemée de péripéties et livre des bribes plus privées. Il explore leur couple, ses hauts et bas : « On s’y bagarre, on y rit, on y pleure, on s’aime quoi ! ». Il en arrive à perdre ses convictions sur le mariage. Il compare « l’amour à un bateau », donc avec des tempêtes à traverser. Il aborde des thèmes liés : l’infidélité, la jalousie, la violence dans le couple et ses conséquences (séparation, vengeance, crime). Françoise, cette femme « chérie » devient dans sa bouche « la salope » et le narrateur nous prend à témoin de ce délitement des sentiments jusqu’au désamour et la tragédie inéluctable.
Vassilis Alexakis, campant son récit à Paris, pense à ses lecteurs non parisiens, et brosse un portrait subliminal du quartier latin, des lieux mythiques ou qui lui sont familiers. Il nous convie à arpenter avec lui les rues parisiennes.
Si vous voulez gagner l’estime de l’auteur, retenez autre chose que la superficie de la place de la Concorde qui est pour lui « sans grande valeur » car « on peut aussi bien » la « trouver ailleurs ».
On devine en germe son attirance pour les livres et l’écriture.
D’ailleurs le narrateur ne congédie-t-il pas Pipiou et toute sa bande (le dindon, l’écureuil gourmand, le poulain, la poule…, une vraie arche de Noé) pour commettre « ce bouquin » ? Vassilis Alexakis reconnaît avoir plus de tendresse pour ses héros d’enfance de L’enfant grec que pour ceux de son premier roman qu’il aurait eu tendance à tourner en dérision.
Le sandwich mêle en effet dialogues, digressions, extraits de contes, situations foutraques, absurdes. Le récit est construit comme un roman policier, l’intrigue y est relatée à rebours, de quoi y perdre son latin ! (ou son grec). Vassilis Alexakis justifie ce mélange des genres afin de « s’affranchir de ses lectures » de jeunesse et de se libérer de son overdose émotionnelle, pour pouvoir écrire.
L’auteur sait tenir en haleine son lecteur, le prend même à témoin. Il fait monter la tension crescendo : « On ne peut pas dire que je ne l’ai pas prévenue » ou « Un accident est vite arrivé ». Il distille les indices prémonitoires jusqu’à l’ultime : « Le jour du drame vient de se lever ». Le narrateur, sous l’effet de la drogue et de l’alcool, devient un monstre. Ce qui soulève la question de la responsabilité de « l’époux sadique », plus sauvage qu’un loup. On songe à cet article 122.1 stipulant que « n’est pas responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes ». On est loin des injonctions : « Sois bon », « Fais le bien » citées dans certaines pages. Il souligne également l’influence du passé dans l’acte criminel. La fêlure ne viendrait-elle pas d’une famille désunie, d’une enfance malheureuse ?
Quant à l’épilogue, âmes sensibles s’abstenir, car Vassilis Alexakis ne nous épargne aucun détail. Il relate dans une plume gore, sanguinolente les mutilations, dépeçant ce corps qui l’avait trahi. Cet acharnement interminable, innommable n’est pas plus glauque, ni plus insoutenable que certains faits divers et vient confirmer que les histoires d’amour finissent mal en général. Le contraste avec la sérénité affichée au café où le criminel « se repaît » d’un sandwich est saisissant.
Les fidèles lecteurs de l’auteur pourront constater l’évolution de son écriture en 40 ans. La Grèce n’y est pas omniprésente comme dans les derniers romans, à la veine autobiographique. Mais l’écriture reste fondée sur l’humour et le dialogue.
Vassilis Alexakis a réalisé son rêve d’enfance : « devenir menteur » et conteur pour le bonheur de ses aficionados.
©Chronique de Nadine DOYEN
• Maria Maïlat, Constantin Brancusi, vu par Eva Largo. Traduit en espagnol par Natalie La Valle. (Paris, Les Editions Transignum, 2013).75 p. ISBN 978-2-915862-18-8.

• Maria Maïlat, Constantin Brancusi, vu par Eva Largo. Traduit en espagnol par Natalie La Valle. (Paris, Les Editions Transignum, 2013).75 p. ISBN 978-2-915862-18-8.
Tout biographe effectue une fouille parmi des témoins — mots, lettres, œuvres artistiques, démarches officielles, lettres, journaux, autobiographies, habitation, femmes aimées, amis, famille, animaux domestiques, et objets de tous les jours. Le but est de présenter le sujet dans un fondu pseudo-véridique en gommant les ficelles de la narration. Au lecteur de démêler les choses. Maria, elle, coupe court à ces falbalas. Tous les témoins et intermédiaires, y compris elle-même, son illustratrice Eva Largo, sa traductrice Natalie La Valle, et le lecteur, se retrouvent au même niveau, guidés par le même but : d’évoquer et de comprendre la démarche artistique de Constantin Brancusi (1876 – 1957), déclaré non-artiste par les Etats-Unis, la France, et la Roumanie, grand voyageur soumis à l’inquisition des douaniers et divers fonctionnaires. Ce prisonnier de la passion créatrice fut un homme de l’errance auquel aucun repère identitaire conventionnel ne s’applique. De sa vie, Maria ne retient que l’essentiel par lequel elle guide le lecteur vers sa création en rappelant que le sublime en art touche à la folie.
La magnifique prose poétique de Maria interpelle directement les témoins de la vie de Constantin Brancusi, et son livre est bâti comme une œuvre plurielle que l’on pourrait mettre en scène. Au texte français de Maria se joignent les tableaux créés par Eva Largo d’après des photographies de Man Ray et les œuvres de Brancusi et l’excellente traduction de Natalie La Valle. Une telle multiplication d’intervenants établit un subtil jeu de miroir et souligne les innombrables facettes de la recherche d’absolu à laquelle Constantin Brancusi dédia toute sa vie, interrogeant la “forme fermée” de la pierre, scrutant son langage, et souffrant dans sa chair autant que la pierre qu’il mettait à mal.
Devant l’atelier, je fis installer une meule de meunier. C’était mon autel. Je n’allais plus à l’église. J’étais le pénitent qui voulait croire que la rédemption des hommes dépendait de son travail.
Les pluies faisaient tomber une goutte sur une minuscule surface de la meule. Les trombes d’avril comme le crachin d’octobre creusaient méticuleusement ce même lieu géométrique de la taille d’un œil. Je rêvais d’installer mes sculptures dehors pour que la force des eaux, du vent et de la lumière puisse parachever le travail d’un esclave. (P. 55)
Montrer l’infini dans la pierre. Dépouiller la sculpture de la main humaine, montrer non le concret, mais le vol de l’oiseau, l’œuvre millénaire de l’érosion par l’eau. Maria nous met en face de l’éternité. Elle nous montre l’ascèse d’un artiste qui confessa “l’épuisement de mon corps réduit aux mains qui frappent et qui frottent.” (P. 61) et qui toute sa vie travailla à s’effacer devant son art.
©Chronique d’Alice-Catherine Carls
Jean-Philippe Blondel, Double jeu, Actes Sud Junior (135 pages, 11€).
RENTREE LITTERAIRE SEPTEMBRE 2013
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Jean-Philippe Blondel, Double jeu, Actes Sud Junior (135 pages, 11€).
Jean-Philippe Blondel a puisé dans son terreau professionnel pour mettre en scène cet adolescent largué dont il va décortiquer le parcours. Il explore le mal être de Quentin et soulève la question suivante : Peut-on rebondir quand on se retrouve parachuté dans un nouvel établissement, en terre inconnue ?
Quentin, lui même, nous relate son immersion parmi des lycéens au milieu social aisé. Avec recul et lucidité, il détaille ses dérapages, ses amitiés avec Dylan et ses fréquentations peu recommandables. Jusqu’alors, la vraie vie se résumait pour lui à sortir avec Dylan, fumer et boire de la bière. Décidé à se racheter une conduite, il s’est imposé « un contrat moral ». Il revendique son statut « d’électron libre » et doit donc veiller à ne pas faire de vagues. Son intégration au sein de sa classe s’avère difficile. Se voyant ostracisé, Quentin manifestera l’envie de tout plaquer, de partir.
L’auteur crée du suspense. Partira-t- il ou non ?
Le destin du narrateur va basculer quand il croise La Fernandez, professeur providentiel, aux qualités de psychologue, qui sait écouter, encourager, prendre du temps. Ils se jaugent, mais cette « vampire femelle » réussit à l’intéresser, à débusquer son talent de « double jeu » et le met au défi de lire la pièce que les élèves de l’option théâtre vont présenter en fin d’année.
Le roman devient un récit dans le récit. Quentin est sidéré de trouver son alter ego dans la pièce de Tennesee Williams. Les similitudes sont en effet troublantes.
Et il s’identifie donc facilement à Tom, sa propre vie y trouvant un écho.
Il s’interroge sur le choix de ce professeur. N’y aurait-il pas un message à décoder ?
Pressenti pour remplacer un élève dans la pièce, il se retrouve invité par Heathcliff à rejoindre des membres du club théâtre. Il découvre les liens intimes qu’Heathcliff entretenait avec Sacha, qui a préféré fuir le groupe. Va-t-il tisser des liens identiques ?
L’auteur dépeint avec justesse les milieux sociaux des parents, diamétralement opposés selon le lycée, et pointe le rapport de sujétion employé/employeur.
En filigrane, il aborde les problèmes auxquels sont confrontés les ados : la drogue, l’orientation sexuelle, l’amour, le besoin d’émancipation et le manque de dialogue avec les parents.
Double Jeu met en exergue la métamorphose de Quentin. Épaulé par la bonne personne, il a réussi à solder son passé et retrouver confiance en lui. Jean-Philippe Blondel signe un magnifique portrait de La Fernandez, sorte de Pygmalion pour cet ado qu’elle a su apprivoiser en valorisant ses capacités au point de faire naître une vocation. Il montre par ailleurs qu’il faut laisser une deuxième chance.
Dans ce roman où les protagonistes positivent quant au futur, Jean-Philippe Blondel fait la part belle à la littérature et au théâtre qui peuvent servir d’exutoire.
Il apporte la conviction qu’une pièce de théâtre, tout comme un livre ou un film, peuvent apprendre à se reconstruire ou à vivre.
Un roman qui peut rassurer les parents et porte un regard bienveillant sur la jeunesse.
©Chronique de Nadine Doyen
Contes de la Terre Mère, Rolande Causse, Nane et Jean-Luc Vézinet – Illustrations d’Amélie Fontaine – Gallimard jeunesse, Hors Série collection giboulées, avril 2013. 42 pages, 14,50 €.
Contes de la Terre Mère, Rolande Causse, Nane et Jean-Luc Vézinet – Illustrations d’Amélie Fontaine – Gallimard jeunesse, Hors Série collection giboulées, avril 2013. 42 pages, 14,50 €.
Neuf contes pour faire le tour de notre Terre Mère, notre belle planète si précieuse que nous devrions aimer et protéger, comme elle aussi prend soin de nous. Neuf contes plein de sagesse, qui s’achèvent chacun sur un petit poème de trois-quatre lignes qui en concentre l’essentiel. Neuf contes qui ouvrent l’esprit, parlent à notre cœur et chacun d’eux a un secret à nous confier.
Le secret du colibri, qui a insufflé à Pierre Rabhi le nom d’un mouvement écologique et citoyen, résonne encore au plus profond de l’Amazonie. Peu importe que l’on soit grand ou petit, ce qui importe c’est de participer à sa mesure au bien de tous, de faire sa part, ne serait-ce que d’apporter Une goutte d’eau pour éteindre un grand incendie.
Des Indes, le conte Maléfique ou bénéfique, nous apprend que l’équilibre est essentiel et que croyant bien faire, on peut commettre parfois de fatales erreurs. Chaque chose a sa raison d’être et même parfois celles que l’on juge mauvaises.
Branche abattue
Équilibre rompu
L’arbre en mourut
Un conte aborigène australien, La montagne aux fleurs, montre que foi, persévérance et courage sont récompensés et que les vieilles légendes contiennent un noyau de vérité qu’il est bon de rechercher.
Du Venezuela, Calebasse, sarbacane et crécelle, un conte arekuna, prouve que générosité et respect apporte abondance alors que l’avidité et la concupiscence conduisent au désastre. La Terre Mère nous offre généreusement ses fruits, mais pour en bénéficier longtemps, nous devons être respectueux de ses limites et ne pas prendre plus qu’il n’en faut, même si nous avons la magie (ou la science) avec nous, sous peine de rompre un équilibre essentiel à notre propre survie. C’est le secret que nous confie ce conte.
Le grand déluge, est un conte amérindien de la vallée de Yellowstone, aux États-Unis. Il raconte la naissance du premier arc-en-ciel, en commençant par la création du monde par le Grand Esprit, et puis l’arrivée des hommes qui ne respectaient pas la Terre Mère, s’appropriaient les terres, coupaient les arbres, massacraient les bisons et les autres animaux… Alors le Grand Esprit, empli de tristesse devant toute cette désolation sur la Terre Mère « fit tomber une pluie diluvienne pour laver ses plaies et la débarrasser de la présence des hommes. » mais grâce à la sagesse du chef Ours Tacheté et d’un grand bison blanc, sa tribu fut sauvée. Pour savoir comment, il faut lire le conte.
Puis nous faisons un tour en France, en Picardie, avec un conte rigolo, La malice des animaux, destiné aux chasseurs.
L’arbre à pluie, un conte colombien du désert de la Guajira, nous apprend que l’eau est une précieuse source de vie, et qu’il faut, pour le bien de tous, savoir en prendre soin et la partager équitablement.
Les trois frères et l’héritage nous emmène aux îles du Cap-Vert, et comme le conte vénézuélien, il montre comment malhonnêteté, avidité et concupiscence conduisent à la perte.
N’est point enviable
Le sort des insatiables
Si elle les juge coupable
Dame nature est redoutable
Et enfin, nous partons au Yémen, rejoindre Le vieil homme et le verger, un vieil homme sage et éclairé, qui plante des arbres fruitiers. Un conte qui nous apprend que prendre soin de la Terre Mère c’est aussi songer à ceux qui viendront après nous et que tout comme nous bénéficions des fruits de nos ancêtres, nous devons aussi planter pour ceux qui viendront après nous.
Voilà donc en quelques contes, une belle leçon d’écologie, une belle leçon de vie puisque au fond, c’est ça l’écologie, c’est le choix de la vie. Une vie en harmonie sur une planète en bonne santé, pour le bien de tous ceux qui sont là, aussi bien nous, humains, que les animaux et les plantes et pour le bien de tous ceux qui suivront. On dit qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire, espérons-le.
Les illustrations d’Amélie Fontaine, dans des tons utilisant simplement les trois couleurs primaires et le noir donnent un cachet supplémentaire à ce bel album. On regrette simplement l’absence d’un conte chinois ou japonais, empreint de sagesse taoïste ou bouddhiste, qui aurait judicieusement complété l’ensemble.
©Cathy Garcia
Rolande Causse est née en 1937. Elle a deux grandes passions dans la vie : l’écriture et la lecture. Elle écrit des romans et des poèmes pour la jeunesse et aussi des livrets d’opéra. Elle a créé des ateliers de Lecture-Écriture, en 1975, et le Salon du livre de jeunesse de Montreuil, en 1984. Rolande Causse a enseigné également la littérature dans le cadre de la formation permanente. Son association La Scribure regroupe des écrivains autour de la promotion de la littérature. Son roman Rouge Braise évoque un lointain souvenir et voudrait être un témoignage contre la guerre, et toutes les souffrances qu’elle engendre. Nane et Jean-Luc Vézinet, auteurs et conteurs, ont cosigné avec elle Contes de la Terre-Mère.
Amélie Fontaine, illustratrice : http://www.ameliefontaine.fr/




